LE MONUMENT
« Tout en me promenant dans le bois de M. le Prince, jai tendu des collets dans les passées ; tout en me couchant au bord des pièces deau de Son Altesse, jai glissé des lignes dans les étangs. »
Alexandre Dumas, Les trois mousquetaires.
1
Jallumai une cigarette, me collai béatement la nuque au dossier du fauteuil et fermai les yeux. Je me souviens davoir articulé à mi-voix :
Et Jéhovah, ayant élu Jacob, léleva au-dessus des autres. Gloire au Puissant Jéhovah ! Amen.
La cigarette avait un goût exquis, voire un peu enivrant : pendant les deux heures que les frotteurs de parquet occupaient les lieux, je métais entêté comme un gosse à refréner mon envie de fumer, pour ne savourer quenfin seul lainsi-soit-il de la première bouffée dans mon appartement neuf.
Jéteignis le lampadaire. Le reflet dune réclame colorait les stores : un coup en rouge bordeaux, le coup daprès en vert pomme. Comme dans un film. Ces couleurs, somme toute, nétaient pas plus moches de servir une cause dépourvue de poésie : nous inviter, pauvres têtes de linottes, à déposer gentiment nos sous à la Caisse dépargne.
Comme sur commande, une musique de danse en sourdine me parvenait à travers le plancher. Un miroitement daccords au piano esquissa des horizons tendres. Un saxophone mi-flemmard, mi-blasé roucoula la valse lente où il est question de lagune assoupie. Des ronds de fumée grimpaient au plafond pour se dissoudre dans la pénombre... Rouge bordeaux... Vert pomme... Entre mes paupières mi-closes, jadmirais ce jeu de couleurs avec la volupté du chat au coin du feu. Quel dommage que mes lointains ancêtres, trop absorbés par la rude besogne dévoluer vers lhomo sapiens, aient négligé lart de ronronner...
Oui, ça en a tout lair : je suis arrivé ! Finis, les concours, et même avec quelque succès. Jai conquis le droit de me relaxer les jarrets. Déclamons ! Adieu, monde étudiant des dortoirs aux lits de fer boiteux qui grincent ! Adieu, relents de friture ! Adieu, aigre ascétisme des lavabos aux planchers gluants ! Adieu aussi, thurne triplace des dernières années et salades de pommes de terre à bas prix ! Vous eûtes votre charme, mais comme vous êtes encore plus charmants, vus de loin, en ce jour où je prends mon départ pour le Grand steeple, avec une cote du tonnerre !
Résumons :
jai trente ans (on ne men donnerait pas plus de vingt-cinq),
mon diplôme de sculpteur,
le titre darchitecte agrégé,
ma carte du parti (depuis trois ans),
et un appartement neuf dans la Maison des Artistes quon vient de construire ;
grâce au Ciel, je suis célibataire ;
enfin, surtout, je nai pas emménagé en ces lieux pour seulement faire grimper au plafond de jolis ronds multicolores : derrière ces murs, je vais vivre et uvrer. Reprenons le beau style de lÈre du Réveil : en ce logis, jaccueillerai deux hôtes attendus ; ils sappellent Honneur et Célébrité.
Bien sûr, « Grand steeple » et « hôtes attendus » font assez demeuré. Mais, quand on est parvenu à la cime, cest si humain, cette stupide envie de pseudo-classique, genre : le front dans les nues, je regarde à mes pieds, ou autre chose...
Le labeur de titan quun déménagement représente faisait sentir ses effets : je mendormis, le sourire aux lèvres.
La nuit était bien tombée quand je me réveillai. Le cadran lumineux de la pendule avait des moustaches en V qui marquaient dix heures dix. Je rallumai pour contempler mon empire.
Pour le moment, il avait lair plutôt sous-développé : ça manquait de meubles. Solitaire sur son mur, le Billet doux de Fragonard me regardait toutefois dun il amusé qui me rendit courage. Cela vous réchauffait le cur, et je me réjouis davoir emporté avec moi cette petite Française. Elle aussi, au dortoir, avait eu la vie dure, épinglée, en permanence, à la tête de mon lit, où ce portrait dune coquetterie si rococo une reproduction, bien entendu ! mavait fait tourner moi-même en ridicule par de jeunes rapins enragés, incapables de comprendre ce quune créature humaine plus ou moins douée de raison pouvait bien déchiffrer dans ce monceau de fanfreluches. Au-dessus de leurs lits, à eux, sétiolaient des galaxies aux honnêtes mais éloquents rapports en noir et rouge, ou des entrelacs déchaînés, de ces passions, sans doute, qui, dans les vers blancs des jeunes poètes, sécrivent en majuscules, un genre de peinture, en somme, qui ma toujours beaucoup amusé : cest agressif comme ces poissardes sur le retour, si impressionnantes, au premier contact, pour le non-initié, mais qui, pour peu quon ait de la patience, sépuisent vite, après quoi, leur claquoir refermé, elles vous prennent un air tellement idiot. Ma demoiselle du beau monde était autrement périlleuse : quest-ce quil ny avait pas, derrière ce sourire, quon eût cru dabord dinnocente flirteuse ! Étrange idée, jeune homme, chez un artiste soviétique, que ces goûts Louis XV ! Cest pourtant vrai : jaurais dû épingler en rabiot quelques uvres dans notre chère manière nordique. De lauthentique avant toute chose, et, pour cela, préfère laustère...
Il me revint que je navais pas dîné. Je me changeai en un tournemain, pour aller me mettre quelque chose sous la dent.
Les rues du vieux Tallinn baignant dans le crépuscule minspiraient un sentiment mélangé. Javais résolu depuis belle lurette de ne pas men laisser imposer par les notions du type la-ville-de-tes-jeunes-ans : à lère du rationalisme il faut gérer sa vie affective raisonnablement. Je nen éprouvais pas moins limpression, à arrière-goût de réglisse, du fils prodigue réintégrant le domicile à Papa. Après tout, pensai-je, tant pis si je dégringole jusquau maniérisme ! Et jaspirais avidement cet air marin remonté de la nuit des temps.
Après sept ans passés surtout à Moscou, je retrouvais un charme à ce gothique nu de basse époque, sur lequel le blanc-bec que javais été croyait jadis bon dironiser. Ces courtines pataudes et, en même temps, si vraies, me rappelaient... Quoi ? Je nen savais fichtre rien ! Le fait est, pourtant, quelles me rendaient lyrique. Je me souvenais du poème de Betti Alver, où le Diable, assis au banc des cancres, a la barbe sale devant un cahier souillé de taches dencre.
À la porte du Gloria, un écriteau annonçait : Plus de places libres. Trois jeunes gens en plein désarroi faisaient le pied de grue sur le perron. Ils étaient à lâge où lon ne peut se croire un homme quà condition de ny jamais penser (N.B. : cest peut-être aussi une recette contre le vieillissement) et, selon toute apparence, avalent lu de loin lavis, mais, pour se donner du courage, feignaient de nen être pas concernés. Obéissant au seul instinct, ils auraient sans doute attaqué de front et emporté la citadelle de vive force. Le malheur est quaux portes des restaurants, même entièrement vitrées, la loi de Newton sur le rapport entre masse, vitesse et force vive cesse de sappliquer.
Je ralentis le pas pour réfléchir. Cétait un samedi : il ne devait pas manquer décriteaux identiques à lentrée de bien dautres établissements. Jarborai mon faciès le plus impassible, passai devant les trois pauvres diables, et le portier entrouvrit le battant en mannonçant :
Vos amis vous attendent.
Les jeunots levèrent le siège, et la nuit les engloutit. Ils me faisaient tellement pitié, ces enfants trompés, que jen aurais pleuré sur moi-même.
Pourquoi mavait-on laissé entrer, et pas eux ? La mise ny était pour rien : le portier savait de reste que ce trio de moutards fermement résolus à ne se soûler quau Gloria laurait gratifié dun pourboire autrement plus sérieux que le mien. Pourtant, le fait était là... À croire que ma méditation à domicile dans tout ce vert et tout ce rouge mavait conféré un air defficacité qui impressionnait jusquà un vrai portier.
Les portiers de restaurant minclinent toujours à lidéalisme. Je les crois doués dun sixième sens. Parfois, je me vois assis, tout grelottant, au bas bout dune longue table où je passe en Jugement Dernier, et le président du tribunal le Tout-Puissant en personne me darde un regard de portier, de Dieu le Père des portiers, qui suffit à me faire comprendre la vanité des plaidoyers interminables où nous sommes passés maîtres, car la procédure céleste ne perd pas son temps. Jespère, par parenthèse, quIl ne me traitera pas en hérétique pour me Le représenter ainsi : après tout, cest Son image qui a servi de prototype pour les têtes de juges dici-bas, et ils ne mont jamais inspiré grand respect.
Je montai lescalier. En haut, il restait encore deux tables vides. Métant rappelé, une fois de plus, la réclame en lettres rouges puis vertes, je songeai en souriant quil serait bon dinscrire au firmament, en caractères de feu : À la porte de mes restaurants, laissez toute espérance.
Japaisai ma fringale avec une côtelette de poulet à la Kiev, un plat dans mes goûts : médiocrement épicé. Rien ne pressant, je commandai ensuite une cafetière-maison et contemplai le décor.
Nous savons arranger nos restaurants avec goût. Les musiciens peints aux murs jouaient des mélodies muettes sur des instruments modérément archaïques et modernes modérément. Quant à la façon dont le public pompait le schnaps sous leurs yeux, cétait toujours la même, et il y a peu de chance que cette tradition se modifie : en ce point, nous sommes très conservateurs.
Japerçus, assez près, une longue tablée, composée surtout de femmes : quelque administration célébrant un anniversaire. De temps en temps, aux autres tables, des mâles se levaient, un tantinet éméchés, rectifiaient lappareil de leur élégance et, mettant le cap sur cette société, tentaient den séduire, pour un tour de danse, lexcès de population féminine. Cétait amusant, le vain effort de leurs muscles faciaux pour arborer le masque qui, suivant le tempérament, la culture, etc. de chacun, devait représenter le comble du charme viril. Les femmes nont que trop tendance à accuser le sexe fort de négliger son apparence. Pareil spectacle, pensai-je, les aurait obligées à rectifier ce jugement téméraire.
