LE GRANGER
ou Novembre
(Début du roman)
1er NOVEMBRE
Peu avant midi, le soleil se montra un instant. Cela faisait plusieurs semaines que lon navait plus vu ce prodige : depuis le début d'octobre, le temps était resté gris et pluvieux. L'astre du jour épia une dizaine de minutes entre les nuages, puis le vent se leva, reboucha le mince interstice qui sétait ouvert brièvement, et le soleil disparut. De la neige fondue se mit à tomber.
Dans la ferme de Koera Kaarel, un jeune homme allongé à même le plancher gémissait de douleur. En proie à de terribles souffrances, il se tortillait au point de ressembler à un bretzel. Les femmes des fermes voisines, accroupies autour de lui, lui caressaient la tête et rafraîchissaient ses membres tremblants. Kaarel, quant à lui, fumait sa pipe d'un air soucieux en regardant cet homme qui se convulsait comme un serpent et qui nétait autre que son valet, Jaan.
« Ils me lont tué, au manoir ! sécria-t-il. Mon seul valet, ils me lont tué ! »
« Tu ne peux vraiment pas rester allongé sur le dos ? » demanda une femme au malade.
Non ! cracha Jaan entre ses dents, en gémissant de douleur. Ça fait sacrément mal
Cest comme si quelque chose se déchirait à lintérieur
Est-ce que je vais mourir ? Je suis encore si jeune !
Naies pas peur, tu ne vas pas mourir ! lui dit Kaarel pour le consoler. Quelquun est déjà parti chercher de laide. Le granger va arriver dun instant à lautre.
Aïe-aïe-aïe ! glapit le valet en tapant du poing par terre. Putain ! Putain de manoir ! Que la peste les emporte, les salauds ! »
Les femmes détournèrent le regard. Le spectacle dune telle souffrance chez un être humain créé à la ressemblance de Dieu leur était insoutenable. Même le chien se gratta et sortit sous la pluie. Il néprouvait cependant aucune compassion particulière pour le malheureux : il nétait quun animal dépourvu de raison, qui vaquait à ses propres affaires.
« Encore une victime du manoir ! » marmonna dans le coin de la salle la grand-mère infirme de la ferme voisine, qui sétait traînée elle aussi sur les lieux. En dépit des paroles réconfortantes du patron, il semblait bien que la mort nallait pas tarder à arriver. Elle devait déjà être dans lentrée, en train dôter son manteau de son corps osseux.
« Eh bien, où est donc ce malade ? » demanda justement une voix depuis la porte. Mais non, ce nétait pas la mort, seulement le granger que tout le monde attendait, un vieil homme déjà, mais qui avait toujours bon pied bon il. Une grande canne à la main, il entra dans la salle et hocha la tête en voyant le valet.
« Où a-t-il attrapé ça ? demanda-t-il.
Au manoir, évidemment ! répondit Kaarel. Où veux-tu que ce soit ? Maudit manoir ! Une vraie vallée de misère !
Ce nest pas la peine daller y bâfrer, si cest une vallée de misère ! répondit le granger. Il faut savoir se modérer, ne pas enfourner tout ce qui tombe sous la main ! Jai bien vu ce que vous faites dans le garde-manger du manoir. On dirait que vous avez souffert de la faim toute votre vie : vous avaleriez nimporte quoi ! Quest-ce que tu as bouffé, espèce dimbécile ?
Oh, mon Dieu, mon Dieu ! gémit le valet sur le plancher. Comment savoir ? Ces nourritures pour les maîtres, ça na pas de nom dans notre langue
Jai mangé du saucisson, du jambon, et puis un genre de dessert oriental qui sentait la rose. Jen avais jamais vu avant, cétait blanc comme du lard, et assez mou ! Cest ça que jai mangé le plus.
Ça sentait la rose ? répéta le granger. Quest-ce qui ta pris de le manger alors ? Est-ce que tu broutes les fleurs en été ? Comme une vache ?
Mais cétait bon
, couina le valet, les deux mains serrées sur son ventre gonflé et terriblement douloureux.
