LE PONT
pièce en deux actes
PERSONNAGES
La Fille, nommée Leele
Le Garçon
Ebe
Humee
Maara
Armer
Knaut
Larek
Remis
PREMIER ACTE
Devant nous se trouve un pont. Un vieux pont de bois, un petit peu bombé. Sur le pont il y a un vieux banc en bois, qui a sa propre histoire. Cest un pont pour les piétons, en bordure de la ville, où il est agréable et apaisant de venir sasseoir. Voilà deux heures environ, il a plu. Lun après lautre, six individus arrivent sur le pont : Humee, Maara, Knaut, Remis, Larek, Armer. Ils néchangent aucune parole. Ils regardent la rivière. Lorsque le dernier des six est arrivé, tous sasseyent sur le banc, en silence. Quelque chose relie ces personnages les uns aux autres. Un à un, ils quittent le banc. En dernier demeure Knaut, qui reste encore assis quelques instants, les yeux fermés. Il tâte le banc avec la paume de la main, juste à côté de lui, comme pour lexplorer. Il se lève et suit les autres.
Arrive sur le pont, avec la démarche dune personne qui fait sa promenade matinale, une belle jeune fille. Ou une femme. Plutôt une femme. Une jeune femme. Ayant presque complètement traversé le pont, elle regarde en arrière, revient au milieu du pont et regarde la rivière. Elle ny voit rien dautre que son propre reflet. Elle adresse un signe de la main à cette vision. Elle sassied sur le banc, ôte ses chaussures, pose les talons sur le banc et relève les genoux jusquà son menton. Elle essaie de siffler un air, puis sinterrompt brusquement. Elle a aperçu au loin un jeune homme qui sapproche. La jeune fille reste immobile. Nous voyons le jeune homme. Il tient à la main un porte-documents. Il arrive sur le pont. Sarrête. Reste immobile. Fait mine de sen aller. Revient. Demeure sur place. Va sappuyer à la rambarde du pont en tournant le dos à la jeune fille.
LA FILLE Je ne connais pas votre nom, mais si vous voulez vous asseoir, il y a de la place. (Elle rit.) Ça ne me dérange pas. Je trouve que mes orteils sont beaux. Je ne sais pas si quelquun les a déjà regardés en pensant : cette fille a de très beaux orteils. Ils sont beaux comme des doigts. Mes doigts aussi sont beaux, mais surtout mes orteils. Les hommes nen ont jamais daussi beaux. Je nen prends pas spécialement soin. Je me coupe seulement les ongles, comme tout le monde. Jaime bien mes orteils. Je ne sais pas doù je les tiens, ou de qui. Cest curieux. Mon visage, je ne peux rien en dire. Jy suis trop habituée. Cest vrai ! Je ne sais même pas sil est joli. Curieux ! Pour tout le reste, je comprends. Le corps, on a une idée précise de ce quil faut pour quil soit beau. Chacun sait comment doit être un beau corps, un corps qui plaît à tout le monde. Mon corps est très beau. Mes jambes, mon dos, mon cou, mes hanches, et le passage des hanches au dos et tout ce qui compte encore, par-là. Je sais très bien que je suis belle. Aussi belle que les plus belles. Ma peau aussi est très belle. Je sais ce que cest quune belle peau. Jai une très belle peau. Je le sens moi-même, quand je la touche avec la main. Très lisse, délicate. En fait, je ne prends pas tellement soin de moi. Je suis comme ça, cest tout. Mais cest curieux pour le visage, je ne sais pas. Les gens ont tous des visages si différents. Mes yeux sont beaux, ça cest sûr. Limpides, perçants. Mais le visage, je ne sais pas. Moi, je crois que si tout le reste est beau, alors sûrement le visage doit lêtre aussi. Mais pour le nez je ne sais pas. Pour le nez il faudrait lavis de quelquun dautre. De préférence quelquun qui aurait assez de goût pour que mon nez lui plaise. Je crois que mon nez me va bien. Quil me rend plus intéressante. (Silence.) Tout va très bien. Très bien. (Silence.) Mais ce qui est drôle, cest quon ne sente pas sa propre odeur. Il y a des gens dont je reconnais lodeur. Moi aussi, jai sûrement une odeur. Je pense que je dois sentir bon. Une fois jai enfilé la chemise dune amie. Elle sentait comme je ne sais pas. Mais quand je mets une chemise à moi, cest comme si elle ne sentait rien. Une fois, jaimerais me voir de dos, de loin. Comme si jétais quelquun dautre. Je me rends toujours compte, quand un homme me regarde, par derrière. Je comprends, quand je lui plais. Il commence par regarder mes jambes, puis le reste, et si je lui plais alors il essaie de croiser mon regard, mais ensuite il regarde aussitôt dans une autre direction, comme sil venait de se souvenir de quelque chose dimportant. Mais je comprends. On ne peut pas venir tâter tout de suite tout ce qui vous plaît ! Ils nosent pas sourire, non plus. Dans le bus, je sens tout de suite si on me regarde. Des fois je me retourne, pour voir qui cest, mais comme par hasard il y a justement un spectacle passionnant de lautre côté de la vitre, et le type se tord le cou pour mieux lobserver. Dautres fois, par contre, je me laisse tranquillement regarder, et la partie du corps sur laquelle le regard se concentre à ce moment-là se réchauffe un peu ce genre dimpression Un jour, un homme a fixé mon oreille pendant si longtemps quelle est devenue brûlante ! Mes oreilles sont jolies. En ce moment elles sont cachées par mes cheveux. Ou alors je me tourne juste un peu, pour que celui qui ma regardée longtemps de dos me voie aussi de profil. Jai un profil superbe. Quand je descends du bus, les regards deviennent très audacieux. Il y en a même qui sourient, comme pour dire : quel dommage que notre rencontre ait été si brève ! Mais tout va bien. Quel âge me donnez-vous ? Vous avez droit à trois réponses Cest pas grave ! En fait, jai à peu près deux ans de moins que ce que vous croyez. Être belle, pour une femme, cest extrêmement important. De ce point de vue-là, je nai pas à me plaindre. Je ne devrais pas dire ce que je vais dire. Peut-être que je ne devrais pas le dire. Mais je le dis quand même. Les femmes qui ne sont pas très belles sont beaucoup plus belles, en réalité. Elles caressent mieux. Ça, je le sais. Vous savez ce que je crois ? Je crois quune femme voit mieux quun homme la beauté dune autre femme. Quand un homme nous regarde, il ressent tout de suite des choses et il ne fait pas bien attention à tout, tandis quune femme observe très précisément et voit ce que ça vaut. Je ne suis pas sûre que les hommes sapprécient entre eux de cette façon, en faisant attention à la beauté. Ils ne savent même pas ce qui les rend beaux. Ils imaginent des choses tout à fait fausses. Enfin bon je ne sais pas. Mais pour une femme, il est préférable dêtre belle à tous points de vue. Moi je suis très belle. On ne ma jamais fait de trou dans aucune dent, et il ne mest arrivé que très rarement, deux ou trois fois peut-être, davoir un petit bouton, sur le visage ou ailleurs. Il y a juste mon cur, qui bat parfois très vite. Mais là, il y avait des raisons. Je peux manger sans me priver. Mais je naime pas me goinfrer. Je préfère garder toujours un petit creux au ventre. Comme ça on fait mieux attention à tout. À ce que font les gens, à ce quils veulent. Mon ventre est très beau. La peau de mon ventre est particulièrement lisse, elle est couverte dun duvet très fin. Mes mains sont très fortes. Mes doigts aussi. Je peux porter une valise très lourde sans que mes doigts se fatiguent. Jai embrassé, une fois. Oui. Ça ne vous gêne pas si je parle de ça ? Une fois. Je pourrais embrasser tout le temps, mais je lai fait une fois. À un anniversaire. On samusait bien. On mangeait, on regardait la télé, on discutait. Moi, je lisais un livre qui me faisait rire. Puis je suis allée dans la cuisine chercher du jus de fruits et, brusquement, le mari de ma copine était dans la cuisine lui aussi. Javais bien vu quil me regardait tout le temps en douce, dans le salon. Ce type-là ne me plaisait pas, mais ça me plaisait quil ait envie de membrasser. Je men étais déjà rendu compte dans la pièce à côté. Il avait des yeux de détraqué. Il y a beaucoup de choses auxquelles je ne mattendais pas. Je navais pas imaginé que sa bouche serait si chaude, ou que son nez me soufflerait dans la figure, et il était rasé mais son menton me griffait quand même un petit peu, et puis oh ! après tout, moi aussi javais bu du vin, peut-être que lui me trouvait ce goût-là aussi ! Je crois que jai bien su embrasser. Ensuite, je lai serré dans mes bras et jai entendu toutes sortes de craquements. Lui, il na rien fait avec ses mains. Il me tenait juste par les épaules. Après, il nosait plus me regarder. Je trouve quil ny avait rien de mal là-dedans. Jen avais même peut-être envie, javais regardé dans sa direction avant daller dans la cuisine. Mais ça va bien. Et puis, il est arrivé tout de suite ! Pourquoi je raconte ça ? Ah oui ! parce que je lai serré fort la force de mes mains Sa poitrine craquait ! Je ne sais pas ce quil a pensé. Je crois que ça lui a plu. Je crois que ma copine avait tout compris. Elle est devenue très chaleureuse et attentionnée avec moi, elle riait bien plus que dhabitude. Cétait vraiment gênant. Je nen ai pas dormi de la nuit. Quelquefois, quand même, il marrive de dormir un petit peu. (Silence.) Mais personne ne dit rien, non plus. Ou alors juste des blagues. Moi aussi, il marrive de faire des blagues. Jai souvent fait rire les gens, avec mes histoires. Les garçons, surtout. Et les hommes. Jai grandi au milieu des garçons. Les enfants des maisons voisines étaient tous des garçons. Mon frère aussi. Cest un homme, maintenant. On dormait dans la même chambre. Je me souviens du jour où jai compris que ça devrait me gêner. Je me rappelle comment il me regardait, pendant que jenfilais ma chemise de nuit. Quand il a commencé à avoir des copines, à chaque fois, la nouvelle me ressemblait davantage que la précédente. Sa femme est tout à fait dans mon genre. Mais en moins intelligente. Moi, je suis très intelligente. Il y a un espace vide sous le perron de la maison dà côté. Dans le temps on pouvait sy mettre six, à laise. Quand on a été plus grands et quon avait du mal à y tenir à deux, les garçons voulaient toujours se cacher là quand ils étaient en équipe avec moi. En fait, je navais pas le droit de courir, alors quand on jouait aux gendarmes et aux voleurs on cherchait toujours à se cacher, et ils se serraient tout contre moi sous lescalier, (elle rit) pour quon ne les voie pas. Plus tard ils se sont mis à aller là-bas pour fumer, et maintenant cest tous des hommes. Je crois que je sens ce qui plaît aux hommes. Ils comprennent mes plaisanteries. Les femmes, elles, elles font semblant de ne pas comprendre.