La moitié de ces dames me faisait face. La plupart atteignaient lultime étape de la force de lâge. Leurs toilettes autant que leur zèle à paraître en goguette et leurs petits verres à peu près intacts dénotaient dexcellentes mères de famille, de celles qui raconteraient demain : « Ce quon sest amusé ! Formidable ! Mais Une telle a une conduite impossible ! »
Trois étaient dâge plus tendre. Assises côte à côte, elles ne se ressemblaient pas du tout. Celle de gauche, une jolie brune, de type vaguement italien et le sachant , ne venait se rasseoir quentre deux danses : ce genre de femme est très demandé dans les restaurants. Celle de droite, une blonde au visage volontairement marmoréen, avec une ligne très Simone Signoret, dansait presque aussi souvent. Ses paupières passées au crayon mauve attiraient tout particulièrement les officiers. Elle collait à son partenaire en dansant, mais avec un regard absent qui lui conférait une incontestable présence.
Pour ma part, je mintéressais surtout à celle du milieu, une frêle jeune fille, qui allait au maximum sur ses dix-neuf ans. Je venais de lobserver dun regard assez appuyé, sans constater de réaction particulière, quand jeus soudain une illumination : elle détestait les hommes ! Absolument ! Elle avait de petites nattes belliqueuses et touchantes, une robe de coupe monacale et un minois charmant un peu de belette , pas du tout fait pour exprimer le mépris, mais dont elle ne se servait, hélas, quà cette fin ! Il émanait de ce petit bout de femme un dégoût en coordonnées verticales autant quhorizontales. Une créature vraiment davenir ; appelée, peut-être, à finir cosmonaute. À trois reprises, elle avait craché son refus à la face dun sexe mâle égoïste, ventru, abruti et débauché. Par malheur, les mâles avaient compris, et ce Fouquier-Tinville dans la fleur de lâge attendait vainement une quatrième victime. Dans son impatience, elle me dédia même un clin dil. Mais personne ne sapprochait plus. Dici la fin de la soirée le couperet affûté avec tant de zèle allait se rouiller lamentablement.
Pour un tour de valse avec cette Artémis, jaurais vraiment donné cher, savourant par avance la philippique que jallais essuyer. Mais cétait du domaine du rêve. Jinvitai la blonde.
Cest facile de généraliser à distance sur le compte des humains. Étudiant, javais vécu sept ans en anachorète, sauf mais est-ce que ça compte ? deux mois plus tôt, quelques distractions qui obligeaient mes envieux copains à me céder la thurne pour sen aller coucher à deux dans le même lit. Célibataire indépendant, je sentais sen aller en fumée le mépris quen aristocrate de lesprit javais voué aux joies de la chair.
On a tort, en effet, de juger primitifs les instincts primaires du mâle : après la première danse, ma partenaire me parut dune rare culture, un trésor caché de qualités et une danseuse du tonnerre. La fouine misogame pouvait toujours nous observer dun regard écuré : elle ne mintéressait plus.
Le reflet dune réclame sur le plafond dun appartement à vous et le Billet doux de Fragonard ont réellement des effets toniques. Il me suffit dy penser pour acquérir un toupet de champion de boxe à laube de sa gloire et la loquacité dun critique littéraire. Ce fut presque sans effort sur moi-même que jinvitai ma partenaire à étrenner mon nouveau logis. Comme de juste, elle commença par décliner loffre, mais, à la troisième danse, elle acceptait. Quand le Noorte Hääl publie des articles du genre : Imbi a-t-elle justement agi ? ou Comment Lea a sombré dans linconduite, ça ne suscite pas encore lécho espéré dans toutes les consciences.
Je priai donc le garçon de mempaqueter une bouteille de pernod et une boîte de chocolats. Bien entendu, ce salaud à sourire de hyène mapporta une boîte hors de prix. Je le priai de la remplacer par ce quils avaient de moins cher. Histoire quil se rende compte et la blonde aussi que je nétais pas tombé de la dernière pluie.
Nous partîmes, escortés par les regards réprobateurs de toutes ces dames. Elles la connaissaient maintenant, la collègue dont on dirait demain quelle a une conduite impossible.
2
Ma blonde invitée partit un peu avant huit heures, laissant derrière elle une odeur de Nuit Blanche (le parfum moscovite : 74 kopecks le flacon). Je piquai du nez dans loreiller, mimbibai les poumons de ce relent douceâtre et rattrapai mon arriéré de sommeil.
Réveillé à dix heures et demie, frais comme une rose, je résolus de saluer ce premier matin dans mon nouvel appartement par un peu de gymnastique, occupation quen règle générale je préfère remettre à des lendemains meilleurs. Fier de cette preuve dénergie, jallai me rafraîchir ensuite sous la douche et savourer enfin les voluptés dun bain où je tirai des plans pour ma journée.
Une visite au vieux Toonelt simposait. La veille, cette ruine professorale (ainsi se définit lintéressé lui-même) mavait arrêté en pleine rue pour mintimer lordre de passer le voir. Dans quel dessein ? Voulait-il me proposer du travail ? Toonelt était, de toute façon, quelquun avec qui je devrais rester en bons termes. Jirais donc chez ce classique en chair et en os, héros de tant dhistoires drôles. Dans un certain sens, ce serait même notre première vraie rencontre. En première année, à lInstitut des beaux-arts de Tallinn, je nétais quun pauvre môme. Une chance métant offerte de filer à Moscou, où il y avait ce quon appelle « une place républicaine » pour lEstonie, je cessai dêtre son élève et quittai ma ville natale pour sept ans. Toonelt, je ne devais plus le retrouver que par hasard à des sessions scientifiques ou des expositions , mais jamais seul à seul... Donc, lui faire bonne impression. Pour mon avenir. Sans reculer, au besoin, devant la lèche. Mais du genre raffiné : quand la lèche devient lart de saccommoder à tous.
Cest Kant qui a dit, je crois, que comprendre cest se conformer. Nest-il pas curieux, méditais-je tout en frétillant des orteils, nest-il pas vraiment curieux quune humanité, à qui il a fallu des millénaires pour transformer la faculté dadaptation en activité supérieure de lentendement, traite avec un tel mépris ceux qui ont appris à hurler avec les loups ? Comme si un comportement fondé sur la connaissance dautrui, limagination et le goût du risque ne valait pas les autres formes de la lutte pour la vie ! Une créature, à tous autres égards douée de raison, serait-elle donc tenue de dévorer son rival, den digérer jusquaux poils du nez et aux boutons de manchettes, plutôt que de semployer à réussir par des moyens philanthropiques et doux, tels quépancher son cur à bon escient, se pâmer denthousiasme ou battre une coulpe tout ce quil y a de sincère ? Il faut être un crétin fini pour ne point tirer parti des faiblesses humaines. Nous ne sommes tout de même pas entrés dans lère du communisme ! Sans compter quon se peut plier aux circonstances dans les plus nobles desseins. Cest un sport, une technique, toute une science.
Autant quil men souvient, cest à peu près en ces termes que commençait le Manuel des rapports du Moi avec lAutre que jécrivis dans ma jeunesse. Il vient en effet un âge où lon sassigne pour mission déclairer les humains au flambeau de sa propre littérature. Selon leur tempérament, les uns traiteront des femmes (après un baiser reçu sous un porche ou, le plus souvent, une paire de gifles), dautres de lespace-temps et autres notions obscures ; moi, ce qui menchante, cest davoir choisi un sujet moins éculé.
Javais divisé mon art de plaire en genres, avec la cuistrerie dun petit philosophe ou dun grand comptable. Je distinguais, par exemple, l« accommodation heuristique », où le Moi sadapte en recherchant les faiblesses de lAutre, de l« accommodation déboussolante » destinée à susciter chez lAutre à toutes fins utiles une sous-évaluation du Moi. Dans l« accommodation en miroir », il fallait que lAutre vît le Moi jusquau tréfonds du cur, mais en se rendant compte que cétait fait exprès, de façon que le Moi et lAutre, également intelligents par hypothèse, sappréciassent mutuellement à leur valeur. On trouvait encore l« accommodation ludique » (pour passer le temps), l« accommodation-sport », à pratiquer pour acquérir la technique. Bref, plus de vingt catégories, chacune faisant lobjet dun chapitre à part, avec une foule dexemples à lappui.
Jétais si fier de la conclusion que je la sais encore par cur :
« Nous croyons avoir ainsi démontré que le conformisme actif, arme à la fois pratique et invisible, dune part se peut toujours mettre en uvre et, dautre part, se révèle dune efficacité supérieure à toutes les autres armes (thermonucléaire, bactériologique, etc.). Encore que ce point ne concerne pas la philosophie, je voudrais rappeler que les virtuoses du tout-à-tous ne doivent jamais oublier les principes élevés de léthique. Leur effort doit toujours tendre à ce que la vie sur notre planète devienne sans cesse plus belle et plus heureuse. "
Oh ! que cétait joli !
Javais même en chantier un manuel-annexe de travaux pratiques. Mais, de plus en plus convaincu quil ne faut jamais sacrifier à la gloire posthume celle quon peut acquérir de son vivant, jenvoyai mon brouillon dormir dans un tiroir.
Péché de jeunesse, bien sûr ! Ce ne fut quand même pas du temps perdu : jallais passer de la théorie à la pratique.
Marrachant à mon bain, je poussai la porte de la penderie pour étudier ma garde-robe. Elle aussi était encore passablement sous-développée. Une visite de cette importance requérait le complet noir habillé, et jen possédais un. Mais Toonelt, cétait sûr, sesclafferait à me voir sur mon trente et un. Alors ? Me présenter en tenue de travail ? Avec des taches de terre glaise ? Trop limpide ! Jaurais lair du lamentable lèche-bottes.