Ah, tiens ! tu mériterais que ta gourmandise te conduise à la tombe ! sexclama le granger. Ton dessert oriental, cétait du savon ! Les maîtres sen servent pour se laver. Ça ne se mange pas ! Cest du poison ! Toi, tu boufferais même de la merde si tu pouvais lavoir gratuitement !
Mais pourquoi ils le mettent dans le garde-manger si ça ne se mange pas ? se plaignit le valet.
Ils ont le droit de mettre leurs affaires où ils veulent. Cest leur manoir et leur garde-manger. Mais ce nest pas une raison pour tout fourrer dans ta bouche ! Tu es vraiment stupide ! Ah oui ! ça serait bien fait pour toi si le Faucheux venait te chercher maintenant et nous débarrassait de toi une bonne fois pour toute.
Ne dis pas ça ! lexhorta Kaarel. Où est-ce que je vais trouver un nouveau valet avant lhiver si celui-ci me claque entre les doigts ? Tu sais bien que je suis à demi infirme. Avec mes crises de paludisme, je reste parfois des journées entières sans pouvoir me lever, à gémir dans mon lit, enroulé dans une couverture. Qui fera les travaux de ma ferme si Jaan avale sa chique avant Noël ? Réfléchis un peu, Sander, et dis-nous ce quil faudrait faire avec mon valet. Une saignée peut-être ?
Pas la peine. Il n'a plus que du savon dans les veines, le salaud. Ça ferait de la mousse dans toute la salle ! Rassure-toi, il ne mourra pas. Donne-lui quelque chose qui le fasse chier et vomir, et puis envoie-le au boulot ! Ne le laisse pas se vautrer par terre comme ça. Cest pas parce quil est idiot quil a le droit de fainéanter. Quil fasse donc sortir son savon dans sa sueur, comme ça il naura pas besoin daller au sauna pendant plusieurs semaines ! Tu économiseras de la vapeur ! »
Après avoir jeté un dernier regard méprisant au malheureux, le granger reprit le chemin de sa maison. Dehors, lair était désagréablement humide, le vent projetait au visage de la neige fondue, mais il ny avait là rien de nouveau, il en était ainsi tous les jours. Le granger fit la moue et continua vaillamment de marcher. Un démon traversa la route, sarrêta derrière un arbre dénudé et le regarda, les yeux écarquillés. Le vieil homme fit un signe de croix dans sa direction :
« Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit », marmonna-t-il dun air habitué.
Le démon disparut avec un chuintement, ne laissant derrière lui que quelques relents nauséabonds.
***
Lorsque le granger arriva chez lui, son vieux kratt(1) Joosep lui servit de la soupe de céréales bien chaude et lui demanda :
« Alors, quest-ce quil avait, le valet ? Il était attaqué par un quauquemaire(2) ?
Un quauquemaire sur ce petit bousier ? Tu parles ! fit le granger avec un geste désabusé de la main. Non, cest comme dhabitude : il est allé se goinfrer dans le garde-manger du manoir et il a avalé quelque chose quil naurait pas dû. Il a bouffé du savon, cet abruti !
Hé, hé, hé ! ricana le vieux kratt de sa bouche édentée. Les hommes sont vraiment bêtes. Je les vois faire de ces trucs, parfois ! Un jour où jétais allé te chercher de la farine de froment au manoir, jai vu une famille du village voisin, le père, la mère et leurs six enfants : ils mangeaient des chandelles ! Le père était assis sur un tonneau, un couteau à la main, et il coupait la cire comme si cétait du pain : une bonne tranche pour chacun, à tour de rôle. Jai dabord pensé leur dire : Braves gens, ce sont des bougies, pas des saucisses ! Arrêtez-vous ! vos intestins vont se boucher ! Mais ils nauraient pas écouté un kratt. Alors jai pris ma farine et je suis parti. Plus tard, jai appris quils étaient tous morts davoir mangé ces bougies. Liiva-Annus a eu un bon butin ! Les humains nont vraiment rien dans la tête ! Moi, jai toujours dit : si tu ne sais pas, ne ten mêle pas ! Fabrique-toi un kratt et laisse-le faire. Un kratt, ça ne ramène pas des saloperies ! Mais les gens nont pas confiance, ils se disent que peut-être leur kratt oubliera quelque chose de vraiment bon et ils vont se chercher à manger eux-mêmes. Cest de la stupidité pure !