Une femme dâge mûr sapproche du pont. Cest une des personnes que nous avons vues au début. Elle sassied entre les jeunes gens. Elle commence tout de suite à parler.
MAARA Pourquoi vous ne donnez rien à manger aux canards ?
LE GARÇON (avec un agacement à peine perceptible) Il ny a pas de canards ici.
MAARA Alors donnez aux poissons. Ou mangez quelque chose vous-mêmes. Vous avez quelque chose à manger ? (Au garçon.) Toi, dans ton sac, tu as quelque chose à manger ? Regarde ! (Silence.) Cherche !
LE GARÇON Je sais bien ce que jai dans mon sac.
MAARA Fais voir !
LE GARÇON Quoi ?
MAARA Je veux voir ce quil y a dans ton sac. (Le garçon paraît interloqué.) Ça te dérange ?
LE GARÇON Quest-ce que vous voulez ?
MAARA Je veux fouiller dans ton sac.
LE GARÇON Dans mon sac ? (La dame saisit le sac sur les genoux du garçon.) Attendez ! (Le garçon reprend son sac, y plonge la main, la ressort en serrant quelque chose quil fourre dans sa poche. La dame sempare à nouveau du sac.)
MAARA Quest-ce que cétait ?
LE GARÇON Un mouchoir.
MAARA Sale ?
LE GARÇON Sale.
MAARA Montre ! (Le garçon lui montre son mouchoir. La dame fouille dans le sac.) Dans le plastique, cest quoi ?
LE GARÇON Un sandwich. Vous pouvez le prendre.
MAARA Je ne mange pas. Pourquoi tu nas pas mis tes lettres à la poste ? Il faut toujours poster ses lettres, une fois quelles sont écrites. Il est ennuyeux, ce sac ! Pas assez de bazar. (Elle se lève.) De quoi jai lair ?
LE GARÇON Pas mal.
MAARA Pas mal ! Quel mal ?! Comment me trouves-tu ?
LE GARÇON Belle.
MAARA Aah ! Tu vois ! (Elle commence à partir.) Je nai pas... le temps... pas le temps ! (Elle revient deux pas en arrière.) Jétais là, moi ? Oui, bien sûr ! (Elle sort.)
LA FILLE Jai vingt-six ans. (Silence.) Un, deux, trois, quatre, (silence) cinq, six, sept, (silence) huit, neuf, dix, onze, douze, (silence) treize, quatorze, (silence) quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, (silence) vingt, (silence) vingt et un, (long silence) vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre, vingt-cinq, (long silence) vingt-six. En vrai je suis beaucoup plus vieille. Ou beaucoup plus jeune. En tout cas, je nai pas exactement cet âge-là. Cest parce que je ne dors pas. Ma chambre est très bien rangée. Ce nest pas que je sois particulièrement soigneuse, pourtant. La nuit, je ne dors pas. Enfin je dors, mais très peu. Quand on éteint la lumière dans la maison den face, je vais au lit moi aussi. Si on éteint. Jéteins et je me couche, tout en sachant que je ne vais pas dormir. Je reste allongée comme ça deux trois heures, à mâchonner le ruban de ma chemise de nuit ; jécoute les autos qui passent sous ma fenêtre, jentends le bruit des trains quon assemble. Dans la journée, je ne lentends pas ; je nimagine même pas que le chemin de fer passe à côté. Je ne sais pas ce qui fait ce bruit-là. Et je sens mon cur qui bat. Alors je me lève et je fais les cent pas dans ma chambre, et je range mes affaires. Machinalement. Tout est absolument impeccable, comme si personne ne vivait là. Dans ma chambre jai un grand miroir ancien, terni, tout piqueté de noir. La nuit, je ne le regarde pas. Ou en passant, seulement. Je suis comme une étrangère. Comme quelquun dautre, qui saurait tout sur moi. Dans la journée, oui, je me regarde ; mais la femme de la maison den face, elle, elle se peigne pendant une heure devant son miroir avant daller se coucher. Puis elle fait des espèces dexercices. Peut-être quils mettent de la musique et quelle danse ? Ils font ça avec toutes les lumières allumées. Après, elle se peigne de nouveau. Je finis quand même par mendormir, mais le matin je suis réveillée à six heures. Je vérifie encore toutes mes affaires, je regarde par la fenêtre. Quand on habitait encore tous ensemble, on était au rez-de-chaussée. Maintenant, jhabite au premier, je peux voir tout ce quil y a dans les bennes des camions. Avant, je voyais passer des camions, tout simplement, maintenant chacun a son chargement. Un cheval mort... Puis je commence à me maquiller. Cest curieux. Je donne plus de couleur à mon visage, pour le rendre plus joli. Et en maquillant mes sourcils et mes cils, je peux me donner une allure plus rusée ou plus triste, plus avide, plus douce. Après, je marche dans la rue en pensant à lair que je peux avoir, en me demandant si mon allure de ce matin plaît aux gens. Quand je croise les autres femmes, je devine tout de suite le genre quelles ont voulu se donner ce jour-là, et ce quelles pensent que les hommes aiment. Jai envie quon me regarde dans les yeux. Comme ça, je vois au-dedans de lautre personne. Jaime être tout près de lâme des gens. Jai déjà eu cette sensation-là. Mais il ne ma pas parlé. Imaginez, combien il peut y avoir de gens ! De loin, on est tous des fourmis. Et on veut tous avoir une belle apparence. Pour que quelquun vienne et regarde notre âme. Mais tout va bien. De temps en temps je vais dans un café. Il a de grandes fenêtres, avec des vitres teintées. Je prends un café. Cest un lieu qui sent bon, et qui est silencieux. À lextérieur, les fenêtres font miroir. Presque tous les gens qui passent devant se regardent. Il y en a qui font ça discrètement, en jetant juste un coup dil, et dautres qui sarrêtent sans sen faire. Mais presque tout le monde regarde. Les hommes aussi. Celles qui se regardent le plus souvent, ce sont les femmes entre trente et quarante ans. Cest lâge le plus intéressant. Cest le moment où elles comprennent quelles sont enfin prêtes. En gros elles ont atteint leur meilleur niveau, mais la vie ne leur a pas encore proposé tout ce dont elles rêvaient. Ces femmes-là sont prêtes à se battre. Avant, on attend simplement, et on prend ce qui se présente. On attend, cest tout. Et on pense.
(Elle rit.) Mais moi je suis un peu restée en plan. Oubliée. Tout le monde, mes collègues, mes amies, pensent que tout va bien pour moi, que je mène quelque part une vie excitante et mystérieuse, que les hommes se battent entre eux pour moi et que je choisis ceux à qui je permets de me fréquenter. Elles croient que je vis exactement le genre de vie dont il leur arrive de rêver. Elles, celles qui tirent leurs rideaux le soir avant de se mettre à table pour dîner en famille, celles qui racontent le matin, au travail, que leurs enfants ont mangé ceci, quils ont refusé de manger cela
Tout ça, parce que je suis jolie. Et libre. (Elle glousse.) Libre. Les gens nimaginent pas quune
femme comme moi se promène à tâtons toute la nuit dans sa chambre, dans le noir. Je ne sais rien. Les hommes ne se rendent pas compte, au travail, quil leur suffirait de me faire un petit signe du doigt pour assouvir leurs fantasmes au-delà de ce quils peuvent imaginer. Enfin jexagère, mais de temps en temps je me dis ça. Ils ne me font pas peur, et je nai pas honte. Je sais que je suis capable de tout. Parce que je veux tout.