Jarrêtai mon choix sur le complet habillé, glissai dans la poche de poitrine un mouchoir qui nétait plus immaculé et me regardai dans la glace : javais tout du garçon dhonneur ! Jécrasai un peu les épaulettes du veston pour faire godailler les emmanchures ça donnait une allure moins endimanchée enfilai un pardessus de cheviotte grise et me mis en route. Que Toonelt, après tout, ricane à sen fendre la pipe. Tant pis ! Ça, cétait justement, dans mon art de faire la cour, la variété dite « gratuite », la plus philanthropique de toutes.
Devant limpressionnante porte de chêne, jeus le plaisir de me sentir un peu ému : après tout, le monsieur qui habitait là-derrière, je natteindrais son rang et avec de la chance que dans une vingtaine dannées.
Je frappai.
Entre donc ! Je te fais peur ? me rugit en pleine figure un géant à peu près nu. Il mesurait bien un mètre quatre-vingt-dix. De la sueur perlait sur la noire toison de ses pectoraux dours. Lhaltère quil tenait à la main sen alla choir dans un coin obscur, sur un paillasson qui étouffa le choc. Une formidable patte rugueuse se saisit de ma main, devenue soudain minuscule, Seigneur, cétait Samson en personne, en même temps quun pilier inébranlable du Temple, ce monument de la sculpture estonienne qui se dressait devant moi !
Tu vois, je faisais un peu de gymnastique. Histoire de ne pas me prendre pour une ruine.
Pas mal, la ruine ! pensai-je. Sans un fil blanc dans les cheveux, et plus solide à elle seule que trois bonshommes dans mon genre.
Et Sacha ? Stcherbakov ? Il va bien, là-bas ?
Je répondis que le Professeur Alexandre Stcherbakov semblait en fort bonne santé, quil mavait chargé de ses meilleurs souvenirs, et que, du reste... Les mots ne sortaient pas. Un accueil aussi viril me laissait pantois.
Brave garçon, ce Sacha. Un brave garçon qui sculpte comme de la merde.
Des yeux dun vert chatoyant comme aux hiboux me jaugeaient cordialement de la tête aux pieds. Un rire farceur éclaira soudain la broussaille des sourcils. Ma tenue n° 1 ne suscita pas la moindre raillerie. Cet homme-là vous perçait à jour, sensation fort désagréable.
Ose dire que cest pas vrai !
Je nosai pas.
Bien sûr que si ! Un type qui ne sexerce pas aux haltères, qui na jamais tiré à la carabine, qui ne va même pas à la pêche, comment veux-tu que ça soit un sculpteur ?
Sa poitrine velue fut secouée dun rire énorme. Il enchaîna :
Je vais me mettre quelque chose sur le dos. Autrement, vous raconteriez encore que je suis un sauvage Lis quelque chose en attendant.
Il tira un cordon de tenture, dévoilant un échafaudage de rayons, tout un mur garni de livres, de revues et dalbums jusquau plafond. Un gros bouquin atterrit sur la table :
Je lai déniché hier
Cétait une publication en français. Jassure aux autres que je le parle couramment. Je préférai avouer à Toonelt quen cette langue-là je comprends surtout les illustrations.
Jen ai une autre, annonça-t-il.
Cétait la même : en italien ! Je me tins coi... Des griffons... Des sphinx... Des centaures Ils ressemblaient tous au maître de maison.
En se rhabillant, Toonelt me laissait le temps de reprendre mes esprits. Quel bonhomme ! Sous son regard, on se sent un insecte épinglé. Quant à jouer au plus fin, inutile ! Le mieux, cest de paraître intimidé ; pour ça, du reste, pas besoin de se forcer. Et puis, du moment quil aime recevoir les gens dans une tenue pareille, cest peut-être le résultat quil cherche.
Au bout dun moment, il me cria de derrière la porte :
Arrive ici !
Je pénétrai dans une petite pièce mal éclairée. Des stores épais obturaient les fenêtres. Une lampe de table démodée rougeoyait vaguement. Carré dans un fauteuil à haut dossier de bois sculpté, Toonelt empoigna un thermos et versa du café fumant dans des tasses minuscules. Sa robe de chambre violette lui donnait un air de sage et malin vizir. Quand mes yeux se furent habitués à lobscurité, je distinguai, aux murs, des oiseaux empaillés. Leurs yeux de verre avaient des reflets mystérieux, comme sils feignaient dêtre morts pour mieux mécouter. On se serait cru au royaume dun enchanteur. Il me revint des vers dAtta Troll, et lassociation didées mamusa :
Était-ce des êtres humains
Que les charmes dun magicien
Réduirent à létat si triste
De pièces pour naturaliste ?
Le café, dailleurs, était succulent : aromatique et fort. Toonelt mobservait sans rien dire, et je retrouvais des impressions de lycéen convoqué chez le proviseur. De minuscules ivoires garnissaient la tablette de la cheminée. Dans cette pièce, tout semblait contredire les haltères. Je ne pus mempêcher de repenser aux sculptures de ce curieux personnage. Il y a bien des dizaines dannées et ce fut pareil, hélas, autour de 1950 , on les qualifiait de pseudo-populaires. « Cette grossièreté rustique nest que le masque dun émigré de lintérieur demeuré post-impressionniste », écrivit en son temps un critique dart forcené, qui nétait pourtant pas un imbécile. Cétait lépoque où il eût mieux valu se faire traiter de récidiviste que dimpressionniste. Mais Toonelt avait de la défense : il était déjà communiste pendant les années vingt et, le pire, cest quun des proches du Tout-Puissant lui avait commandé trois statues de jardin...
Quand un critique moscovite? bête comme ses pieds, lui, mais qui avait alors un nom savisa délever la voix à lInstitut des Beaux-Arts, Toonelt lui riva net son clou. En ces termes, paraît-il :
Le Kremlin ne sest jamais adressé à moi par lintermédiaire des balayeurs. Le balayeur du Kremlin na quà sadresser au balayeur de lInstitut. Vu ?
Un télégramme au libellé identique fut expédié à lacquéreur moscovite des statues de jardin. Les amateurs saiguisaient déjà les canines ; ils furent déçus : rien narriva à Toonelt.
Vous voilà bien silencieux... Ce sont encore mes haltères qui vous impressionnent ? (Malgré le retour au « vous » la question était sardonique.) Drôle de monde, les artistes : essayez de vous maintenir en forme, et on ouvre des yeux comme des assiettes à soupe. Nimporte qui peut se soûler à mort, faire à quatre pattes le tour du Théâtre dramatique, soffrir trois femmes légitimes ou teindre sa barbe en vert, personne ny prêtera attention. Mais si je bois du yaourt ou que je fasse de la gymnastique dans mon jardin, tout le monde va raconter que le professeur travaille du chapeau, ou quil veut en mettre pleine la vue... Changeons de sujet : quels sont vos plans ?
?Javouai nen avoir pas encore de bien précis ; des idées, bien sûr, des sujets, mais le temps mavait manqué pour vraiment réfléchir :
On ma promis un poste pour la rentrée : à lInstitut des beaux-arts. À ce moment-là, je verrai
Toonelt minterrompit :
Eh bien, moi, jai une petite proposition pour vous. On va ériger en banlieue sur lossuaire un monument aux victimes du fascisme. Ils mont demandé de men occuper. Impossible : trop de choses en chantier. Jai mis un temps fou à convaincre ces plésiosaures, mais jai fini par obtenir quils passent commande à Saarma. Ain est tout jeune il ny a guère quun an quil a terminé ses études mais pas bête, et il a un de ces ta1ents Dailleurs, vous le connaissez ?
?Je fis signe que oui. Au vrai, je ne savais à peu près rien dAin Saarma. Cest tout juste si javais entendu ce nom-là.
? Nous avons causé, lui et moi. Notre idée, cest que ce serait parfait que vous vous associez à lui Architecte agrégé, quest-ce que vous voulez, cest un titre !
Un sourire intraduisible accompagnait la dernière phrase : un mélange de gentillesse, destime et de franche rigolade. Quand je parle à un ancien, jai toujours limpression que chaque année qui nous sépare, cest ma chance à la tombola. Mais ?savoir sourire ainsi, ça vaut quarante chances, et même plus !
Jouvrais la bouche pour répondre. Il marrêta à la première syllabe :
Ne vous pressez pas de donner votre accord. Au moins pour une raison : vous pouvez vous faire un ennemi sérieux. En la personne dun cher confrère qui se mettrait volontiers sur les rangs. Au point de vue artistique, il ne compte guère, mais sous tous les autres rapports, il a du poids, le nommé Magnus Tee
Magnus Tee ? mexclamai-je. Si je le connais ! Nous lavions surnommé : Dieu de Colère.
Les lourdes paupières un peu flasques se soulevèrent, et deux yeux se braquèrent sur moi, deux grosses lampes vert sombre à la flamme immobile. Il semblait un vieux dompteur grincheux qui sapprête à vous dire : « Nayez pas peur de ce cobra : parfaitement inoffensif ! Il a déjà tué deux personnes, dont mon fils cadet, mais, vous verrez, il est très maniable. »
Notez, poursuivait Toonelt, que cétait un bon sculpteur. Mais depuis quon a envoyé à la ferraille les élans en bronze doré et les porteuses de gerbes qui encombraient nos croisements de routes, ses uvres ne trouvent plus dadmirateurs. Alors il essaye de faire autre chose. (Cétait si impitoyable que je navais même pas envie de rire. Lui non plus, dailleurs, ne souriait pas : il se grattait la racine du nez avec un index prodigieux.) Bref, réfléchissez.
Je voulais lassurer que le Dieu de Colère ne mimpressionnait pas, quau contraire, cette circonstance me serait une raison de plus daccepter, mais Toonelt se pencha sur la tablette de la cheminée, et la pièce semplit de chants doiseaux : des cui-cui, des trou-lou-lou et des tara-ta-ta, entremêlés dappels gutturaux.
Vous reconnaissez ?
?Je ne reconnaissais rigoureusement rien : le seul oiseau dont jai jamais identifié la voix et encore ! cest le coucou.
Il sourit :
? Un renardeau qui ne reconnaît pas les oiseaux à leur chant, cest proprement impensable !