Bah ! ils peuvent bien y aller, sils en ont envie ! répondit le granger. Mais il faut rester raisonnable. Moi aussi jy vais, pour le plaisir, mais je ne prends jamais grand-chose : un peu de lait, un peu de gruau, une poignée de farine
parfois aussi un peu de bon tabac de maître, juste de quoi remplir ma pipe. Mais certains y vont carrément avec un grand pétrin ! Il ny a pas si longtemps, Imbi et Ärni ont cassé le mur de leur maison en se précipitant chez eux avec un plein coffre de provisions. Après ça, la pluie et la boue entraient par le trou. Ils ont eu tous les deux une crise de rhumatisme carabinée ! À leur âge, à quoi ça leur sert daccumuler tant de choses ?
Ah !
eux, ce nest même pas la peine den parler ! Ils voleraient même les aiguilles de sapin sur une fourmilière sils pouvaient ! commenta Joosep. Dailleurs, ils passent leur vie dans les granges des autres. Ils sont venus dans la tienne aussi, un jour.
Ah bon ? Mais il ny a rien à voler !
Oui, justement, ils nétaient pas contents. Ils ont fouillé partout, et comme ils ne trouvaient rien ils ont commencé à sortir la porte de ses gonds. Alors je leur ai foncé dessus et je leur ai donné quelques bonnes claques sur les oreilles. Ils ont disparu comme des grillons ! »
Le granger éclata de rire et alla sur le seuil pour fumer sa pipe. Un homme qui passait devant le bâtiment, un sac à la main, le salua. Sander reconnut son ami Hans, le surveillant du manoir, un jeune homme plutôt gringalet. Celui-ci sapprocha et lui serra la main.
« Eh bien ? Où vas-tu comme ça, par ce temps de chien ? demanda le granger pour engager la conversation.
Au manoir, répondit lautre. Jai une affaire en cours là-bas.
Hoho ! Quest-ce que tu vends ?
Ah ! commença Hans en riant, cest une longue histoire ! Jai vraiment eu une bonne journée aujourdhui. Écoute plutôt ! Ce matin, le baron ma convoqué avec lintendant des récoltes et il nous a demandé pourquoi il y avait si peu de grain dans le grenier. Cest vrai quil ny en pas beaucoup. Pas étonnant aussi ! Jai vu parfois jusquà dix kratt en train de sactiver là-dedans. Cest même étonnant quil reste encore quelque chose dans ce malheureux grenier. Alors Oskar a expliqué au maître que cétaient des souris, des souris dEstonie particulièrement grosses, quil y en avait vraiment beaucoup cet automne et quelles étaient sacrément affamées : elles quittaient les champs pour sintroduire dans les maisons et mangeaient tout ce quelles rencontraient. Le baron sest fâché et il a demandé si on ne pouvait pas trouver un moyen de sen débarrasser. Cest là que jai eu une idée. Je lui ai dit : Mais bien sûr ! Si Monsieur veut bien me donner un peu dargent, je lui achèterai un chat ! Oskar est devenu blême, tellement il regrettait de ne pas avoir eu cette idée lui-même. Dhabitude, pour voler et rouler le maître dans la farine, cest lui le champion. Le baron était content, il ma donné plusieurs pièces dargent et ma dit dapporter un chat dans le grenier dès ce soir. Regarde, maintenant je lui en apporte un. Ça lui fera plaisir.
Où tu las trouvé, ce chat ?
Eh bien, je lai attrapé chez Ella la sorcière ! Il y a plein de chats errants là-bas. Ah oui ! aujourdhui, cétait vraiment un bon jour : une poignée de pièces dargent pour rien du tout ! Oskar était si furieux quil est allé tout droit à la taverne ! Et toi, quelles nouvelles ? »
Le granger parla à son ami du valet Jaan qui avait mangé du savon. Hans fronça le nez et dit :
« Cest notre malheur à nous, Estoniens : il y a trop dimbéciles parmi nous. Ils font honte à tout notre peuple. Cest terrible un idiot pareil. Il ne faut pas exagérer non plus avec le vol. Quand je regarde Oskar, parfois, je métonne quon puisse être aussi cupide. »
Ils se dirent au revoir et le surveillant poursuivit son chemin en direction du manoir, le chat miaulant dans son sac.
