Jaan TÄTTE

 

LE PONT

pièce en deux actes

 

            PERSONNAGES

 

            La Fille, nommée Leele

            Le Garçon

            Ebe

            Humee

            Maara

            Armer

            Knaut

            Larek

            Remis

  

PREMIER ACTE

    Devant nous se trouve un pont. Un vieux pont de bois, un petit peu bombé. Sur le pont il y a un vieux banc en bois, qui a sa propre histoire. C’est un pont pour les piétons, en bordure de la ville, où il est agréable et apaisant de venir s’asseoir. Voilà deux heures environ, il a plu. L’un après l’autre, six individus arrivent sur le pont : Humee, Maara, Knaut, Remis, Larek, Armer. Ils n’échangent aucune parole. Ils regardent la rivière. Lorsque le dernier des six est arrivé, tous s’asseyent sur le banc, en silence. Quelque chose relie ces personnages les uns aux autres. Un à un, ils quittent le banc. En dernier demeure Knaut, qui reste encore assis quelques instants, les yeux fermés. Il tâte le banc avec la paume de la main, juste à côté de lui, comme pour l’explorer. Il se lève et suit les autres.
    Arrive sur le pont, avec la démarche d’une personne qui fait sa promenade matinale, une belle jeune fille. Ou une femme. Plutôt une femme. Une jeune femme. Ayant presque complètement traversé le pont, elle regarde en arrière, revient au milieu du pont et regarde la rivière. Elle n’y voit rien d’autre que son propre reflet. Elle adresse un signe de la main à cette vision. Elle s’assied sur le banc, ôte ses chaussures, pose les talons sur le banc et relève les genoux jusqu’à son menton. Elle essaie de siffler un air, puis s’interrompt brusquement. Elle a aperçu au loin un jeune homme qui s’approche. La jeune fille reste immobile. Nous voyons le jeune homme. Il tient à la main un porte-documents. Il arrive sur le pont. S’arrête. Reste immobile. Fait mine de s’en aller. Revient. Demeure sur place. Va s’appuyer à la rambarde du pont en tournant le dos à la jeune fille.

 

LA FILLE — Je ne connais pas votre nom, mais si vous voulez vous asseoir, il y a de la place. (Elle rit.) Ça ne me dérange pas. Je trouve que mes orteils sont beaux. Je ne sais pas si quelqu’un les a déjà regardés en pensant : cette fille a de très beaux orteils. Ils sont beaux comme des doigts. Mes doigts aussi sont beaux, mais surtout mes orteils. Les hommes n’en ont jamais d’aussi beaux. Je n’en prends pas spécialement soin. Je me coupe seulement les ongles, comme tout le monde. J’aime bien mes orteils. Je ne sais pas d’où je les tiens, ou de qui. C’est curieux. Mon visage, je ne peux rien en dire. J’y suis trop habituée. C’est vrai ! Je ne sais même pas s’il est joli. Curieux ! Pour tout le reste, je comprends. Le corps, on a une idée précise de ce qu’il faut pour qu’il soit beau. Chacun sait comment doit être un beau corps, un corps qui plaît à tout le monde. Mon corps est très beau. Mes jambes, mon dos, mon cou, mes hanches, et le passage des hanches au dos et tout ce qui compte encore, par-là. Je sais très bien que je suis belle. Aussi belle que les plus belles. Ma peau aussi est très belle. Je sais ce que c’est qu’une belle peau. J’ai une très belle peau. Je le sens moi-même, quand je la touche avec la main. Très lisse, délicate. En fait, je ne prends pas tellement soin de moi. Je suis comme ça, c’est tout. Mais c’est curieux… pour le visage, je ne sais pas. Les gens ont tous des visages si différents. Mes yeux sont beaux, ça c’est sûr. Limpides, perçants. Mais le visage, je ne sais pas. Moi, je crois que si tout le reste est beau, alors sûrement le visage doit l’être aussi. Mais pour le nez… je ne sais pas. Pour le nez il faudrait l’avis de quelqu’un d’autre. De préférence quelqu’un qui aurait assez de goût pour que mon nez lui plaise. Je crois que mon nez me va bien. Qu’il me rend plus intéressante. (Silence.) Tout va très bien. Très bien. (Silence.) Mais ce qui est drôle, c’est qu’on ne sente pas sa propre odeur. Il y a des gens dont je reconnais l’odeur. Moi aussi, j’ai sûrement une odeur. Je pense que je dois sentir bon. Une fois j’ai enfilé la chemise d’une amie. Elle sentait comme… je ne sais pas. Mais quand je mets une chemise à moi, c’est comme si elle ne sentait rien. Une fois, j’aimerais me voir de dos, de loin. Comme si j’étais quelqu’un d’autre. Je me rends toujours compte, quand un homme me regarde, par derrière. Je comprends, quand je lui plais. Il commence par regarder mes jambes, puis le reste, et si je lui plais alors il essaie de croiser mon regard, mais ensuite il regarde aussitôt dans une autre direction, comme s’il venait de se souvenir de quelque chose d’important. Mais je comprends. On ne peut pas venir tâter tout de suite tout ce qui vous plaît ! Ils n’osent pas sourire, non plus. Dans le bus, je sens tout de suite si on me regarde. Des fois je me retourne, pour voir qui c’est, mais comme par hasard il y a justement un spectacle passionnant de l’autre côté de la vitre, et le type se tord le cou pour mieux l’observer. D’autres fois, par contre, je me laisse tranquillement regarder, et la partie du corps sur laquelle le regard se concentre à ce moment-là se réchauffe un peu — ce genre d’impression… Un jour, un homme a fixé mon oreille pendant si longtemps qu’elle est devenue brûlante ! Mes oreilles sont jolies. En ce moment elles sont cachées par mes cheveux. Ou alors je me tourne juste un peu, pour que celui qui m’a regardée longtemps de dos me voie aussi de profil. J’ai un profil superbe. Quand je descends du bus, les regards deviennent très audacieux. Il y en a même qui sourient, comme pour dire : quel dommage que notre rencontre ait été si brève ! Mais tout va bien. Quel âge me donnez-vous ? Vous avez droit à trois réponses… C’est pas grave ! En fait, j’ai à peu près deux ans de moins que ce que vous croyez. Être belle, pour une femme, c’est extrêmement important. De ce point de vue-là, je n’ai pas à me plaindre. Je ne devrais pas dire ce que je vais dire. Peut-être que je ne devrais pas le dire. Mais je le dis quand même. Les femmes qui ne sont pas très belles sont beaucoup plus belles, en réalité. Elles caressent mieux. Ça, je le sais. Vous savez ce que je crois ? Je crois qu’une femme voit mieux qu’un homme la beauté d’une autre femme. Quand un homme nous regarde, il ressent tout de suite des choses et il ne fait pas bien attention à tout, tandis qu’une femme observe très précisément et voit ce que ça vaut. Je ne suis pas sûre que les hommes s’apprécient entre eux de cette façon, en faisant attention à la beauté. Ils ne savent même pas ce qui les rend beaux. Ils imaginent des choses tout à fait fausses. Enfin bon… je ne sais pas. Mais pour une femme, il est préférable d’être belle à tous points de vue. Moi je suis très belle. On ne m’a jamais fait de trou dans aucune dent, et il ne m’est arrivé que très rarement, deux ou trois fois peut-être, d’avoir un petit bouton, sur le visage ou ailleurs. Il y a juste mon cœur, qui bat parfois très vite. Mais là, il y avait des raisons. Je peux manger sans me priver. Mais je n’aime pas me goinfrer. Je préfère garder toujours un petit creux au ventre. Comme ça on fait mieux attention à tout. À ce que font les gens, à ce qu’ils veulent. Mon ventre est très beau. La peau de mon ventre est particulièrement lisse, elle est couverte d’un duvet… très fin. Mes mains sont très fortes. Mes doigts aussi. Je peux porter une valise très lourde sans que mes doigts se fatiguent. J’ai embrassé, une fois. Oui. Ça ne vous gêne pas si je parle de ça ? Une fois. Je pourrais embrasser tout le temps, mais je l’ai fait une fois. À un anniversaire. On s’amusait bien. On mangeait, on regardait la télé, on discutait. Moi, je lisais un livre qui me faisait rire. Puis je suis allée dans la cuisine chercher du jus de fruits et, brusquement, le mari de ma copine était dans la cuisine lui aussi. J’avais bien vu qu’il me regardait tout le temps en douce, dans le salon. Ce type-là ne me plaisait pas, mais ça me plaisait qu’il ait envie de m’embrasser. Je m’en étais déjà rendu compte dans la pièce à côté. Il avait des yeux de détraqué. Il y a beaucoup de choses auxquelles je ne m’attendais pas. Je n’avais pas imaginé que sa bouche serait si chaude, ou que son nez me soufflerait dans la figure, et il était rasé mais son menton me griffait quand même un petit peu, et puis… oh ! après tout, moi aussi j’avais bu du vin, peut-être que lui me trouvait ce goût-là aussi ! Je crois que j’ai bien su embrasser. Ensuite, je l’ai serré dans mes bras et j’ai entendu toutes sortes de craquements. Lui, il n’a rien fait avec ses mains. Il me tenait juste par les épaules. Après, il n’osait plus me regarder. Je trouve qu’il n’y avait rien de mal là-dedans. J’en avais même peut-être envie, j’avais regardé dans sa direction avant d’aller dans la cuisine. Mais ça va bien. Et puis, il est arrivé tout de suite ! Pourquoi je raconte ça ? Ah oui ! — parce que je l’ai serré fort… la force de mes mains… Sa poitrine craquait ! Je ne sais pas ce qu’il a pensé. Je crois que ça lui a plu. Je crois que ma copine avait tout compris. Elle est devenue très chaleureuse et attentionnée avec moi, elle riait bien plus que d’habitude. C’était vraiment gênant. Je n’en ai pas dormi de la nuit. Quelquefois, quand même, il m’arrive de dormir un petit peu. (Silence.) Mais personne ne dit rien, non plus. Ou alors juste des blagues. Moi aussi, il m’arrive de faire des blagues. J’ai souvent fait rire les gens, avec mes histoires. Les garçons, surtout. Et les hommes. J’ai grandi au milieu des garçons. Les enfants des maisons voisines étaient tous des garçons. Mon frère aussi. C’est un homme, maintenant. On dormait dans la même chambre. Je me souviens du jour où j’ai compris que ça devrait me gêner. Je me rappelle comment il me regardait, pendant que j’enfilais ma chemise de nuit. Quand il a commencé à avoir des copines, à chaque fois, la nouvelle me ressemblait davantage que la précédente. Sa femme est tout à fait dans mon genre. Mais en moins intelligente. Moi, je suis très intelligente. Il y a un espace vide sous le perron de la maison d’à côté. Dans le temps on pouvait s’y mettre six, à l’aise. Quand on a été plus grands et qu’on avait du mal à y tenir à deux, les garçons voulaient toujours se cacher là quand ils étaient en équipe avec moi. En fait, je n’avais pas le droit de courir, alors quand on jouait aux gendarmes et aux voleurs on cherchait toujours à se cacher, et ils se serraient tout contre moi sous l’escalier, (elle rit) pour qu’on ne les voie pas. Plus tard ils se sont mis à aller là-bas pour fumer, et maintenant c’est tous des hommes. Je crois que je sens ce qui plaît aux hommes. Ils comprennent mes plaisanteries. Les femmes, elles, elles font semblant de ne pas comprendre.