?Les chouettes sur leur mur mobservaient aussi dun il extra-lucide. Pas de doute : elles faisaient le mort !
Quand le magnétophone fut au bout de son ruban, Toonelt se leva :
Bref, réfléchissez bien : la jeunesse na pas le droit de se tromper. Si vous acceptez, allez causer avec Saarma Ah ! encore une chose Toujours à propos de Magnus Tee. Ain a eu des ennuis question femmes, comme on dit , et depuis cette histoire, Tee nen finit pas de déblatérer sur sa physionomie morale, comme on dit aussi. Il ma dailleurs téléphoné ce matin à votre sujet : ayant vu une jeune femme sortir de chez vous à laurore, il voulait savoir si vous alliez lépouser bientôt. Oui, voilà ce que cest, Magnus Tee. Et il habite au-dessus de chez vous !
?Un peu penché en avant, il avait le sourire dun Vulcain sans malice, mais le bout des doigts cramponnés au bord de la table était passé du rouge au blanc.
Dans lantichambre, je retrouvai léternel Toonelt :
?Elle fait trente kilos, mexpliqua-t-il en montrant lhaltère. Tu veux ? Je ten offre une de quinze.
?Là-dessus, il me malaxa lépaule avec amitié, et je fus littéralement flanqué à la porte.
Rentré chez moi, je sifflais comme un gosse ou, si vous préférez, comme un pinson de concours : le pinson du magnétophone de Toonelt. Décliner son offre ? Jamais de la vie ! Quant à Magnus Tee, jouvrirais lil. En pareil cas, une visite de politesse arrange toujours les choses. Ces fabricants de bronzes dart pour carrefours sont, au fond, des âmes simples, faciles à amadouer pour peu quon leur fasse raconter leur jeunesse en écoutant, la bouche en cur. Méthode également recommandable : aller leur montrer des esquisses ; le premier jet, bien entendu
Après ma conversation avec Toonelt, le procédé me répugnait vaguement. Je me contenterais de la prudence, Après tout, laffaire semmanchait bien. Et même rudement bien !
Jentrai au Salon des Beaux-Arts, la « Sacristie de Saint-Jean », comme on dit, à cause du voisinage de léglise, et je trouvais presque du charme à ce hideux édifice piqué au beau milieu de la place de la Victoire, comme une verrue au creux dune main. Le nu énorme, peint en vert Véronèse, que je contemplai dans la salle des expositions, mattendrit : notre art national rappelle tellement la manière énergique de lhomme des cavernes. Et quel laconisme chez ces peintres du dimanche ! Des sentiments de deux cents tonnes, ils arrivent à les exprimer en trois mots. Il y en a même à qui un seul suffit ; et au nominatif !
Jétais vraiment dhumeur charmante.
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Femmes, je vous aime. Sans vous, la vie serait impossible. Sans vous, qui nous renseignerait ? Quel représentant de lautre sexe serait capable de passer une heure devant une tasse de café et une barquette aux fraises pour vous entretenir dAin Saarma et de son épouse ? Comme vient de le faire, tout bonnement, voire avec enthousiasme, une amie de mon enfance, une certaine Anne, dont les principes comme les jambes semblent dinébranlables piliers. Sans quil men coûte plus dune phrase : « Je crois que je vais travailler avec Ain. »
Il fut un temps où Anne sacharnait à entrer aux Beaux-Arts. Le résultat nayant pas répondu à leffort, elle est devenue tout naturellement un grand critique. Elle tient la rubrique culturelle dans un quotidien, écrit de mélancoliques comptes rendus dexpositions, appelle les peintres par leur prénom et en parle avec une tendresse compatissante : « Cest un créateur », dit-elle. Les critiques ont une façon extraordinaire de prononcer cette phrase. Ils y mettent le mépris de léchalas pour le petit pois qui ne sait pas grimper vers le soleil sans se tortiller lamentablement. À cet indulgent mépris se mêle dailleurs un arôme de vague tristesse métaphysique devant linjustice du destin : pourquoi les petits pois ne poussent-ils jamais au bon endroit, sur un bâton ?
Quoi quil en fût, jétais au fond fort reconnaissant à Anne pour ce briefing. Javais appris quon tient Saarma pour un garçon de talent, et quil le mérite. Désormais, je le savais porté sur les boissons fortes, non quil se soûle fréquemment, mais parce quà chaque cuite il cause des scandales qui le conduisent au poste, si bien que, deux mois plus tôt, il avait attrapé un blâme à valeur de dernier avertissement. Magnus Tee avait même exigé quon lexclût de lUnion des peintres, et le vote eût été acquis si Toonelt ne sétait pas donné un mal fou pour tirer le gars daffaire.
Ain, de surcroît, ne savait pas vivre : ne sétait-il pas laissé embobiner par un ex-modèle, la maîtresse de larchitecte Koomets, une fille à la tête froide, aux dents longues, « et même pas jolie » ! La dernière phrase ne métonnait guère : je connais Anne ! Si peu que je les fréquente, ces futures vieilles filles mexpliquent régulièrement que les jolies femmes intelligentes nont aucun succès auprès des hommes, lesquels comme dun commun accord népousent que dabominables laiderons.
Bonne note prise du rapport de lamie de ma jeunesse, je mefforçai de loublier aussitôt. Jallais devenir lintime du ménage Saarma, et, en règle générale, mieux vaut nen pas trop savoir sur les gens ni les choses. Dans mon enfance, on me faisait prendre une potion à lhémoglobine. Je la buvais avec délices, et il fallait voir les joues que javais ! Jusquau jour où jappris avec quoi on la fabriquait.
En fin daprès-midi, jallai rendre visite aux Saarma : vingt-quatre marches seulement à gravir ; nous habitons le même immeuble.
Eva Saarma était petite, assez jolie, avec une grande bouche sensuelle et des mains incapables de se tenir tranquilles pendant la conversation : en fin de pensée seulement, elles simmobilisaient dans une pose théâtrale, pour se remettre à gigoter dès la phrase suivante, laquelle débutait généralement par : « Nous sommes davis, Ain et moi... » Elle portait un tailleur gris un tantinet trop sobre pour souligner son bon goût. Oh ! pas une sotte ! Mais quelque chose mempêchait de sympathiser : ni les racontars dAnne ni cette élocution péremptoire où chaque phrase vous était servie comme chez le bijoutier, en vous montrant le poinçon ; non, ce qui me gênait, cétait un souvenir de mes dix-sept ans.
Un souvenir, hélas, qui aurait pu être polisson !
Je passais lété dans un camp de vacances au bord du lac Peipsi. La cheftaine avait une trentaine dannées et ressemblait fort à Eva. Cétait la discipline incarnée : des horaires gymnastique et repas réglés à la minute ; et en fin daprès-midi, les « loisirs culturels organisés ». Quant à la voix, deux registres : optimiste à cent pour cent, ruisselant de cordialité vomitive (« Je vous ai réservé une surprise : des devinettes sur la littérature russe classique ») ou bien glacial, impitoyable comme un scalpel « Voore, vous aviez trois minutes de retard à lappel »), lun et lautre qui mépouvantaient également et avaient transformé le camp (pourtant pas un camp scolaire : jétais le plus jeune, parmi une bande dadultes) en une caserne modèle.
Le dernier soir, il y eut le feu de Saint-Jean, et les grands sachetèrent un tonneau de bière de campagne. Bien que ces loisirs fussent plus biturels que culturels, notre cerbère ne nous fit pas la morale : le tonneau était petit, et les consommateurs nombreux. Mais, pour me venger de la cheftaine, je résolus de me soûler. À quoi je parvins sans peine : jétais bourré avant de men être aperçu. Lhorrible femme piqua une colère affreuse. Elle accusa mes aînés de détournement de mineur (détail à retenir !) et marracha de force à leur société. Elle logeait dans une maisonnette de bois en bordure du camp, my enferma à clef, alla rejoindre les autres, et je mendormis comme une bûche. Jusque vers deux heures du matin : la dame était rentrée ; elle se déshabillait au clair de lune.
Ensuite, elle ne me laissa pas refermer lil de la nuit
À huit heures du matin (au lieu de sept, puisque cétait fête), crevant de sommeil et agile comme un sac, jétais à ma place dans le rang, pour la leçon de gymnastique. La voix de scalpel égrenait des ordres : « Talons joints ! Flexion du buste ! Extension ! Flexion ! Une-deux-trois ! Levez la jambe gauche ! Talons joints ! Une-deux-trois ! Voore, cambrez les reins ! Une-deux-trois ! » Et pas un regard de gratitude !
À dix heures, lautocar me ramenait à la maison. Jétais vert, les secousses me donnaient la nausée, et les femmes me semblaient dincompréhensibles monstres. Je nai plus jamais servi de denrée de consommation mais, aujourdhui encore, il me suffit dévoquer cette première nuit damour pour en ressentir loutrage : on ne supporte pas dêtre traité par les femmes comme on les traite soi-même.
Jai appris que cette personne était devenue quelquun dans les services de tourisme. (Je nai rien contre les gens arrivés ; cest larrivisme-standard qui me répugne ) Et le parler dEva comme ses manières, ce mélange dà-tu-et-à-toi et de style monitrice pour jardins denfants me rappelait justement le ragoût dont javais jadis attrapé une indigestion.
Elle émettait sur les jeunes artistes des jugements sans réplique :
Des impuissants qui ne marchent quau cognac ! Au premier petit verre, ils vous claironnent leurs plans géniaux. Au second, ils font des têtes de Vierge Marie en couches. Au troisième, le Saint-Esprit les illumine (pause à effet : les bras figés comme deux blocs de pierre) : ils ont enfin trouvé la touche de pinceau cherchée si longtemps, qui fera de leur uvre un chef-duvre ; pour un peu, ils iraient de ce pas la terminer. Et le quatrième petit verre avalé, ils sen vont, en effet, mais aux waters, où daffreuses nausées les tiendront enfermés plus dun quart dheure. Ce qui ne les empêchera pas, le lendemain, de remettre le disque avec la gueule de bois : en avant, les clairons ! en avant, le Saint-Esprit ! et en avant au petit endroit !