Les brèves heures de jour avaient pris fin, la pénombre était là, comme un marié à sa noce, et sétalait partout dun air important. On ne voyait aucune étoile, pas même la lune. Seuls quelques kratt à la queue de feu, quon appelait aussi des « petites-queues », passaient à vive allure dans le ciel, leur sac de provisions volées entre les dents. Parfois, lun deux poussait un cri et séteignait. Cela signifiait que le propriétaire avait découvert le larcin et avait frappé trois fois contre le sol avec le talon de son pied gauche : alors le kratt dégringolait du ciel à grand fracas.
Il fallait toujours être vigilant pour ne pas se faire voler. Les gens du manoir, dont on apercevait au loin la silhouette claire, étaient particulièrement naïfs et ne connaissaient pas les recettes pour lutter contre les kratt, cest pourquoi ils se faisaient dépouiller impitoyablement. Mais ils achetaient aussitôt de nouvelles provisions en Allemagne, de sorte que la source ne tarissait jamais de même que le lac Peipsi ne se vidait jamais, quon y puise de leau avec un seau ou avec une auge.
Le granger éteignit sa pipe et retourna à lintérieur. Une sombre soirée de novembre commença, qui céda imperceptiblement la place à la nuit.
2 NOVEMBRE
JOUR DES ÂMES
Le matin, le temps était à nouveau extraordinairement pourri. Il tombait une petite bruine très froide. Les flaques de boue s'étaient couvertes pendant la nuit d'une mince couche de glace, et le vent soulevait des lambeaux de feuilles mortes couleur de rouille. Mais il faisait toujours un temps pareil pour le jour des âmes. Reïn, le fermier de Räägu, le savait parfaitement, et il enfila son manteau en peau de mouton.
Reïn était veuf. Sa femme avait été emportée par la peste longtemps auparavant, alors que leur fille, Liina, n'était encore qu'un tout petit bout de chou. Maintenant, elle avait l'âge de se marier. Que le temps passait vite! Reïn lui avait trouvé un époux idéal : il avait réglé avec lui tous les détails à la taverne, et le prétendant devait venir faire sa demande la semaine prochaine. Mais avant cela, il fallait d'abord s'acquitter des tâches qui leur incombaient le jour des âmes.
« Mets la table dans l'étuve ce soir, dit-il à sa fille. Comme ça, maman et les autres défunts pourront enfin faire un bon repas. Ils n'ont pas souvent cette chance, juste une fois par an. Le reste du temps, ils n'ont que le sable froid du cimetière à se mettre sous la dent. Et chauffe aussi létuve, qu'ils puissent prendre un bain de vapeur et se flageller avec des branches. Les pauvres bêtes !
Qu'est-ce que tu racontes ! Ce ne sont pas des bêtes! objecta Liina. Maman, grand-père, et tous les autres ! Comment tu parles deux ! Et sils tavaient entendu ? Peut-être que certains sont déjà là !
Mais non ! Ils ne peuvent pas sortir avant la nuit. Liiva-Annus ne leur permettrait pas. Et puis ce nest pas la peine de faire tant de manières. Un mort, ça nest pas si délicat. Pourquoi on ne pourrait pas les appeler des bêtes ? Ce ne sont plus des humains et ils nagissent plus comme nous ! Je tai déjà raconté que ma tante, quand elle était petite, est allée voir une fois avec la fille des voisins ce que faisaient les morts dans létuve, et sils avaient des cornes et une queue les enfants inventent toutes sortes de choses ! Elles ont ouvert la porte, et quest-ce quelles ont vu ? Létuve était pleine de poules grandes comme des hommes, qui se fouettaient les unes les autres et se lavaient les plumes. Une poule, cest bien une bête, non ?
