LE PAPILLON
(Extrait)
Mon nom est August Michelson. Ou plutôt était, et ce pour deux raisons : tout dabord parce que je suis estonien et que jai adopté à lépoque de Päts un nouveau patronyme, Mihklisoo voilà qui ne sonne pas mal du tout, nest-ce pas, Mihk-li-soo ! Feu Jungholz, par exemple, sétait rebaptisé Noorlein ; ça avait vraiment une allure bizarre. Je me rappelle encore le jour où il avait débarqué au théâtre en annonçant : « Voilà, à partir de maintenant je mappelle Karl Noorlein ! » Eeda Kurnim sétait trituré loreille un bon moment dun air perplexe, lui redemandant à tout bout de champ : « Dis donc, Karl, quel nom as-tu dit, déjà, Noorhein ou Noorleib ? » « Noorlein », répondait Jungholz en rougissant, « Noorlein, et je vous prie tous de vous en souvenir ! » Mais personne ne sen souvenait, et chacun continuait à lappeler Jungholz. Lui-même narrivait pas toujours à retenir ce sacré nom, passant son chemin lair imperturbable lorsque quelquun, par plaisanterie, criait « Noorlein ! » dans la rue, et cétait seulement quand on lui frappait sur lépaule quil levait des yeux étonnés et disait : « Jentendais bien quelquun qui braillait, mais je ne comprenais pas que cétait moi que vous appeliez ! » Dailleurs quand il mourut, quelque temps après, on grava sur sa tombe Jungholz, et non Noorlein. Il avait peut-être été capable dimaginer un nom pareil, mais personne en revanche navait jamais réussi à sy habituer, et si daventure quelquun de mes lecteurs se trouve démuni au point de navoir pas même un nom convenable à se mettre, quil adopte tranquillement ce pauvre orphelin de Noorlein, et grand bien lui fasse !
Jeus plus de chance avec mon propre nom, que je continuai à porter, comme le bronzage estival que lon réussit à conserver en hiver, et sur ma pierre tombale on inscrivit finalement Mihklisoo au fait, voici la seconde raison pour laquelle je ne mappelle plus Michelson : je suis mort, et à quel nom un cadavre pourrait-il bien prétendre ? Nous qui ne sommes plus quesprits, pourquoi encore nous nommer, nous enregistrer ? Mon nom est bien la dernière chose dont jirai pleurer la perte !
Ainsi, je nai nullement lintention de parler de moi le ciel me garde dune pareille fatuité ! , mais dun homme qui foula jadis le globe terraqué, répondant au nom dAugust Michelson jusquau jour où, par loyauté envers sa patrie et soumission à une mode futile, il changea celui-ci en Mihklisoo, dun homme qui fut comédien, danseur, et tout à fait chic type dans sa vie privée, dun homme enfin qui eut une femme, laquelle se nommait Erika.
Cela dit, si jécris maintenant et dans la suite : « jai fait », « jai dit », cest que tout de même je me suis trouvé à une époque dans la peau de cet homme, que jai regardé le monde par ses yeux, que les battements de son cur ont été les miens jusquau dernier et que je me rappelle même des choses aussi intimes que la saveur des baisers que ce brave gars recevait de sa femme. Oui, je me rappelle toutes sortes de choses, et si mon nom sest détaché de moi pour être gravé sur une pierre tombale doù il ne se libérera jamais plus, sauf peut-être en seffaçant au fil du temps, je garde au moins mes souvenirs : je nai du reste pas grand-chose dautre à faire que les ressasser !... Mais voilà que je me remets à trop parler de moi, au lieu de moccuper dAugust.
Je (August, donc) suis né le 30 juillet 1880 dans la province de Järvamaa. Mon père travaillait comme cheminot. Cétait un petit homme silencieux, qui fuyait les noceurs ou les compagnies trop nombreuses, mais qui aimait, après son travail, une fois le dernier train parti, sasseoir tout seul et feuilleter certains papiers jaunis et rongés par lâge, couverts de mots dune langue inconnue. Ces papiers nétaient guère nombreux, peut-être y avait-il quatre pages en tout et pour tout (si mon impression est exacte, car mon père ne ma jamais laissé les toucher, mais les gardait sous clef dans le tiroir de son bureau). Je lui demandais souvent ce que cétait et en quelle langue ils étaient écrits. Il ne trouvait rien à me répondre, hormis quils lui venaient de feu son père, lequel les avait déjà reçus de son propre père, et quils constituaient en soi un souvenir précieux et une relique de famille ; mais pour la langue, il ignorait ce que cétait et nen comprenait pas un traître mot. Jinsistais, voulant savoir pourquoi il les regardait si souvent. Il disait que cela lui faisait plaisir. Il navait pourtant jamais lair particulièrement réjoui lorsquil examinait ces étranges feuillets : au contraire, les traits de son visage, dordinaire détendus, se durcissaient. Lorsque nous lappelions, il ny prêtait tout dabord pas garde, puis, réagissant enfin, il nous regardait quelque temps, ma mère et moi, comme sil ne nous reconnaissait pas, comme si au retour dun lointain voyage il lui fallait vérifier que cette femme et ce garçon étaient bien ceux-là mêmes quil avait jadis quittés.
Par la suite, ces papiers disparurent je ne sais où : quand mon père mourut je vivais déjà depuis longtemps à Tallinn, et lorsque après lenterrement je mis de lordre dans ses affaires ma mère était morte depuis des années , je ne trouvai pas trace de ces pages mystérieuses. Sans doute les avait-il entreposées dans une cachette connue de lui seul. Je le regrette, car je commençais à avoir une vague idée du genre de choses dont il pouvait sagir, de lépoque à laquelle elles pouvaient remonter, et jaurais aimé savoir si elles me feraient le même effet quà mon père. Mais cette expérience devait mêtre refusée et, qui sait, peut-être est-ce la raison pour laquelle notre lignée séteignit avec moi, puisque mon fils fut tué pendant la seconde guerre mondiale et que je demeurai le dernier Mihklisoo.
Pour le reste, mon père était un homme travailleur et habile de ses mains, qui avait construit lui-même tout notre mobilier et connaissait même la ferronnerie. Dans sa jeunesse il avait sans doute aussi été un bel homme et, bien quil ne prît pas garde à son aspect extérieur et portât la plupart du temps ses vêtements de travail, confortables mais élimés, il veillait du moins sur la netteté de son menton avec une précision dhorloger, se rasant trois fois par jour (le matin au réveil, le midi et une dernière fois le soir avant daller se coucher), tout comme sil eût entretenu sur ce menton quelque précieux gazon anglais. En réalité il ne pouvait faire autrement, car la nature lavait doté dune barbe à la croissance si vigoureuse quau bout de deux heures la nouvelle pousse était déjà bien visible. Plus tard, atteignant lâge adulte, je me trouvai moi aussi gratifié dune barbe exubérante, que je réussis toutefois à maîtriser avec deux séances de rasage par jour.
Mon père soccupait beaucoup de moi, dune façon masculine, discrète, sans grandes démonstrations ni baisers retentissants ; il mapprenait tout ce quil savait faire, et dans certains domaines je fis preuve dun don réel, ce qui me permit plus tard de commencer à travailler comme serrurier. Il ne me félicitait cependant jamais, se contentant dun simple murmure approbateur, sauf une fois oui, une seule fois, que je me rappelle entre toutes , où il ressentit à mon sujet un véritable enthousiasme, et encore fut-ce dans des circonstances bien particulières. Jallais déjà en classe, alors, et pour les fêtes de Noël notre maître avait décidé de monter une pièce de théâtre et de nous la faire jouer dans la salle de lécole. Cétait pour lépoque une idée tout à fait révolutionnaire, mais le maître lui-même sortait de lordinaire, un grand vieillard maigre au crâne chauve et brillant qui avait jadis, racontait-on, embrassé une fois Lydia Koidula. Indépendant comme il létait, il avait toujours tendance à se quereller avec les fonctionnaires du ministère, et il fut congédié quelques années plus tard, à la suite de quoi il renonça à se chercher un nouveau travail et senferma dans sa minuscule bicoque, sans plus mettre seulement le nez dehors. La rumeur de sa mort faisait de temps à autre le tour du village et lon se rendait à son domicile, un cercueil posé sur une charrette ; mais la nouvelle se révélait toujours fausse et, alerté par le raffut, il venait ouvrir et promenait sur les importuns un regard hébété, à la fois morne et dédaigneux. Ce quil fabriquait dans sa maison, de quoi il se nourrissait, personne nen avait la moindre idée. Son mode de vie nétonnait cependant pas outre mesure, car à cette époque vivaient encore ici et là nombre de gens quon disait descendants directs des anciens Estoniens et détenteurs de savoirs oubliés au fil des temps. Aussi laissait-on linstituteur tranquille et libre de mener une existence conforme à ses souhaits. Il vécut ainsi de longues années comme un ermite, jusquà la nuit où un incendie consuma en quelques heures sa cabane jusquà la dernière planche, pour ne laisser au petit jour sur le terrain quune épaisse couche de cendres, que le vent éparpilla dans la journée. Le lendemain matin, là où une maison sétait dressée si peu de temps auparavant, lherbe poussait déjà et les pissenlits fleurissaient. De telles choses arrivaient dans ma jeunesse, et personne ne sen émouvait outre mesure.
Mais laissons en paix cet homme respectable, quelle quait pu être son ascendance, et revenons à cette représentation de Noël quil avait organisée dans notre école. La pièce navait rien de particulier : cétait une banale comédie enfantine, peuplée de lutins et dours au milieu desquels échouait un pauvre orphelin. Jy jouais moi-même un personnage de lutin. Le rôle nétait pas bien grand, mais je le prenais très au sérieux. Je parlai à mes parents de la responsabilité glorieuse qui mattendait. Ma mère sémerveilla. Mon père, lui, ne disait pas un mot et se contentait de mobserver, comme sil me fût poussé sous ses yeux des cornes sur la tête ou que jeusse été frappé de quelque autre bizarrerie. Puis, à table, il demanda avec une gêne surprenante si les parents avaient la permission dassister à cette représentation. Je répondis que oui, bien sûr, tout le monde était convié. Mon père ne me dit rien de plus ce soir-là mais se remit une fois encore à feuilleter ses vieux papiers jaunis, même après que ma mère et moi lui eûmes souhaité bonne nuit et fûmes allés nous coucher.