Il y avait un garçon, du même âge que moi ou à peu près, qui venait de temps en temps vérifier les systèmes dalarme, là où je travaille. Il nous faisait toujours rire. Je travaille dans une agence immobilière, je dessine les plans des maisons. Il ne parlait pas comme nous avons lhabitude de parler entre nous. Il plaisantait sans arrêt, en tapant sur lépaule de tout le monde. Il soulevait des charges très lourdes. Lété, il mettait un short. Je me disais que je devrais me trouver un nouvel appartement et lui demander un coup de main pour le déménagement. On ne sait jamais. Quand il arrivait, cétait la fête au bureau. Je lattendais. Tout le monde lattendait. Les femmes, du moins. Une fois nous nous sommes rencontrés dans la rue, en automne. Il ma fait une peur bleue. Je regardais par terre, pour éviter les flaques deau, et tout à coup il y avait quelquun à côté de moi sous mon parapluie ! Il ma demandé ce que je faisais. Jétais terriblement pressée, mais je lui ai répondu que je navais rien de spécial. Lui non plus, il navait rien de spécial. Jai vu notre reflet dans la vitre dun café, comme ça, tous les deux debout sous un seul parapluie. Cétait
(Silence.) On est entrés dans ce café. Le même où je vais toujours, maintenant. On sest regardés. Pas très longtemps, mais il sest passé beaucoup de choses. Beaucoup de questions. Mais pas de réponses. Ou il y a peut-être eu des réponses aussi, mais on na jamais le courage de se les avouer. Puis il sest mis à parler de ses chefs, de cinéma, de travaux daménagement, et moi je regardais par la fenêtre et je nous voyais, dans la rue, sous le même parapluie, en train de rire. Lannée dernière, une de mes amies une collègue, plutôt a bu un peu trop pendant un cocktail dentreprise, et elle ma accusé davoir gâché sa vie, parce quelle avait rêvé dépouser ce garçon, mais quil était amoureux
dune autre femme, et maintenant il vit en Amérique. (Silence.) Dire quil y a en Amérique un homme qui est amoureux
dune autre femme. En Amérique. Mais dans le café, il navait rien dit. Il faut dire. Sinon, on ne peut pas savoir. Mais tout arrive petit à petit. Je ne crois vraiment pas que les choses arrivent dun seul coup. Mais elles finissent quand même toutes par arriver. Il y en a une ou deux qui sont déjà arrivées, dailleurs. Chaque année apporte quelque chose. Quand jétais petite, chaque année apportait beaucoup de nouveautés. Chaque jour il se passait quelque chose que je navais encore jamais vu, ou dont je navais jamais entendu parler. Ou qui ne sétait jamais produit. Chaque année javais des chaussures neuves, des vêtements neufs. Les vieux étaient devenus trop petits. Maintenant il y a moins de nouveautés. Je commence à comprendre dans quel genre de monde je vis. Toutes les choses que je vois, je connais leur nom. Leur odeur, leur couleur, leur goût. Je connais à peu près cent cinquante personnes par leur nom. Il y en a que je connais de visage seulement. Il y en a même certaines que jai déjà oubliées. Il y a des gens qui disent quils ne veulent surtout pas vieillir. Moi jai très envie. Jaimerais être une vieille mamie assise sur un banc, dans un parc, et regarder les jeunes. Les voir qui ne comprennent rien aux choses les plus simples, qui nosent pas faire ce quil faudrait justement faire sans retard, pas dire ce quils auraient dû dire depuis longtemps déjà. Parce quils ont peur de souffrir. Parce quils croient quils ont la vie devant eux, et que rien ne presse. Et un jour, ils comprennent que devant eux ils auront toujours un peu moins ; que ce quils nont pas fait, ou pas dit, ça restera pas fait, et pas dit. Ignoré.
Un monsieur dâge mûr arrive sur le pont. Lui aussi, nous lavons déjà vu. Il a une démarche un peu embarrassée. On dirait quil ne trouve pas de place sur le banc. Il marche de long en large sur le pont. Il sarrête auprès du garçon.
LAREK (au garçon) Normalement cest ma place, ici.
LE GARÇON Oh ! je ne savais pas.
LAREK Moi non plus. On na quà se serrer. Essayons de tenir tous là-dessus. On devrait y arriver. (Le garçon se pousse vers la fille.) Tout le monde a de la place ? Le banc na pas été repeint depuis longtemps, pas la peine dessayer le coup de la peinture fraîche. (Il se trémousse sur le banc.) Cest bien ma place. (Au garçon.) Tu avais pris la meilleure, hein ! Maintenant cest changé. Les choses sont rentrées dans lordre. (Silence.) Jai limpression quon remue. Ce banc est bancal. Il faut agir, et régler ça. Il y a deux possibilités. On peut déplacer le banc jusquà ce que les quatre pieds aient chacun un point dappui sûr, ou alors on peut regarder quel est le pied qui reste en lair et chercher une cale à glisser dessous. On trouvera bien quelque chose. Allons-y. Quoi ? Allez. Debout ! (Tous se lèvent.) Je bouge le banc, et vous regardez quel pied reste en lair.
LE GARÇON Celui-ci, à larrière.
LAREK Affirmatif. Cherchons quelque chose à mettre dessous.
Le garçon séloigne du pont un moment. Lhomme lance à la fille une illade coquine. Le garçon revient avec une capsule de bouteille de bière.
LE GARÇON On peut essayer ça.
LAREK Je ne pense pas que ça suffise. Enfin essayons. (Ils saffairent.) Maintenant, reprenons chacun notre place. Essayez de bouger. (Ils remuent tous sur le banc.) Je crois que cest mieux. (Silence.) Dis donc ! Est-ce que tu nes pas le fils de ce vieil Édouard ?
LE GARÇON Non.
LAREK Dommage. Jen aurais eu une bien bonne à vous raconter sur ton papa. Attends... son petit-fils, non ?
LE GARÇON À Édouard ? Non.
LAREK Dommage. (Silence.) Ces nuages, là-bas, ce sont des Stratocumulus translucidus. Vous savez comment les nuages se forment ?
LE GARÇON Oui.
LAREK Cest très facile. Cumulus congestus. Cumulonimbus arcus. Altacumulus inchomogenus. Cirrus vertebratus. Cirrus fibratus. Stratus fractus. Cirrostratus nebulosus. (Il hurle.) Debout ! (Les jeunes gens se lèvent par réflexe.) Assis ! (Les jeunes sasseyent.) Tout fonctionne. Maintenant je dois aller ailleurs. Pas de formalités, faisons les choses simplement. Je sais quil est difficile de partir quand on est resté si longtemps ensemble et quon a passé le temps ensemble de si agréable façon. Faisons juste comme ça, que je me lève et que je men vais. Ne disons rien ; ne me suivez pas du regard. Sinon vous continueriez à penser à mon départ. À la manière dont jai pris congé. Ce que je voudrais que vous vous rappeliez, cest le temps où nous avons été ici tous ensemble.
Il se lève et sort.
LA FILLE Parfois, jai peur. Peur de ne pas être là où il faut. Je marche dans la rue, et jimagine quil y a peut-être quelquun en train de frapper à la porte, chez moi. Par hasard, même. Alors je me dépêche de rentrer à la maison, et... et bon. Chez moi je me promène avec des chaussettes de laine. Des chaussettes de laine et une chemise dhomme. Longue. Les manches retroussées. Cest tout. Et quand je passe toute la journée à la maison, je me dis que je devrais plutôt aller faire un tour. Alors me revoilà dans la rue, sans trop savoir où aller, ni où marrêter. Quand jétais petite, jétais sûre que jallais me cogner dans mon futur mari, comme ça, dehors. Je bouscule les gens dans la rue ! Pas sans arrêt, mais ça marrive. Ça mest arrivé. Mon mari existe sûrement. Quelque part. Je ne vais quand même pas épouser quelquun qui aurait vingt-six ans de moins que moi. Je nimagine pas non plus rester sans mari. Ce nest pas logique. Après luniversité voilà quatre ans, donc jétais sûre que jallais me marier tout de suite. En me promenant, je faisais mon choix dans ma tête, en quelque sorte. Et puis tout à coup jai eu peur, parce que je me suis rendu compte quen réalité je ne voulais pas dun homme dans le genre de ceux que je remarquais dans la rue. De ceux qui retiennent tout de suite lattention. Parce que cest toujours comme ça, il y en a quon remarque, et dautres quon ne remarque pas tout de suite. Chez les hommes cest sûrement pareil. Jai vu quel genre de femmes ils regardent. Moi aussi, il y en a qui mont regardée. Plein. Certains restent à épier derrière leur fenêtre. Mais à lépoque, quand jai terminé mes études, là jétais complètement folle. Quand jy repense maintenant. Complètement folle. Je sortais toute seule, jallais à des soirées, à des dîners. Et je regardais toujours ceux... qui... enfin... qui... qui jouent. Oui. Qui jouent. Cest un jeu qui demande du cran. Complètement folle, oui. Le jeu cétait à peu près ça : je regarde un homme, un qui ma tout de suite tiré lil, et je sais très bien moi-même quil joue à ce jeu, mais dun autre côté je men moque. Je ne sais pas ce que cest. Il peut être en compagnie dautres femmes, mais ça aussi je men moque. Il tinspecte, et il te garde en mémoire ; après ça il continue à parler avec les autres, mais je sais quil ma à lil. Il peut en avoir plusieurs à lil en même temps : là encore, je men moque. Et ensuite, jai envie de jouer, moi aussi. Cest plutôt dangereux. Je ne sais pas ce que cest. Donc je dois lui montrer que lui aussi, je lai à lil. Ça lui plaît. Simplement, tu le balaies de temps en temps dun regard absent, et tu continues à déguster ton cocktail. Les hommes accrochent toujours ce regard-là. Laisse-le rester avec lautre femme. Toi, tu te dis quen réalité cest toi son objectif, tu comprends. Mais je ne réfléchis pas à ce qui peut suivre, tu comprends ? Tu joues, cest tout. Les hommes, eux, ils voient plus loin. Il me semble. Tout à coup, il se lève et il vient vers toi. À ce moment-là, de mon point de vue, le jeu est fini, je voudrais menfuir tout de suite. Puis il tinvite à danser. Ces hommes-là, ils dansent. Ça fait une drôle dimpression, de toucher un type complètement inconnu, alors que tu nas même pas parlé avec lui. Parfois tu te rends compte tout de suite quil te serre plus quil nest nécessaire, il te touche le dos dans un tas dendroits. Je nai jamais laissé personne me raccompagner chez moi. Je ne sais pas pour toutes les femmes, mais je ne crois pas que les hommes repartent avec elles aussi souvent quils se limaginent. Enfin je ne sais pas. Les femmes ont un peu plus à... défendre. Il y a beaucoup de choses que je ne sais pas. Parfois je me crois plus bête que je ne suis vraiment. Je me dis que je suis prête à tout, mais je peux me tromper. Mais tu joues toujours avec ceux qui ont du cran. Le timide que japerçois au fond dun café timide comme je le suis moi, en réalité , tout ce que je remarque chez lui cest son front qui transpire, ou comment il se cure les ongles discrètement sous la table. Alors quavec celui-là il pourrait peut-être justement se passer quelque