    Une femme d’âge mûr s’approche du pont. C’est une des personnes que nous avons vues au début. Elle s’assied entre les jeunes gens. Elle commence tout de suite à parler.

MAARA — Pourquoi vous ne donnez rien à manger aux canards ?

LE GARÇON (avec un agacement à peine perceptible) — Il n’y a pas de canards ici.

MAARA — Alors donnez aux poissons. Ou mangez quelque chose vous-mêmes. Vous avez quelque chose à manger ? (Au garçon.) Toi, dans ton sac, tu as quelque chose à manger ? Regarde ! (Silence.) Cherche !

LE GARÇON — Je sais bien ce que j’ai dans mon sac.

MAARA — Fais voir !

LE GARÇON — Quoi ?

MAARA — Je veux voir ce qu’il y a dans ton sac. (Le garçon paraît interloqué.) Ça te dérange ?

LE GARÇON — Qu’est-ce que vous voulez ?

MAARA — Je veux fouiller dans ton sac.

LE GARÇON — Dans mon sac ? (La dame saisit le sac sur les genoux du garçon.) Attendez ! (Le garçon reprend son sac, y plonge la main, la ressort en serrant quelque chose qu’il fourre dans sa poche. La dame s’empare à nouveau du sac.)

MAARA — Qu’est-ce que c’était ?

LE GARÇON — Un mouchoir.

MAARA — Sale ?

LE GARÇON — Sale.

MAARA — Montre ! (Le garçon lui montre son mouchoir. La dame fouille dans le sac.) Dans le plastique, c’est quoi ?

LE GARÇON — Un sandwich. Vous pouvez le prendre.

MAARA — Je ne mange pas. Pourquoi tu n’as pas mis tes lettres à la poste ? Il faut toujours poster ses lettres, une fois qu’elles sont écrites. Il est ennuyeux, ce sac ! Pas assez de bazar. (Elle se lève.) De quoi j’ai l’air ?

LE GARÇON — Pas mal.

MAARA — Pas mal ! Quel mal ?! Comment me trouves-tu ?

LE GARÇON — Belle.

MAARA — Aah ! Tu vois ! (Elle commence à partir.) Je n’ai pas... le temps... pas le temps ! (Elle revient deux pas en arrière.) J’étais là, moi ? Oui, bien sûr ! (Elle sort.)

LA FILLE — J’ai vingt-six ans. (Silence.) Un, deux, trois, quatre, (silence) cinq, six, sept, (silence) huit, neuf, dix, onze, douze, (silence) treize, quatorze, (silence) quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, (silence) vingt, (silence) vingt et un, (long silence) vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre, vingt-cinq, (long silence) vingt-six. En vrai je suis beaucoup plus vieille. Ou beaucoup plus jeune. En tout cas, je n’ai pas exactement cet âge-là. C’est parce que je ne dors pas. Ma chambre est très bien rangée. Ce n’est pas que je sois particulièrement soigneuse, pourtant. La nuit, je ne dors pas. Enfin je dors, mais très peu. Quand on éteint la lumière dans la maison d’en face, je vais au lit moi aussi. Si on éteint. J’éteins et je me couche, tout en sachant que je ne vais pas dormir. Je reste allongée comme ça deux trois heures, à mâchonner le ruban de ma chemise de nuit ; j’écoute les autos qui passent sous ma fenêtre, j’entends le bruit des trains qu’on assemble. Dans la journée, je ne l’entends pas ; je n’imagine même pas que le chemin de fer passe à côté. Je ne sais pas ce qui fait ce bruit-là. Et je sens mon cœur qui bat. Alors je me lève et je fais les cent pas dans ma chambre, et je range mes affaires. Machinalement. Tout est absolument impeccable, comme si personne ne vivait là. Dans ma chambre j’ai un grand miroir ancien, terni, tout piqueté de noir. La nuit, je ne le regarde pas. Ou en passant, seulement. Je suis comme une étrangère. Comme quelqu’un d’autre, qui saurait tout sur moi. Dans la journée, oui, je me regarde ; mais la femme de la maison d’en face, elle, elle se peigne pendant une heure devant son miroir avant d’aller se coucher. Puis elle fait des espèces d’exercices. Peut-être qu’ils mettent de la musique et qu’elle danse ? Ils font ça avec toutes les lumières allumées. Après, elle se peigne de nouveau. Je finis quand même par m’endormir, mais le matin je suis réveillée à six heures. Je vérifie encore toutes mes affaires, je regarde par la fenêtre. Quand on habitait encore tous ensemble, on était au rez-de-chaussée. Maintenant, j’habite au premier, je peux voir tout ce qu’il y a dans les bennes des camions. Avant, je voyais passer des camions, tout simplement, maintenant chacun a son chargement. Un cheval mort... Puis je commence à me maquiller. C’est curieux. Je donne plus de couleur à mon visage, pour le rendre plus joli. Et en maquillant mes sourcils et mes cils, je peux me donner une allure plus rusée ou plus triste, plus avide, plus douce. Après, je marche dans la rue en pensant à l’air que je peux avoir, en me demandant si mon allure de ce matin plaît aux gens. Quand je croise les autres femmes, je devine tout de suite le genre qu’elles ont voulu se donner ce jour-là, et ce qu’elles pensent que les hommes aiment. J’ai envie qu’on me regarde dans les yeux. Comme ça, je vois au-dedans de l’autre personne. J’aime être tout près de l’âme des gens. J’ai déjà eu cette sensation-là. Mais il ne m’a pas parlé. Imaginez, combien il peut y avoir de gens ! De loin, on est tous des fourmis. Et on veut tous avoir une belle apparence. Pour que quelqu’un vienne et regarde notre âme. Mais tout va bien. De temps en temps je vais dans un café. Il a de grandes fenêtres, avec des vitres teintées. Je prends un café. C’est un lieu qui sent bon, et qui est silencieux. À l’extérieur, les fenêtres font miroir. Presque tous les gens qui passent devant se regardent. Il y en a qui font ça discrètement, en jetant juste un coup d’œil, et d’autres qui s’arrêtent sans s’en faire. Mais presque tout le monde regarde. Les hommes aussi. Celles qui se regardent le plus souvent, ce sont les femmes entre trente et quarante ans. C’est l’âge le plus intéressant. C’est le moment où elles comprennent qu’elles sont enfin prêtes. En gros elles ont atteint leur meilleur niveau, mais la vie ne leur a pas encore proposé tout ce dont elles rêvaient. Ces femmes-là sont prêtes à se battre. Avant, on attend simplement, et on prend ce qui se présente. On attend, c’est tout. Et on pense.
    (Elle rit.) Mais moi je suis un peu restée en plan. Oubliée. Tout le monde, mes collègues, mes amies, pensent que tout va bien pour moi, que je mène quelque part une vie excitante et mystérieuse, que les hommes se battent entre eux pour moi et que je choisis ceux à qui je permets de me fréquenter. Elles croient que je vis exactement le genre de vie dont il leur arrive de rêver. Elles, celles qui tirent leurs rideaux le soir avant de se mettre à table pour dîner en famille, celles qui racontent le matin, au travail, que leurs enfants ont mangé ceci, qu’ils ont refusé de manger cela… Tout ça, parce que je suis jolie. Et libre. (Elle glousse.
) Libre. Les gens n’imaginent pas qu’une… femme comme moi se promène à tâtons toute la nuit dans sa chambre, dans le noir. Je ne sais rien. Les hommes ne se rendent pas compte, au travail, qu’il leur suffirait de me faire un petit signe du doigt pour assouvir leurs fantasmes au-delà de ce qu’ils peuvent imaginer. Enfin j’exagère, mais de temps en temps je me dis ça. Ils ne me font pas peur, et je n’ai pas honte. Je sais que je suis capable de tout. Parce que je veux tout.
    Il y avait un garçon, du même âge que moi ou à peu près, qui venait de temps en temps vérifier les systèmes d’alarme, là où je travaille. Il nous faisait toujours rire. Je travaille dans une agence immobilière, je dessine les plans des maisons. Il ne parlait pas comme nous avons l’habitude de parler entre nous. Il plaisantait sans arrêt, en tapant sur l’épaule de tout le monde. Il soulevait des charges très lourdes. L’été, il mettait un short. Je me disais que je devrais me trouver un nouvel appartement et lui demander un coup de main pour le déménagement. On ne sait jamais. Quand il arrivait, c’était la fête au bureau. Je l’attendais. Tout le monde l’attendait. Les femmes, du moins. Une fois nous nous sommes rencontrés dans la rue, en automne. Il m’a fait une peur bleue. Je regardais par terre, pour éviter les flaques d’eau, et tout à coup il y avait quelqu’un à côté de moi sous mon parapluie ! Il m’a demandé ce que je faisais. J’étais terriblement pressée, mais je lui ai répondu que je n’avais rien de spécial. Lui non plus, il n’avait rien de spécial. J’ai vu notre reflet dans la vitre d’un café, comme ça, tous les deux debout sous un seul parapluie. C’était… (Silence.) On est entrés dans ce café. Le même où je vais toujours, maintenant. On s’est regardés. Pas très longtemps, mais il s’est passé beaucoup de choses. Beaucoup de questions. Mais pas de réponses. Ou il y a peut-être eu des réponses aussi, mais on n’a jamais le courage de se les avouer. Puis il s’est mis à parler de ses chefs, de cinéma, de travaux d’aménagement, et moi je regardais par la fenêtre et je nous voyais, dans la rue, sous le même parapluie, en train de rire. L’année dernière, une de mes amies — une collègue, plutôt — a bu un peu trop pendant un cocktail d’entreprise, et elle m’a accusé d’avoir gâché sa vie, parce qu’elle avait rêvé d’épouser ce garçon, mais qu’il était amoureux… d’une autre femme, et maintenant il vit en Amérique. (Silence.) Dire qu’il y a en Amérique un homme qui est amoureux… d’une autre femme. En Amérique. Mais dans le café, il n’avait rien dit. Il faut dire. Sinon, on ne peut pas savoir. Mais tout arrive petit à petit. Je ne crois vraiment pas que les choses arrivent d’un seul coup. Mais elles finissent quand même toutes par arriver. Il y en a une ou deux qui sont déjà arrivées, d’ailleurs. Chaque année apporte quelque chose. Quand j’étais petite, chaque année apportait beaucoup de nouveautés. Chaque jour il se passait quelque chose que je n’avais encore jamais vu, ou dont je n’avais jamais entendu parler. Ou qui ne s’était jamais produit. Chaque année j’avais des chaussures neuves, des vêtements neufs. Les vieux étaient devenus trop petits. Maintenant il y a moins de nouveautés. Je commence à comprendre dans quel genre de monde je vis. Toutes les choses que je vois, je connais leur nom. Leur odeur, leur couleur, leur goût. Je connais à peu près cent cinquante personnes par leur nom. Il y en a que je connais de visage seulement. Il y en a même certaines que j’ai déjà oubliées. Il y a des gens qui disent qu’ils ne veulent surtout pas vieillir. Moi j’ai très envie. J’aimerais être une vieille mamie assise sur un banc, dans un parc, et regarder les jeunes. Les voir qui ne comprennent rien aux choses les plus simples, qui n’osent pas faire ce qu’il faudrait justement faire sans retard, pas dire ce qu’ils auraient dû dire depuis longtemps déjà. Parce qu’ils ont peur de souffrir. Parce qu’ils croient qu’ils ont la vie devant eux, et que rien ne presse. Et un jour, ils comprennent que devant eux ils auront toujours un peu moins ; que ce qu’ils n’ont pas fait, ou pas dit, ça restera pas fait, et pas dit. Ignoré.

