Le poème est semblable à un rêve : à la fois souvenir et image ; réalité qui se déploie, non selon les lignes de la vie mais selon celles du destin. Ce nest pas quelque chose qui nous arrive, mais une partie toujours présente de notre monde, une apostrophe de la totalité.
Un battement lointain dans notre sang, un hymne, un murmure, le rythme dun cur, que lenfant qui joue éternellement au fond de nous est seul à entendre : il relève la tête, écoute le bruit se rapproche et loreille commence à distinguer des mots, puis tout senfonce à nouveau dans le silence, au-delà de toute réponse, de toute responsabilité. Un rêve que lon oublie avant que survienne le fouet vengeur de la conscience, une lettre écrite sur le sable, léchée par la censure des vagues.
Comme une perle, le poème se forme à partir dun grain de sable. Sa naissance obéit à la force de la nécessité. En lui, lévénement le plus infime peut devenir signifiant. Le contenu du poème est un mystère ; sa forme, un silence. Le poème est tissé à partir du silence, pareil à un foulard, fin comme lair, glissant librement à travers un anneau. Des milliers de motifs, de signes et dornements ne modifieraient pas son essence magique. Aussi énigmatique quun rêve, il nous montre des visages infinis, mais lui-même nous reste inconnu et inaccessible. Il est pourtant capable de faire surgir entre de parfaits étrangers des ponts de reconnaissance dun blanc éclatant, car ceux que des mondes entiers séparent se ressemblent souvent au fond deux-mêmes.
Poème, rêve, songe, oubli sont toujours une apparition, une réalité inattendue ; ils nous élèvent au-delà dune frontière que nous croyons réelle ; ils sont éveil et reconnaissance.
Jamais, non, jamais nous ne sommes autant nous-mêmes, jamais si libres et pourtant infiniment seuls que dans les rêves et dans la poésie sinon, peut-être, dans lamour.
FRACTALIA
Il était né du mariage étrange et mystérieux dune danseuse et dun philosophe, de la brève union du beau et du vrai, dune harmonie de polarités parmi des mondes pâlissants et décadents.
Des ombres frôlaient son front où passaient ses pensées ; dans la grâce de ses poignets se dissimulait une imprévisibilité souveraine.
Son sang bleu battait dans ses veines, qui, apparaissant et disparaissant sous sa peau diaphane, composaient un motif énigmatique. Ce tempo, cette paix lhabitaient, et lui, tel un océan, était un secret insondable, limpide et salé.
Il ne se connaissait pas lui-même, ni ne percevait son pouvoir ; les yeux écarquillés, il regardait son reflet dans les pupilles scintillantes, dans la surprise et la joie des autres, dans leur fureur et leur frayeur. Il existait, cela suffisait. Le monde qui luisait en lui modelait des images.
À lorée dune nuit, jetant un regard dans un miroir tournant, il comprit soudain.
Il était un poème.
Lamour suit des chemins imprévisibles
mais son esprit semble présent
dans tout ce que tu touches.La plante se dresse si doucement vers le ciel
si doucement se tourne vers le soleil.Entre tous les instincts, celui-là :
peut-être le plus profond.
Et les cloches sonnaient ; un mois de juillet
divin touchait à sa fin. Ta bouche
bougeait, parcourait mon corps
comme un agneau égaré,
tantôt broutant lherbe brûlée,
tantôt bêlant : reste avec moi !
puis sarrêtant, pressentant un danger.Je le crains, nous ne nous verrons plus.
Je le crois : nous ne nous croiserons plus.
Nuit sous les voûtes envoûtées.
Les ponts ont été incendiés.
Je le crois, je le crains : ces lèvres
tendres et vivantes comme des plaies
me toucheront encore dans la mémoire,
à jamais me poursuivront.Et les cloches. Qui sonnent et sonnent.
Entre toutes les douleurs
qui nous dominent,
un jour ou lautre,
nous en choisissons une,
que nous laissons
couler en nous
et forger notre esprit.
Tel est
notre destin,
notre douleur propre,
notre forme et notre contenu
le plus intime.
Chaque jour,
chaque nuit,
quelquun vient
les yeux carbonisés.Il ne dit pas
ce quil a vu
dans le monde
vivant.
Aucun monde meilleur ne nous sera donné
aucun acte
ne sera effacé.Le vent et le ciel aujourdhui
sont différents dhier.
Non, point de secours au-delà
de nos frêles frontières.Seulement la lumière.
LE CHASSEUR DE LUMIÈRE
1
Lumière miroitante, dissimulée, foudroyante :
sans cesse la saisit ta surface miroir,
sarcastique et prophétique ; jetant des reflets
sur la pénombre qui te pénètre ;
luttant seule dans lenchantement chatoyant
nue, évidente, menaçante, stimulante,
convexité étincelante et scintillante il ?
roi ? ambassadeur ? soldat en ce bas monde ?
ou magicien ?En aucun deux ne se distingue
ton rayonnement.Ton âme pourtant se révèle
lentille concentrant, rassemblant la lumière, qui,
vitesse et chaleur liesse et lueur
indescriptible me traverse.
2
Dans le labyrinthe se répand lodeur.
Il est arrivé. Nous ne connaissons pas encore
la forme de son corps, ni la lumière
qui fulgure sous son front. Mais lesprit
déjà se tend. Chacun de nous est atteint
par son frôlement invisible,
son pouls qui bat dans les hauteurs pourpres.
3
Ferme les yeux et revis.
La phrase que tu trouves tonne comme un écho
sous les voûtes du souvenir. Cest là
que tu te tiens, fasciné
par les gouttes du jet deau.Ainsi ton âme
sélève dans un élan de passion
ainsi, dans sa clarté, éclate et se révèle
la mélodie toute-puissante de la lumière.
Traduit de l'estonien par Antoine Chalvin