chose de bien. Il dirait peut-être des choses intéressantes et... inattendues, quelque chose de magnifique. Je crois bien... Parler cest important. Les hommes nont pas lair de comprendre ça : cest très important, pour une femme, quon parle avec elle. Quon parle pour parler. Les mots ont leur importance aussi, mais la voix, déjà, ça fait quelque chose chez une femme. Ça met en marche une espèce dhorloge. Ce quon peut toujours lui dire, déjà, cest quelle est belle. Cest agréable à entendre. Ça na pas besoin dêtre vrai. Ça fait toujours du bien. Tu le crois toujours. Toutes les femmes veulent être belles. (Long silence.) Je suis belle. Et jai envie de lentendre. (Long silence.) Il y a encore autre chose que je voudrais entendre. Je voudrais entendre comment ça sonnerait, si on me le disait. Quand quelquun me le dira. (Silence.) Quil maime. Je suis capable de penser à tout, de tout imaginer, mais je ne sais pas ce qui se passera alors, pour moi. En moi. Quand il me regardera dans les yeux et me dira ça. Et que je sentirai que cest vrai. Je ne sais pas si on peut se regarder dans les yeux en sembrassant. Cest peut-être possible, mais ça doit être flou. (Elle approche la paume de la main tout près de son visage.) Je faisais comme ça quand jétais petite. (Elle embrasse le dos de sa main. Le garçon regarde.) Et je voudrais lui répondre... ça... et sentir que cest vrai. Peut-être qualors on ne se demande pas : est-ce quil faut le dire, ou non ? Ça vient naturellement. Enfin je ne sais pas. Cest pour ça que je parle. (Elle rit.) Je ne suis pas obsédée par les hommes. Non. Je mintéresse à beaucoup de choses. Mais ce matin, il y avait vraiment quelque chose spécial, et... jai tout de suite pensé que ça devait vouloir dire quelque chose. Quoi, je ne sais pas. Mais je ne reverrai jamais un matin comme aujourdhui. Ça ne peut être que le premier, ou le dernier. Jen suis sûre. Drôle de matin. (Silence.) Jai déjà été amoureuse, et tout et tout. Et on a déjà été amoureux de moi. Et à ce moment-là, jai compris la tristesse que ça avait été, quand moi jétais amoureuse. On peut aussi être amoureux tout seul. Non. On ne peut être amoureux que tout seul. Cest alors quon a besoin des mots. Si une femme dit à un homme quelle est amoureuse de lui, ou un homme à une femme, alors cest comme une question. Et si lautre répond quil est amoureux lui aussi, alors ils savent tous les deux que voilà, cest lamour. Ensemble. Tous les deux. Le temps sarrête. Mais je ne sais pas. Ça nexiste pas avant quon lait dit. Avec des mots. Je ne sais pas. Je nai jamais entendu ça. Je ne sais pas ce qui vient après, après : « je suis amoureuse. » Et que lui il est amoureux, et que nous le disons. Après, je ne sais pas. Mais tout va bien. (La fille se lève et escalade avec légèreté la rambarde du pont, sur laquelle elle marche comme une funambule. Elle va se rasseoir sur le banc.) Je sais tout faire. Je réussis tout. Tout ce que je fais. Ce nest pas seulement que jy arrive, mais je fais tout bien du premier coup. Je me suis toujours dit, quand jétais assise ici, que jaimerais marcher là-dessus. Voilà, cest fait. (Silence.) Ça na plus de mystère pour moi. Je ne crois pas que je le referai une deuxième fois dans ma vie. Si on ne me le demande pas avec insistance. Mais qui est-ce qui irait demander une chose pareille, grimpe là-dessus et marche sur la rambarde. Sil te plaît ! Je ne suis pas un clown ! Mais jaurais pu tomber à leau, et vous auriez eu loccasion de me sauver. Çaurait été une bonne journée pour vous. Sauver quelquun, cest sympa. Mais si jétais tombée de ce côté-ci, quelle horreur ! Maladroite ! Enfin jai réussi, comme toujours. Cest vrai, jai été amoureuse. Cétait un professeur. À luniversité. Trop intelligent pour être bon professeur. Il imaginait toutes les singeries possibles pour nous amuser, pour se rendre intéressant. Javais de la peine pour lui. Quand un étudiant chahutait, il lui tirait dessus avec un pistolet à eau. Une fois il sest déplacé pour aller expliquer quelque chose à une fille, et il a posé la main sur son épaule. Je me suis sentie toute brûlante, intérieurement. Cest peut-être à ce moment-là que ça a commencé. Jai tout essayé pour quil me pose la main sur lépaule. Jai bien travaillé, jai mal travaillé, je me suis fait recaler exprès à son examen. En cours, je regardais par la fenêtre avec des mines éperdues. Je dessinais des fleurs et des curs dans mes notes. Un jour je lai vu qui se promenait en ville avec sa femme et ses enfants. Je les ai frôlés en passant. Sans rien dire. Je lai seulement regardé, pour bien lui montrer que je savais tout et quil ne pourrait pas me tromper plus longtemps. Le lendemain, je suis allée en cours le cur battant, en me demandant quelle tête il allait faire en me regardant. Après tout ça. Jai même été choquée, quand jai vu son auto sur le parking, quil ait quand même osé venir. Après tout ça. Mais il sest comporté très naturellement. Comme sil ne sétait rien passé. Je me suis dit que jallais essayer de me faire renvoyer de luniversité, pour lui apprendre et puis jai réalisé quil navait aucune idée de ce qui se passait entre nous, ou plus exactement de ce qui se passait en moi. Je trouvais incroyable quil ne ressente pas la même chose que moi. Et que ce que je ressentais ne se voie pas à lextérieur. Plus tard jai très bien compris, parce que jai vécu la même chose. (Une expression douloureuse passe sur son visage. Elle essaye de respirer paisiblement ; dissimule son trouble. Elle se lève et fait quelques pas, revient sasseoir, sourit.) Jétais mal assise. Plus tard, oui... il y a eu ce garçon. Très poli, très correct. Il faisait dautres études. Une fois il ma apporté des fleurs. Ça ma fait très plaisir. Puis il ma apporté encore des fleurs, puis encore des fleurs, et on sest mis à sortir ensemble. On allait au cinéma, au théâtre. Je me disais : pourquoi pas, il est bien gentil. Moi je regardais le film, naturellement, mais lui, il passait son temps à soupirer, il gardait la main sur laccoudoir pour effleurer ma veste avec un doigt. Il me demandait à tout bout de champ si je voyais bien, si je voulais quon avance, ou quon recule, et il me demandait aussi sans arrêt ce que je voulais, si quelque chose me faisait envie, si je navais pas froid, si je navais pas faim, si tout allait bien, sil pouvait faire quelque chose pour moi, si je ne mennuyais pas, où javais envie daller, ce que javais envie de faire. Il voulait me servir de réveil-matin et me téléphoner tous les jours ! À moi ! (Silence.) Il ma vraiment appelée, deux fois, en me disant quune petite surprise mattendait derrière la porte. La première fois jai trouvé trente ufs durs, avec une lettre dessinée sur chaque uf. Jai cherché, cherché, mais je nai pas réussi à en faire une phrase. En tout cas il ny avait pas la lettre A. La deuxième fois, cétait sa photo, avec une phrase au feutre rouge qui sortait de sa bouche : « Bonjour, ma petite endormie ! » Endormie ! Jai cessé de répondre au téléphone, je me suis cachée pour aller en cours ou pour rentrer chez moi. Je comprenais très bien quil voulait être gentil, mais il avait complètement disparu, à cause de moi ! Il navait plus une seule pensée à lui, plus de volonté ; plus aucune personnalité. Il nexistait plus. Ma seule crainte, cétait de le voir réapparaître quelque part, avec ses petites surprises. Je sais bien quil était amoureux, quil était prêt à tout pour moi, que jétais tout pour lui, mais Javais toujours imaginé que si quelquun est aux petits soins pour toi, il ny a rien de mieux ; mais ça peut devenir insupportable Je nétais pas prête, peut-être. On nétait pas à égalité. Lui, il était amoureux. Seul. Je ne savais pas quoi faire avec ça. Nimporte qui me paraissait plus intéressant, et mieux, que ce brave garçon. Cest comme ça quon se retrouve à rêver, à son grand étonnement, dun homme qui vous dirait : bon, maintenant on va ici, maintenant on fait ça Un homme qui te fait un peu peur, un homme que tu essaies de ne pas contrarier, et le soir tu sens combien il est fort et combien, toi, tu es petite. Il y a longtemps je me disais même, à propos des vraiment costauds, des vraiment méchants, que moi je réussirais à les transformer, et qualors tout le monde verrait quils sont gentils, tendres, et que cest moi qui ai su trouver ça en eux. Mais maintenant, quand je les vois tous essayer de paraître toujours plus méchants, toujours plus froids, quand je les vois se cacher derrière leurs lunettes noires, ça ne mintéresse plus du tout. (Silence.) Ce que jai fait ce matin, cétait de la folie. Mais cétait un matin comme ça. Différent. Hier soir, quand je suis allée me coucher, les lumières étaient encore allumées dans la maison den face et je me suis endormie tout de suite. Jai dormi dune seule traite jusque vers dix heures. Du matin. Quand je me suis réveillée, cétait le silence total. Pas de voitures, pas de radio chez les voisins, pas de tic-tac à la pendule. Ma chambre était en désordre. Un rayon de soleil tombait sur mes orteils. Jai contemplé mes orteils. Ma couette était en travers du lit. Jai regardé les titres des livres sur létagère, les photos sur le mur. Jai regardé mes vêtements suspendus au porte_manteau, mes affaires sur la table de nuit. Les bâtons de rouge à lèvres, les crayons, les cassettes, la bouteille deau à moitié vide, les ciseaux, le téléphone. Je voyais tout ça comme si cétait la première fois. (Elle rit.) Ou la dernière. Je suis allée dans la cuisine Le frigidaire ronronnait. Jai soulevé le couvercle de la boite de café et jai cru sentir larôme du café pour la première fois de ma vie. Jai tourné le robinet et jai senti leau courante glisser sur mes mains. Le café fumait. Dans la lumière du soleil. Un petit peu plus tard, le ciel sest couvert et il a commencé à pleuvoir. Jai ouvert la fenêtre et jai écouté. Jai respiré lodeur de la pluie. Jai un petit peu pleuré. Parce que cétait si bon. Puis le téléphone a sonné. Je me demandais qui pouvait mappeler comme ça, un dimanche, mais en fait on était mercredi, et au travail on sinquiétait pour ma santé on se demandait pourquoi je nétais pas allée travailler. (Elle rit.) Ils se font toujours des soucis terribles pour ma santé. Jétais certaine quon était dimanche. Alors ils mont dit de rester chez moi, que de toute façon aujourdhui il ny avait rien de spécial. (Elle rit.) Jai été tout de suite daccord ! Cest à ce moment-là que jai eu cette idée folle. Je me suis regardée dans mon vieux miroir terni et jai commandé un taxi.