    Un monsieur d’âge mûr arrive sur le pont. Lui aussi, nous l’avons déjà vu. Il a une démarche un peu embarrassée. On dirait qu’il ne trouve pas de place sur le banc. Il marche de long en large sur le pont. Il s’arrête auprès du garçon.

LAREK (au garçon) — Normalement c’est ma place, ici.

LE GARÇON — Oh ! je ne savais pas.

LAREK — Moi non plus. On n’a qu’à se serrer. Essayons de tenir tous là-dessus. On devrait y arriver. (Le garçon se pousse vers la fille.) Tout le monde a de la place ? Le banc n’a pas été repeint depuis longtemps, pas la peine d’essayer le coup de la peinture fraîche. (Il se trémousse sur le banc.) C’est bien ma place. (Au garçon.) Tu avais pris la meilleure, hein ! Maintenant c’est changé. Les choses sont rentrées dans l’ordre. (Silence.) J’ai l’impression qu’on remue. Ce banc est bancal. Il faut agir, et régler ça. Il y a deux possibilités. On peut déplacer le banc jusqu’à ce que les quatre pieds aient chacun un point d’appui sûr, ou alors on peut regarder quel est le pied qui reste en l’air et chercher une cale à glisser dessous. On trouvera bien quelque chose. Allons-y. Quoi ? Allez. Debout ! (Tous se lèvent.) Je bouge le banc, et vous regardez quel pied reste en l’air.

LE GARÇON — Celui-ci, à l’arrière.

LAREK — Affirmatif. Cherchons quelque chose à mettre dessous.

    Le garçon s’éloigne du pont un moment. L’homme lance à la fille une œillade coquine. Le garçon revient avec une capsule de bouteille de bière.

LE GARÇON — On peut essayer ça.

LAREK — Je ne pense pas que ça suffise. Enfin essayons. (Ils s’affairent.) Maintenant, reprenons chacun notre place. Essayez de bouger. (Ils remuent tous sur le banc.) Je crois que c’est mieux. (Silence.) Dis donc ! Est-ce que tu n’es pas le fils de ce vieil Édouard ?

LE GARÇON — Non.

LAREK — Dommage. J’en aurais eu une bien bonne à vous raconter sur ton papa. Attends... son petit-fils, non ?

LE GARÇON — À Édouard ? Non.

LAREK — Dommage. (Silence.) Ces nuages, là-bas, ce sont des Stratocumulus translucidus. Vous savez comment les nuages se forment ?

LE GARÇON — Oui.

LAREK — C’est très facile. Cumulus congestus. Cumulonimbus arcus. Altacumulus inchomogenus. Cirrus vertebratus. Cirrus fibratus. Stratus fractus. Cirrostratus nebulosus. (Il hurle.) Debout ! (Les jeunes gens se lèvent par réflexe.) Assis ! (Les jeunes s’asseyent.) Tout fonctionne. Maintenant je dois aller… ailleurs. Pas de formalités, faisons les choses simplement. Je sais qu’il est difficile de partir quand on est resté si longtemps ensemble et qu’on a passé le temps… ensemble… de si agréable façon. Faisons juste comme ça, que je me lève et que je m’en vais. Ne disons rien ; ne me suivez pas du regard. Sinon vous continueriez à penser à mon départ. À la manière dont j’ai pris congé. Ce que je voudrais que vous vous rappeliez, c’est le temps où nous avons été ici tous ensemble.

    Il se lève et sort.