Dans la bouche dEva, ce couplet ne manquait pas de comique, surtout après les informations que je venais de recueillir auprès dAnne. À moins que ce ne fût, de la part de « Dame Saarma » (comme il est recommandé de dire aujourdhui), une allusion à but pédagogique ? Là, cétait perdre son temps : je me soûle fort modérément, et Ain nécoutait même pas. Non quil pensât à autre chose : simplement, il regardait sa femme avec un air dextase stupéfiant chez un mari : le gosse de la campagne découvrant les chevaux de bois. Vraiment curieux, ce garçon. Cétait même rare de rencontrer un être aussi mal fichu ou, plutôt, aussi falot : le buste court, le cou aussi et, sur ce cou, une tête énorme, un globe terrestre à cheveux jaunes, rares et coupés court (ordre, sans doute, de Madame), avec, sur fond rose, un épi comique au sommet. Un cordon bleu ciel, qui dépassait sous le revers du pantalon, acheva de me convaincre : le gars était parfait. Un artiste, dailleurs, a tout avantage à pareille dégaine : quil lui sorte des mains quelque chose dun peu correct, et on le gratifiera dun « vache talent ». Ceux qui ny connaissent rien seront encore plus catégoriques : « Quel phénomène ! » vont-ils dévotieusement chuchoter, comme si le talent était une variété de tumeur maligne ou, au moins, une consciencieuse succube qui se dépense, chaque nuit, pour tourmenter sa victime.
En tout cas, Saarma devait avoir un talent du tonnerre : Toonelt ne se laisse pas rouler. Et puis, est-ce quil y a tant de gens qui se voient proposer une commande aussi sérieuse à leur sortie des Beaux-Arts ?
Quest-ce quil avait donc fait ? Ça mintéressait drôlement. À Moscou, javais pas mal perdu le contact avec la vie artistique dici. Je métais bien abonné à Sirp, mais avec toutes ces expositions étrangères, tant de revues quil faut connaître et, chaque soir, des discussions à perdre haleine, le loisir ou, plutôt, le goût me manquait pour lire un journal estonien : cétait si loin et tellement province !
Eva dévidait toujours sa harangue :
Dumas a écrit trois cents romans, Haydn plus dune centaine de symphonies.
Rien que dy penser, il y a de quoi rougir ! À croire quà notre siècle, Athéna, au lieu dun casque, tient un verre de whisky, et que lEros moderne sauf votre respect a des pastilles aphrodisiaques dans sa poche Impuissance, neurasthénie, scepticisme
Et les Vestales de notre époque, qui entretiennent leur feu sacré au radiateur électrique, en nous accablant de sermons-fleuves sur notre peu de virilité ? Javais la phrase sur le bout de la langue ; je préférai renvoyer la balle :
Très juste ! On manque de force, de naturel ! Je ne me flatte pas de les posséder, mais, au moins, je les révère. Cest un credo qui ma valu bien des rebuffades. Au dortoir, javais épinglé à la tête de mon lit des galaxies évanescentes et des passions majuscules. À lhuile, bien entendu. Ces galaxies agonisant en noir et rouge pouvaient sembler naïves
Mais cest charmant, la naïveté !
Tu parles ! Jenchaînai :
Oui, charmant. Et ma fierté, cest davoir abhorré le maniérisme dès mes années détudiant. Car nous avions, à Moscou, des snobs qui donnaient dans le rococo, des adorateurs de Fragonard et autres ci-devant, qui exhibaient aux murs des bouquets de fleurs émergeant de robes à falbalas. Nest-ce pas indécent pour un artiste de notre siècle ? Sincérité et dépouillement dabord !
Je suis si contente de savoir que vous allez travailler avec Ain ! Une chance, hein ?
Je confirmai avec feu :
Une chance extraordinaire !
Ain fit écho :
Une chance
Eva mit le point final :
Une vraie chance !
Elle se stabilisa avec infiniment dexpression, et je sentis grimper le fou rire en songeant à ce personnage (de Tammsaare, je crois) qui ne sait que répéter : « Juste ! Très juste ! Que cest juste ! »
Je vous laisse, annonça triomphalement Eva. Croquez quelques uvres dart en amuse-gueule, pendant que je tâche dorganiser un petit café pour vous rincer le gosier.
Cétait sans doute un dicton du folklore conjugal. Elle me donna un album de photographies et disparut de lhorizon.
Cest des travaux décole, grommela Saarma.
Il se passa la main dans les cheveux, avec pour seul résultat de les faire rebiquer encore plus frénétiquement. Je tournai quelques pages. Et, dès les premières photos, je tombai en arrêt.
À chaque époque, il y a renouvellement des formes. Suffit-il à fournir un dénominateur commun pour lépoque en question ? Cest là un autre problème. Généralement, ça ne suffit pas, mais, en puisant dans larsenal des procédés, on passe sans peine pour avoir du talent dans les milieux plus ou moins informés. Ces questions de mode mont toujours intéressé ; comme disait lautre : « même Néizviestny mest connu !" Ce qui caractérise la plupart des jeunes sculpteurs à la mode daujourdhui, cest un parti pris décoratif, la rudesse voulue de la facture, une sorte de néo-cubisme. Or Saarma mavait tout lair étranger à ce courant, avec lequel, pour des raisons faciles à comprendre, je tenais au contraire à garder le contact. Les visages que je voyais dans lalbum étalent fermés, hostiles, glacés. Plus le moindre effet décoratif : une sorte dintériorisation.
Jarrivai enfin à la sculpture de son concours de sortie. Cela sappelait : le Tueur de veaux.
Un veau de quelques mois, aux pattes grêles, attaché par des cordes ; à côté, un adolescent frêle, botté, lair dun pauvre gosse, mais le couteau à la main, impitoyable de résolution. Le veau est sous-alimenté ; sa laine feutrée paraît galeuse. Le gars ne doit pas manger à sa faim ; ses cheveux semblent dun teigneux Étrange sujet, et conception étrange ! Lauteur donne limpression dêtre tombé dans tous les pièges. On jurerait que cest bourré de fautes. Et, pourtant ça se voit demblée , la moindre correction démolirait tout. Luvre cesserait dexister
Je ne pus mempêcher de regarder Saarma. Ce mal fichu à la brosse récalcitrante comprenait-il quelle chose étonnante était sortie de ses mains ? Il se leva, balbutia : « Je vais laider à apporter les tasses », se retourna sur le pas de la porte pour me lancer avec un merveilleux sourire : « Je ne peux pas supporter quon regarde ça devant moi », ravala aussitôt son accès de sincérité, grogna : « Quest-ce quelle fiche depuis si longtemps à la cuisine ? » et séclipsa.
En sculpture, la photographie trahit toujours. Tout de même Ce machin-là, à première vue, ça tenait du réalisme le plus mesquin : le réalisme du pauvre ! Mais, là-dessous, il circulait du sang. Plusieurs étages dartères ! Je pensais aux Indépendants de Laxness. Un peu la même ambiance, mais avec quoi encore ? Quoi ? Ma pensée sembrouillait. Une fraction de seconde, jen arrivais à me dire que Saarma, son gamin et le veau (parfaitement : le veau !) devaient être les initiés dun secret dont je soupçonnais seulement lexistence De la Chose en soi ? Seigneur ! Je nallais tout de même pas dérailler ?
Autant que je pouvais men rendre compte, il y avait là une sorte de protestation douloureuse contre un on-ne-sait-quoi de formidable et déternel. Quant à le définir, ça dépassait les mots. En tout cas, une uvre puissante ! Je ressentais même une pointe de jalousie : et si javais fait fausse route, en me lançant dans les ellipses à la mode ?
Le premier sursaut denthousiasme passé, le souci lemporta. Je me remis à feuilleter lalbum. Nétait-ce pas bien risqué de mattaquer à une grosse commande en compagnie dun garçon pareil et, surtout, face à des fondeurs délans dorés ? Ce style vaguement étriqué et vaguement macabre pouvait passer dans une exposition, il était même excellent, mais un monument, un grand machin dont les croquis, avant dêtre approuvés, sont épluchés à des tas déchelons, cétait une bien autre affaire. Il fallait sadapter au goût des masses : un rien deffet décoratif, quelques gouttes démotion, et de lesprit combatif à la pelle Ce qui nétait pas du tout le genre de Saarma. Je revoyais ses grands yeux bleus de fanatique un peu naïf, sa bille dentêté, je me rappelais les potins dAnne, et mon inquiétude faisait boule de neige : le gars ne transigerait jamais ! À quoi avait donc pensé Toonelt ? Entendu : ce géant a toujours foncé dans le tas, mais, moi, jaime pas
Et puis nos registres étaient parfaitement désaccordés. En cuisine, déjà, on rate la sauce en sy mettant à deux. Pour un monument, quest-ce qui pourrait bien sortir de notre collaboration ? Comment, dabord, nous répartirions-nous la tâche ?
Saarma arrivait avec les tasses à café et du saumon fumé.
Vachement réussi, dis-je, ton truc au veau.
Je ne sais quoi me retenait de pousser plus loin léloge. Il parut trouver la litote à son goût :
Tu comprends, je suis de la campagne Cest venu tout seul
Eva fit son entrée, et elle navait pas franchi le seuil quil plut des bêtises :
Je parie que vous préférez cette horreur sanguinaire à ma charmante personne taillée en marbre blanc ? Tous les mêmes, ces hommes ! La galanterie sest bien perdue.
Je répliquai par un madrigal déjà fatigué il y a quelques siècles :
Cela tient à ce que loriginal vaut mieux que toutes les reproductions. Une spontanéité calibrée au millimètre accueillit mon compliment :
Tu entends, Ain ? Prends-en de la graine. Cest le premier sculpteur bien élevé que je rencontre ! Pour votre récompense, je vous verserai le café de ma propre main et vous le sucrerai de même. Nos jeunes sont presque tous passés par lécole de Toonelt : ils manient le compliment comme un ciseau de maçon. À propos de Toonelt, vous connaissez lhistoire de son mariage ?