On entend quelquun approcher en faisant rebondir un ballon. Un homme dâge mûr savance sur le pont, avec son ballon. Il arrive devant les jeunes et joue encore un instant avec le ballon. Lui aussi était parmi les autres sur le pont.
REMIS Vous voulez voir un truc formidable ? (Il fait rouler le ballon, qui traverse le pont.) Hop ! Partie ! Le petit garçon ne reverra jamais sa balle. Javais promis de la lui rapporter sans faute. Limbécile sest mis à pleurer, tellement il était malheureux de perdre son ballon. Chialer pour un ballon, je vous jure ! Mais continuez à parler. Faites comme si je nétais pas là. Allez-y, allez. Moi jécoute seulement, je retiens tout et après je le raconte aux autres. Je suis un type terrible. Jai eu trois femmes, je les ai toutes trompées ; je ne vous dis que ça. Tout ce quon peut imaginer, je lai fait. Je connais absolument tout ce qui déplaît aux femmes. De nature je suis un misérable, ça se voit tout de suite. On ne peut jamais compter sur moi. Je suis incapable de tenir une promesse, pour commencer. Une brute. Une vraie brute. Vous ne me croyez pas ? Je vais vous faire voir. (Au garçon.) Dis-moi quelque chose. Nimporte quoi. Parle-moi du temps, par exemple.
LE GARÇON Il fait beau temps.
REMIS Un temps de merde, oui ! Vous avez vu ? Et vous ne me croyez pas ? Si javais des punaises, je les sèmerais sur votre siège. Je suis comme ça. Oh ! mes trois femmes, et les autres aussi, le calvaire quelles ont vécu ! Jai ruiné leurs vies. À ce point-là, que je suis méchant ! Mais cétait bien fait pour elles. Les gens attrapent mal au cur rien quà me parler. Y en a un, une fois, ça lui a foutu la gerbe. Je suis comme ça. Comme père, jai été un vrai monstre. Mes enfants ne mont pas supporté ; il y avait de quoi ! Toute leur jeunesse a été un cauchemar. Maintenant ils sont plus ou moins indépendants, mais toujours bourrés de complexes. Pas vraiment normaux. Ça leur fait des souvenirs.
Je resterais volontiers encore un moment, mais ce nest pas possible. Tu ne me plais pas... je ne vous dis que ça. Ne le prends pas pour toi : personne ne me plaît, de toute façon. La seule chose bien dans lhistoire, cest que moi je me plais, sans limites. Jusquà la dernière goutte. (Il se lève.)
LE GARÇON Bonne journée !
REMIS Quoi ?
LE GARÇON Bonne journée !
REMIS Ah ouais !... (Il sassied.) Je ne pars plus. Je viens de me rappeler une histoire très très longue, complètement idiote. (Il se lève.) Bon, ça va, jy vais. (Il sort, revient, prend un crayon dans la poche poitrine du garçon et le brise en deux.) Ça cest pour ta gueule. (Il sort.)
LA FILLE Mais ce matin, oui, cétait vraiment spécial. Et jai pensé que jallais faire ça. Aujourdhui. Jai appelé un taxi. Jai dit au chauffeur : à lhôpital central, en vitesse ! On a brûlé les feux rouges, et... le chauffeur était complètement fou. Je suis restée plantée à laccueil, en me demandant comment jallais my prendre. Je ne savais pas votre nom, ni rien. Seulement que vous êtes docteur, ça je le savais, et je savais aussi par quelle porte vous entrez et vous sortez. Moi je vais à la consultation dans le même couloir, mais à lautre bout, près du ficus. Je vous ai écrit ce message sur un formulaire et je lai glissé sous votre porte. Vous non plus vous ne savez pas mon nom, donc je ne lai pas marqué. Je ne vous ai vu que de loin, dans le couloir. Ça ne se fait pas de venir sous le nez des gens déchiffrer leur badge. Je nai pas mis dheure, je ne savais pas jusquà quelle heure vous travaillez. Je me suis dit que je viendrais ici et que jattendrais jusquà ce quil fasse noir. Mais vous avez quand même compris que cétait pour vous ? Est-ce que vous avez deviné qui écrivait ? Vous avez hésité avant de venir ? Avec une lettre aussi incompréhensible...
(Long silence.)
LE GARÇON Je nai pas travaillé aujourdhui. Ça fait deux jours que je ne suis pas allé au travail. Je nai reçu aucun message de vous.
(Long silence.)
LA FILLE Mais...
LE GARÇON Je ne sais pas.
LA FILLE Mais...
LE GARÇON Non.
LA FILLE Comment, alors ?
LE GARÇON Je ne sais pas.
LA FILLE (insistant) Et vous ne saviez pas que je viens souvent ici ?
LE GARÇON Non.
LA FILLE Et...
LE GARÇON Non.
LA FILLE Mais...
LE GARÇON Non.
LA FILLE Alors, cest étrange.
LE GARÇON Oui.
LA FILLE Très étrange.
LE GARÇON Oui.
LA FILLE Et dhabitude vous passez sur le pont ?
LE GARÇON Non.
LA FILLE Alors, cest étrange.
LE GARÇON Oui.
LA FILLE Et aujourdhui...
LE GARÇON Oui.
LA FILLE Où est-ce que... Est-ce que vous mavez déjà vue, tout de même ?
LE GARÇON Oui.
LA FILLE Vous mavez observée ?
LE GARÇON Oui.
LA FILLE Dans le couloir ? Chaque fois ?
LE GARÇON Oui.
LA FILLE Près du calendrier ?
LE GARÇON Oui.
LA FILLE Vous mavez remarquée ?
LE GARÇON Oui.
LA FILLE Et vous avez remarqué que je vous regardais ?
LE GARÇON Je ne sais pas.
LA FILLE Pourtant, je vous regardais !
LE GARÇON Oui.
LA FILLE Chaque fois.
LE GARÇON Oui.
LA FILLE Donc vous le saviez !
LE GARÇON Peut-être. Oui.
LA FILLE Quest-ce que vous voulez dire ?
LE GARÇON Je ne savais pas si vous me voyiez.
LA FILLE Comment ?
LE GARÇON Vous auriez pu regarder le calendrier.
LA FILLE Mais nous nous sommes regardés dans les yeux ?
LE GARÇON Oui.
LA FILLE Ou bien vous, vous navez pas regardé ?
LE GARÇON Si, jai regardé.
LA FILLE Je sais.
LE GARÇON Je sais.
LA FILLE Alors vous êtes venu comme ça ?
LE GARÇON Oui.
LA FILLE Vous navez pas imaginé que cette fille-là, là-bas, pourrait se trouver ici ?
LE GARÇON (Silence.) Non.
LA FILLE Et la lettre sous la porte...
LE GARÇON Non.
LA FILLE Étrange.
LE GARÇON Oui.
LA FILLE Mais peut-être pas si étrange que ça ?
LE GARÇON Non.
LA FILLE Oui. (Silence.) Quest-ce qui se passe, alors ?
LE GARÇON Je ne sais pas.
LA FILLE Et en vrai, vous savez ?
LE GARÇON Oui.
LA FILLE Et je sais aussi ?
LE GARÇON Oui.
LA FILLE Oui. (Silence.) Vous croyez ça ?
LE GARÇON Non.
LA FILLE Moi non plus. Mais en vrai ? Moi aussi je crois. Cest arrivé ?
LE GARÇON Cest arrivé.
LA FILLE Ou bien...
LE GARÇON Je ne sais pas.
LA FILLE Est-ce que ça devait arriver ?
LE GARÇON Ça devait arriver.
LA FILLE Maintenant ?
LE GARÇON Maintenant.
LA FILLE Ou bien cest arrivé il y a déjà longtemps ?
LE GARÇON Cest arrivé il y a longtemps.
LA FILLE Je sais. Cétait quand la chaise sest renversée ?
LE GARÇON La chaise ? Renversée ?
LA FILLE Mais oui, quand linfirmière a remis la pendule à lheure, et...
LE GARÇON Ah oui !... Oui oui oui. La chaise sest renversée. (Silence.) Ce jour-là, oui.
LA FILLE Quest-ce qui sest passé ? Ce qui est arrivé il y a longtemps ?
LE GARÇON Alors... je vous ai vue.
LA FILLE Quest-ce que vous avez vu ?