LA FILLE — Parfois, j’ai peur. Peur de ne pas être là où il faut. Je marche dans la rue, et j’imagine qu’il y a peut-être quelqu’un en train de frapper à la porte, chez moi. Par hasard, même. Alors je me dépêche de rentrer à la maison, et... et bon. Chez moi je me promène avec des chaussettes de laine. Des chaussettes de laine et une chemise d’homme. Longue. Les manches retroussées. C’est tout. Et quand je passe toute la journée à la maison, je me dis que je devrais plutôt aller faire un tour. Alors me revoilà dans la rue, sans trop savoir où aller, ni où m’arrêter. Quand j’étais petite, j’étais sûre que j’allais me cogner dans mon futur mari, comme ça, dehors. Je bouscule les gens dans la rue ! Pas sans arrêt, mais ça m’arrive. Ça m’est arrivé. Mon mari existe sûrement. Quelque part. Je ne vais quand même pas épouser quelqu’un qui aurait vingt-six ans de moins que moi. Je n’imagine pas non plus rester sans mari. Ce n’est pas logique. Après l’université — voilà quatre ans, donc — j’étais sûre que j’allais me marier tout de suite. En me promenant, je faisais mon choix dans ma tête, en quelque sorte. Et puis tout à coup j’ai eu peur, parce que je me suis rendu compte qu’en réalité je ne voulais pas d’un homme dans le genre de ceux que je remarquais dans la rue. De ceux qui retiennent tout de suite l’attention. Parce que c’est toujours comme ça, il y en a qu’on remarque, et d’autres qu’on ne remarque pas tout de suite. Chez les hommes c’est sûrement pareil. J’ai vu quel genre de femmes ils regardent. Moi aussi, il y en a qui m’ont regardée. Plein. Certains restent à épier derrière leur fenêtre. Mais à l’époque, quand j’ai terminé mes études, là j’étais complètement folle. Quand j’y repense maintenant. Complètement folle. Je sortais toute seule, j’allais à des soirées, à des dîners. Et je regardais toujours ceux... qui... enfin... qui... qui jouent. Oui. Qui jouent. C’est un jeu qui demande du cran. Complètement folle, oui. Le jeu c’était à peu près ça : je regarde un homme, un qui m’a tout de suite tiré l’œil, et je sais très bien moi-même qu’il joue à ce jeu, mais d’un autre côté je m’en moque. Je ne sais pas ce que c’est. Il peut être en compagnie d’autres femmes, mais ça aussi je m’en moque. Il t’inspecte, et il te garde en mémoire ; après ça il continue à parler avec les autres, mais je sais qu’il m’a à l’œil. Il peut en avoir plusieurs à l’œil en même temps : là encore, je m’en moque. Et ensuite, j’ai envie de jouer, moi aussi. C’est plutôt… dangereux. Je ne sais pas ce que c’est. Donc je dois lui montrer que lui aussi, je l’ai à l’œil. Ça lui plaît. Simplement, tu le balaies de temps en temps d’un regard absent, et tu continues à déguster ton cocktail. Les hommes accrochent toujours ce regard-là. Laisse-le rester avec l’autre femme. Toi, tu te dis qu’en réalité c’est toi son objectif, tu comprends. Mais je ne réfléchis pas à ce qui peut suivre, tu comprends ? Tu joues, c’est tout. Les hommes, eux, ils voient plus loin. Il me semble. Tout à coup, il se lève et il vient vers toi. À ce moment-là, de mon point de vue, le jeu est fini, je voudrais m’enfuir tout de suite. Puis il t’invite à danser. Ces hommes-là, ils dansent. Ça fait une drôle d’impression, de toucher un type complètement inconnu, alors que tu n’as même pas parlé avec lui. Parfois tu te rends compte tout de suite qu’il te serre plus qu’il n’est nécessaire, il te touche le dos dans un tas d’endroits. Je n’ai jamais laissé personne me raccompagner chez moi. Je ne sais pas pour toutes les femmes, mais je ne crois pas que les hommes repartent avec elles aussi souvent qu’ils se l’imaginent. Enfin je ne sais pas. Les femmes ont un peu plus à... défendre. Il y a beaucoup de choses que je ne sais pas. Parfois je me crois plus bête que je ne suis vraiment. Je me dis que je suis prête à tout, mais je peux me tromper. Mais tu joues toujours avec ceux qui ont du cran. Le timide que j’aperçois au fond d’un café — timide comme je le suis moi, en réalité —, tout ce que je remarque chez lui c’est son front qui transpire, ou comment il se cure les ongles discrètement sous la table. Alors qu’avec celui-là il pourrait peut-être justement se passer quelque chose de bien. Il dirait peut-être des choses intéressantes et... inattendues, quelque chose de magnifique. Je crois bien... Parler c’est important. Les hommes n’ont pas l’air de comprendre ça : c’est très important, pour une femme, qu’on parle avec elle. Qu’on parle pour parler. Les mots ont leur importance aussi, mais la voix, déjà, ça fait quelque chose chez une femme. Ça met en marche une espèce d’horloge. Ce qu’on peut toujours lui dire, déjà, c’est qu’elle est belle. C’est agréable à entendre. Ça n’a pas besoin d’être vrai. Ça fait toujours du bien. Tu le crois toujours. Toutes les femmes veulent être belles. (Long silence.) Je suis belle. Et j’ai envie de l’entendre. (Long silence.) Il y a encore autre chose que je voudrais entendre. Je voudrais entendre comment ça sonnerait, si on me le disait. Quand quelqu’un me le dira. (Silence.) Qu’il m’aime. Je suis capable de penser à tout, de tout imaginer, mais je ne sais pas ce qui se passera alors, pour moi. En moi. Quand il me regardera dans les yeux et me dira ça. Et que je sentirai que c’est vrai. Je ne sais pas si on peut se regarder dans les yeux en s’embrassant. C’est peut-être possible, mais ça doit être flou. (Elle approche la paume de la main tout près de son visage.) Je faisais comme ça quand j’étais petite. (Elle embrasse le dos de sa main. Le garçon regarde.) Et je voudrais lui répondre... ça... et sentir que c’est vrai. Peut-être qu’alors on ne se demande pas : est-ce qu’il faut le dire, ou non ? Ça vient naturellement. Enfin je ne sais pas. C’est pour ça que je parle. (Elle rit.) Je ne suis pas obsédée par les hommes. Non. Je m’intéresse à beaucoup de choses. Mais ce matin, il y avait vraiment quelque chose spécial, et... j’ai tout de suite pensé que ça devait vouloir dire quelque chose. Quoi, je ne sais pas. Mais je ne reverrai jamais un matin comme aujourd’hui. Ça ne peut être que le premier, ou le dernier. J’en suis sûre. Drôle de matin. (Silence.) J’ai déjà été amoureuse, et tout et tout. Et on a déjà été amoureux de moi. Et à ce moment-là, j’ai compris la tristesse que ça avait été, quand moi j’étais amoureuse. On peut aussi être amoureux tout seul. Non. On ne peut être amoureux que tout seul. C’est alors qu’on a besoin des mots. Si une femme dit à un homme qu’elle est amoureuse de lui, ou un homme à une femme, alors c’est comme une question. Et si l’autre répond qu’il est amoureux lui aussi, alors ils savent tous les deux que voilà, c’est l’amour. Ensemble. Tous les deux. Le temps s’arrête. Mais je ne sais pas. Ça n’existe pas avant qu’on l’ait dit. Avec des mots. Je ne sais pas. Je n’ai jamais entendu ça. Je ne sais pas ce qui vient après, après : « je suis amoureuse. » Et que lui il est amoureux, et que nous le disons. Après, je ne sais pas. Mais tout va bien. (La fille se lève et escalade avec légèreté la rambarde du pont, sur laquelle elle marche comme une funambule. Elle va se rasseoir sur le banc.) Je sais tout faire. Je réussis tout. Tout ce que je fais. Ce n’est pas seulement que j’y arrive, mais je fais tout bien du premier coup. Je me suis toujours dit, quand j’étais assise ici, que j’aimerais marcher là-dessus. Voilà, c’est fait. (Silence.) Ça n’a plus de mystère pour moi. Je ne crois pas que je le referai une deuxième fois dans ma vie. Si on ne me le demande pas avec insistance. Mais qui est-ce qui irait demander une chose pareille, grimpe là-dessus et marche sur la rambarde. S’il te plaît ! Je ne suis pas un clown ! Mais j’aurais pu tomber à l’eau, et vous auriez eu l’occasion de me sauver. Ç’aurait été une bonne journée pour vous. Sauver quelqu’un, c’est sympa. Mais si j’étais tombée de ce côté-ci, quelle horreur ! Maladroite ! Enfin j’ai réussi, comme toujours. C’est vrai, j’ai été amoureuse. C’était un professeur. À l’université. Trop intelligent pour être bon professeur. Il imaginait toutes les singeries possibles pour nous amuser, pour se rendre intéressant. J’avais de la peine pour lui. Quand un étudiant chahutait, il lui tirait dessus avec un pistolet à eau. Une fois il s’est déplacé pour aller expliquer quelque chose à une fille, et il a posé la main sur son épaule. Je me suis sentie toute brûlante, intérieurement. C’est peut-être à ce moment-là que ça a commencé. J’ai tout essayé pour qu’il me pose la main sur l’épaule. J’ai bien travaillé, j’ai mal travaillé, je me suis fait recaler exprès à son examen. En cours, je regardais par la fenêtre avec des mines éperdues. Je dessinais des fleurs et des cœurs dans mes notes. Un jour je l’ai vu qui se promenait en ville avec sa femme et ses enfants. Je les ai frôlés en passant. Sans rien dire. Je l’ai seulement regardé, pour bien lui montrer que je savais tout et qu’il ne pourrait pas me tromper plus longtemps. Le lendemain, je suis allée en cours le cœur battant, en me demandant quelle tête il allait faire en me regardant. Après tout ça. J’ai même été choquée, quand j’ai vu son auto sur le parking, qu’il ait quand même osé venir. Après tout ça. Mais il s’est comporté très naturellement. Comme s’il ne s’était rien passé. Je me suis dit que j’allais essayer de me faire renvoyer de l’université, pour lui apprendre… et puis j’ai réalisé qu’il n’avait aucune idée de ce qui se passait entre nous, ou plus exactement de ce qui se passait en moi. Je trouvais incroyable qu’il ne ressente pas la même chose que moi. Et que ce que je ressentais ne se voie pas à l’extérieur. Plus tard j’ai très bien compris, parce que j’ai vécu la même chose. (Une expression douloureuse passe sur son visage. Elle essaye de respirer paisiblement ; dissimule son trouble. Elle se lève et fait quelques pas, revient s’asseoir, sourit.) J’étais mal assise. Plus tard, oui... il y a eu ce garçon. Très poli, très correct. Il faisait d’autres études. Une fois il m’a apporté des fleurs. Ça m’a fait très plaisir. Puis il m’a apporté encore des fleurs, puis encore des fleurs, et on s’est mis à sortir ensemble. On allait au cinéma, au théâtre. Je me disais : pourquoi pas, il est bien gentil. Moi je regardais le film, naturellement, mais lui, il passait son temps à soupirer, il gardait la main sur l’accoudoir pour effleurer ma veste avec un doigt. Il me demandait à tout bout de champ si je voyais bien, si je voulais qu’on avance, ou qu’on recule, et il me demandait aussi sans arrêt ce que je voulais, si quelque chose me faisait envie, si je n’avais pas froid, si je n’avais pas faim, si tout allait bien, s’il pouvait faire quelque chose pour moi, si je ne m’ennuyais pas, où j’avais envie d’aller, ce que j’avais envie de faire. Il voulait me servir de réveil-matin et me téléphoner tous les jours ! À moi ! (Silence.) Il m’a vraiment appelée, deux fois, en me disant qu’une petite surprise m’attendait derrière la porte. La première fois j’ai trouvé trente œufs durs, avec une lettre dessinée sur chaque œuf. J’ai cherché, cherché, mais je n’ai pas réussi à en faire une phrase. En tout cas il n’y avait pas la lettre A. La deuxième fois, c’était sa photo, avec une phrase au feutre rouge qui sortait de sa bouche : « Bonjour, ma petite endormie ! » Endormie ! J’ai cessé de répondre au téléphone, je me suis cachée pour aller en cours ou pour rentrer chez moi. Je comprenais très bien qu’il voulait être gentil, mais il avait complètement disparu, à cause de moi ! Il n’avait plus une seule pensée à lui, plus de volonté ; plus aucune personnalité. Il n’existait plus. Ma seule crainte, c’était de le voir réapparaître quelque part, avec ses petites surprises. Je sais bien qu’il était amoureux, qu’il était prêt à tout pour moi, que j’étais tout pour lui, mais… J’avais toujours imaginé que si quelqu’un est aux petits soins pour toi, il n’y a rien de mieux ; mais ça peut devenir insupportable… Je n’étais pas prête, peut-être. On n’était pas à égalité. Lui, il était amoureux. Seul. Je ne savais pas quoi faire avec ça. N’importe qui me paraissait plus intéressant, et mieux, que ce brave garçon. C’est comme ça qu’on se retrouve à rêver, à son grand étonnement, d’un homme qui vous dirait : bon, maintenant on va ici, maintenant on fait ça… Un homme qui te fait un peu peur, un homme que tu essaies de ne pas contrarier, et le soir tu sens combien il est fort et combien, toi, tu es petite. Il y a longtemps je me disais même, à propos des vraiment costauds, des vraiment méchants, que moi je réussirais à les transformer, et qu’alors tout le monde verrait qu’ils sont gentils, tendres, et que c’est moi qui ai su trouver ça en eux. Mais maintenant, quand je les vois tous essayer de paraître toujours plus méchants, toujours plus froids, quand je les vois se cacher derrière leurs lunettes noires, ça ne m’intéresse plus du tout. (Silence.) Ce que j’ai fait ce matin, c’était de la folie. Mais c’était un matin comme ça. Différent. Hier soir, quand je suis allée me coucher, les lumières étaient encore allumées dans la maison d’en face… et je me suis endormie tout de suite. J’ai dormi d’une seule traite jusque vers dix heures. Du matin. Quand je me suis réveillée, c’était le silence total. Pas de voitures, pas de radio chez les voisins, pas de tic-tac à la pendule. Ma chambre était en désordre. Un rayon de soleil tombait sur mes orteils. J’ai contemplé mes orteils. Ma couette était en travers du lit. J’ai regardé les titres des livres sur l’étagère, les photos sur le mur. J’ai regardé mes vêtements suspendus au porte_manteau, mes affaires sur la table de nuit. Les bâtons de rouge à lèvres, les crayons, les cassettes, la bouteille d’eau à moitié vide, les ciseaux, le téléphone. Je voyais tout ça comme si c’était la première fois. (Elle rit.) Ou la dernière. Je suis allée dans la cuisine… Le frigidaire ronronnait. J’ai soulevé le couvercle de la boite de café et j’ai cru sentir l’arôme du café pour la première fois de ma vie. J’ai tourné le robinet et j’ai senti l’eau courante glisser sur mes mains. Le café fumait. Dans la lumière du soleil. Un petit peu plus tard, le ciel s’est couvert et il a commencé à pleuvoir. J’ai ouvert la fenêtre et j’ai écouté. J’ai respiré l’odeur de la pluie. J’ai un petit peu pleuré. Parce que c’était si bon. Puis le téléphone a sonné. Je me demandais qui pouvait m’appeler comme ça, un dimanche, mais en fait on était mercredi, et au travail on s’inquiétait pour ma santé… on se demandait pourquoi je n’étais pas allée travailler. (Elle rit.) Ils se font toujours des soucis terribles pour ma santé. J’étais certaine qu’on était dimanche. Alors ils m’ont dit de rester chez moi, que de toute façon aujourd’hui il n’y avait rien de spécial. (Elle rit.) J’ai été tout de suite d’accord ! C’est à ce moment-là que j’ai eu cette idée folle. Je me suis regardée dans mon vieux miroir terni et j’ai commandé un taxi.

