Cet ouvrage se présente comme une suite de réflexions, de notations et de souvenirs, rédigés au jour le jour comme des « exercices » de fin octobre à fin décembre 2001, pendant les derniers mois du séjour de lauteur à Paris, où il était directeur de lInstitut estonien (établissement alors sans budget ni réelle activité). Sans autre ordre apparent que celui de leur surgissement dans la conscience ou sous la plume, ces fragments composent un autoportrait mental où se mêlent des éléments du quotidien. Ils prolongent et approfondissent luvre de confession autobiographique entamée dans les précédents ouvrages de lauteur (publiés sous son vrai nom, Tõnu Õnnepalu, ou sous le pseudonyme dEmil Tode), mais sous une forme plus directe (malgré le pseudonyme), sans travestissement ni recours à une fiction-cadre. Cest une écriture de la vérité, qui vise la sincérité et la lucidité absolues, refusant les illusions et les conventions sociales qui nous poussent à la dissimulation.
Bien que louvrage soit évidemment impossible à résumer, on peut néanmoins y distinguer un certain nombre de thèmes récurrents, qui sorganisent selon trois grands axes.
De nombreux fragments se rapportent au présent, au quotidien, au milieu environnant. Lauteur décrit certaines de ses activités journalières, livre des images automnales et poétiques de Paris (où il recherche les zones les plus paisibles, isolées, en marge de lagitation urbaine : lîle Saint-Louis, les berges de la Seine) et de la forêt de Saint-Germain où il va souvent se réfugier ; il présente quelques observations sur la société française, sur la vie dans une grande ville, lindifférence aux autres, la violence, avec parfois, en toile de fond, des échos de lactualité internationale de laprès 11 septembre. Enfin, il relate en détail certains de ses rêves, qui sont souvent comme une présence brouillée du passé dans le présent, une recomposition absurde déléments réels issus de ses souvenirs.
Le passé est justement la deuxième dimension importante de cette confession. Lauteur semble y chercher une explication à ses dispositions mentales actuelles. Il explore pour cela ses souvenirs denfance et de jeunesse : sa relation avec son père, avec sa grand-mère, son expérience du mariage, la prise de conscience de son homosexualité, dès lâge de treize ans, avec la découverte du mot pédéraste : « Cétait la fin. La fin de linnocence, car la faute avait enfin reçu un nom. » Nombre de passages constituent des tentatives de recensement des souvenirs selon un thème ou un point de vue particuliers, et prennent la forme dinventaires ou de listes : les îles où lauteur est allé, les blessures et meurtrissures successives de son corps, les lieux où il a habité.
Le troisième grand axe thématique, mêlé aux évocations du présent et du passé, ou le plus souvent objet de développements distincts, est constitué par une réflexion sur le moi et son rapport au monde, à la vie et à la culture.
Un premier aspect de ce thème est le rapport aux lieux. Lauteur manifeste une attitude ambiguë à légard des sentiments dappartenance et denracinement. La quête dun lieu dorigine, dun lieu à soi semble être lune de ses obsessions. Examinant régulièrement une carte de lEstonie, il revoit les lieux où il est passé et imagine ceux où il pourrait encore aller, voire sinstaller. Il se représente également les appartements où il pourrait vivre. Mais cette quête dun ancrage géographique lui apparaît en même temps comme une illusion, une entreprise vouée à léchec : la ferme natale de son père a été rasée, la vieille maison quil avait patiemment aménagée sur lîle de Hiiumaa a été vendue, ce Paris où il désirait tant vivre lui semble maintenant un endroit plutôt hostile
La réalité nest jamais à la hauteur des désirs et lon ne peut finalement être chez soi nulle part.
La culture pourrait peut-être jouer ce rôle de milieu familier ? Lauteur analyse certains aspects de la culture estonienne et réfléchit à ce que représente pour lui lappartenance à cette culture. Mais, là aussi, son attitude est ambivalente : tout en reconnaissant cette appartenance, il souhaite sen affranchir. Un élément important (et récurrent) est son rapport avec luvre et la personne du poète estonien Jaan Kaplinski, quil admirait autrefois, mais qui ne lui inspirent plus aujourdhui que des remarques très acerbes (sur la vanité et la fausseté de sa poésie, la dissimulation dont elle témoigne). Cette critique, aussi injuste que virulente, constitue visiblement une sorte de « meurtre du père ».
Plus largement, cest dans la vie en général que lauteur se sent étranger. Il souhaiterait se cantonner dans un rôle de spectateur, ne pas intervenir, se contenter dobserver à distance les changements du monde. Il aspire à limmobilité, à limmuabilité, et fait léloge de la routine protectrice. Il exprime avec force sa solitude et sa difficulté dêtre. Son seul milieu, son seul foyer semble être lécriture, mais celle-ci lui apparaît seulement comme « une manière de ne rien faire », la seule qui soit tolérée, voire valorisée par la société.
De tout cela se dégage limage dun être humain pessimiste et désespéré, dépouillé de toute illusion et convaincu de la vanité de tout.
Bien que ce livre soit profondément novateur dans le contexte de la littérature estonienne (le genre de lautoanalyse étant presque inconnu en Estonie), il ne présente pas de réelle originalité générique pour un lecteur français. Il constitue néanmoins un document humain intéressant, en raison de la sincérité absolue de cette confession, de la singularité de la personne qui sy dévoile, de loriginalité de certaines idées et surtout de la qualité poétique de son écriture, fluide, simple et directe.
Antoine Chalvin