Nous répétâmes quelques jours, et le maître nous trouva des costumes où il se les procura, aujourdhui encore je ne saurais le dire. Javais un petit manteau bleu ciel, avec une capuche que je devais rabattre sur ma tête, et une petite barbe blanche que je mattachais avec un cordon noué sur larrière du crâne. Japportai tout cela à la maison avant la première représentation et le passai devant la glace afin dadmirer ma nouvelle allure. Mon père entra au même moment dans la pièce et resta comme cloué sur place, puis il se précipita vers son armoire et sortit du plus haut tiroir une ceinture de cuir noir, quil me tendit.
« Mets ça ! » me dit-il. « A-t-on déjà vu un lutin sans ceinture ? »
Jattachai la ceinture par-dessus mon manteau : elle mallait parfaitement, et à la suite de cela je la portai jusquà ma mort. Vous imaginez bien que mon tour de taille ne demeura pas éternellement celui dun enfant de huit ans, mais augmenta lamentablement tout au long de ma vie : jamais pourtant la ceinture ne me serra ! Elle restait toujours parfaitement ajustée, allant jusquà se détendre toute seule après un déjeuner trop copieux, de sorte que je navais même pas à en défaire la boucle. Une fois encore, je ne peux que deviner mais je suis presque sûr que mon intuition est juste doù mon père tenait pareille merveille.
Il arriva pour la représentation dans son plus beau costume, les chaussures impeccablement cirées, et quand je mavançai sur scène pour jouer mon petit bout de rôle, japerçus tout de suite son regard qui brillait, en plein milieu de la salle. Je fus ensuite fort occupé à dire mon texte correctement et à exécuter la danse prévue, mais lorsque avant de quitter la scène je regardai de nouveau dans la salle, ses yeux, tout brouillés, ne brillaient plus : il pleurait ! Oui, je suis sûr quil pleurait, même si après la représentation, quand je le retrouvai avec ma mère devant lécole, il avait de nouveau les yeux parfaitement secs. Transporté de joie, il me prit dans ses bras et me chuchota à loreille : « Tu es un bon garçon, je suis fier de toi, mon petit lutin ! » Mon père était un individu peu démonstratif, et un tel enthousiasme me sembla chez lui si déplacé que je me tins à distance durant quelques jours tant il métait apparu étranger pendant ce bref instant. Plus tard, alors que je jouais déjà à lEstonia, il vint me voir à de nombreuses reprises, mais bien que le théâtre parût lui plaire beaucoup et quil neût jamais protesté en me voyant adopter une occupation aussi aléatoire, contrairement à beaucoup de vieux travailleurs que rend amers la vision dun fils ou dune fille embrassant le destin damuseur public, je ne reçus jamais plus de sa part le moindre compliment. Si je me fonde sur ses réactions, je dois donc penser que je jouai, du moins à son avis, mon meilleur rôle à lâge de huit ans si toutefois on peut appeler cela un rôle.
***
Erika ne ma parlé de son enfance quune seule fois, alors quelle était déjà gravement malade. Je me revois assis à côté de son lit, prêt à lui passer un verre deau à la moindre demande, ou à redresser ses oreillers pour lui faciliter la respiration. Elle semblait dormir, aussi métais-je assoupi moi-même, et cest le son de sa voix qui mavait réveillé. Elle avait toujours les yeux fermés, mais son visage était brûlant de fièvre et ses lèvres remuaient à toute vitesse, beaucoup plus vite que ne le demandaient les paroles quelle parvenait à faire entendre : ces lèvres paraissaient animées dun mouvement indépendant, comme des portes qui auraient claqué sans raison sous lemprise du vent, cependant que sa voix était émise par un tout autre canal. Jhumectai le visage dErika, mais sans ouvrir les yeux elle continua à parler, apparemment plongée dans un profond sommeil. Tout dabord je ne parvins pas à comprendre ce quelle disait. En me penchant plus près delle je devinai quelle parlait de son père, le meunier dUrbavere ; on eût pu toutefois prendre son récit pour un conte de fées, ou simplement le délire causé par la maladie et sans doute y avait-il aussi un peu de cela.
Son père avait vécu seul dans son moulin, loin de ses semblables, et rares étaient les fermes qui lui portaient leur grain à moudre. Mais le meunier sen moquait bien ; il allait à la chasse, à la pêche, et menait la vie libre dun habitant de la forêt, comme ses ancêtres. Chasseur, il ne tuait pourtant que pour se nourrir et non pour le plaisir, aussi les petits animaux dont il naurait quà grand peine tiré une bouchée gambadaient-ils alentour à longueur de temps, sans le craindre aucunement ; les oiseaux chantaient dans les arbres et volaient parfois dans le moulin, au grand dam des rares pratiques, qui redoutaient de les voir piller le grain quils apportaient à moudre. Le meunier ne chassait cependant pas les oiseaux, qui continuaient tout le jour à entrer par une fenêtre et sortir par une autre, et les hirondelles construisaient contre la penderie leurs nids de boue.
Puisquils jouissaient chez le meunier de cette vie sans souci de fait, les prédateurs nosaient guère sapprocher du moulin , il sen rassembla bientôt une troupe innombrable, et aux habituels étourneaux, grives, fauvettes et mésanges vinrent sajouter dans les arbres des animaux à plumes dune espèce tout à fait inconnue, beaucoup plus grands que les autres : le meunier lui-même, qui avait passé toute sa vie dans les forêts et rencontré des créatures qui ont aujourdhui pratiquement disparu dEstonie, que nous ne pouvons plus voir que sur danciennes gravures et que nous tenons, de ce fait, pour le produit de limagination délirante de lartiste, était bien incapable de donner un nom à ces oiseaux-là. Mais il ne se prenait pas pour un savant, et il saccommoda fort paisiblement de ses nouveaux voisins, jusquà certaine rencontre nocturne qui lui ôta cette insouciance et imprima à son existence solitaire un tournant décisif.
Cétait en revenant de poser un casier à écrevisses ; la pleine lune brillait dans le ciel et le moulin sommeillait tranquillement au bord de la rivière, attendant le retour de son patron, lorsque soudain un vol doiseaux les plus grands justement, les étranges se posa sur la rive. Le meunier sarrêta net, réellement surpris, car il nest pas habituel que des oiseaux diurnes sortent aussi la nuit. Sa surprise ne fit que croître lorsquil les vit abandonner leur vêtement de plumes, comme fait la vipère de la vieille peau qui sest mise à la démanger, et que, sétirant, ils prirent la forme de jeunes filles. Si intense était sa fascination, que le meunier fut incapable de demeurer tranquillement sur place : il se mit à courir vers elles comme un aveugle, ce qui montre à quel point la beauté de ces femmes oiseaux lui avait tourné la tête, car cétait à lordinaire un homme paisible et patient, qui perdait rarement le contrôle de lui-même. Les filles, qui étaient descendues se baigner dans la rivière, poussèrent en le voyant des cris perçants, comme loiseau pris dans le filet qui protège les framboisiers. Saisissant leurs tuniques de plumes, elles les enfilèrent et disparurent dans le ciel nocturne. Une seule jeune fille, tremblante, nue, restait sur la berge : son vêtement était entre les mains du meunier.
Le récit se poursuivit comme nimporte quel conte, et aujourdhui encore jignore si les choses se passèrent réellement comme Erika, malade et alitée, me le raconta ou si, dans son cerveau échauffé par la fièvre, la réalité sétait mêlée à une histoire quelle aurait lue dans son enfance, ou entendu raconter par quelque grand-mère. Jincline cependant à croire sa narration véridique, au moins dans les grandes lignes, car jamais auparavant elle navait consenti à me parler de sa famille, comme si elle en eût éprouvé quelque gêne, et lors des rencontres fugitives que javais eues avec sa mère, qui élevait notre enfant le père dErika était alors déjà mort , javais été frappé par labord mystérieux de celle-ci, que je mefforçai rétrospectivement de rattacher aux paroles de ma femme dans son délire. Bien sûr, vous lavez déjà deviné, cette jeune fille capturée au sortir de la baignade devint la mère dErika, car le meunier ne lui rendit pas sa tunique de plumes mais la jeta au fond de la rivière, et loiseau dut rester à vivre au moulin, sous sa forme humaine. Le comportement de lhomme peut paraître brutal ; il faut toutefois remarquer que, passée la première frayeur, la femme-oiseau apprécia beaucoup son compagnon, qui avait toujours été bon envers la gent ailée et neut probablement aucun mal à gagner le cur de sa captive. Quoi quil en soit, lorsque le meunier mourut, sa femme porta le deuil avec sincérité et répondit aux oiseaux qui entouraient la maison de tous côtés, frappaient aux carreaux et semblaient inviter leur sur égarée parmi les humains à reprendre le chemin des nuages : « Non, je ne vais nulle part. » Et leur montrant une sorte de petit paquet quelle tenait contre son sein, elle ajouta : « Jai un enfant, maintenant ! » Émergeant des langes, deux grands yeux sombres observaient avec curiosité les volatiles qui sagitaient derrière les vitres, deux yeux que ceux-ci regardaient en retour avec une curiosité au moins égale, sans quil leur semblât cependant y reconnaître lun des leurs. Puis la veuve du meunier souleva Erika oui, bien sûr, cet enfant était Erika contre sa poitrine et dit aux oiseaux : « Voici mon petit papillon. »
À ce point de son récit, Erika perdit connaissance et je me hâtai de lui rafraîchir les tempes avec un peu deau froide, mais elle ne reprit pas conscience cette nuit-là et je restai assis à somnoler, cependant que derrière la fenêtre, la nuit devenait de plus en plus claire. Jaurais dû aller me coucher javais une répétition le lendemain matin , mais je nen fis rien. Je pensais aux papillons, aux deux papillons qui occupaient dans ma vie une place si importante, si manifestement décisive. Lun, étendu ici entre les draps, les ailes usées et déchirées, attendait le moment où le chien gris soccuperait de lui définitivement. Lautre, en plein centre de Tallinn, était destiné à y demeurer indéfiniment je veux parler de lEstonia, de mon théâtre.