    On entend quelqu’un approcher en faisant rebondir un ballon. Un homme d’âge mûr s’avance sur le pont, avec son ballon. Il arrive devant les jeunes et joue encore un instant avec le ballon. Lui aussi était parmi les autres sur le pont.

REMIS — Vous voulez voir un truc formidable ? (Il fait rouler le ballon, qui traverse le pont.) Hop ! Partie ! Le petit garçon ne reverra jamais sa balle. J’avais promis de la lui rapporter sans faute. L’imbécile s’est mis à pleurer, tellement il était malheureux de perdre son ballon. Chialer pour un ballon, je vous jure ! Mais continuez à parler. Faites comme si je n’étais pas là. Allez-y, allez. Moi j’écoute seulement, je retiens tout et après je le raconte aux autres. Je suis un type terrible. J’ai eu trois femmes, je les ai toutes trompées ; je ne vous dis que ça. Tout ce qu’on peut imaginer, je l’ai fait. Je connais absolument tout ce qui déplaît aux femmes. De nature je suis un misérable, ça se voit tout de suite. On ne peut jamais compter sur moi. Je suis incapable de tenir une promesse, pour commencer. Une brute. Une vraie brute. Vous ne me croyez pas ? Je vais vous faire voir. (Au garçon.) Dis-moi quelque chose. N’importe quoi. Parle-moi du temps, par exemple.

LE GARÇON — Il fait beau temps.

REMIS — Un temps de merde, oui ! Vous avez vu ? Et vous ne me croyez pas ? Si j’avais des punaises, je les sèmerais sur votre siège. Je suis comme ça. Oh ! mes trois femmes, et les autres aussi, le calvaire qu’elles ont vécu ! J’ai ruiné leurs vies. À ce point-là, que je suis méchant ! Mais c’était bien fait pour elles. Les gens attrapent mal au cœur rien qu’à me parler. Y en a un, une fois, ça lui a foutu la gerbe. Je suis comme ça. Comme père, j’ai été un vrai monstre. Mes enfants ne m’ont pas supporté ; il y avait de quoi ! Toute leur jeunesse a été un cauchemar. Maintenant ils sont plus ou moins indépendants, mais toujours bourrés de complexes. Pas vraiment normaux. Ça leur fait des souvenirs.
    Je resterais volontiers encore un moment, mais ce n’est pas possible. Tu ne me plais pas... je ne vous dis que ça. Ne le prends pas pour toi : personne ne me plaît, de toute façon. La seule chose bien dans l’histoire, c’est que moi je me plais, sans limites. Jusqu’à la dernière goutte. (Il se lève.)

LE GARÇON — Bonne journée !

REMIS — Quoi ?

LE GARÇON — Bonne journée !

REMIS — Ah ouais !... (Il s’assied.) Je ne pars plus. Je viens de me rappeler une histoire très très longue, complètement idiote. (Il se lève.) Bon, ça va, j’y vais. (Il sort, revient, prend un crayon dans la poche poitrine du garçon et le brise en deux.) Ça c’est pour ta gueule. (Il sort.)

LA FILLE — Mais ce matin, oui, c’était vraiment spécial. Et j’ai pensé que j’allais faire ça. Aujourd’hui. J’ai appelé un taxi. J’ai dit au chauffeur : à l’hôpital central, en vitesse ! On a brûlé les feux rouges, et... le chauffeur était complètement fou. Je suis restée plantée à l’accueil, en me demandant comment j’allais m’y prendre. Je ne savais pas votre nom, ni rien. Seulement que vous êtes docteur, ça je le savais, et je savais aussi par quelle porte vous entrez et vous sortez. Moi je vais à la consultation dans le même couloir, mais à l’autre bout, près du ficus. Je vous ai écrit ce message sur un formulaire et je l’ai glissé sous votre porte. Vous non plus vous ne savez pas mon nom, donc je ne l’ai pas marqué. Je ne vous ai vu que de loin, dans le couloir. Ça ne se fait pas de venir sous le nez des gens déchiffrer leur badge. Je n’ai pas mis d’heure, je ne savais pas jusqu’à quelle heure vous travaillez. Je me suis dit que je viendrais ici et que j’attendrais jusqu’à ce qu’il fasse noir. Mais vous avez quand même compris que c’était pour vous ? Est-ce que vous avez deviné qui écrivait ? Vous avez hésité avant de venir ? Avec une lettre aussi incompréhensible...

(Long silence.)

LE GARÇON — Je n’ai pas travaillé aujourd’hui. Ça fait deux jours que je ne suis pas allé au travail. Je n’ai reçu aucun message de vous.

(Long silence.)

LA FILLE — Mais...

LE GARÇON — Je ne sais pas.

LA FILLE — Mais...

LE GARÇON — Non.

LA FILLE — Comment, alors ?

LE GARÇON — Je ne sais pas.

LA FILLE (insistant) — Et vous ne saviez pas que je viens souvent ici ?

LE GARÇON — Non.

LA FILLE — Et...

LE GARÇON — Non.

LA FILLE — Mais...

LE GARÇON — Non.

LA FILLE — Alors, c’est étrange.

LE GARÇON — Oui.

LA FILLE — Très étrange.

LE GARÇON — Oui.

LA FILLE — Et d’habitude vous passez sur le pont ?

LE GARÇON — Non.

LA FILLE — Alors, c’est étrange.

LE GARÇON — Oui.

LA FILLE — Et aujourd’hui...

LE GARÇON — Oui.

LA FILLE — Où est-ce que... Est-ce que vous m’avez déjà vue, tout de même ?

LE GARÇON — Oui.

LA FILLE — Vous m’avez observée ?

LE GARÇON — Oui.

LA FILLE — Dans le couloir ? Chaque fois ?

LE GARÇON — Oui.

LA FILLE — Près du calendrier ?

LE GARÇON — Oui.

LA FILLE — Vous m’avez remarquée ?

LE GARÇON — Oui.

LA FILLE — Et vous avez remarqué que je vous regardais ?

LE GARÇON — Je ne sais pas.

LA FILLE — Pourtant, je vous regardais !

LE GARÇON — Oui.

LA FILLE — Chaque fois.

LE GARÇON — Oui.

LA FILLE — Donc vous le saviez !

LE GARÇON — Peut-être. Oui.

LA FILLE — Qu’est-ce que vous voulez dire ?

LE GARÇON — Je ne savais pas si vous me voyiez.

LA FILLE — Comment ?

LE GARÇON — Vous auriez pu regarder le calendrier.

LA FILLE — Mais nous nous sommes regardés dans les yeux ?

LE GARÇON — Oui.

LA FILLE — Ou bien vous, vous n’avez pas regardé ?

LE GARÇON — Si, j’ai regardé.

LA FILLE — Je sais.

LE GARÇON — Je sais.

LA FILLE — Alors vous êtes venu comme ça ?

LE GARÇON — Oui.

LA FILLE — Vous n’avez pas imaginé que cette fille-là, là-bas, pourrait se trouver ici ?

LE GARÇON — (Silence.) Non.

LA FILLE — Et la lettre sous la porte...

LE GARÇON — Non.

LA FILLE — Étrange.

LE GARÇON — Oui.

LA FILLE — Mais peut-être pas si étrange que ça ?

LE GARÇON — Non.

LA FILLE — Oui. (Silence.) Qu’est-ce qui se passe, alors ?

LE GARÇON — Je ne sais pas.

LA FILLE — Et en vrai, vous savez ?

LE GARÇON — Oui.

LA FILLE — Et je sais aussi ?

LE GARÇON — Oui.

LA FILLE — Oui. (Silence.) Vous croyez ça ?

LE GARÇON — Non.

LA FILLE — Moi non plus. Mais en vrai ? Moi aussi je crois. C’est arrivé ?

LE GARÇON — C’est arrivé.

LA FILLE — Ou bien...

LE GARÇON — Je ne sais pas.

LA FILLE — Est-ce que ça devait arriver ?

LE GARÇON — Ça devait arriver.

LA FILLE — Maintenant ?

LE GARÇON — Maintenant.

LA FILLE — Ou bien c’est arrivé il y a déjà longtemps ?

LE GARÇON — C’est arrivé il y a longtemps.

LA FILLE — Je sais. C’était quand la chaise s’est renversée ?

LE GARÇON — La chaise ? Renversée ?

LA FILLE — Mais oui, quand l’infirmière a remis la pendule à l’heure, et...

LE GARÇON — Ah oui !... Oui oui oui. La chaise s’est renversée. (Silence.) Ce jour-là, oui.

LA FILLE — Qu’est-ce qui s’est passé ? Ce qui est arrivé il y a longtemps ?

LE GARÇON — Alors... je vous ai vue.

LA FILLE — Qu’est-ce que vous avez vu ?

LE GARÇON — J’ai vu une fille qui riait parce qu’une autre s’était cassé la figure.

LA FILLE — Donc vous m’avez vue. Vous avez vu comment je riais. Je suis sortie tout de suite.

LE GARÇON — La fois suivante aussi, vous êtes sortie tout de suite.