Je lignorais et me préparai à lentendre. Par politesse, toutefois, je cherchai, dans lalbum, le buste dEva et feignis de tomber en contemplation. Au vrai, cétait faiblard. Il y manquait ce qui faisait du Tueur de veaux un chef-duvre ; et faute de cela, Saarma devenait médiocre : presque un amateur.
Cétait lépoque où Toonelt préparait ses célèbres Ramasseuses de pommes de terre. Vous connaissez : les deux bonnes femmes qui se baissent , et il narrivait pas à trouver de modèle pour la plus jeune. Dieu sait pourtant sil avait cherché partout, et puis, un beau jour, au café, chez Kultas, il tombe sur sa future Charlotte vous nêtes peut-être pas au courant, mais tous les sculpteurs surnomment leur femme Charlotte, moi aussi, on mappelle comme ça , et alors mon Toonelt va droit à la table où était cette personne, quil ne connaissait ni dEve ni dAdam, il lemmène dans un coin et il lui explique : « Jai besoin de vous. » La fille est épatée. Elle veut savoir pourquoi. Lautre continue : « Ça nest pas de vous, au fond, que jai tellement besoin, mais il me faut votre ligne de dos avec la chute des reins. » Lhistoire ne dit pas la réaction de la fille (arrêt brusque, comme en scène, des bras dEva) ni les moyens que Toonelt employa pour la convaincre, mais elle accepta de poser, après quoi, le travail achevé, il y alla de sa demande en mariage. En ces termes : « Maintenant, je nai plus besoin de ce que je vous avais dit, mais, si vous êtes daccord, jaimerais bien les garder pour mon usage personnel. » Pas mal, hein ?
Cest la première fois que jentendais lhistoire mais, connaissant Toonelt, jy croyais sans peine.
Et Ain, répliquai-je, comment a-t-il sollicité la main de sa Charlotte ?
Il la invitée dans sa garçonnière, et elle nen est plus ressortie.
?Eva avait un rire désagréable, un de ces rires dont on dit, pour simplifier, que les yeux ne suivent pas le mouvement. Ce nétait pas tout à fait ça. Chez Eva, les yeux riaient aussi, mais on avait le sentiment dun rire automatique, déclenché par un mécanisme interne, une sorte dordinateur indéréglable. Selon lexpression enfantine, elle ne riait pas « pour de vrai ». De même que les oiseaux empaillés de Toonelt ?nétaient pas morts pour de vrai.
La veille javais retrouvé la dame qui avait été mon professeur principal jusquau bac. Nous étions restés un quart dheure au café, à siroter notre « expresso », à sourire du tréfonds de lâme et à évoquer le si bon temps de lécole. Mais je revoyais sans cesse le rat crevé quà cette belle époque javais subrepticement glissé dans le sac à main de notre seconde maman, je croyais même en sentir encore le fumet, et elle aussi, jen aurais juré !
De même, en ce moment, la conversation était-elle contrainte. À ceci près le ciel en est témoin que je navais pas la moindre intention dintroduire jamais un rat, même métaphorique, dans le métaphorique sac à main de cette famille.
Eva dut sentir aussi quun ange allait passer. Saarma convoqué à la cuisine et chapitré en conséquence, elle revint mannoncer quil avait un télégramme à expédier durgence. En fait, il ne restait plus une goutte dalcool dans la maison.
Je restai seul à seul avec Eva et, curieusement, nous nous sentîmes moins guindés. Assez de mondanités ! pensai-je. Si nous continuons à nous faire risette, on va attraper, tous les deux, une crampe de lorbiculaire, les adieux seront un soulagement, et ça ne nous empêchera pas de prendre rendez-vous pour un jour prochain, sous prétexte quon a passé une merveilleuse soirée Jeus une illumination :
Ain a un talent fou ! déclarai-je tout à trac. Pour tout vous dire, cest même ce qui minquiète un peu
?Je marquai une pause le long regard dEva mamusait fort avant de poursuivre :
Cest vrai, je vous assure ! Lennui, cest quavec un talent pareil, on manque souvent de souplesse. Même quand il le faudrait. Un monument, ce nest pas une sculpture de Salon. Pour une commande de ce genre, Saarma devrait modifier sensiblement sa manière : plus deffet décoratif, démotion, desprit combatif
Vous voulez dire : plus de blablabla ?
Malgré le ton cassant, elle accusait le coup.
Autant que possible, sans blablabla, mais autant que possible en évitant que cette première grosse commande ne soit aussi la dernière ! Sans compter quà mon avis, le genre monument, cest tout ce quil y a de vieux jeu. Dans cent ans, on nen fera plus : les gens auront compris que cest insensé, du vulgaire manque de tact, que de gueuler sur une place publique les sentiments les plus intimes du cur ! Encore nest-ce quun aspect du problème ! Car il en existe un autre : nous aurons un concurrent, Magnus Tee
Magnus Tee ?
La moue était de mépris, mais on avait la puce à loreille.
? et un concurrent avec qui nous devons compter, dans un travail de cet ordre, car plus la maquette sortira de lordinaire, et plus on la discutera, ce qui est tout profit pour lui.
Cest ignoble, ignoble, de mélanger lart à cette basse politique ! Lart doit être libre...
Ce fut proclamé sans conviction aucune : je parlais en ami, avec un air de débiter des vérités premières, et elle ne savait plus que penser. Je mempressai de léclairer :
Dans notre pays, lart ma lair assez libre. Le Tueur de veaux, par exemple, bien quétranger à toute politique et, de surcroît, travail de fin détudes, nen a pas moins trouvé acquéreur. (Ce détail, je le tenais dAnne.) Mais une sculpture de Salon, je le répète, na rien dun monument. Le monument, cest une commande de lÉtat, et, très naturellement, lÉtat pense en fonction du public de masse. Un monument doit être dutilité publique au maximum. Il le faut simple et accessible. Cest pareil dans tous les pays aujourdhui et, sans doute, ça le restera.
Lart « de parti », le problème de Berlin et le culte de la personnalité sont pour moi des sujets en or. Dans une discussion avec des non-initiés, ils vous offrent riche matière à briller, et on les peut utiliser comme le couvert du soldat : le côté fourchette pour piquer la viande, et le côté cuillère pour plonger dans la sauce.
Je sais dire, par exemple : « Je ne suis pas de ces gens qui repoussent en bloc les années où Staline fut au pouvoir. Cest tout de même pendant ces années-là quon a construit le socialisme ! »
Mais aussi : « Tout phénomène doit être considéré dans son ensemble et ses relations réciproques. Je ne suis pas de ces gens qui vous raconteront que laccroissement de la production de charbon ou une nouvelle marque de machine agricole peuvent justifier des vies brisées ou inutilement anéanties ! »
Jusquà présent, murmura Eva, on a très bien accueilli tout ce qua fait Ain.
Et ça continuera ! Si nous nous tirons de ce monument à notre honneur, ce serait une grande chose : toutes nos recherches passées et futures sen trouveront justifiées. Car il y a encore un aspect à envisager : jusquà présent, nous étions, Ain et moi, des débutants au sens le plus strict ; on nous traitait comme des enfants. Et un enfant peut mettre les pieds sur le canapé ou même sur la table : il se fera un peu réprimander, mais on sen amusera. Alors quen nous confiant cette commande, on nous proclame des adultes, avec cette conséquence que, désormais, on se montrera impitoyable à notre égard : si nous ne répondons pas à lattente, toutes nos peccadilles de jadis nous seront rappelées, y compris les traces de semelles sur le velours de Lyon ou la nappe de lin.
Les mots venaient tout seuls, les phrases coulaient comme de source, Eva semblait suspendue à mes lèvres. Dépouillée de son strict uniforme damabilité mondaine, elle laissait voir et jouer dautres ressorts standard. Javais devant moi lEva dont je soupçonnais seulement lexistence : le type même de la femme qui ne vit que pour arriver (arriver, par exemple, à lhonneur de couper le ruban à un vernissage), et le plus tôt possible, avant la vieillesse et les pattes doie, la prête-à-tout-pour-parvenir. Nous nous entendrions à merveille, je le sentais, et elle me parut aussitôt infiniment plus attirante, même physiquement, car on est toujours beau dans son vrai rôle, de chef dorchestre ou de savetier. Devant une femme pareille, inutile de se gêner. Avec ses amies, au café, elle défendrait farouchement toutes les expériences de son époux, mais intéressée seulement, dans luvre de Saarma, par la promesse dune célébrité-éclair. Il existe, paraît-il, des poissons-pilotes : ils aident les gros à trouver leur nourriture, et ça leur permet de bien vivre. Gracieux poisson-pilote, Eva venait dingurgiter un précieux tuyau, elle tâchait den digérer toute la substance. Il y avait de la stupeur dans son regard (« Comment ny avais-je pas pensé toute seule ? Eh bien, il aurait pu en arriver de belles ! »), et javais grandi dun coup dans son estime. Sans doute pouvais-je même compter quelle me payerait de retour : les filles dEve ont appris quil vaut mieux rendre le bien pour le bien, et cest pourquoi, au fond, elles sont loyales en affaires. Beaucoup plus loyales quon ne le raconte !
Merci, dit-elle avec une simplicité qui me toucha. Ain et moi, on en recausera pour que je lui explique la situation. Mais vous, je vous en prie : guidez-le !
Jessayerai. Mais quil me guide aussi.
Désormais assuré de la bonne conduite de Saarma, je pouvais redevenir galamment inoffensif. Mais, à linstant où je me croyais et avec la volupté quon devine ! au faîte de la réussite, il me fallut avaler une horrible couleuvre. Eva disait :
Je nai aucun doute : vous vous en tirerez admirablement. Dailleurs, cest tellement plus simple ce que vous avez à faire ! Un piédestal, ça ne pose pas de problèmes. Surtout pour vous, qui avez publié un article là-dessus ; cétait même, je crois, votre sujet de thèse ? Et les deux bas-reliefs, vous les réussirez très bien. Dans le bas-relief, on est toujours plus libre, et puis cest plus conventionnel. Non ? À mon avis
Le saumon dont on mavait régalé remonta dans mon sophage. Toonelt avait donc réparti les rôles à lavance ? Sans que jen sache rien ? QuEva, au moins, ne sen doute pas ! Quelle ne sen doute à aucun prix ! Sinon ma position serait stupide Pour détourner lattention, je piquai une nouvelle tranche de saumon et la fis choir sur mon complet. On me rassura aussitôt :
Ça ne tache pas : il est fumé à froid.