***
Mais avant que jeusse seulement entendu le nom de lEstonia, et à plus forte raison avant que jeusse pu le dire mien, ma vie avait suivi un cours tout à fait ordinaire, comme une branche tombée à la rivière, que leau emporte lentement et paresseusement vers la mer comme tous les autres débris dont elle est chargée, ne les laissant de temps à autre sempêtrer dans les herbes que pour les entraîner ensuite de plus belle vers le terme inéluctable. Javais trouvé du travail à Tallinn comme serrurier ; les mains habiles que javais héritées de mon père me rendaient la tâche facile, et mon destin paraissait tout tracé. Le rôle de lutin tenu naguère à lécole semblait devoir rester ma première et dernière apparition sur les planches. Je louais une petite chambre, jallais travailler à lusine tous les jours de telle heure à telle heure ; le soir, je descendais des bières avec les copains ou je tuais le temps en jouant aux cartes. Lorsque je regarde en arrière, japerçois une vie morne et monotone ; à lépoque je naurais rien su souhaiter de mieux, car tout le monde vivait comme cela. Ceux qui ne buvaient pas de bière et ne jouaient pas aux cartes, ceux-là couraient les femmes ce pour quoi, vu ma petite taille, autre héritage paternel, je navais ni les dispositions ni laudace. Les plus désargentés passaient leur temps dans les auberges bon marché, ceux qui étaient davantage à leur aise dans des lieux plus chics, mais loccupation différait peu. Cétait une époque où les anciennes coutumes sombraient petit à petit dans loubli, car les jeunes venaient en ville travailler à lusine et ne retournaient dans leur famille quau moment de Noël. La relation entre les générations se distendait, et les parents ne parvenaient plus à transmettre à leurs enfants ce queux-mêmes ne se rappelaient dailleurs que confusément. Les hommes les plus âgés, ceux que lon supposait détenteurs des savoirs ancestraux ou témoins de choses que les contemporains ne sauraient seulement nommer, disparaissaient lun après lautre dans la tombe en y emportant leur secret, sans que personne ne songeât à le regretter, car chacun avait assez à faire à soccuper de soi-même. Ce qui intéressait les gens, davantage que des incantations remontant à la nuit des temps et dont quelque grand-mère aveugle gardait seule un vague souvenir, cétait les machines à vapeur et le chemin de fer ; et on laissait la grand-mère marmonner confusément à côté du poêle, jusquau jour où elle partait rejoindre ses aïeules ... Alors on buvait virilement à ses obsèques, avant de retourner au travail, à la fabrique où les tours, dans un vrombissement assourdissant, annonçaient au passé que son heure avait sonné. Le présent, voilà ce que chacun avait en tête : où trouver de la farine meilleur marché, comment rassembler largent du loyer cétait tout ce qui occupait les esprits. On navait plus désormais le temps de rêvasser, et lorsquon rencontrait une jeune fille avenante, on ne se mettait certainement pas à lui raconter des histoires romantiques ou à ségarer en sérénades inutiles : le soupirant lui demandait tout de go si elle était daccord pour partager son pain et lui donner une demi-douzaine denfants, ce à quoi elle répondait généralement oui sans trop hésiter, puisque de toute façon il fallait bien se marier, comme tout le monde, et que les hommes, qui vivaient et pensaient tous de la même manière et portaient tous la même casquette, devaient bien se valoir les uns les autres, au point que souvent, à la faveur de lobscurité, maris et femmes se méprenaient et ne remarquaient quaprès coup quils vivaient aux côtés dun parfait étranger. Et au fond quelle différence, puisque le but de tous les mariages était invariable faire des enfants, et on en faisait, peu importait avec qui.
Ma description peut impressionner : en réalité, la vie à cette époque navait rien de désagréable. On plaisantait à lauberge, et on trouvait toujours de petits plaisirs domestiques, si par exemple on avait déniché quelque chose de bon marché, si le déjeuner était particulièrement copieux ou si miracle ! on avait réussi à exterminer toutes les punaises, sans parler de Noël, lorsque les cadeaux attendaient sous les sapins, pipes pour les papas, jupes pour les mamans, patins pour les enfants. La gaieté était alors débordante ! Pour moi, je menai ainsi deux années durant la vie monotone dun ouvrier, dépourvue de joies extrêmes comme de soucis torturants, persuadé davoir devant moi un avenir semblable au présent au point dêtre rigoureusement interchangeable avec lui.
Ce qui ne fut pourtant pas le cas.
Comme je rentrais un jour de lusine et me dirigeais dun pas lourd vers mon domicile, je fus dépassé par une calèche dans laquelle se tenaient un homme et une femme. Le chapeau de celle-ci, orné dune plume vert vif, était si large que son compagnon se trouvait à demi assis dans son ombre, comme sous la saillie dun toit. Son aspect à lui nétait pas moins voyant costume coupé à la dernière mode, autour du cou une cravate multicolore comme un serpent des tropiques, une canne à pommeau doré posée sur ses genoux. Il me semblait quau sein dun film muet en noir et blanc, dont je faisais moi-même partie, avaient fait irruption deux oiseaux des îles, richement colorés et jacassant dabondance, et le contraste avec larrière-plan était violent et douloureux pour les yeux. Cela ne mempêchait pas de les dévisager comme un demeuré, bouche bée. La femme esquissa un sourire dans ma direction ; peut-être était-elle habituée à faire sensation auprès des hommes à casquette grise et sen amusait-elle. Ses yeux cependant se plissèrent soudain quelque chose en moi lintéressait ! Elle poussa du coude son mari, qui à son tour me dévisagea et ordonna aussitôt ordre au cocher darrêter la voiture. Puis il sauta à terre et vint en hâte à ma rencontre, la main tendue.
« Paul Pinna », dit-il en se présentant.
« Michelson », répondis-je en serrant la main qui métait offerte. Sans trop réfléchir je me redressai et me tins comme au garde-à-vous.
Pinna senquit de ma profession, de mon lieu de résidence et de mes loisirs, comme un commissaire de police qui maurait fait passer un interrogatoire auquel je répondis sans regimber, car je comprenais mais non, je ne comprenais pas, je ressentais plutôt, je saisissais, au moyen dun sens intime qui séveillait en moi à cet instant même quil avait réellement le droit de me demander tout cela, que mon devoir était de lui fournir des réponses aussi exactes que possible, et que mon destin était entre ses mains. Je ne métonnai pas lorsque, entendant que jétais ouvrier à lusine, il remua la tête et déclara résolument : « Finissez-en rapidement avec cela, jai besoin de vous ailleurs. » Opinant docilement, je répondis : « Cest entendu, je vais demander mon compte dès demain. »
« Non, ce nest pas si urgent », rétorqua-t-il en souriant, puis il ajouta quil mattendait le soir même. « Vous connaissez lEstonia, bien sûr », demanda-t-il encore, ce à quoi je répondis que oui, naturellement, bien que je ny eusse jamais mis les pieds. Mais je le connaissais réellement, à compter de cette seconde précise, et lorsque le soir je me dirigeai vers le lieu du rendez-vous, je neus pas une seule fois à demander mon chemin, me déplaçant comme un vampire qui suit lodeur du sang, ou selon la trajectoire rectiligne et assurée du somnambule. Enfant, des camarades mavaient appris comment se débarrasser dune verrue : il fallait prendre un petit pois, le couper en deux, inciser la verrue avec un couteau pour en tirer une goutte de sang, puis barbouiller de ce sang une moitié du petit pois et la mettre en terre. Alors ce demi pois se mettait à attirer vers lui son autre moitié, tandis le sang dont il était enduit attirait, simultanément, la verrue. De même nature exactement, lattraction quexerçait sur moi lEstonia : cétait le même sang qui coulait dans nos veines.
Pinna prit congé, je le raccompagnai jusquà sa calèche et saluai poliment sa compagne, quil me présenta comme « Netti ». Pour la première fois de ma vie, je baisai la main dune femme. Elle me sourit, puis ils séloignèrent et je restai seul sur le bord de la rue ; je savais cependant avec certitude que je nétais plus le serrurier Michelson mais Michelson lacteur, bien que Pinna ne meût rien dit de la raison pour laquelle il voulait me voir le soir au théâtre. Il nen était nul besoin, javais tout deviné par moi-même. Je comprenais quil se produisait quelque chose à quoi il me revenait de prendre part. Au plus profond de mon cur, je savais pourquoi il mavait choisi, moi et pas un autre. Cette rencontre avait agi sur moi comme les sels quon fait respirer à une femme évanouie : je métais subitement éveillé. Le monde avait soudain un parfum totalement différent, ma vue était plus perçante, jentendais des sons que je navais jusqualors jamais remarqués, ma peau devenue hyper sensitive percevait le plus infime souffle dair avec une précision extraordinaire. Un pêcheur mavait sorti de leau et mis à sécher au soleil me destinant à un feu qui apporterait un peu de confort à ce monde humide, détrempé. Et, me rappelant cela aujourdhui, je suis heureux quil en ait été ainsi : cest un grand honneur que de se consumer aux flammes dun brasier si juste.
Je rentrai chez moi, enfilai mes habits de dimanche et cirai mes souliers jusquà ce quils brillent comme le pelage dun matou bien nourri, fixai au revers de ma veste une fleur de chrysanthème, qui me valut dans la rue moult regards étonnés, et pris enfin le chemin de lEstonia. Ma poitrine se gonflait comme celle dun vieux soldat qui, entendant résonner le clairon du général quil croyait mort depuis longtemps, abandonne sa charrue et court rechercher ses armes, enterrées mais sans doute pas encore complètement rouillées. Cest en 1906 que jentendis cet appel, et de ce jour-là jusquà la mort je demeurai fidèle au poste.