LA FILLE — Oui. (Silence.) Mais pas avant que vous soyez sorti par votre porte. J’ai attendu vraiment longtemps. Mais je ne voulais pas partir avant.

LE GARÇON — Et après vous êtes partie ?

LA FILLE — Après, oui. J’imagine que vous me regardiez par la fenêtre, pendant que je m’en allais. Je n’ai pas levé les yeux.

LE GARÇON — J’ai regardé.

LA FILLE — Qu’est-ce que j’ai fait ?

LE GARÇON — Vous avez sauté par-dessus un arbuste.

LA FILLE — C’était pour vous. Donc vous regardiez, tout de même.

LE GARÇON — Je regardais. (Silence.) Cet arbuste, je le regarde tous les matins. Et tous les soirs. Et quelquefois par la fenêtre. Tout le temps.

LA FILLE — Alors, j’ai eu raison.

LE GARÇON — Tout à fait.

LA FILLE — Ça valait la peine, de sauter ?

LE GARÇON — Ça valait la peine.

LA FILLE — Maintenant, vous avez votre arbuste à vous.

LE GARÇON — Oui, maintenant, j’ai mon arbuste à moi. Cet hiver, il était tout blanc.

LA FILLE — Plus tard, je suis encore venue plusieurs fois.

LE GARÇON — Oui.

LA FILLE — Nous nous sommes regardés ?

LE GARÇON — Oui.

LA FILLE — Et nous n’avons pas parlé.

LE GARÇON — Non.

LA FILLE — Maintenant nous parlons.

LE GARÇON — Oui.

LA FILLE — De quoi parlons-nous ? Est-ce que je vous plais ?

LE GARÇON — Oui.

LA FILLE — Je ne suis pas trop laide ?

LE GARÇON — Non.

LA FILLE — Je suis belle, alors ?

LE GARÇON — Oui.

LA FILLE — Vous, vous êtes très beau.

LE GARÇON —. Non. Vous êtes très belle. (Silence.) Vous êtes très belle.

LA FILLE — Je ne suis pas affreuse ?

LE GARÇON — Vous êtes très belle.

LA FILLE — Vous avez pensé à moi ?

LE GARÇON — Oui.

LA FILLE — Moi aussi j’ai pensé à vous. J’ai beaucoup pensé, tout de suite.

LE GARÇON — Moi aussi j’ai beaucoup pensé.

LA FILLE — À quoi avez-vous beaucoup pensé ?

LE GARÇON — J’ai beaucoup pensé à vous.

LA FILLE — Mmh. Maintenant nous sommes assis, ici.

LE GARÇON — Oui.

LA FILLE — Nous avons beaucoup pensé et maintenant nous sommes assis.

LE GARÇON — Oui. (Silence.)

LA FILLE — Par hasard.

LE GARÇON — Je ne sais pas.

LA FILLE — Non.

    Ils se regardent en même temps. Se regardent.

LA FILLE — Bonjour.

LE GARÇON — Bonjour. Tout va bien.

LA FILLE — Tout va bien. Tout va très très bien.

LE GARÇON — Alors ça va. Est-ce que je...

LA FILLE — Oui.

LE GARÇON — Quoi ?

LA FILLE — N’importe quoi. Oui. Oui.

LE GARÇON — Vous êtes charmante.

LA FILLE — Oui. Je peux vous dire mon nom. Mon nom aussi est charmant.

LE GARÇON — Je connais votre nom.

LA FILLE — Mon nom ? Vous le connaissez ? Ces lettres, elles sont pour moi ?

LE GARÇON — Pour vous, oui.

LA FILLE — Pourquoi vous ne les avez pas envoyées ?

LE GARÇON — Je vais les envoyer.

LA FILLE — Sans faute ! (Silence.) Comment connaissez-vous mon nom ? Vous travaillez pourtant dans un autre service.

LE GARÇON — J’ai lu par hasard votre dossier médical... Je l’ai lu quelque part.

LA FILLE — Comment vous appelez-vous ?

LE GARÇON — J’ai un nom banal. Ordinaire. Sten.

LA FILLE — Sten. C’est joli. Très joli. (Silence.) Qu’est-ce qu’ils écrivent là-dedans ?

LE GARÇON — Où ?

LA FILLE — Dedans ?

LE GARÇON — Comme d’habitude.

LA FILLE — Comme d’habitude. Qu’est-ce que ça veut dire, « comme d’habitude » ?

LE GARÇON — Toutes sortes de choses.

LA FILLE — Est-ce que nous sommes pressés ?

LE GARÇON — (Il regarde sa montre, la porte à son oreille. Elle ne marche plus. Il rit.) Nous ne sommes pas pressés.

LA FILLE — (Elle tend une main au garçon, qui la prend et l’appuie contre sa joue. La fille effleure de ses lèvres la main du garçon.) Est-ce que nous sommes pressés ? (Ils se regardent.)

LE GARÇON — (Il sourit.) Non. (Silence.) Je ne sais pas. (Silence.) Oui. (Silence.) Mais...

LA FILLE — (Avec sa main, elle ferme la bouche du garçon. Elle sourit.) Tout va bien. On y va ?

LE GARÇON — Où ?

LA FILLE — Je voudrais... nous voir dans une glace. Mon vieux miroir. Voir à quoi nous ressemblons. Ensemble. Est-ce qu’on a le temps ?

LE GARÇON — On a le temps.

LA FILLE — Alors dépêchons-nous.

LE GARÇON — Attendez.

LA FILLE — Oui, je sais.

LE GARÇON — Je vous aime.

LA FILLE — Vous ? Nous ?

LE GARÇON — Toi.

LA FILLE — Mmh.

LE GARÇON — Je t’aime.

LA FILLE — Encore !

LE GARÇON — Je t’aime.

LA FILLE — Encore !

LE GARÇON — Je t’aime.

LA FILLE — Encore !

    Noir, musique.

LA FILLE — Encore, encore, encore, encore, encore, encore.

 

Fin du premier Acte

 

DEUXIÈME ACTE

    Une salle étrange. Mais est-ce vraiment une salle ? C’est un monde. Au centre du monde se trouve une table rectangulaire, grande et massive, entourée de chaises. Aucune porte, aucune fenêtre. Six personnages sont assis autour de la table, Knaut à une des extrémités.

KNAUT (se lève, réfléchit, grimpe sur sa chaise, réfléchit, grimpe sur la table, réfléchit, hisse la chaise sur la table et grimpe sur la chaise.) — C’est pour moi une joie immense de nous voir de nouveau réunis. C’est pour moi une joie immense, que vous ayez répondu à ma modeste invitation et que…

ARMER — Je suis en pleine forme.

KNAUT — … que vous ayez pris la peine de venir à la réunion que j’ai organisée… que j’ai superbement organisée.

LAREK — Est-ce qu’il va continuer à parler ?

KNAUT — Non. Je vais bientôt chanter.

MAARA — Pourquoi ?

KNAUT — Pour que ce soit plus solennel.

MAARA — Ah !

KNAUT — … que vous ayez répondu à mon invitation et que vous vous soyez rassemblés pour me voir.

LAREK — Voir qui ?

KNAUT — Moi.

REMIS — Foutaises.

KNAUT — C’est pour moi une tristesse immense de voir parmi nous un individu que j’avais décidé de ne pas inviter. Et je suis infiniment contrarié par sa présence ici.

REMIS — Moi non plus, on ne m’a pas invité.

KNAUT — Débile.

REMIS — Oh ! pardon, j’ai compris. (Il rit.) D’accord, d’accord.

MAARA — Pourquoi tu ne l’as pas invité ? Comme ça, ça nous aurait fait au moins un bel homme.

KNAUT — Justement. Enfin il n’a qu’à rester. De toute façon, maintenant c’est foutu. On est combien en tout ?

LAREK — Cinq.

KNAUT — Moi, je compte six.

LAREK — Mais toi, tu es là de toute façon.

KNAUT — Pourquoi de toute façon ! Pourquoi est-ce qu’on s’imagine que quelque chose arrive de toute façon ? Rien n’arrive jamais de toute façon. Je ne veux pas être là de toute façon.

REMIS — Est-ce qu’il vient encore quelqu’un ?

KNAUT — Oui. C’est justement pour cela que nous sommes ici. Aujourd’hui arrive ma… J’en ai assez de cette histoire, que je suis là de toute façon ! Que je sois toujours présent, ça ne veut pas dire que je suis là de toute façon. C’est ce qui me distingue, que je sois toujours présent.

LAREK — Est-ce qu’il vient d’autres femmes ?

MAARA — Non.

HUMEE — Non.

KNAUT — Un jour, il y aura quelque chose et je ne viendrai pas, et alors vous verrez… Non, bien sûr, vous ne remarquez jamais rien. Moi au moins, je sais à quoi m’en tenir sur tout.

ARMER — Qu’est-ce que tu penses de moi ?

KNAUT — Rien du tout.

LAREK — Qu’est-ce que tu penses de moi ?

KNAUT — Primitif.

LAREK — Mais je plais aux femmes.

KNAUT — Tu leur plais ! Tu leurs plais comme une bête. Pas comme un être humain. Tu as envie de plaire comme une bête ?

LAREK — La manière importe peu. Tu plais aux femmes, toi ?

KNAUT — Beaucoup. Mais elles ne le montrent pas.

LAREK — Alors tu ne leur plais pas.

KNAUT — Tu as peut-être raison.

LAREK — Tu vois !

REMIS — Bon, on passe aux choses sérieuses ?

HUMEE — Oh ! la la, quel homme !

MAARA — Moi je suis prête.

HUMEE — Hé, pas si vite !

REMIS — Bon, attendons un peu.

MAARA — Attendons un peu.

HUMEE — Ça va comme ça.

KNAUT — En bref, aujourd’hui arrive ma fille. Leele. Je vous ai invités ici — ceux que j’ai invités — pour que vous assistiez à ma rencontre avec ma fille.

ARMER — Leele.

REMIS — Elle va venir ?

KNAUT — Oui oui.

HUMEE — Ici ?

KNAUT — Ici.

MAARA — Est-ce qu’elle vient en général ou est-ce qu’elle vient ici ?

KNAUT — Elle vient ici.

REMIS — Qu’est-ce qui lui est arrivé ?

KNAUT — Rien du tout. C’est pour ça qu’elle vient.