Toute ma collaboration se bornerait donc à imaginer un socle pour faire valoir la statue de ce croquant ? À garnir de cresson son bifteck ? Toonelt ne me jugeait bon quà ça ? Moi qui arrivais de Moscou, on me chargeait de dessiner des piédestaux pour un môme ? Cétait bien la peine davoir joué au bon Samaritain avec sa femme !
Si je ne changeais pas immédiatement de sujet, Eva, avec son intuition féminine, allait lire dans mes tristes pensées. Minspirant du danseur de corde en train de perdre léquilibre et qui se fend la pipe jusquaux oreilles pour persuader le public que cest dans le programme, jentrepris léloge des tons pastels si apaisants du tapis accroché au mur et menquis de lendroit où lon pouvait se procurer le pareil. Au vrai, il était de la couleur exacte du caca de nouveau-né.
Par bonheur, mon martyre fut bref. Le télégramme urgent avait été expédié à une vitesse record : Saarma rentrait avec une bouteille de trois-étoiles arménien sous le bras.
Nous trinquâmes à nos succès. Jéchangeai avec Eva une illade de conspirateur. Elle sortit pour nous laisser causer daffaires. Mais de quoi pouvions-nous bien causer ? Toonelt avait tout décidé. À Saarma la statue. À moi le socle avec les bas-reliefs latéraux ; jy traduirais les souffrances de la nation.
En dépit des objurgations de Saarma, je ne mincrustai pas. Javais eu dailleurs assez de temps pour constater quil y avait du vrai dans les cancans dAnne : ce brave Saarma avait la descente en pente raide ; il ne mit quun quart dheure à senvoyer un quart de litre et en devint beaucoup plus loquace. Mais je navais aucune envie découter.
Dans lescalier, il me parut que cette autre descente avait quelque chose de symbolique.
Je mécroulai sur mon canapé, le moral à zéro.
Les yeux fermés, je revoyais le Tueur de veaux. Tout le temps. Impossible den chasser limage. Et je ne cessai de le comparer à mon propre travail de fin détudes, des Forgerons à luvre qui ornent aujourdhui le parc dune de nos plus grandes usines dautomobiles. Nul doute que jaie le tempérament plus artiste, lesprit plus fin. Les biceps de mes Forgerons chantent un hymne. Mais un hymne à quoi ? À quoi, nom de Dieu, le chantent-ils, cet hymne ? Et si cétait seulement à mes connaissances en anatomie ? Ça en avait tout lair Et alors ? Pas très consolant ! Javais beau réfléchir, tout bien peser, à côté de ce mouflet au couteau, mes tapeurs denclume nexistaient pas. Où était le hic ? Samson, qui ta coupé les cheveux ?
Ce serait ça, le tempérament national ? Difficile à croire ! Le « substrat estonien », jy ai pourtant assez réfléchi pour épuiser le problème.
Notre poésie populaire, cest flasque et ça seffiloche : de la ficelle mouillée. Nos mélodies titubent de la quinte à la quarte et ont le coloris dun rêve de manant. Nos danses dorment debout. Notre humour rappelle lescrime à la massue. Quant aux nourritures terrestres Les Arméniens ont le chachlyk, les Hongrois le paprika, les Français une cuisine du tonnerre. Reste aux Estoniens le kaerakile, le kama et le sült, autrement dit du brouet davoine, de la farine de pois et de la gélatine de tibias. Misère et eau bouillie ! Et ça nest pas seulement lestomac que ça concerne : notre physionomie nationale a des flocons davoine plein la gueule.
Javais trouvé une explication à tout cela. La physique nous enseigne que les couches superficielles se forment aux dépens de lénergie interne. Il en va à peu près de même pour lénergie dune nation. Pendant des siècles, nous avons dépensé ce potentiel à nous conserver lexistence. Nest-ce pas tragique ? Quel sens y a-t-il à exister pour exister ? À qui peut bien servir un lambeau de terre bêtement obstiné à survivre entre deux grandes puissances ? Nous aurions mieux fait de devenir allemands ou russes !
Le rapport avec le Tueur de veaux me demeurait obscur, mais il devait y en avoir un. À Moscou, javais appliqué tout mon effort à me débarrasser du particularisme estonien. Métais-je trompé ?
Des pensées amères se bousculaient sous mon crâne.
Je suis membre du parti. Toonelt aussi. Pas Saarma. Pourquoi lui avoir confié le premier rôle ? Et pourquoi entrer au parti, si ça ne sert à rien ? Cela se serait-il passé sous Staline ? Ma décision dadhérer, je lavais pourtant drôlement pesée !
Je nai jamais ressenti la nécessité dune cuirasse idéologique : les armures rendent les reins moins souples et ralentissent les mouvements. Quant au communisme, ça me laisse froid. Les biens ne doivent pas être distribués selon les besoins, mais daprès les moyens. Or le nombre de ceux qui souhaiteront ségaler à moi est beaucoup plus considérable que le nombre de ceux à qui jentends mégaler. Que me rapporterait légalité ?
Cest un aspect du problème. Il y en a un autre. Et essentiel. Lhistoire nous enseigne que nul ne peut demeurer apolitique en un temps où les tours divoire sécroulent, quand lévolution ne dépend plus de lindividu, mais de la collectivité. Inutile dinvoquer les biographies dEinstein, de Brecht ou de Feuchtwanger pour illustrer ce précepte : on dispose dexemples beaucoup plus proches. Il faut donc appartenir à un camp ou à un autre, ne serait-ce que pour sa propre sauvegarde. Quel camp choisir ?
Mon père combattit du côté des Allemands, et mon oncle dans larmée soviétique. Deux linguistes, deux frères qui portaient sur des faces identiques des lunettes aux verres identiquement épais. Lun et lautre ne comprirent identiquement rien à la guerre : daprès leurs lettres à la famille, ils se livraient à des observations dun intérêt prodigieux sur largot des soldats. Ni lun ni lautre ne sont revenus de la guerre pour poursuivre leurs chères études.
Si lun nétait pas mon père et lautre mon oncle, je dirais que la destinée a un sens certain de lhumour. Seulement, je ne porte pas de hublots sur le nez, moi ! Dans la comédie de lunivers, cest le sujet qui mintéresse, et non pas le parler des personnages : je veux savoir comment lhistoire finira. Dès le lycée, javais cherché la réponse : chez Marx, chez Spengler, chez Coudenhove-Kalergi et chez Lénine. Jen ai conclu quil fallait minscrire au parti communiste.
Jusquà aujourdhui je ne me suis pas repenti de ce choix : il ma laissé les coudées franches. Jai appris quon peut remplacer les actes par des mots et quil nest pas indispensable denfiler une armure ; on na quà la mettre sur le pommeau de la selle : ça fait bouclier, et on garde la facilité de manuvre Mais pourquoi ce bouclier ne ma-t-il pas protégé de Saarma ? Pourquoi ?
Cette méditation devenait répugnante. Larmure, le bouclier, la période stalinienne Étais-je une lavette, un demeuré ? Tout de même pas !
Jallai prendre une douche avant de me coucher. Après tout, un socle et des bas-reliefs, ce nétait quand même pas une tâche honteuse. Et puis on vous les payait bien
Jai quand même mis un temps fou à fermer lil.
4
Le lendemain matin, un jeune homme grimpe à pas lents lescalier de la Maison des artistes. Sur la porte de lappartement 8, une plaque de cuivre annonce:
MAGNUS TEE,
Sculpteur
Sven Voore sarrête. Il examine le palier et sourit. Au fond dune niche, le buste dun militaire braque sur lui un il de plâtre poussiéreux. Le militaire est triste. Sans doute parce quun chat jaune sest perché sur les insignes de grade de sa patte dépaule droite. Pour oublier le matou, le guerrier de plâtre se remémore la caserne. À la caserne, on marche au pas, on salue ses supérieurs en claquant des talons et, dans la cour, des écriteaux de fer à lalignement clament en lettres bleues des poèmes exaltants, du genre:
Le fusil veut être graissé,
Soigné,
Et aimé.
Le chat jaune bâille: lair blasé dun voyou de bonne famille dépourvu didéal.
Sven Voore appuie sur le bouton de sonnette. Bruit de bottes dans le corridor. La porte souvre sur Magnus Tee qui vocifère:
Ah ! la jeunesse! Nos lendemains!
Cest vrai quil a des bottes! (Sven ricane: « Même chez lui! »). On jurerait un général de cavalerie, du cadre de réserve, un dimanche matin.
Par ici, par ici! Voisins dimmeuble? Quelles nouvelles? (Magnus Tee naime pas les verbes: il les remplace par des gestes.) Des idées? Des esquisses? Des problèmes?
Il prend le jeune homme par lépaule et le conduit jusquau canapé. Un canapé spartiate: sous le poids de nos lendemains, il ne grince même pas. Magnus Tee se choisit une chaise, sy installe à un mètre du visiteur et le dévisage avec un de ces airs porte-de-prison qui vous coupent définitivement lenvie douvrir la bouche.
Je mexcuse de vous déranger, je sais à quel point chaque minute de votre temps est précieuse. . .
Tout en entonnant le couplet de rigueur, Sven Voore dédie à Magnus Tee le regard dun lézard nouveau-né pour un ichtyosaure.
Avec la jeunesse, toujours le temps: vieille garde, jeune garde...