Moi, je ne crois pas un mot de cette histoire ! » répondit Liina. Elle arrangea létuve de son mieux, mit la table, disposa tout bien joliment, afin que sa défunte mère soit heureuse de revenir un peu à la maison, après quoi elle alla soccuper de ses propres affaires. Elle courut jusquà la clôture du manoir, à un endroit convenu où lattendait la femme de chambre des maîtres, Luise, une robe roulée sous le bras.
« Ça fait une éternité que je tattends ! sénerva Luise. Je me disais déjà que jallais rentrer chez moi. Après tout, ce nest pas moi qui ai besoin de cette robe ! Jen ai plein mes placards, moi, des robes !
Ne te fâche pas, jai dû arranger létuve pour les âmes, et cela ma pris du temps, expliqua Liina en fixant la robe avec avidité. Eh bien, montre ! Déroule-la ! »
Luise sexécuta. La robe était de couleur noire, avec un col en dentelle blanche, et complètement démodée, ce dont ni lune ni lautre navaient conscience. Luise avait subtilisé ce vêtement dans le coffre à linge de la vieille baronne centenaire, et il sagissait en réalité de sa robe mortuaire.
« Ah ! comme cest beau ! sexclama Liina. Mon Dieu ! Cest si fin !
Ouais, cest pas mal, admit Luise. Si jai accepté de te lapporter, cest parce que jai déjà presque la même, mais en plus joli encore. » Elle parlait de la précédente robe mortuaire de la baronne. Sa disparition avait été remarquée un an auparavant, et comme il navait pas été possible de la retrouver, on en avait cousu une nouvelle, celle-là même que Luise venait dapporter à Liina.
« Quest-ce que tu veux en échange ? demanda celle-ci, en essayant la robe derrière un buisson.
Cest une robe très chère et de très bonne qualité ! affirma Luise. Et puis cest presque la dernière. Jai fouillé plusieurs fois les coffres et les valises de la baronne, mais il ny a plus rien à prendre. Tout ce quil y avait dintéressant est déjà chez moi. Parfois, jai un peu pitié de madame. La pauvre, elle est aveugle et clouée au lit. Elle se renverse parfois du café sur elle, et je nai même pas de chemise de nuit de rechange à lui mettre ! Elle a beau être noble, elle vit comme une mendiante. Une fois, elle ma fait tellement pitié que je lui ai apporté une des miennes.
Une des tiennes... mais les tiennes, ce sont justement les siennes ! remarqua Liina.
Vu sous cet angle, oui, si on veut. Mais ce qui était avant, ça ne compte pas. Maintenant, elles sont toutes dans ma chambre. Donc elles sont à moi. Et si quelquun essaye de me les voler, il verra à qui il a affaire ! Je ne laisserai personne me prendre mes précieuses robes !
Bon, mais quest-ce que tu veux en échange de celle-ci ? » répéta Liina. Elle se tenait à côté de la clôture, la robe mortuaire de la baronne sur le dos, et sadmirait autant que cétait possible en labsence de miroir.
« Ne tourne pas autour du pot, poursuivit-elle. Avoue franchement que tu veux une broche en argent ! Cest bien ça ?
Cest une robe très chère, insista Luise. Daccord, reconnut-elle enfin, donne-moi la broche et nous sommes quittes !
Tiens, alors ! »
Liina lui tendit le bijou demandé. Un ancêtre de Reïn avait trouvé jadis un trésor enfoui pendant une grande guerre par les hommes à tête de chien. Il avait rapporté chez lui quelques bijoux en argent, mais avait enterré à nouveau la majeure partie, afin que personne ne puisse lui voler les précieux objets. Nul ne savait où il avait enfoui son trésor, mais les babioles quil avait rapportées se transmettaient de génération en génération, et on les protégeait soigneusement contre le mauvais il et les vols. Car lexistence du trésor caché des gens de Räägu était bien connue dans les environs. Luise rêvait depuis longtemps davoir un bijou en argent quelle pourrait porter sur sa poitrine dans sa chambre personne nétait assez fou pour se promener en public avec un objet précieux, çaurait été comme de le jeter aux cabinets : les griffes de quelquun auraient fini par sy accrocher et par emporter la merveille !
Traduit de lestonien par Antoine Chalvin