LAREK — Quelque chose est allé de travers, ou il ne s’est rien passé du tout ?

HUMEE — Il a bien dû se passer quelque chose, si elle vient ici.

KNAUT — Il aurait pu se passer quelque chose, tout était en place, mais ça ne s’est pas passé.

REMIS — Tout était en place ?

KNAUT — Tout était en place, mais il ne s’est rien passé, ça ne s’est pas résolu, c’est pour ça qu’elle vient.

MAARA — Tout était en place.

HUMEE — Tout était en place. Et il ne s’est rien passé.

MAARA — Et maintenant elle vient ici.

KNAUT — Oui oui. Voilà. Et maintenant, je chante.

LAREK — Non !

KNAUT — D’accord, je ne chante pas. (Il descend de la chaise ; la chaise reste sur la table, il s’assied dessus.)

MAARA — Je suis sur une plage déserte. L’air est chaud. Le ciel, nuageux. Je me suis baignée dans l’eau peu profonde, les vagues déferlaient sur moi. Je suis presque noire, d’avoir bronzé tout l’été. Je me laisse sécher, debout sur la plage. Je sais qu’avant de se coucher, le soleil va apparaître entre les nuages. Mon corps s’est refroidi dans l’eau de mer, mais je ne veux pas encore partir. Je veux sécher sans m’essuyer, et je veux voir encore le soleil. Tout à coup, quelqu’un arrive par derrière et pose ses mains sur mes hanches. Des mains puissantes. Je laisse basculer ma tête en arrière et je sens un souffle dans mes cheveux. Je prends les mains de l’inconnu et je les guide sur mon corps, partout où je le désire. L’inconnu m’embrasse dans le cou, sur le dos, et s’en va. Je ne me retourne pas. Je ne saurai jamais qui c’était.

    Silence.

KNAUT — Est-ce que je peux t’embrasser ?

MAARA — Oui. (Knaut va l’embrasser, les autres hommes font de même.)

HUMEE — À chaque fois que j’entends cette histoire, je rêve que quelqu’un vienne en cachette, par derrière, et me prenne dans ses bras.

    Elle grimpe à une extrémité de la table et tourne le dos aux autres. Remis fait signe à Larek d’y aller. Larek s’exécute ; il souffle par les narines comme un taureau.

HUMEE — Va-t’en, maintenant ; je ne veux pas savoir qui c’était.

REMIS — Je te dirai qui c’était.

HUMEE — Je sais qui c’était.

MAARA — Fais-nous voir ta fille, maintenant.

KNAUT — Elle n’est pas encore arrivée, mais elle n’est plus très loin.

HUMEE — Est-ce qu’elle a peur de venir ?

KNAUT — Très peur.

REMIS — On joue, aujourd’hui ?

    C’est comme un coup de tonnerre. La compagnie devient embarrassée et nerveuse.

KNAUT — J’ai bien peur que oui.

TOUS — La voilà !

    Ils n’ont rien vu, ce n’est qu’une sensation. Chacun court prendre sa place autour de la table et adopte une pose solennelle pour attendre. Entre Ebe. On a l’impression qu’elle apparaît ailleurs qu’à l’endroit où les autres l’attendaient. Ebe s’arrête à l’extrémité de la table. Tous la regardent.

KNAUT — Qui est-ce ?

HUMEE — Ta fille Leele.

KNAUT — Bonjour, Leele.

EBE — Je ne suis pas ta fille Leele.

KNAUT — Ah bon.

EBE — Je cherchais de la compagnie. Je veux jouer. J’aime jouer.

    Silence.

LAREK — Attendez, comment on fait ?

REMIS — On peut toujours essayer.

KNAUT — Je ne sais pas. Les femmes ?

MAARA, HUMEE — Je ne sais pas.

EBE — Je vous promets un jeu magnifique.

HUMEE — Commençons quand même comme on a toujours commencé.

REMIS — Alors attendons aussi ta fille.

LAREK — Elle est encore loin ?

MAARA — Knaut va aller voir.

KNAUT — Moi ? Aller voir ? Chercher ma fille ? Ah ! non non non !

REMIS — Il faut bien que quelqu’un y aille. Maara !

MAARA — J’y vais. Ne commencez pas sans moi.

    Elle sort. Les autres l’escortent.

EBE — Quelles sont vos relations ?

LAREK — Ça n’intervient pas dans le jeu.

KNAUT — Médiocres.

EBE — Franchement mauvaises, ou comme ci-comme ça ?

REMIS — Qu’est-ce que ça peut faire ?

EBE — J’ai envie de savoir.

    Le personnage dont on parle se lève.

KNAUT — J’ai de la sympathie pour Humee. Nous avons certains traits de caractère en commun. Maara, celle qui vient de sortir, est une personne agréable, elle aussi, mais il n’y a aucune attirance sexuelle entre nous. (C’est ma femme.) J’évite Remis, c’est un individu très déplaisant ; avec Larak… Larok… Larek, on peut parler. Il nous est déjà arrivé d’avoir des conversations assez intéressantes.

LAREK — Rarement.

KNAUT — Mais c’est arrivé.

LAREK — Oui.

KNAUT — Ce n’est pas un mauvais bougre, Larek, mais de mon point de vue il est un peu primitif. Armer — je ne sais pas trop ce qu’il fait. Nous n’avons pas de relations très personnelles. Moi, Knaut, je suis l’âme du groupe. C’est autour de moi que nous sommes soudés. Je suis un type bien, les autres m’apprécient. Aujourd’hui tout spécialement j’occupe la place d’honneur, car ma fille va venir. Leele.

EBE — Pourquoi vient-elle ? Ici ?

KNAUT — Ça s’est trouvé comme ça.

LAREK — Moi, ici, j’aime bien les deux femmes ; l’une des deux est plus belle que l’autre. Knaut est un type un peu douteux ; je ne pense pas du tout qu’il soit aussi brave qu’il le croit, ou qu’il le prétend. Un être humain ne peut pas être bon. Il peut seulement souhaiter être bon. Remis est un rustre, c’est évident, mais ça ne me dérange pas. Je ne l’intéresse pas. Et lui non plus ne m’intéresse pas, bien sûr. Armer est un vieux fou, à mon avis. Moi je suis un type bien. Je sais ce que je vaux, je ne réclame pas davantage que ce qui me revient. Je ne suis pas primitif, comme vient de dire Knaut. Mon comportement est très réfléchi, et éprouvé sur un grand nombre de gens. Ça fonctionne. Point final.

ARMER — Et à propos de moi ?

LAREK — Qui a demandé ça ?

ARMER — Moi.

LAREK — Attends, je viens juste de dire qu’à mon avis tu es un vieux fou.

ARMER — Oh ! c’est vrai, pardon.

HUMEE — Ce sont tous de parfaits prétentieux. Je suis la seule personne fréquentable, ici.

ARMER — Moi, je les mets tous dans le même sac. En principe on peut compter sur moi, mais je me tâte encore.

REMIS — Moi je n’aime personne ici, mais je tiens à eux. On ne me supporte pas, je sais bien pourquoi. Je fais du mal aux gens. Au mauvais sens du terme.

EBE — Quand je me mets toute nue, je ne suis plus aussi jolie qu’autrefois. Je n’aimerais pas me mettre toute nue devant vous.

    Maara arrive.

MAARA — Abstiens-toi. Moi je suis restée bien ; je m’entends parfaitement avec tout le monde. Enfin, c’est l’impression que je donne, au moins. En réalité, je cache beaucoup plus de choses que je ne saurais l’imaginer moi-même. Les hommes sont fous de moi.

HUMEE — Oh oh !

KNAUT — Tu y es allée ?

MAARA — Oui.

KNAUT — Tu as vu ?

MAARA — Oui.

KNAUT — Alors, quand ?

MAARA — Bientôt, mais pas tout de suite.

HUMEE — Elle vient ici ?

MAARA (Silence. Maara réfléchit.) — Il me semble bien. (Silence.) Mais je ne sais pas.

KNAUT — Qu’est-ce qui se passe ?

MAARA (riant.) — C’est tellement drôle. Ça ne peut pas se raconter, il faut le voir.

KNAUT — Elle pleure ?

MAARA (rusée.) — Non.

REMIS — Elle tremble ?

MAARA — Non.

HUMEE — Elle mange ?

MAARA — Non.

LAREK — Qu’est-ce qu’elle fait, alors ?

MAARA — Elle parle.

KNAUT — Elle parle ?

MAARA — Elle parle. Elle parle, et elle parle, et elle parle, et elle parle.

REMIS — Elle parle avec qui ? Elle parle toute seule ?

MAARA — Non.

ARMER — Avec qui ?

MAARA — Avec un garçon.

    L’attention de la compagnie se concentre.

KNAUT — Avec un garçon ? Quel genre de garçon ?

MAARA — Le bon.

KNAUT — Bon bon bon. Ils s’embrassent ?

MAARA — Je t’ai déjà dit que non.

LAREK — Bah ! Qu’est-ce qu’il fout, alors, le garçon ?

MAARA — Il écoute. Ils sont assis, comme deux étrangers.

KNAUT — Et le garçon, il sait que la fille s’en va ?

MAARA — Oui oui.

EBE — Et la fille ?

MAARA — Elle le sait aussi, il me semble.

LAREK — Mais qu’est-ce qu’ils foutent ! Le garçon devrait lui sauter dessus. Moi, les femmes, je leur saute toujours dessus, ça les rend folles.

MAARA — Mais ils ont peur ! Aucun des deux ne sait ce que l’autre pense.

LAREK — Oui, tu as raison.

EBE — Ça ne va pas en rester là, je peux vous le dire.

KNAUT — Il y a encore le temps ?

MAARA — Oui, il y a le temps. D’ailleurs, sur le banc, le temps passait moins vite.

EBE — Alors ça va.

MAARA — Je dis que ça va, mais c’est tellement hilarant. Ils savent, tous les deux, mais ils ne le disent pas.

REMIS — Donc elle vient.

MAARA — Dans l’état actuel des choses, elle vient. Il semblerait qu’elle vienne.

EBE — Alors on a le temps de faire un jeu. Non ?

ARMER — Je suis en pleine forme.