LE GARÇON Jai vu une fille qui riait parce quune autre sétait cassé la figure.
LA FILLE Donc vous mavez vue. Vous avez vu comment je riais. Je suis sortie tout de suite.
LE GARÇON La fois suivante aussi, vous êtes sortie tout de suite.
LA FILLE Oui. (Silence.) Mais pas avant que vous soyez sorti par votre porte. Jai attendu vraiment longtemps. Mais je ne voulais pas partir avant.
LE GARÇON Et après vous êtes partie ?
LA FILLE Après, oui. Jimagine que vous me regardiez par la fenêtre, pendant que je men allais. Je nai pas levé les yeux.
LE GARÇON Jai regardé.
LA FILLE Quest-ce que jai fait ?
LE GARÇON Vous avez sauté par-dessus un arbuste.
LA FILLE Cétait pour vous. Donc vous regardiez, tout de même.
LE GARÇON Je regardais. (Silence.) Cet arbuste, je le regarde tous les matins. Et tous les soirs. Et quelquefois par la fenêtre. Tout le temps.
LA FILLE Alors, jai eu raison.
LE GARÇON Tout à fait.
LA FILLE Ça valait la peine, de sauter ?
LE GARÇON Ça valait la peine.
LA FILLE Maintenant, vous avez votre arbuste à vous.
LE GARÇON Oui, maintenant, jai mon arbuste à moi. Cet hiver, il était tout blanc.
LA FILLE Plus tard, je suis encore venue plusieurs fois.
LE GARÇON Oui.
LA FILLE Nous nous sommes regardés ?
LE GARÇON Oui.
LA FILLE Et nous navons pas parlé.
LE GARÇON Non.
LA FILLE Maintenant nous parlons.
LE GARÇON Oui.
LA FILLE De quoi parlons-nous ? Est-ce que je vous plais ?
LE GARÇON Oui.
LA FILLE Je ne suis pas trop laide ?
LE GARÇON Non.
LA FILLE Je suis belle, alors ?
LE GARÇON Oui.
LA FILLE Vous, vous êtes très beau.
LE GARÇON . Non. Vous êtes très belle. (Silence.) Vous êtes très belle.
LA FILLE Je ne suis pas affreuse ?
LE GARÇON Vous êtes très belle.
LA FILLE Vous avez pensé à moi ?
LE GARÇON Oui.
LA FILLE Moi aussi jai pensé à vous. Jai beaucoup pensé, tout de suite.
LE GARÇON Moi aussi jai beaucoup pensé.
LA FILLE À quoi avez-vous beaucoup pensé ?
LE GARÇON Jai beaucoup pensé à vous.
LA FILLE Mmh. Maintenant nous sommes assis, ici.
LE GARÇON Oui.
LA FILLE Nous avons beaucoup pensé et maintenant nous sommes assis.
LE GARÇON Oui. (Silence.)
LA FILLE Par hasard.
LE GARÇON Je ne sais pas.
LA FILLE Non.
Ils se regardent en même temps. Se regardent.
LA FILLE Bonjour.
LE GARÇON Bonjour. Tout va bien.
LA FILLE Tout va bien. Tout va très très bien.
LE GARÇON Alors ça va. Est-ce que je...
LA FILLE Oui.
LE GARÇON Quoi ?
LA FILLE Nimporte quoi. Oui. Oui.
LE GARÇON Vous êtes charmante.
LA FILLE Oui. Je peux vous dire mon nom. Mon nom aussi est charmant.
LE GARÇON Je connais votre nom.
LA FILLE Mon nom ? Vous le connaissez ? Ces lettres, elles sont pour moi ?
LE GARÇON Pour vous, oui.
LA FILLE Pourquoi vous ne les avez pas envoyées ?
LE GARÇON Je vais les envoyer.
LA FILLE Sans faute ! (Silence.) Comment connaissez-vous mon nom ? Vous travaillez pourtant dans un autre service.
LE GARÇON Jai lu par hasard votre dossier médical... Je lai lu quelque part.
LA FILLE Comment vous appelez-vous ?
LE GARÇON Jai un nom banal. Ordinaire. Sten.
LA FILLE Sten. Cest joli. Très joli. (Silence.) Quest-ce quils écrivent là-dedans ?
LE GARÇON Où ?
LA FILLE Dedans ?
LE GARÇON Comme dhabitude.
LA FILLE Comme dhabitude. Quest-ce que ça veut dire, « comme dhabitude » ?
LE GARÇON Toutes sortes de choses.
LA FILLE Est-ce que nous sommes pressés ?
LE GARÇON (Il regarde sa montre, la porte à son oreille. Elle ne marche plus. Il rit.) Nous ne sommes pas pressés.
LA FILLE (Elle tend une main au garçon, qui la prend et lappuie contre sa joue. La fille effleure de ses lèvres la main du garçon.) Est-ce que nous sommes pressés ? (Ils se regardent.)
LE GARÇON (Il sourit.) Non. (Silence.) Je ne sais pas. (Silence.) Oui. (Silence.) Mais...
LA FILLE (Avec sa main, elle ferme la bouche du garçon. Elle sourit.) Tout va bien. On y va ?
LE GARÇON Où ?
LA FILLE Je voudrais... nous voir dans une glace. Mon vieux miroir. Voir à quoi nous ressemblons. Ensemble. Est-ce quon a le temps ?
LE GARÇON On a le temps.
LA FILLE Alors dépêchons-nous.
LE GARÇON Attendez.
LA FILLE Oui, je sais.
LE GARÇON Je vous aime.
LA FILLE Vous ? Nous ?
LE GARÇON Toi.
LA FILLE Mmh.
LE GARÇON Je taime.
LA FILLE Encore !
LE GARÇON Je taime.
LA FILLE Encore !
LE GARÇON Je taime.
LA FILLE Encore !
Noir, musique.
LA FILLE Encore, encore, encore, encore, encore, encore.
Fin du premier Acte
DEUXIÈME ACTE
Une salle étrange. Mais est-ce vraiment une salle ? Cest un monde. Au centre du monde se trouve une table rectangulaire, grande et massive, entourée de chaises. Aucune porte, aucune fenêtre. Six personnages sont assis autour de la table, Knaut à une des extrémités.
KNAUT (se lève, réfléchit, grimpe sur sa chaise, réfléchit, grimpe sur la table, réfléchit, hisse la chaise sur la table et grimpe sur la chaise.) Cest pour moi une joie immense de nous voir de nouveau réunis. Cest pour moi une joie immense, que vous ayez répondu à ma modeste invitation et que
ARMER Je suis en pleine forme.
KNAUT que vous ayez pris la peine de venir à la réunion que jai organisée que jai superbement organisée.
LAREK Est-ce quil va continuer à parler ?
KNAUT Non. Je vais bientôt chanter.
MAARA Pourquoi ?
KNAUT Pour que ce soit plus solennel.
MAARA Ah !
KNAUT que vous ayez répondu à mon invitation et que vous vous soyez rassemblés pour me voir.
LAREK Voir qui ?
KNAUT Moi.
REMIS Foutaises.
KNAUT Cest pour moi une tristesse immense de voir parmi nous un individu que javais décidé de ne pas inviter. Et je suis infiniment contrarié par sa présence ici.
REMIS Moi non plus, on ne ma pas invité.
KNAUT Débile.
REMIS Oh ! pardon, jai compris. (Il rit.) Daccord, daccord.
MAARA Pourquoi tu ne las pas invité ? Comme ça, ça nous aurait fait au moins un bel homme.
KNAUT Justement. Enfin il na quà rester. De toute façon, maintenant cest foutu. On est combien en tout ?
LAREK Cinq.
KNAUT Moi, je compte six.
LAREK Mais toi, tu es là de toute façon.
KNAUT Pourquoi de toute façon ! Pourquoi est-ce quon simagine que quelque chose arrive de toute façon ? Rien narrive jamais de toute façon. Je ne veux pas être là de toute façon.
REMIS Est-ce quil vient encore quelquun ?
KNAUT Oui. Cest justement pour cela que nous sommes ici. Aujourdhui arrive ma Jen ai assez de cette histoire, que je suis là de toute façon ! Que je sois toujours présent, ça ne veut pas dire que je suis là de toute façon. Cest ce qui me distingue, que je sois toujours présent.
LAREK Est-ce quil vient dautres femmes ?
MAARA Non.
HUMEE Non.
KNAUT Un jour, il y aura quelque chose et je ne viendrai pas, et alors vous verrez Non, bien sûr, vous ne remarquez jamais rien. Moi au moins, je sais à quoi men tenir sur tout.
ARMER Quest-ce que tu penses de moi ?
KNAUT Rien du tout.
LAREK Quest-ce que tu penses de moi ?
KNAUT Primitif.
LAREK Mais je plais aux femmes.
KNAUT Tu leur plais ! Tu leurs plais comme une bête. Pas comme un être humain. Tu as envie de plaire comme une bête ?
LAREK La manière importe peu. Tu plais aux femmes, toi ?
KNAUT Beaucoup. Mais elles ne le montrent pas.
LAREK Alors tu ne leur plais pas.
KNAUT Tu as peut-être raison.
LAREK Tu vois !
REMIS Bon, on passe aux choses sérieuses ?
HUMEE Oh ! la la, quel homme !
MAARA Moi je suis prête.
HUMEE Hé, pas si vite !
REMIS Bon, attendons un peu.
MAARA Attendons un peu.
HUMEE Ça va comme ça.
KNAUT En bref, aujourdhui arrive ma fille. Leele. Je vous ai invités ici ceux que jai invités pour que vous assistiez à ma rencontre avec ma fille.
ARMER Leele.
REMIS Elle va venir ?
KNAUT Oui oui.
HUMEE Ici ?
KNAUT Ici.
MAARA Est-ce quelle vient en général ou est-ce quelle vient ici ?
KNAUT Elle vient ici.