***
Je viens de relire ce que jai écrit ces derniers temps, et jen suis bien étonné se peut-il vraiment que la mort fasse un tel effet sur quelquun ? Je ne laurais jamais imaginé ! Me voici en train de parler de fidélité au poste, dappels de clairon, comme un ancien combattant que les verres deau-de-vie bus à lauberge ont laissé hébété mais subitement convaincu dêtre un homme diablement important, irremplaçable, qui évoque dune voix tremblante démotion des campagnes depuis longtemps révolues et frappe du poing sur la table pour imiter les coups de canon, faisant sursauter les bouteilles effarouchées comme un chat qui se serait couché par mégarde sur des braises incandescentes. On dirait le frère dAlfred Sällik, qui sétait trouvé une fois en vacances avec nous : un homme à lapparence sérieuse et aux fières moustaches, qui parlait toujours sur un ton pieux et compassé, comme sil eût assisté aux obsèques de son vieux maître décole. Cest à Kurnim que cette image était venue en entendant parler Oskar le frère dAlfred pour la première fois, et il lui avait alors demandé : « Mais mon cher, de quoi donc est-il mort en réalité, et a-t-il souffert longtemps ? » Oskar avait pris une mine interloquée, car il était à ce moment-là en train de parler de travail disant quil avait son propre travail, et nous autres comédiens le nôtre, que tous se valaient bien à partir du moment où on les exerçait de tout son cur, et ainsi de suite , mais il navait pas prononcé un mot à propos de quelquun qui serait mort, et il ne comprenait rien à ce que Kurnim voulait dire. Nous nessayâmes pas de le lui expliquer mais partîmes tous nous baigner, sauf Alfred qui avait aperçu dans une ferme au bord de la route une fille à son goût et avait filé lui conter fleurette. Cet homme-là avait du mousseux dans les veines en guise de sang et il était incapable de rester en place, même lorsque aucune femme nétait visible dans le voisinage. Mais si daventure il sen trouvait une, alors il ny avait plus moyen de le tenir et il sévadait, au besoin, de son propre veston. Aussi disparut-il parmi les groseilliers, laissant entre nos griffes son si sérieux frère. Pour moi, ayant remarqué les yeux pétillants de Kurnim, je me doutais que le pauvre bonhomme allait en voir de belles ce jour-là !
Pour commencer, Kurnim attira Oskar sur lembarcadère, puis perdit léquilibre et tomba à leau tout habillé, entraînant le malheureux avec lui. Ce nétait évidemment quune entrée en matière. Tandis quils escaladaient la berge, leurs costumes clairs tout ruisselants, Kurnim sexcusa très humblement auprès du frère de Sällik. Ils avaient lair de deux fontaines qui auraient manqué de pression. Lorsque je leur dis cela, Kurnim approuva ma comparaison ; il estima quOskar faisait une fontaine particulièrement gracieuse et décrivit les couples damoureux sembrassant au bord du bassin qui lentourait, lui jetant des pièces de monnaie dans la bouche et se désaltérant à son gousset. Oskar enterra de nouveau quelques instants son cher maître, prêchant sur le rafraîchissement que procurent les fontaines au plus fort des chaleurs estivales, entreprenant même de nous expliquer le fondement de leur raison dêtre, mais lorsquil saperçut que nous ne comprenions pas ou ne voulions pas comprendre un traître mot, il se débarrassa de ses vêtements trempés et se mit à leau, restant ainsi quelques instants hors de portée dEeda, qui ne savait pas nager. Toutefois, ne saisissant pas que le milieu de la rivière lui offrait la meilleure sécurité, il revint bientôt sur la rive en déclarant que lété est le grand présent que la nature fait aux hommes, et sallongea. Il sendormit bientôt en plein soleil, épuisé, et Kurnim lui coupa les moustaches.
Nous nous assîmes alors à lombre et nous mîmes à boire du vin, attendant avec impatience ce qui se passerait à son réveil.
Peu de temps après, il ouvrit les yeux et découvrit aussitôt, sur son ventre nu, les bacchantes que Kurnim, en homme dhonneur qui ne convoiterait pour rien au monde le bien de son prochain, y avait disposées. Linfortuné regarda dun air ahuri les deux chenilles velues, puis tâta la base de son nez et bondit de colère.
Kurnim déclara avec le plus grand sang froid que la nature donne et quelle reprend, et lorsque Oskar sécria que la nature navait rien à voir ici, mais que lui, Kurnim, était seul coupable, celui-ci lui répondit quil nétait quun simple enfant de mère Nature, un brave homme qui obéissait docilement aux commandements maternels. Oskar Sällik, haletant, fourra ses moustaches dans sa poche ; je ne sais pas sil avait lintention de les recoller une fois de retour en ville, et lorsque je lui posai la question il était trop fâché pour répondre.
« Ne prends donc pas tout ça trop à cur », dit Kurnim dun ton consolant, en se levant. Il entoura Oskar dun bras ferme et le conduisit derrière les buissons, tout en lui expliquant quelque chose avec vivacité. Peu de temps après, des cris retentirent. Je courus dans la direction doù ils venaient, pour trouver Oskar Sällik assis dans une barque fraîchement enduite de goudron et doù il ne pouvait naturellement plus se lever, comme la Mort le jour quelle avait visité Jaagup. Kurnim gémissait et pleurait mais pourquoi donc son meilleur ami était-il allé commettre une sottise pareille et sasseoir dans un bateau goudronné ? Le peuple estonien nétait déjà pas trop nombreux, sans quun des plus nobles représentants de cette fière race sallât planter pour le restant de ses jours au bord de la rivière dans une barque de pêcheur, au lieu de travailler vaillamment à la ville et de gagner de quoi faire vivre sa femme !
Je tentai dapaiser Oskar, lui rappelant que Kalevipoeg lui-même avait subi le même sort et sétait vu condamné à monter éternellement la garde aux portes des enfers pour repousser les sorciers. À la fin des temps, lorsque les torches senflammeraient par les deux extrémités*, Oskar aurait, comme le héros, tout loisir de retourner à la maison.
Mais celui-ci nécoutait pas un mot et tentait, tout en poussant de faibles gémissements, de sextraire de son pantalon. Au même moment, dans la direction opposée, on apercevait son frère debout sur le toit de la ferme, en train de chanter à lintention de sa belle laria dAlfredo. Cétait une belle journée dété, qui resta longtemps dans les mémoires.
Quant à moi, je ne veux à aucun prix être aussi pompeux que ce cher Oskar : voilà tout ce que javais en tête en racontant cette histoire. Pour tâcher de rester simple, je men vais parler un peu de mon ami Eeda : en voilà un avec qui je ne risque pas la grandiloquence !
***
Eeda Kurnim aimait faire des bêtises. Lorsquil avait bu un coup de trop, il disait toujours quil y avait au fond de lui une goutte de diablerie, héritage de son regretté grand-père. « Mais à part ça, le vieux ne ma rien laissé de bien fameux », déplorait-il alors que nous nous rendions directement, le matin, de lestaminet à la répétition. « Quest-ce quon peut bien attendre dun gnome fabriqué à partir de vieux vichtes**, sinon justement cette étincelle diabolique, jaillie de la touffe de poils quon a achetée le jeudi soir au Sire cornu et quon lui a cousue ? » Je ne sais pas au juste ce quil en était de Kurnim, ni sil avait réellement dans les veines du sang de diablotin ; javais déjà entendu, bien sûr, quil était parfois arrivé quun homoncule fabriqué pour amasser des richesses tombât amoureux de la maîtresse de maison et lui fît un enfant. Cela sétait-il produit chez ses aïeux ? je lignore, mais en tout cas il nen paraissait rien, et il me semblait beaucoup moins doué pour attirer les trésors que pour les éparpiller et les dilapider. Cela dit, cétait un maître en dautres domaines. Quand il était lancé, il traversait lEstonia dans un grand fracas, crachant le feu par ses manches et enflammant sur son passage tous les journaux, que les lecteurs captivés par les nouvelles lâchaient en hurlant et piétinaient pour éteindre les flammes tout en maudissant Kurnim. Pour moi, je mentendais à merveille avec Eeda ; lui semportait et sagitait, tandis que je préférais prendre mon temps et entortiller mon monde. Oui, en vérité, jaimais mentir, et si vous voulez le savoir, je vous ai déjà raconté bien des salades depuis le début de cette histoire ... alors tâchez dêtre un peu plus attentifs, si vous ne voulez pas vous rendre ridicules. Ne croyez pas tout ce que je vous raconte ! Ou au contraire croyez-y ! Après tout, quelle différence y a-t-il entre la vérité et le mensonge ? Pas grand-chose qui le saurait mieux que moi, quun acteur ! Après tout, jai gagné mon pain grâce au mensonge et à la simulation, incarnant sur scène Dieu sait quel gentilhomme ou campagnard rustaud, et jai déclamé devant des salles pleines des paroles quAugust Michelson navait aucune raison de prononcer. Sur les planches, je me suis plus dune fois vanté de ma richesse, alors que je navais en poche que quelques faux roubles provenant du magasin des accessoires, avec lesquels jaurais été bien en peine dacheter la moindre miche de pain ; il mest même arrivé de déclarer ma flamme à quelque belle femme qui nétait pourtant pas mon Erika. Bien entendu cest ça le jeu, tenir un rôle, et nous sommes aujourdhui habitués à lidée quil est insensé de chercher la vérité au théâtre, mais lorsque mon ami Jaan, qui travaillait à lusine, vint me voir jouer pour la première fois, il resta littéralement bouche bée pendant la représentation, et vint après coup me demander si jétais vraiment devenu garde forestier, et combien de cerfs abritaient les bois que je surveillais. Lorsque je lui expliquai que je nétais quun pauvre acteur qui ne possédait même pas un chat, sans parler de cerfs, il me regarda en remuant la tête et déclara : « Mais alors, tu as menti ? » De fait, mon existence entière sest écoulée au sein de pareils mensonges, et pas seulement sur scène ; lorsque la tromperie vous a laissé en bouche sa douce saveur, il coûte dy renoncer, tant après cette bouchée friande on trouve un goût de sciure à la réalité austère et intangible, où les règles sont rigides comme les lois de Moïse et où tout est définitif. Cest justement cette rigueur quaimait tant le chien gris, et quil nous reprochait par-dessus tout de tourner en ridicule. Mais je reparlerai de cela un peu plus loin.