HUMEE — Ou moi, par exemple. On a si peu parlé de moi. Je suis sûre que vous voudriez en savoir beaucoup plus sur mon compte. À mon avis, aujourd’hui on ne devrait pas jouer, mais plutôt faire un genre de soirée spéciale sur moi, où tout le monde me tourne autour et essaye de me plaire. Et moi, de temps en temps, je lâche quelques paroles à mon sujet, et ce que je dis fait rire tout le monde, ou fait réfléchir. On pourrait discuter en détail pourquoi je suis justement comme je suis ; vous diriez ce que vous aimez le plus chez moi, on pourrait réfléchir ensemble, se demander ce que je fais dans cet endroit où nous nous trouvons tous, si j’aurais pu être heureuse, s’il est possible que je gagne un jour à ce jeu et que je disparaisse d’ici, ou bien si c’est un jeu où personne ne gagne jamais ? Ce sera la meilleure soirée qu’on ait jamais eue. C’est décidé ! Bon ! Je vais m’asseoir au bout de la table, et pour commencer vous me regardez seulement. Je ne fais rien, je suis, tout simplement. C’est comme ça que je suis la plus intéressante. Ça met en valeur mon « moi » authentique.

    Humee s’assied. Elle sourit. Les autres la regardent, mais se mettent bientôt à échanger entre eux des regards embarrassés.

LAREK — Est-ce que quelqu’un voit quelque chose d’intéressant ? Je ne pense pas que ce soit moi qui aie un problème. Je ne pense pas être le seul à qui l’objet observé n’inspire rien du tout.

KNAUT (riant.) — Ne nous égarons pas. Aujourd’hui, c’est ma soirée. Considérons tout cela comme une grosse gaffe de Humee. Je ne crois pas que ce soit vraiment pardonnable, mais essayons simplement de ne plus penser à cette histoire. Il ne s’est rien passé.

MAARA — Je suis sur une plage déserte, l’air est chaud…

REMIS — Maara ma chérie, on a déjà eu ça.

MAARA — Mais elle…

EBE — Ebe.

MAARA — Ebe aussi voudrait l’entendre.

EBE — Non. J’ai écouté en cachette.

MAARA — N’est-ce pas que c’est une histoire formidable !

EBE — Pourquoi tu ne t’es pas retournée ?

MAARA — Je pensais qu’il était en train de se déshabiller.

EBE — C’était peut-être un sauveteur en mer.

MAARA — Peut-être bien.

HUMEE — On ne veut pas savoir qui c’était.

LAREK — Si je comprends bien, vous voudriez savoir ce que j’en pense. Il est possible que tout se soit passé comme vous le dites, mais à mon avis…

KNAUT — Mais pour qui il se prend ? S’il y a au monde une chose qui ne m’intéresse pas, c’est bien l’opinion de ce type. Ebe. Tu me plais. Tout d’abord comme femme. Le dessin de ta bouche est sans égal. Je voudrais qu’elle soit à moi.

REMIS — Sa voix ! Sa voix ! Sa voix ! Écoutez la voix de cette femme !

MAARA — Et allez donc ! Les voilà tous cinglés. S’il entendait ma voix pour la première fois, il m’aurait déjà sauté dessus.

EBE — Ne vous affolez pas, les mamies ! La nouveauté, c’est toujours intéressant.

ARMER — Bon. Je suis d’accord pour jouer.

HUMEE — On avait dit que c’était ma soirée.

KNAUT — Oh ! Lâche-nous un peu, tu veux !

REMIS — Aujourd’hui on joue. Sérieux.

MAARA, HUMEE — Je ne sais pas.

EBE — Je dors dans le train. Dans un compartiment. J’ai la couchette du bas. Dans le même compartiment, il y a un couple d’amoureux. La fille dort dans la couchette au-dessus de moi, le garçon dans celle du bas de l’autre côté du passage, en face de moi. (Tchougoudoutchounk, tchougoudoutchounk, etc.) Dans la nuit, le garçon se réveille discrètement, se lève et embrasse sa chérie, qui dort au-dessus de moi. Je mords la jambe du garçon. Il embrasse sa fiancée et enfonce ses doigts dans mes cheveux.

    Silence. Tous se lèvent et applaudissent.

EBE — Merci ! (Les femmes s’approchent d’Ebe. Humee lui demande quelque chose à voix basse.) Oui. (Maara lui demande quelque chose à voix basse.) Non. Non. Non. Non.

MAARA — Ah bon.

LAREK — Ebe. Tu peux m’appeler Larek. Larekounet. Je crois que c’est toi et moi, ici, qui nous comprenons le mieux. Je comprends ce que tu veux.

EBE — J’aime…

REMIS — Remis.

EBE — Oui. Remis.

KNAUT — Il n’est pas invité. Il s’en va tout de suite.

REMIS — Non, je ne pars pas.

KNAUT — Hélas.

LAREK — Et moi, qu’est-ce que je devrais dire ? Remis, tu pourrais vraiment t’en aller. Ce serait plus facile avec Ebe. Tu lui plais plus que moi, c’est une situation contrariante.

KNAUT — Ebe ! (Il fait un signe de la main à Ebe.)

MAARA — Je suis outrée. C’est une injustice incroyable que j’ai dû subir là. Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous me faites. De ce que vous m’avez fait ! Tout aurait dû se passer différemment. Vous n’avez pas besoin de mon amour. Et je sens qu’en moi l’amour se change en haine, en méchanceté, en jalousie. Remis, au secours !

LAREK — Moi aussi, j’aimerais bien te secourir, une fois.

MAARA — Toi, tais-toi !

LAREK — Pourquoi tu me dis ça ?

MAARA — Tu ne comprends rien aux femmes…

LAREK — Remichou, dis-moi, où as-tu appris à comprendre les femmes ?

REMIS — Je ne comprends rien aux femmes.

LAREK — C’est aussi mon avis. Sinon, tu ne serais pas ici. Moi au contraire, je les comprends trop bien. C’est pour ça que je suis ici. Pour mon malheur, je sais ce qu’elles veulent.

KNAUT (virilement.) — Et qu’est-ce qu’elles veulent ?

LAREK — Ce qu’elles veulent ?! Je ne dirai rien.

KNAUT — Qu’est-ce que tu entends par « moi je leur saute dessus » ?

LAREK — Je ne dirai rien.

KNAUT — Moralement ou physiquement ?

LES FEMMES — Physiquement !

LAREK — Je ne dirai rien du tout.

KNAUT — Mais c’est nul, c’est primaire !

MAARA — Enfin c’est mieux que rien.

REMIS — Ce que les femmes veulent, c’est qu’on lutte pour les conquérir.

HUMEE (avec un air plein de sous-entendus.) — Comment il a deviné ça, lui ?

REMIS — Moi aussi, de temps en temps, je voudrais lutter. Souffrir, payer de ma personne, m’arracher les cheveux. Pleurer.

MAARA — Et qu’est-ce que tu attends, alors ?

HUMEE — Oui, qu’est-ce que tu attends ?

REMIS — Mais lutter contre qui ? Vous me sautez tout de suite dessus. Il n’y a plus rien à conquérir.

LAREK — Je ne dirai rien du tout.

EBE — Évidemment, tu es bien trop convenable pour cela.

REMIS — On t’a demandé quelque chose, à toi ? Est-ce que tu sais pourquoi ces deux-là…

ARMER — Trois.

REMIS — … ces quatre-là ont la langue pendante en te regardant ?

EBE — Bien sûr. Ils veulent faire ma conquête, et à première vue j’ai l’air d’une proie facile. C’est le cas, d’ailleurs.

REMIS (à ses compagnons.) — Je ne vous dis que ça.

KNAUT — Ebe, je n’y tiens plus. Donne-moi un petit espoir !

EBE — Attrape !

KNAUT — Attrape quoi ?

EBE — L’espoir. Attrape ! Attrape l’espoir. Je te donne de l’espoir. Prends-le ! Espère que je vais t’attirer dans un coin sombre, que je vais déchirer tes vêtements en lambeaux, que je vais te creuser un trou avec mes dents et m’y installer. Espère !

KNAUT — Où est-ce que tu veux me faire un trou ?

EBE — Dans le cul !!! (ou bien : Où je veux !!!)

KNAUT — Aah ! On reparlera de ça en détail un petit peu plus tard.

EBE — Pourquoi plus tard ? Parlons-en tout de suite !

    Elle saisit Knaup à la poitrine et l’allonge de force sur la table.

KNAUT — À l’aide ! Elle veut me dévorer !

LAREK — Voilà, voilà ! C’est ton brave ami Larek, qui vient t’aider. (Il repousse Ebe au loin. À Ebe ) Qu’est-ce qui te prend?

EBE — Je lui donnais de l’espoir. Je hais les hommes qui attendent qu’on leur donne de l’espoir. Donnez-leur de l’espoir ! Qu’ils viennent voir s’il y en a, de l’espoir! Mais non, ils attendent, et ils attendent, et ils attendent, et ils attendent.

    Elle se met à pleurer. Les autres se rapprochent pour la réconforter et la caresser.

KNAUT — Oh ! la la, mes amis, ça c’était quelque chose ! Comment elle est arrivée et…

LAREK — Normal. Avec moi c’est toujours comme ça. Knaut, mon chou, tu vois, c’est ça sauter dessus, si ça t’intéresse encore.

KNAUT — Mais les hommes ne peuvent quand même pas se comporter comme ça !

MAARA — Certains ne peuvent pas, c’est vrai.

LAREK (bas, à Knaut.) — Toujours comme ça, mon vieux. Seulement comme ça.

ARMER — Ebe, tu ne m’en veux pas trop ?

EBE — Qui a demandé ça ?

ARMER — Moi.

EBE — Non.

ARMER — Bon. Je voulais être sûr.

MAARA — Il faut toujours donner de l’espoir à son homme. Comment faire autrement ! Il suffit de lui envoyer un petit bécot, il comprend tout de suite.

    Elle envoie un baiser à Remis.

EBE — Beurk !

REMIS — Les femmes m’adorent. C’est lassant.

LES FEMMES — Mmh !

REMIS — Et les hommes me flattent aussi.

KNAUT — Qui te flatte ?

ARMER — C’est vrai, on te flatte.

KNAUT (va vers Larek, le frappe.) — Primitif.

HUMEE — Je suis dans ma maison d’été. La chaleur est étouffante. (Silence.) Les moustiques bourdonnent. Mon mari a fait venir un ouvrier pour poser les fondations de la serre. Mon deuxième mari. Lui, il est reparti à la ville. Toute la journée, je reg