REMIS Quest-ce qui lui est arrivé ?
KNAUT Rien du tout. Cest pour ça quelle vient.
LAREK Quelque chose est allé de travers, ou il ne sest rien passé du tout ?
HUMEE Il a bien dû se passer quelque chose, si elle vient ici.
KNAUT Il aurait pu se passer quelque chose, tout était en place, mais ça ne sest pas passé.
REMIS Tout était en place ?
KNAUT Tout était en place, mais il ne sest rien passé, ça ne sest pas résolu, cest pour ça quelle vient.
MAARA Tout était en place.
HUMEE Tout était en place. Et il ne sest rien passé.
MAARA Et maintenant elle vient ici.
KNAUT Oui oui. Voilà. Et maintenant, je chante.
LAREK Non !
KNAUT Daccord, je ne chante pas. (Il descend de la chaise ; la chaise reste sur la table, il sassied dessus.)
MAARA Je suis sur une plage déserte. Lair est chaud. Le ciel, nuageux. Je me suis baignée dans leau peu profonde, les vagues déferlaient sur moi. Je suis presque noire, davoir bronzé tout lété. Je me laisse sécher, debout sur la plage. Je sais quavant de se coucher, le soleil va apparaître entre les nuages. Mon corps sest refroidi dans leau de mer, mais je ne veux pas encore partir. Je veux sécher sans messuyer, et je veux voir encore le soleil. Tout à coup, quelquun arrive par derrière et pose ses mains sur mes hanches. Des mains puissantes. Je laisse basculer ma tête en arrière et je sens un souffle dans mes cheveux. Je prends les mains de linconnu et je les guide sur mon corps, partout où je le désire. Linconnu membrasse dans le cou, sur le dos, et sen va. Je ne me retourne pas. Je ne saurai jamais qui cétait.
Silence.
KNAUT Est-ce que je peux tembrasser ?
MAARA Oui. (Knaut va lembrasser, les autres hommes font de même.)
HUMEE À chaque fois que jentends cette histoire, je rêve que quelquun vienne en cachette, par derrière, et me prenne dans ses bras.
Elle grimpe à une extrémité de la table et tourne le dos aux autres. Remis fait signe à Larek dy aller. Larek sexécute ; il souffle par les narines comme un taureau.
HUMEE Va-ten, maintenant ; je ne veux pas savoir qui cétait.
REMIS Je te dirai qui cétait.
HUMEE Je sais qui cétait.
MAARA Fais-nous voir ta fille, maintenant.
KNAUT Elle nest pas encore arrivée, mais elle nest plus très loin.
HUMEE Est-ce quelle a peur de venir ?
KNAUT Très peur.
REMIS On joue, aujourdhui ?
Cest comme un coup de tonnerre. La compagnie devient embarrassée et nerveuse.
KNAUT Jai bien peur que oui.
TOUS La voilà !
Ils nont rien vu, ce nest quune sensation. Chacun court prendre sa place autour de la table et adopte une pose solennelle pour attendre. Entre Ebe. On a limpression quelle apparaît ailleurs quà lendroit où les autres lattendaient. Ebe sarrête à lextrémité de la table. Tous la regardent.
KNAUT Qui est-ce ?
HUMEE Ta fille Leele.
KNAUT Bonjour, Leele.
EBE Je ne suis pas ta fille Leele.
KNAUT Ah bon.
EBE Je cherchais de la compagnie. Je veux jouer. Jaime jouer.
Silence.
LAREK Attendez, comment on fait ?
REMIS On peut toujours essayer.
KNAUT Je ne sais pas. Les femmes ?
MAARA, HUMEE Je ne sais pas.
EBE Je vous promets un jeu magnifique.
HUMEE Commençons quand même comme on a toujours commencé.
REMIS Alors attendons aussi ta fille.
LAREK Elle est encore loin ?
MAARA Knaut va aller voir.
KNAUT Moi ? Aller voir ? Chercher ma fille ? Ah ! non non non !
REMIS Il faut bien que quelquun y aille. Maara !
MAARA Jy vais. Ne commencez pas sans moi.
Elle sort. Les autres lescortent.
EBE Quelles sont vos relations ?
LAREK Ça nintervient pas dans le jeu.
KNAUT Médiocres.
EBE Franchement mauvaises, ou comme ci-comme ça ?
REMIS Quest-ce que ça peut faire ?
EBE Jai envie de savoir.
Le personnage dont on parle se lève.
KNAUT Jai de la sympathie pour Humee. Nous avons certains traits de caractère en commun. Maara, celle qui vient de sortir, est une personne agréable, elle aussi, mais il ny a aucune attirance sexuelle entre nous. (Cest ma femme.) Jévite Remis, cest un individu très déplaisant ; avec Larak Larok Larek, on peut parler. Il nous est déjà arrivé davoir des conversations assez intéressantes.
LAREK Rarement.
KNAUT Mais cest arrivé.
LAREK Oui.
KNAUT Ce nest pas un mauvais bougre, Larek, mais de mon point de vue il est un peu primitif. Armer je ne sais pas trop ce quil fait. Nous navons pas de relations très personnelles. Moi, Knaut, je suis lâme du groupe. Cest autour de moi que nous sommes soudés. Je suis un type bien, les autres mapprécient. Aujourdhui tout spécialement joccupe la place dhonneur, car ma fille va venir. Leele.
EBE Pourquoi vient-elle ? Ici ?
KNAUT Ça sest trouvé comme ça.
LAREK Moi, ici, jaime bien les deux femmes ; lune des deux est plus belle que lautre. Knaut est un type un peu douteux ; je ne pense pas du tout quil soit aussi brave quil le croit, ou quil le prétend. Un être humain ne peut pas être bon. Il peut seulement souhaiter être bon. Remis est un rustre, cest évident, mais ça ne me dérange pas. Je ne lintéresse pas. Et lui non plus ne mintéresse pas, bien sûr. Armer est un vieux fou, à mon avis. Moi je suis un type bien. Je sais ce que je vaux, je ne réclame pas davantage que ce qui me revient. Je ne suis pas primitif, comme vient de dire Knaut. Mon comportement est très réfléchi, et éprouvé sur un grand nombre de gens. Ça fonctionne. Point final.
ARMER Et à propos de moi ?
LAREK Qui a demandé ça ?
ARMER Moi.
LAREK Attends, je viens juste de dire quà mon avis tu es un vieux fou.
ARMER Oh ! cest vrai, pardon.
HUMEE Ce sont tous de parfaits prétentieux. Je suis la seule personne fréquentable, ici.
ARMER Moi, je les mets tous dans le même sac. En principe on peut compter sur moi, mais je me tâte encore.
REMIS Moi je naime personne ici, mais je tiens à eux. On ne me supporte pas, je sais bien pourquoi. Je fais du mal aux gens. Au mauvais sens du terme.
EBE Quand je me mets toute nue, je ne suis plus aussi jolie quautrefois. Je naimerais pas me mettre toute nue devant vous.
Maara arrive.
MAARA Abstiens-toi. Moi je suis restée bien ; je mentends parfaitement avec tout le monde. Enfin, cest limpression que je donne, au moins. En réalité, je cache beaucoup plus de choses que je ne saurais limaginer moi-même. Les hommes sont fous de moi.
HUMEE Oh oh !
KNAUT Tu y es allée ?
MAARA Oui.
KNAUT Tu as vu ?
MAARA Oui.
KNAUT Alors, quand ?
MAARA Bientôt, mais pas tout de suite.
HUMEE Elle vient ici ?
MAARA (Silence. Maara réfléchit.) Il me semble bien. (Silence.) Mais je ne sais pas.
KNAUT Quest-ce qui se passe ?
MAARA (riant.) Cest tellement drôle. Ça ne peut pas se raconter, il faut le voir.
KNAUT Elle pleure ?
MAARA (rusée.) Non.
REMIS Elle tremble ?
MAARA Non.
HUMEE Elle mange ?
MAARA Non.
LAREK Quest-ce quelle fait, alors ?
MAARA Elle parle.
KNAUT Elle parle ?
MAARA Elle parle. Elle parle, et elle parle, et elle parle, et elle parle.
REMIS Elle parle avec qui ? Elle parle toute seule ?
MAARA Non.
ARMER Avec qui ?
MAARA Avec un garçon.
Lattention de la compagnie se concentre.
KNAUT Avec un garçon ? Quel genre de garçon ?
MAARA Le bon.
KNAUT Bon bon bon. Ils sembrassent ?
MAARA Je tai déjà dit que non.
LAREK Bah ! Quest-ce quil fout, alors, le garçon ?
MAARA Il écoute. Ils sont assis, comme deux étrangers.
KNAUT Et le garçon, il sait que la fille sen va ?
MAARA Oui oui.
EBE Et la fille ?
MAARA Elle le sait aussi, il me semble.
LAREK Mais quest-ce quils foutent ! Le garçon devrait lui sauter dessus. Moi, les femmes, je leur saute toujours dessus, ça les rend folles.
MAARA Mais ils ont peur ! Aucun des deux ne sait ce que lautre pense.
LAREK Oui, tu as raison.
EBE Ça ne va pas en rester là, je peux vous le dire.
KNAUT Il y a encore le temps ?
MAARA Oui, il y a le temps. Dailleurs, sur le banc, le temps passait moins vite.
EBE Alors ça va.
MAARA Je dis que ça va, mais cest tellement hilarant. Ils savent, tous les deux, mais ils ne le disent pas.
REMIS Donc elle vient.
MAARA Dans létat actuel des choses, elle vient. Il semblerait quelle vienne.
EBE Alors on a le temps de faire un jeu. Non ?
ARMER Je suis en pleine forme.