Jai perdu le fil de mon histoire au moment où je vantais mon habileté à mentir, et je voudrais en donner un bon exemple pour que vous me croyiez naturellement, jinvente peut-être cet exemple lui-même ... allez donc savoir ! Lhistoire se passe pendant une tournée : jétais en compagnie de Volli Karro, à qui revenaient dans notre troupe les rôles les plus modestes, et tandis que nous parcourions dun pas nonchalant le chemin qui menait du café à lauberge, Karro se mit à se plaindre, mexpliquant quil aimerait tant avoir le premier rôle dans un spectacle grandiose et tragique, à la vue duquel les spectateurs hurleraient comme une meute de loups.
« Rien de plus facile », répondis-je. « Tu sais bien quAltermann a mangé une cochonnerie, et quil ne pourra pas jouer Hamlet demain. Apprends le rôle, et tu pourras être toi-même le prince du Danemark ! »
Karro se mit à trembler de toute sa carcasse, simaginant peut-être déjà en conversation avec le fantôme paternel. Je navais pourtant rien de spectral, et le vin bu au dîner me donnait au contraire un teint rougeaud, bien typique des mortels. Il neut bientôt plus la patience de cheminer paisiblement avec moi ni de jouir de cette chaude soirée, et il se hâta vers la maison pour attaquer au plus vite lapprentissage du rôle. Quant à moi, je flânai encore quelque temps dans la ville. Regagnant enfin lauberge, jallai coller mon oreille à sa porte. Des murmures et des exclamations étouffées me parvinrent : Volli apprenait le rôle. Je me rendis ensuite dans la chambre dAltermann, à qui jexpliquai lhistoire et tout ce que javais combiné. Se tordant sous leffet dune douleur feinte, celui-ci se traîna jusque chez Karro, puis, prenant une mine pitoyable, il passa la tête par la porte et demanda à Volli sil naurait pas par hasard quelque médicament pour le ventre, expliquant quil se tortillait dans son lit comme un serpent qui change de peau, et que rien ne parvenait à le soulager. « Vous auriez dû voir sa tête », nous raconta Altermann après coup ; « toute sa joie contenue lilluminait de lintérieur, comme la lune sous la glace, tandis quil me disait : "Oh ! Théo, si tu savais combien je suis désolé pour toi ! Hélas, je nai pas le moindre remède !" Puis, me rappelant : "Mais est-ce que tu pourras jouer demain ?« » « Jouer ? Tu rêves ! Ce sera déjà beau si je suis encore en vie ! » avait répondu Altermann avant de revenir rire avec nous.
Émergeant le lendemain matin dun doux sommeil, nous vîmes paraître Karro, les yeux rougis et hagards après sa nuit passée à répéter, mais le texte en la tête et la comprimant comme une casquette de deux tailles trop petite. Il refusa de manger quoi que ce soit et se borna à boire une goutte de café, craignant sans doute que le moindre morceau ingurgité ne rompît cet équilibre instable et ne lui fît recracher tout son Shakespeare. Puis il sassit, raide comme une idole de pierre, jusquau moment où Altermann sortit de sa chambre, frais et dispos, et nous annonça que grâce au ciel il avait retrouvé la forme.
Par la suite, bien entendu, nous implorâmes le pardon de Karro, qui nous laccorda, mais lorsque ce matin-là ses yeux se posèrent sur un Théo réjoui et reposé, il était vraiment effrayant à voir ! Erika déclara plus tard quelle avait craint un instant de le voir éclater. Il est dailleurs bien possible que quelque chose se soit rompu en lui à ce moment précis, car il se mit à parler dans une langue insolite, mélange dexpressions quotidiennes et de vers grandiloquents ; il déblatéra ainsi plusieurs heures, jusquà ce que tout ce quil sétait fourré dans la tête pendant la nuit en soit ressorti par sa bouche et ait été éparpillé aux quatre vents. Le lendemain, Volli ne se rappelait pas une seule ligne dHamlet, mais il était de nouveau bien portant.
Voilà pour ce qui concerne lart subtil du mensonge.
***
Lancien théâtre Estonia, que je le découvris ce jour décisif où la calèche des Pinna passa à ma hauteur, me faisait penser à une cuisine. Non quil fût envahi de vapeur ou chargé dodeurs de soupe, bien sûr. Pour les repas, il valait mieux sadresser ailleurs ! Seul létat desprit qui prenait là-bas possession de moi minspire cette étrange comparaison. Si vous avez déjà jeté un coup dil, avant une noce grandiose, aux pièces qui se trouvent derrière les salles de réception et où lon prépare de pleines marmites de viandes en gelée, où lon fouette vigoureusement la crème, épluche les pommes de terre et nettoie les couteaux, tout cela côte à côte, alors vous comprenez de quoi je veux parler. Dans le vieil Estonia aussi on se préparait en vue de quelque chose. Tout devait être cuit à point et appétissant pour linstant précis où lon porterait dans la salle des fêtes les plats remplis à ras bord. Que cette salle je veux dire le nouvel Estonia ne soit pas encore en construction ny changeait rien. Il fallait dabord saffairer en cuisine, essayer, expérimenter, goûter de nouveaux plats et décider lesquels dentre eux il convenait de proposer au public. On mavait accueilli avec joie comme marmiton, et on menvoya tout de suite aux fourneaux, cest-à-dire sur la scène avec cette différence quici il fallait être à la fois pâte et mitron, car nous-mêmes étions ces mets quil fallait préparer pour la salle du banquet, pour le nouvel Estonia.
Je nai jamais été un acteur remarquable ; il semble même que pendant mes premières années à lEstonia jaie joué particulièrement mal. Je navais cependant pas à craindre de me retrouver au chômage. On présentait chaque semaine une nouvelle pièce et jy avais invariablement, comme tous les autres acteurs, un rôle. Dans ces conditions il ne fallait pas sattendre à des merveilles, et ce nétait pas tous les soirs du grand art. Mais lessentiel nétait pas là ; le public, qui venait surveiller la cuisson, ne protestait jamais, car cétait autre chose qui lui importait. Il voyait revivre sur la scène des époques anciennes, pressentait sous notre jeu malhabile le scintillement nostalgique dun monde révolu, assistait à des scènes inimaginables chez ses contemporains, de jour en jour plus insensibles. Il voyait sur les planches aimer sans partage, souffrir héroïquement, braver son destin et mourir dignement, comme il était dusage dans des temps révolus, quand le monde était encore jeune et ses habitants dune autre trempe, dans des temps dont aucun spectateur ne pouvait se souvenir, dont ne demeuraient que des lambeaux, difficilement discernables mais ô combien savoureux, comme un service à café inutilisé depuis longtemps mais doù sélève toujours larôme des époques où lon sen servait, quaucune eau ne pourra jamais laver complètement. Je me rappelle comment je fus moi-même pris de saisissement le jour où Netti Pinna me conduisit pour la première fois au magasin des costumes et où je vis, pendus en de longues rangées, des pelisses de boyards et des robes de bal, des uniformes de mousquetaires et des toges romaines, mais aussi des vêtements que lon ne pouvait associer à aucune époque précise et qui semblaient originaires de pays de contes de fées, de pays auxquels menaient des chemins depuis longtemps disparus sous les aulnes et dont seuls connaissaient encore lexistence ces costumes eux-mêmes qui paraissaient, à notre époque et dans notre contrée, aussi déplacés que le seraient des perroquets multicolores à la fenêtre, dans un pays nordique que recouvrirait, de lautre côté de la vitre, un tapis de neige.
Javançais parmi les costumes, mimprégnant avidement de leur parfum, et je voyais Netti sen émouvoir elle aussi : elle caressait les robes les plus belles et les plus extraordinaires, et je me mis à croire quelles sortaient de sa garde-robe personnelle, quelle avait offerte au théâtre avec tant dautres choses.
« Ici, vous ne trouverez pas de vêtements modernes », mindiqua Netti. « Vous devez les avoir en propre : quelques costumes, un smoking, un habit. On ne les entrepose pas ici. »
Je comprenais cela. Les complets ordinaires, les robes daujourdhui, on les croisait partout dans la rue ; les introduire dans le monde mystérieux du magasin des costumes aurait été un non-sens. Ils nauraient pas su sy comporter.
Oui, enfin ... cétait bien joli, mais est-ce quon trouve couramment plusieurs costumes et un smoking chez un serrurier, sans même parler dun habit ? Bien sûr que non ! Il me fallait économiser pour acheter tous les articles nécessaires, sans doute pas flambant neufs mais déjà portés, pas trop défraîchis tout de même. En sortant de chez le fripier, un habit sous le bras, japerçus Jaan, mon copain de lusine. Il sétonna de cet achat et senquit de mes projets, demandant si javais trouvé une place de serveur quelque part, et si cétait bien payé. Je lui répondis que non, mais quon avait donné à lusine lordre impérieux que tous les ouvriers vinssent au travail le lendemain en frac, car le gouverneur venait en personne passer linspection. Jaan pâlit subitement et sécria aussitôt : « Mais où veulent-ils donc que je trouve un frac ? » Il séloigna en crachant par terre et en maudissant le gouvernement russe, sattirant au passage les regards soupçonneux de la sentinelle au coin de la rue, mais il se présenta le lendemain matin au travail dans un frac déniché Dieu seul sait où, qui lui donnait une allure de kangourou rhumatisant, avec des manches qui lui arrivaient aux coudes et des poches aux genoux. Le contremaître le prit à part et lui demanda sil avait eu quelque problème à la maison, un incendie dans lequel il aurait perdu tout ce que contenait son logement, ou si, sous lempire de la boisson, il avait vendu à lauberge ses vêtements ordinaires. Jaan bredouilla quelque chose au sujet du gouverneur, puis, lorsque laffaire séclaircit petit à petit, le contremaître fronça les narines dun air désapprobateur et jeta : « Mais mon pauvre vieux, ton Michelson, il fait lacteur, maintenant ! »
Cétait bien ça, je faisais lacteur, maintenant.
***
On venait de démarrer le chantier du nouvel Estonia lorsque je rencontrai Erika pour la première fois. Elle se tenait devant la porte du bureau de Jungholtz, menue, fragile, avec ses grands yeux dun noir de velours, attendant que Karl la reçoive. À travers la porte, on entendait bavarder et rire : Pinna racontait à pleine voix quelque anecdote, et Erika nosait pas frapper. Je mapprochai delle et lui dis avec assurance : « Mademoiselle, pourquoi nentrez vous pas ? Croyez-vous quils ont là-dedans des occupations intelligentes ? Frappez donc franchement, et faites-leur honte de perdre ainsi leurs journées, pendant que les boulangers cuisent le pain à la sueur de leur front et que les marchands pèsent des saucisses jusquà ce que les genoux leur en tremblent. Ou mieux encore, enfonçons la porte ensemble ! »
Je pris la pose dun guerrier prêt à donner lassaut et adressai à Erika un regard interrogateur.
Elle se contenta de sourire de mes sornettes et haussa modestement les épaules. Je pris donc mon élan et assénai un maître coup de poing sur la porte, qui sentrouvrit aussitôt et livra passage à la tête de Pinna.
« Entrez donc, chère mademoiselle ! » sexclama-t-il en ouvrant grand la porte, par laquelle nous vîmes Jungholtz, affalé dans son fauteuil, se redresser aussi brusquement que sil avait été mordu par un serpent et se hâter à la rencontre dErika et cela me fit craindre davoir eu affaire à quelque diva de province (ou même carrément de Pétersbourg), que ma seule ignorance mavait empêché de reconnaître. Jobservai Erika avec attention ; elle se mouvait dans le bureau comme ... comme quoi ? Je restai songeur.
« Un papillon », dit Pinna, comme sil avait lu dans mes pensées. Erika le regarda en souriant, et Pinna referma la porte derrière lui.
***
Après la représentation, jallai avec Eeda Kurnim et le Leks (de son nom complet Aleksander Trilljärv, un homme aussi grand que Kurnim et moi lun sur les épaules de lautre) visiter le chantier. Nous marchions lentement, car à cette époque déjà les jambes du Leks étaient en bien mauvais état. Pour anticiper, je peux déjà vous révéler que ces jambes refusèrent à leur maître, dans les dernières années de sa vie, le service de supporter son imposante et toujours plus rigide carcasse. Je lui rendis alors souvent visite ; il gardait le lit ou se balançait dans un gigantesque fauteuil qui gémissait et craquait sous son poids, et senquérait des affaires du monde quaurait-il pu en distinguer par lui-même, à travers ses deux minuscules fenêtres ? « Je suis de la race des géants, » aimait-il à répéter, « dont le sort est tôt ou tard de retourner à létat de rocs, dont un dieu les a tirés à lorigine du monde. Tant que mon cur battra, continue à venir me voir ; après cela, utilise-moi pour construire des fondations ou transforme-moi en gravillons tu sauras faire pour le mieux, toi lexpert dans tous les métiers. » Ainsi parlerait un jour le Leks, vautré dans son fauteuil à bascule, sirotant son cognac dans un verre minuscule aux parois épaisses. Mais pour lheure tout cela était encore à venir, et Leks ne songeait encore ni à un fauteuil à bascule ni à quoi que ce soit de semblable.
Nous observâmes avec satisfaction les progrès accomplis pendant la journée car nous avions déjà, le matin même, visité le nouveau bâtiment : cétait un élément de notre programme quotidien, aussi obligatoire que de se brosser les dents. Parfois nous donnions même un coup de main aux ouvriers pour telle ou telle tâche, apportant peut-être toutefois plus dembarras que daide véritable, comme le jour où le Leks était resté coincé entre deux pierres et quil avait fallu démolir une partie du mur pour le dégager. La bonne volonté a aussi son prix.
Nous étions donc là, fumant et bavardant, lorsque japerçus Erika. Elle aussi me remarqua et elle madressa un sourire timide mais bienveillant, puis, renonçant à son intention initiale de passer sans sarrêter, elle se joignit à nous.
« Je suis Erika Tetzky, » me dit-elle, « il me semble vous avoir rencontré ce matin à lEstonia, devant le bureau de monsieur Jungholtz. Est-ce que vous êtes comédien ? »
Je lui répondis que oui et me présentai, ainsi que mes compagnons. Je remarquai combien ils étaient envoûtés par Erika ; Leks la regardait avec la tendresse quune vieille fille montrerait pour son chat et Eeda lui-même, ce célibataire incurable, ce rejeton de lenfer, baisa sa main menue avec une politesse qui frôlait la timidité, sans lhorrible bruit de succion dont il gratifiait dordinaire les dames du grand monde.
« Ah ! vous êtes tous de lEstonia ! » sexclama Erika avec un sourire malicieux. « Alors je suis votre nouvelle collègue, monsieur Jungholtz ma admise aujourdhui dans la troupe. »
Je ne sais pas pour les autres, mais quant à moi jen rougis soudain de plaisir. Je cherchais précisément le moyen de menquérir avec politesse et discrétion de son lieu de travail, afin courir à sa rencontre jour après jour, non pour la raccompagner chez elle aurais-je perdu toute pudeur, dimportuner ainsi de ma présence incessante une presque parfaite étrangère ! mais pour la suivre discrètement sous les passages voûtés et tomber comme par hasard nez à nez avec elle dans la rue, la saluer en soulevant mon chapeau ou, ô félicité, lui baiser de nouveau la main. Cette perspective me transportait déjà, et japprenais soudain que la jeune Erika faisait partie de la troupe, que jallais jouer sur scène en sa compagnie chaque soir quel coup de théâtre, en vérité !
« Vous avez le visage en feu, monsieur Michelson », dit Erika en souriant de nouveau et découvrant deux petites incisives. « Peut-être vous êtes-vous habillé trop chaudement, à moins que vous nayez un peu forcé sur le vin ? »
Kurnim et Trilljärv éclatèrent de rire et prouvèrent ainsi quils nétaient guère gentils ni aimables envers leur prochain, ne montrant à mon égard aucune retenue et se moquant de moi jusquau délire. À cet instant je nétais nullement en état de me défendre et ne faisais que rougir toujours davantage, bredouillant des paroles indistinctes. En moi-même je pensais : Trilljärv a sa femme qui lattend à la maison, mais Kurnim ... méfiance ! Je ressentis tout à coup une violente animosité à lencontre de mon meilleur ami, jusquà souhaiter le voir partir pour un long voyage, et avec lui tous les célibataires mâles de lEstonia.
Erika gloussa de rire aux plaisanteries dEeda et du Leks, puis fit demi-tour sur place, les mains enfoncées dans son manchon.
« Vraiment, je dois rentrer chez moi », dit-elle enfin. « Il est déjà bien tard, et on mattend demain au théâtre pour la répétition, nous nous y verrons ... Oh ! mais regardez donc ce vilain chien qui traîne par ici ! », ajouta-t-elle de manière inattendue en pointant du doigt vers le chantier. Nous regardâmes dans la direction quelle indiquait et aperçûmes effectivement un chien gris, de taille moyenne, reniflant de gauche et de droite un cabot au pelage hirsute, sans collier, visiblement affamé. Kurnim, qui était un grand ami des chiens et ne perdait jamais une occasion den tirer quelque prestige, lappela : le chien releva aussitôt la tête et nous fixa du regard.
Je noublierai jamais ce regard glacial, mauvais. Dans ces yeux brûlait une flamme jaunâtre, inquiétante, qui semblait provenir de sous la banquise, du centre de la terre, du fond de la mer, de la tombe ... Ce chien était daspect si effrayant quErika se blottit contre moi de manière inattendue. Lanimal regarda alors droit vers elle en grognant sourdement. Puis il leva lentement la patte et arrosa le mur inachevé du théâtre. Enfin il nous tourna le dos et disparut en deux bonds.
Ainsi rencontrai-je dans la même journée Erika et le chien gris, qui devinrent tous deux des protagonistes essentiels dans la vie de lEstonia, lune voletant comme un papillon au milieu de nous, lautre courant infatigablement sur nos talons et attendant le moment propice pour semparer de sa nouvelle victime. Le chien devait finir par tuer aussi le papillon, mais ce soir-là nous ne pouvions pas le savoir, ni même le pressentir.
En dépit de cet épisode énigmatique, ce fut pour moi une soirée faste, car à peine lanimal disparu, le Leks déclara quil en avait les sens tout retournés et que le seul moyen déviter les cauchemars était de senvoyer un petit, ou mieux encore un grand verre de certaine liqueur forte de sa connaissance, et il invita Kurnim à lui tenir compagnie, me confiant la mission descorter la jeune personne jusquà son domicile. Eeda était toujours daccord pour boire un petit coup, surtout ce soir, après que sa tentative de trouver un langage commun avec le chien avait si pitoyablement échoué, et je me retrouvai brusquement seul avec Erika, cheminant au long des rues sombres. De quoi nous parlâmes, je ne men souviens ni ne veux essayer de men souvenir, mais je racontai sans doute pas mal dâneries. Ce que je me rappelle en revanche avec certitude, cest quen arrivant devant chez elle Erika déclara être avant tout danseuse, et quelle me demanda conseil : y avait-il dans la troupe un homme qui pourrait être son partenaire ?
« Un danseur ? » repris-je. « Mais bien sûr ! Moi, par exemple. »
« Vous ? » sexclama Erika. « Quelle chance ! Nous pourrions nous entraîner ensemble. Demain, si cela vous convient ?... »
« Non ! non ! pas demain ! » répondis-je, expliquant avec regret que je métais blessé au pied et quil nétait pas question de danser pendant au moins quinze jours. Mais ensuite ensuite, autant quelle voudrait ! Des journées entières ! Mais surtout, quelle naille pas chercher un autre partenaire en attendant !