HUMEE Ou moi, par exemple. On a si peu parlé de moi. Je suis sûre que vous voudriez en savoir beaucoup plus sur mon compte. À mon avis, aujourdhui on ne devrait pas jouer, mais plutôt faire un genre de soirée spéciale sur moi, où tout le monde me tourne autour et essaye de me plaire. Et moi, de temps en temps, je lâche quelques paroles à mon sujet, et ce que je dis fait rire tout le monde, ou fait réfléchir. On pourrait discuter en détail pourquoi je suis justement comme je suis ; vous diriez ce que vous aimez le plus chez moi, on pourrait réfléchir ensemble, se demander ce que je fais dans cet endroit où nous nous trouvons tous, si jaurais pu être heureuse, sil est possible que je gagne un jour à ce jeu et que je disparaisse dici, ou bien si cest un jeu où personne ne gagne jamais ? Ce sera la meilleure soirée quon ait jamais eue. Cest décidé ! Bon ! Je vais masseoir au bout de la table, et pour commencer vous me regardez seulement. Je ne fais rien, je suis, tout simplement. Cest comme ça que je suis la plus intéressante. Ça met en valeur mon « moi » authentique.
Humee sassied. Elle sourit. Les autres la regardent, mais se mettent bientôt à échanger entre eux des regards embarrassés.
LAREK Est-ce que quelquun voit quelque chose dintéressant ? Je ne pense pas que ce soit moi qui aie un problème. Je ne pense pas être le seul à qui lobjet observé ninspire rien du tout.
KNAUT (riant.) Ne nous égarons pas. Aujourdhui, cest ma soirée. Considérons tout cela comme une grosse gaffe de Humee. Je ne crois pas que ce soit vraiment pardonnable, mais essayons simplement de ne plus penser à cette histoire. Il ne sest rien passé.
MAARA Je suis sur une plage déserte, lair est chaud
REMIS Maara ma chérie, on a déjà eu ça.
MAARA Mais elle
EBE Ebe.
MAARA Ebe aussi voudrait lentendre.
EBE Non. Jai écouté en cachette.
MAARA Nest-ce pas que cest une histoire formidable !
EBE Pourquoi tu ne tes pas retournée ?
MAARA Je pensais quil était en train de se déshabiller.
EBE Cétait peut-être un sauveteur en mer.
MAARA Peut-être bien.
HUMEE On ne veut pas savoir qui cétait.
LAREK Si je comprends bien, vous voudriez savoir ce que jen pense. Il est possible que tout se soit passé comme vous le dites, mais à mon avis
KNAUT Mais pour qui il se prend ? Sil y a au monde une chose qui ne mintéresse pas, cest bien lopinion de ce type. Ebe. Tu me plais. Tout dabord comme femme. Le dessin de ta bouche est sans égal. Je voudrais quelle soit à moi.
REMIS Sa voix ! Sa voix ! Sa voix ! Écoutez la voix de cette femme !
MAARA Et allez donc ! Les voilà tous cinglés. Sil entendait ma voix pour la première fois, il maurait déjà sauté dessus.
EBE Ne vous affolez pas, les mamies ! La nouveauté, cest toujours intéressant.
ARMER Bon. Je suis daccord pour jouer.
HUMEE On avait dit que cétait ma soirée.
KNAUT Oh ! Lâche-nous un peu, tu veux !
REMIS Aujourdhui on joue. Sérieux.
MAARA, HUMEE Je ne sais pas.
EBE Je dors dans le train. Dans un compartiment. Jai la couchette du bas. Dans le même compartiment, il y a un couple damoureux. La fille dort dans la couchette au-dessus de moi, le garçon dans celle du bas de lautre côté du passage, en face de moi. (Tchougoudoutchounk, tchougoudoutchounk, etc.) Dans la nuit, le garçon se réveille discrètement, se lève et embrasse sa chérie, qui dort au-dessus de moi. Je mords la jambe du garçon. Il embrasse sa fiancée et enfonce ses doigts dans mes cheveux.
Silence. Tous se lèvent et applaudissent.
EBE Merci ! (Les femmes sapprochent dEbe. Humee lui demande quelque chose à voix basse.) Oui. (Maara lui demande quelque chose à voix basse.) Non. Non. Non. Non.
MAARA Ah bon.
LAREK Ebe. Tu peux mappeler Larek. Larekounet. Je crois que cest toi et moi, ici, qui nous comprenons le mieux. Je comprends ce que tu veux.
EBE Jaime
REMIS Remis.
EBE Oui. Remis.
KNAUT Il nest pas invité. Il sen va tout de suite.
REMIS Non, je ne pars pas.
KNAUT Hélas.
LAREK Et moi, quest-ce que je devrais dire ? Remis, tu pourrais vraiment ten aller. Ce serait plus facile avec Ebe. Tu lui plais plus que moi, cest une situation contrariante.
KNAUT Ebe ! (Il fait un signe de la main à Ebe.)
MAARA Je suis outrée. Cest une injustice incroyable que jai dû subir là. Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous me faites. De ce que vous mavez fait ! Tout aurait dû se passer différemment. Vous navez pas besoin de mon amour. Et je sens quen moi lamour se change en haine, en méchanceté, en jalousie. Remis, au secours !
LAREK Moi aussi, jaimerais bien te secourir, une fois.
MAARA Toi, tais-toi !
LAREK Pourquoi tu me dis ça ?
MAARA Tu ne comprends rien aux femmes
LAREK Remichou, dis-moi, où as-tu appris à comprendre les femmes ?
REMIS Je ne comprends rien aux femmes.
LAREK Cest aussi mon avis. Sinon, tu ne serais pas ici. Moi au contraire, je les comprends trop bien. Cest pour ça que je suis ici. Pour mon malheur, je sais ce quelles veulent.
KNAUT (virilement.) Et quest-ce quelles veulent ?
LAREK Ce quelles veulent ?! Je ne dirai rien.
KNAUT Quest-ce que tu entends par « moi je leur saute dessus » ?
LAREK Je ne dirai rien.
KNAUT Moralement ou physiquement ?
LES FEMMES Physiquement !
LAREK Je ne dirai rien du tout.
KNAUT Mais cest nul, cest primaire !
MAARA Enfin cest mieux que rien.
REMIS Ce que les femmes veulent, cest quon lutte pour les conquérir.
HUMEE (avec un air plein de sous-entendus.) Comment il a deviné ça, lui ?
REMIS Moi aussi, de temps en temps, je voudrais lutter. Souffrir, payer de ma personne, marracher les cheveux. Pleurer.
MAARA Et quest-ce que tu attends, alors ?
HUMEE Oui, quest-ce que tu attends ?
REMIS Mais lutter contre qui ? Vous me sautez tout de suite dessus. Il ny a plus rien à conquérir.
LAREK Je ne dirai rien du tout.
EBE Évidemment, tu es bien trop convenable pour cela.
REMIS On ta demandé quelque chose, à toi ? Est-ce que tu sais pourquoi ces deux-là
ARMER Trois.
REMIS ces quatre-là ont la langue pendante en te regardant ?
EBE Bien sûr. Ils veulent faire ma conquête, et à première vue jai lair dune proie facile. Cest le cas, dailleurs.
REMIS (à ses compagnons.) Je ne vous dis que ça.
KNAUT Ebe, je ny tiens plus. Donne-moi un petit espoir !
EBE Attrape !
KNAUT Attrape quoi ?
EBE Lespoir. Attrape ! Attrape lespoir. Je te donne de lespoir. Prends-le ! Espère que je vais tattirer dans un coin sombre, que je vais déchirer tes vêtements en lambeaux, que je vais te creuser un trou avec mes dents et my installer. Espère !
KNAUT Où est-ce que tu veux me faire un trou ?
EBE Dans le cul !!! (ou bien : Où je veux !!!)
KNAUT Aah ! On reparlera de ça en détail un petit peu plus tard.
EBE Pourquoi plus tard ? Parlons-en tout de suite !
Elle saisit Knaup à la poitrine et lallonge de force sur la table.
KNAUT À laide ! Elle veut me dévorer !
LAREK Voilà, voilà ! Cest ton brave ami Larek, qui vient taider. (Il repousse Ebe au loin. À Ebe ) Quest-ce qui te prend?
EBE Je lui donnais de lespoir. Je hais les hommes qui attendent quon leur donne de lespoir. Donnez-leur de lespoir ! Quils viennent voir sil y en a, de lespoir! Mais non, ils attendent, et ils attendent, et ils attendent, et ils attendent.
Elle se met à pleurer. Les autres se rapprochent pour la réconforter et la caresser.
KNAUT Oh ! la la, mes amis, ça cétait quelque chose ! Comment elle est arrivée et
LAREK Normal. Avec moi cest toujours comme ça. Knaut, mon chou, tu vois, cest ça sauter dessus, si ça tintéresse encore.
KNAUT Mais les hommes ne peuvent quand même pas se comporter comme ça !
MAARA Certains ne peuvent pas, cest vrai.
LAREK (bas, à Knaut.) Toujours comme ça, mon vieux. Seulement comme ça.
ARMER Ebe, tu ne men veux pas trop ?
EBE Qui a demandé ça ?
ARMER Moi.
EBE Non.
ARMER Bon. Je voulais être sûr.
MAARA Il faut toujours donner de lespoir à son homme. Comment faire autrement ! Il suffit de lui envoyer un petit bécot, il comprend tout de suite.
Elle envoie un baiser à Remis.
EBE Beurk !
REMIS Les femmes madorent. Cest lassant.
LES FEMMES Mmh !
REMIS Et les hommes me flattent aussi.
KNAUT Qui te flatte ?
ARMER Cest vrai, on te flatte.
KNAUT (va vers Larek, le frappe.) Primitif.
HUMEE Je suis dans ma maison dété. La chaleur est étouffante. (Silence.) Les moustiques bourdonnent. Mon mari a fait venir un ouvrier pour poser les fondations de la serre. Mon deuxième mari. Lui, il est reparti à la ville. Toute la journée, je reg