Erika consentit à cela et voleta jusquau sommet de son escalier. Je pris en boitillant le chemin du retour, à la fois comblé et soucieux : javais maintenant deux semaines pour apprendre à danser ! Or moi et la danse, pour linstant, cétait à peu près comme lours et larc-en-ciel ...
***
Le lendemain cétait le 29 septembre nous étions en train de répéter Kean lorsquon vint nous avertir quun mur sétait effondré sur le chantier. Plusieurs ouvriers étaient gravement blessés et un homme avait été tué. On disait de plus que la construction de lEstonia risquait de sen trouver définitivement interrompue, car lhostilité du pouvoir russe à lédification dun théâtre spécifiquement estonien était bien connue, et cet accident pouvait fournir au gouverneur loccasion tant attendue de mettre un terme rapide à cette désagréable entreprise. Il va sans dire que cette nouvelle nous marqua profondément. La répétition tourna court, et nous hâtâmes tous sur le lieu du drame.
Erika était parmi nous. Elle sétait acquittée de son petit rôle avec application, quoique encore maladroitement. Mais sa manière de bouger sur la scène était empreinte dune rare grâce, et notre vieux plateau aux planches pourries et grinçantes restait silencieux sous ses pas : elle donnait presque limpression de planer, de flotter sur le parquet le mieux poli qui se pût trouver. Pinna, qui faisait toujours des remarques aux autres acteurs lorsquils ne parvenaient pas à se hisser à la hauteur de son jeu brillant, montrait pour Erika une gentillesse remarquable, se bornant à sourire de ses petites gaucheries. Quant aux comédiens qui navaient fait sa connaissance quen commençant la répétition, ils ladoptèrent sur le champ et parurent se réjouir à la perspective de voir dorénavant ce petit papillon voleter parmi eux pendant les répétitions. Jentendis Netti chuchoter à loreille de son mari : « Où las-tu dénichée, Paul ? » et celui-ci lui répondre : « Elle est entrée toute seule, par la fenêtre. Quelle chance, nest-ce pas ! »
« Assurément ! », approuvai-je en moi-même. Que japprenne encore à danser et jaurais le paradis à portée de la main.
Mais comme je lai déjà dit, la répétition fut ce jour-là interrompue, et bientôt toute la troupe se tenait au pied des murs du nouvel Estonia, où les traces de la catastrophe étaient encore fraîches et clairement visibles. Au pied de la partie écroulée se trouvaient des traces sanglantes. La casquette dun ouvrier gisait dans le mortier.
« Cest arrivé exactement là où ce clébard nous narguait hier soir ! », sexclama Kurnim. « Et dailleurs le voilà, là-bas ! »
De fait, le chien gris était à nouveau en train de flâner, parmi les badauds. À la lumière du jour il nétait plus aussi inquiétant ; ses yeux, doù la flamme jaunâtre avait disparu, brillaient maintenant dun éclat métallique. On aurait dit que lanimal était aveugle. Il sassit et se mit à haleter, la langue pendante.
« Il rigole, le salaud ! » fit remarquer Kurnim, tandis que Leks louait la sagesse des Chinois, qui mangent du chien sans le moindre remords.
Pinna se dirigea dun pas rapide vers la bête et agita sa canne.
« Allez ouste, fiche le camp dici ! »
Le clébard grogna sourdement, puis se dressa tout de même sur ses pattes et séloigna nonchalamment.
« Quest-ce donc que cet affreux chien ? » demanda Erika quand Pinna nous rejoignit.
Celui-ci fronça les sourcils et secoua la main, sans répondre.
« Quoi quil arrive, nous bâtirons notre nouvel Estonia », dit-il seulement. « Il peut grimacer tout son soûl. Maintenant, nous avons notre papillon ! »
Et il déposa un baiser sur le front dErika.
Il avait raison : la construction de lEstonia se poursuivit. Nous y apportâmes notre aide, tout comme les habitants de Tallinn, que stimulait le surgissement en pleine ville de ce bâtiment insolite. Il était si différent des habituelles cabanes de bois, tout comme des demeures carrées des gens riches, aux fenêtres décorées de fer forgé. Tout à coup on voyait sélever quelque chose de blanc, avec deux ailes ... Plus vite la construction en serait achevée, plus vite on comprendrait de quoi il sagissait réellement, pensaient les gens, et ils aidaient selon leurs moyens. Juhan Liiv, le poète fou, savança jusquau pied du mur, tomba à genoux sur un tas de ciment et sécria : « Ô Estonia ! Je suis si pauvre, si misérable ! Pardonne-moi si je nai rien dautre à te donner ! », puis il commença à ôter son pantalon et sa veste. Les forces de lordre lui donnèrent un avertissement, puis, celui-ci restant sans effet, le conduisirent au commissariat.
LEstonia sélevait toujours.
***
Plus tard, mais cétait déjà la guerre, Altermann était déjà mort, et dans la salle de concert du nouveau bâtiment on alignait côte à côte les blessés arrivés du front, la tête entourée de bandages tachés de sang ... Pinna était à la brasserie de Gustavson, assis dans larrière-salle que le patron lui réservait, en chemise, le visage blême davoir ingurgité trop dalcool, tandis que Sällik et moi tentions à tout prix de le raisonner. Cétait une nuit insensée, imprégnée dalcools forts, et je revois encore Sällik se pelotonnant soudain sur deux chaises et sabandonnant au sommeil. Pinna et moi résistions toujours ... quoique je nen sois pas si sûr, et peut-être tout ce qui suivit ne fut-il quun rêve il métait déjà arrivé, après avoir trop bu, de faire détranges cauchemars, peuplés de moutons voyageant en fiacre ou dhommes à la langue poilue. Peut-être Sällik et moi passâmes-nous tout simplement la nuit à cuver notre schnaps, endormis sur les chaises du restaurant ... peut-être pas.
Quoi quil en soit, en rêve ou pour de vrai, à un moment donné Pinna se mit à parler. À la faible lueur de la lampe, les bouteilles vides brillaient dun doux éclat ; Sällik, sans cesser de ronfler, glissait de ses chaises et dormait dans une position invraisemblable, tordu comme un boomerang. Mes yeux voulaient à tout prix se fermer, lair saturé de fumée de cigarettes était si épais quil isolait nos têtes dans les hauteurs : je ne sentais plus mon cou, et ma tête flottait comme une baudruche. Pinna sétait levé de sa chaise. Il paraissait plus grand quà lordinaire et sa voix résonnait bizarrement, se confondant en partie avec la rumeur qui provenait de la grande salle de lauberge et avec lair mélancolique quon jouait au piano, et me faisant une impression étrange comme si ses paroles métaient parvenues simultanément des profondeurs de la terre, du ciel et de derrière moi, menveloppant totalement et effaçant toute distinction entre léveil et le sommeil le plus profond.
« Petit lutin », commença Pinna. « Écoute, petit lutin ! Écoute-moi seulement, nouvre pas la bouche, tu nas rien à dire que je ne sache déjà. Jen sais plus que toi-même sur ton compte, je connais ton père et le père de ton père, et toute la lignée qui sachève avec toi. Tais-toi donc, et écoute ! »
Je ne tentai pas de dire quoi que ce soit, bien que me fussent venues après coup de nombreuses questions il maurait intéressé dapprendre quelque chose sur mes ancêtres, que Pinna prétendait si bien connaître. Malheureusement javais laissé passer loccasion, et par la suite je nosai jurer que toute cette histoire neût pas été le fruit de mon imagination, un peu comme les petits démons verts ou autres bestioles du même acabit, ces créatures du huitième jour dont Dieu, dans sa grande bonté, réserve le spectacle aux poivrots, ses enfants chéris. Je me tus donc et écoutai.
« Te souviens-tu du jour », demanda Pinna, « où Erika est arrivée parmi nous ? Bien sûr ! Javais tout de suite remarqué ton visage pendant que tu lobservais, et sans doute te rappelles-tu ce jour-là mieux que quiconque. Mais moi aussi, vois-tu, je men souviens. La seule chose qui nous manquait encore à lépoque et que jétais incapable dattirer parmi nous, cétait notre papillon. Tout le reste était réglé, javais réuni tous ceux que javais pu trouver, tous ceux dont javais senti quil coulait dans leurs veines quelque chose du passé lointain et oublié. Comme ce garçon, par exemple (il montra Sällik du doigt) ou comme toi, petit lutin. Altermann et moi avions tout organisé, et quand Theo dut nous quitter pour quelque temps nous avions évidemment des obligations ailleurs , il réussit à faire venir Villmer, ce qui dépassait tout ce que jaurais osé espérer au départ. Nous étions forcés de réussir quelque chose ! Presque tout était prêt pour la construction dun palais, dune résidence derrière les murs de laquelle nous pourrions dominer le temps et lobliger à sécouler selon notre désir, deux siècles en une soirée, ou cinq, ou même au besoin changer sa direction ou le figer complètement, de telle sorte que lui et ses chiens ne pourraient pas détruire tout à fait ce qui fut jadis et que la fuite des heures réduit en poussière. Il fallait que quelque chose subsiste, que cette forteresse résiste, dédiée aux gens, à leur passé. Quici, sur notre petite scène, on vive à jamais comme les gens ont toujours vécu, quon se lamente et quon pleure comme personne aujourdhui nen est capable, quon rie comme personne ne sait plus le faire. Les trois coups remplaceraient le tic-tac de lhorloge. Lédification de cette citadelle préservée de la vie moderne, se moquant du temps, était notre devoir. Mais il nous manquait encore notre papillon, que je ne savais pas où chercher, jusquau jour où il vint de lui-même. Oh ! mon petit lutin, tu imagines combien jétais heureux !
« Le nouveau bâtiment du théâtre était presque achevé, mais il navait pas encore son âme. À lévidence, un gros scarabée bien sérieux ou une fourmi besogneuse nétaient pas des candidats acceptables, et encore moins la mouche grise ou le grotesque cancrelat. Seul le papillon, qui voltige au-dessus des prairies estivales comme une fleur libérée de sa tige, ne servant que la seule beauté, pouvait nous convenir ; le papillon faible et fragile, à qui une blessure aux ailes coûte la vie, que le temps met à mort sans pitié mais qui renaît chaque printemps sur les prés, car il a réussi à déposer, juste avant le sacrifice, sa ponte doù naîtra une descendance si rigoureusement semblable quon croirait presque que rien na changé. Quand Erika parut à la porte du bureau de Jungholtz, je la reconnus immédiatement. Ces grands yeux brillants, cette allure souple, élégante et menue, cette démarche voletante cétait elle, sans le moindre doute ! Je la pris tout de suite dans la troupe et je sus que lEstonia avait trouvé son âme.
« Le lendemain survint la dernière tentative pour stopper la construction ; elle échoua, et tu te rappelles sûrement à quelle allure lédification du théâtre fut menée après cela. Il portait la vie en lui et grandissait tout seul. Pendant que les ouvriers dormaient à la maison, les murs continuaient à sélever, comme poussent les antennes dun papillon ... car avec ses deux ailes et sa blancheur, cétait vraiment un papillon qui naissait là, environné de mouches aux ailes grises et usées, ou de coccinelles ahuries sous leur toit rouge. »
Pinna se pencha vers lavant, comme sil perdait léquilibre, mais, sans choir ni même se retenir à la table il poursuivit son monologue, figé dans une diagonale étrange, son visage si près du mien que mon regard plongeait droit dans ses yeux.
« Javais limpression que tout était prêt », reprit-il dune voix étouffée, « et je décidai de partir, tout dabord moi et Jungholtz, puis Netti et Theo. Cétait à vous de vous débrouiller, nous avions tout préparé. Mais alors la guerre a éclaté, le chien gris sest gorgé de sang comme une sangsue et a pris de la force, beaucoup trop de force. Theo a été sa première victime, Karl et moi avons dû revenir, Netti na pas pu se libérer et je sais bien maintenant que nous ne partirons pas dici, pas un seul dentre nous, jamais. » Pinna finit tout de même par seffondrer sur la table, renversant plusieurs bouteilles vides, et le patron entra nous dire que le cocher nous attendait, quil était temps de rentrer chez nous si nous voulions dormir, car le matin était déjà bien avancé. Nous rentrâmes effectivement. Pinna garda le silence et somnola pendant tout le trajet, le menton posé sur sa canne. Je lobservais, et son visage me semblait étonnamment vieux et étranger : javais limpression dêtre assis à côté dun parfait inconnu qui aurait placé devant son visage un masque de Pinna parfaitement exécuté, tant ses traits étaient immobiles. La chose ne semblait pas impossible : on vendait déjà dans les boutiques des paquets de cigarettes avec son portrait, pourquoi pas des masques ? Nous le déposâmes chez lui et nous continuâmes jusquà chez moi. Erika était déjà réveillée et se coiffait devant le miroir, menue, délicate, les larges manches de sa robe de chambre semblables à deux ailes attachées dans le dos. Elle me regarda en souriant et dit : « Va vite prendre une douche froide, la répétition commence dans une heure. » Puis elle ajouta : « Leau de Seltz est dans la cuisine. » Je ne lui parlai pas du discours de Pinna, mais allai me rafraîchir de mon mieux et me changer.
Paul nous attendait déjà au théâtre, frais et pimpant comme une grenouille qui aurait pris son bain dans du lait juste trait, plaisantant et riant, et lorsque je lui demandai comment il se sentait après une nuit pareille, il me répondit gaillardement : « Je me sens si bien quon pourrait me montrer au tsar ! » Et il éclata dun rire si sonore quon lentendit jusque dans la rue, où les passants se poussaient du coude en disant : « Cest Pinna, le comédien, qui rit ! »
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Tandis que les bâtiments du nouvel Estonia sortaient de terre, nous, les comédiens, devions nous accommoder des médiocres conditions imposées par le vieux théâtre. Par exemple, la loge des hommes était si exiguë que pour attraper les postiches, fards et costumes nécessaires, nous devions nous piétiner mutuellement ou nous faufiler avec bien des contorsions, à tel point que Pinna, à lépoque déjà bien corpulent, resta un jour coincé sous le bras de Sällik, tandis que ce dernier ne pouvait pas faire le moindre mouvement, écrasé quil était contre le dos gigantesque du Leks, lequel était assis face au miroir, la table de maquillage lui sciant le ventre et lui nous criant quil sentait déjà le goût du bois dans son estomac. Kurnim, pour qui semblable situation était une bénédiction comparable à la pluie pour les nomades du désert, prit un visage radieux et laissa tomber sa fausse moustache dans le col de Sällik.
« Oh ! Eeda, que le diable temporte ! » hurla Sällik en essayant datteindre les moustaches, mais Pinna se mit aussitôt à jurer, disant quAlfi létranglerait sil tirait davantage sur son bras, fût-ce dun millimètre.
« Il ny a rien à faire », observa le Leks paisiblement, en philosophe. « Vous deux, Michelson et Kurnim, allez annoncer au public que la représentation daujourdhui est annulée, mais que nous ne remboursons pas les billets et que nous proposons à la place du Roi Lear un captivant tableau à trois personnages. Amenez les spectateurs jusquà la loge et faites-les défiler un par un. »
Le noble public resta cependant privé de ce spectacle merveilleux, car dans un sursaut de force proprement surhumain, Pinna se libéra de la tenaille de Sällik et saffala sur une banquette en haletant. Alfred, soucieux, vérifia que son bouton de manchette était toujours en place, et la panse du Leks se dégagea de la table, sur quoi il soupira tristement : « Ça y est, jai de nouveau faim ! »
Cest dans cette promiscuité que nous vivions, attendant avec impatience que les nouveaux bâtiments soient prêts. Le plateau nétait dailleurs guère plus vaste, et les murs de la salle étaient si troués quun jour, pendant une répétition, nous vîmes apparaître la tête dun passant qui sécria joyeusement : « Tiens, il y a du monde, ici ! »
« Ce nest même plus la peine de vendre des billets », déclara amèrement Jungholtz en voyant cela. « Les gens dans la rue pointent leur nez dans la salle et peuvent voir ce que ça vaut sans payer ! » Il donna à Lepp, le concierge, une tapette à mouches, et lui intima lordre den user impitoyablement sur tous ceux qui espionneraient la salle à lheure du spectacle.
Mais mon problème, à lépoque, était bien plus grave quune loge minuscule ou des murs troués : je devais de toute urgence apprendre à danser.
Javais acheté une pile de disques que jécoutais dès que javais un instant, piétinant en rond avec application dans mon réduit. Je métais même procuré quelques manuels, que je jetai dans un coin après les avoir bien examinés mon esprit étant incapable détablir un lien entre la souplesse de la danse et des poses figées dans les croquis dun livre. Mais il me fallait tout de même un enseignement et, pensai-je aussi, un ou une partenaire. Aussi, dès que jeus un soir de libre, achetai-je quelques bouteilles et invitai-je chez moi Kurnim et le Leks.
« Tu veux apprendre à danser ? » sétonna Eeda. « Quelle mouche ta donc piqué, que tu naies plus la patience de rester tranquillement assis ? Jai vu beaucoup de danseurs dans ma vie : cétaient tous des gens profondément malheureux, car pendant quils tournicotaient avec les jeunes filles sur la piste de bal, dautres queux dévoraient les petits fours et vidaient les bouteilles ! »
« Moi, je nai jamais dansé », déclara le Leks en se versant tranquillement à boire.
Mais quoi que dise Kurnim, je savais bien quil savait danser, cet hypocrite. Je le baratinai et promis dapporter davantage de vin, sil acceptait de me montrer ne fût-ce que quelques pas. Il finit par y consentir. Je fis jouer un disque, et Kurnim et moi nous mîmes à tourner autour de la pièce, sous les applaudissements de Leks.
« Cest beau comme un premier amour », sécria celui-ci. « Continuez comme ça, continuez, continuez ! Ne vous occupez pas de moi, jeunes gens, oubliez complètement ma présence. Ces bouteilles et moi, nous avons tant de choses à nous dire ! »
Kurnim cependant ne loubliait pas, et il se mit à décrire des cercles de plus en plus grands, piétinant à chaque passage les orteils du Leks ; pour finir, lancés à pleine vitesse, nous allâmes tous deux atterrir sur ses genoux. Le fauteuil se renversa, Leks appela au secours, et tandis que nous gigotions, emmêlés, je réalisai que pour apprendre réellement à danser je ne pouvais pas compter sur Eeda.
La soirée se poursuivit agréablement. Nous finîmes le vin, et Kurnim massura que sil me prenait encore une envie de danser irrépressible, inexplicable, il était mon homme.
« Et moi aussi », ajouta le Leks, puis ils rentrèrent chez eux.
Tout cela peut paraître risible, mais de mon point de vue la situation était assez lamentable. Erika senquérait presque chaque jour de ma santé et demandait quand je pourrais me mettre à danser avec elle. Je traînais la patte dun air souffreteux et lassurais que tout allait rentrer très vite dans lordre, quelle veuille bien patienter et surtout quelle naille pas chercher un autre partenaire, puisque jétais disponible et juste un peu indisposé. Par la suite je lui ai tout raconté : elle a souri et dit que cétait adorable, mais quen deux semaines elle aurait pu faire de moi un danseur expérimenté, quelle ne sattendait de toute façon pas à trouver un partenaire à son niveau, ce en quoi je lavais grandement surprise pour finir. Mais bien sûr, pendant que je me rongeais de honte et dembarras, je naurais jamais eu lidée de lui avouer mon mensonge. Je nen dormais pas de la nuit, et si je massoupissais, cétait pour voir en rêve des milliers de danseurs au milieu desquels je me tenais, essayant deffectuer les mêmes pas, mais aussi maladroit quun ours, et pour finir arrivait justement un montreur dours, avec sa flûte, qui memmenait à la foire.
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Traduit de lestonien par Jean Pascal Ollivry