Sven Voore doit avoir trouvé le bon angle dattaque: la face de pleine lune du Dieu de Colère, avec ses rouges, ses mauves, ses bruns et toute la gamme, sest mise en branle. Bajoues et double menton semblent tout pantois dobéir à un ordre inhabituel: « Pour sourire, alignement! » Au même instant, les jambes sétirent dans un long craquement des bottes, mais Sven Voore a limpression que le bruit émane des entrailles du Maître. Jeune et vieille gardes se taisent à lunisson. Un spectateur pourrait les croire bouleversés.
À vrai dire, je me suis permis de vous déranger pour demander un conseil... Jarrive de Moscou...
Moscou, capitale de notre Patrie..., éructe le camarade Tee, tandis quune mite effarée senvole et tournoie.
Exactement ! Jarrive de Moscou, la belle capitale de notre grande Patrie (on jurerait un énoncé danalyse grammaticale), et cela me pose un problème... (Sven baisse les yeux; sourire timide.) Le professeur Toonelt ma proposé de faire le socle du monument dAin Saarma. Jai donné mon accord, mais je ne sais pas sil aurait fallu...
Le Maître fait écho avec une cordialité très Frankenstein:
Ain Saarma, jeune sculpteur.
Exactement ! Un jeune sculpteur, très doué, mais (un effort pour ravaler sa salive) jai regardé ses uvres, et il ma paru quelles étaient..., sous beaucoup de rapports... très... discutables.
Très discutables. (Lécho est si content quune flamme de vie tremblote dans sa prunelle. Pour séteindre aussitôt. Reste seulement le souci pédagogique dun camarade dâge mûr.)
Jai limpression quil manque aux sculptures de Saarma laffirmation de la vie, loptimisme, lessor et laspiration juvénile. Le monument est un genre élevé, il dure des millénaires, il appartient au peuple entier. Cest une arme idéologique, et je ne suis pas sûr quAin Saarma soit suffisamment mûr pour une telle tâche. Il me semble que nos conceptions divergent, sagissant des buts de lart... Voilà pourquoi je voulais vous demander: ai-je agi justement?
Genre élevé, arme idéologique et buts de lart opèrent sur le camarade Tee comme une piqûre de caféine. Il se lève, va plonger dans le buffet et en rapporte une assiette de gâteaux secs. « Ils doivent puer la naphtaline », pense Voore, qui ne sen sert pas moins, mais mord avec précaution. Erreur: cest du biscuit qui fond dans la bouche.
Tout en grignotant, il a la surprise de constater que Magnus Tee lobserve dun il presque paternel. Du coup, il picore un second biscuit, puis un troisième, un quatrième, et écoute distraitement. Tiens? Voilà que lautre emploie des verbes, maintenant ! Très peu au début, et les phrases assoiffées les épongent aussitôt comme une terre desséchée aux premières gouttes de la pluie. Peu à peu, toutefois, ce langage racorni shumanise. Sven se rappelle une chanson bien connue: « Et les déserts se couvriront de fleurs... " Cest même si curieux, cette transformation de la Nature, quil observe plus quil nécoute. Des bribes de mots linforment cependant que Magnus Tee raconte avec beaucoup de flamme ses années détudes à la Faculté ouvrière.
Comme ces gens-là sont faciles à manier! médite Sven Voore. Ce type nest pas un salaud, encore moins un charlatan et sûrement pas un égoïste. Mais son boulot, ce sont les blâmes et les exclusions. Soudain la jeune garde comprend: Magnus Tee, cest tout simplement un jardinier consciencieux qui a vieilli; il répand son fumier sur les plates-bandes et arrache soigneusement les mauvaises herbes; malheureusement sa vue baisse... Non, de la part des jeunes, cest impardonnable de le laisser choir ! Il faudrait organiser une permanence pour les visites chez lui, en veillant à ce que personne ne sèche son tour; on irait lui montrer des esquisses (au besoin, datant de lécole); pour les fêtes nationales, on lui offrirait des fleurs rouges. Et si ce vétéran savise de commettre une statue, au lieu de sesclaffer, quon linstalle nimporte où, pas en ville, bien sûr, mais, tenez, dans un camp de pionniers, avec la fanfare municipale et un orphéon mixte de retraités pour linauguration: chansons anciennes et batteries de tambour... Ces égards ne serviront guère la sculpture, mais ils serviront aux sculpteurs. Magnus, cest le type idéal pour soutirer des crédits à Moscou, au Fonds des Arts... Étourderie ! Intolérable étourderie que de ny avoir pas songé!
Magnus Tee sépanche. Il en est aux portraits de famille. Ses deux fils: officiers lun et lautre, ce qui va de soi. Victor a été tué à la guerre; Igor enseigne la fortification à lÉcole de guerre.
Autre photo: une créature timide, frêle et souriante. Tanioucha, la femme de Magnus. Sven apprend quelle est morte en mettant au monde le professeur de fortification. Et pense (ce ne sont pas des choses à dire!) que cest le type de femme pour mourir en couches. Elle a de beaux yeux, humides et gris, mais, après tout, peut-être étaient-ils bleu nattier.
Autre photo: Magnus avec Tania. Elle arrive à peine à lépaule de son mari. Lequel a le poing droit appuyé à la fonte du pistolet et, du bras gauche, étreint son épouse, qui tient une formidable gerbe de fleurs des champs. Déployé derrière eux, flotte au vent un mot dordre en russe, datant sûrement de la guerre civile, car cest lancienne orthographe. Mélancolique, cette image. Sven Voore commence à éprouver de la compassion pour le camarade Tee.
Le Dieu de Colère montre ensuite ses esquisses. Classées par jour, et ça fait froid dans le dos: cet ermite travaillerait-il vingt-quatre heures sur vingt-quatre?
On en revient au monument. Selon Magnus Tee, Sven Voore a parfaitement le droit de faire un socle pour Saarma. Ce serait même magnifique quil en profitât pour influencer ce Saarma, pour le guider, pour lui inculquer quun monument, cest... cest... Cest une arme idéologique par excellence.
Sven Voore commence à comprendre pourquoi Magnus Tee a résolu de concourir. Cest même curieux que Toonelt nait pas vu cela. Le bonhomme nagit ni par amour-propre ni par intérêt: par devoir seulement; pour défendre notre art soviétique ! Car lui, il sait lair que doit avoir un monument comme il faut... Tant pis si son projet doit finir au panier! Tant pis si lon repousse lévidence! Il aura accompli sa mission, agi selon sa conscience, et le jury aura le choix.
Le monologue intérieur plafonne... Pauvre Magnus Tee, pauvre Dieu de Colère, pauvre vieille Ford aux lignes de fiacre... Pas même une Ford: quelque anguleux prototype de notre industrie nationale! On peut encore y rouler, malgré le tintamarre. En regardant les Tchaïka et les Volga qui vous doublent, bagnoles confortables, avec radio de bord et sièges moelleux, qui ne font pas ce boucan de tonnerre de Zeus. À chaque bolide qui vous dépasse, on ne voit plus, devant soi, que des trombes de poussière: la vitesse, ça jette toujours de la poudre aux yeux. On éternue. Vos phares antiques échouent contre ce rideau. On se dit quil faudrait sauver le monde. En attendant, on fait du trente à lheure et des embouteillages...
Voilà où tu en es arrivé, vétéran chenu, pense Voore. Vieillir nest pas facile. Tout le monde ne sait pas vieillir comme Toonelt. Il faudrait que japprenne, tant quil nest pas trop tard...
En partant, il doit promettre de revenir bientôt. Magnus Tee y croit: il a enfin découvert un jeune qui comprend lexistence. À linstant des adieux, il na plus lair dun Dieu de Colère. Ce serait plutôt Moïse, le bonhomme des Tables de la Loi, celui dont, paraît-il, la figure répandait de la lumière.
5
Tous les matins, à neuf heures, deux personnages taciturnes prenaient le chemin de latelier. Taciturnes et sinistres.
Je ne sais dans quelle imagination farfelue est née la légende qui poétise le métier dartiste. Il nest beau que dans les mauvais films. Il me souvient dun Beethoven idyllique composant avec frénésie, au clair dune lune difforme, la sonate du même nom. Ce serait magnifique, si cétait vrai!
Créer, cest chercher: douloureusement, interminablement. Les instants de bonheur quand on a trouvé se chiffrent en fractions de secondes. Passe encore, quand on souffre pour son propre compte! Mais assister au martyre du voisin devient rigoureusement intolérable!
Javais pourtant surmonté loutrage que mavait infligé Toonelt en distribuant la besogne par avance. Cest travailler dans le même atelier que Saarma qui détruisait mon système nerveux. Métant acheté pour vingt-cinq copecks un fume-cigarette à filtre, je liquidais mes deux paquets de Chipka en vingt-quatre heures. Et, tout en me carbonisant les bronches, je mattendrissais au souvenir des vertes prairies moscovites où javais gambadé comme un poulain. Là-bas aussi, on bossait. Mais rien de comparable à cet enfer !
Le matin, à latelier, quel délice cétait! Costia, Sibérien cossard et pourri de talent, commençait sa journée de travail par la pause du déjeuner: une bonne heure. Après quoi, toujours avec un calme de philosophe, il soufflait dans ses sachets de sandwiches, désormais vides, pour les faire péter sur le crâne de quelque grand penseur russe en plâtre. Quand Ludmilla aux nattes de jais la seule fille de notre groupe se baissait pour puiser de largile dans la caisse, nous reluquions le creux de ses genoux gainés de soie en ravalant notre salive avec un bel ensemble... Même la femme de charge, Tata Frossia, volcan crachant le feu pour la moindre boulette de glaise découverte sur le plancher, oui, même cette furie, revue dans le souvenir, me paraissait une tendre mère: il y a toujours des lampions roses pour illuminer le passé.
Mais dans la brumeuse Maarjamaa (drôle didée davoir jadis appelé lEstonie « Terre de Marie » !) il me fallait travailler avec un insulaire tournant en rond, telle une poule à qui on a caché son uf, avec un air si malheureux que ça vous retournait le cur. Et pas moyen déchapper à cette situation: nous étions, lun et lautre, de ces derniers Mohicans du secteur privé qui nont même pas la ressource daller se plaindre, pas le moindre directeur ou contremaître à vitupérer.
Vrai, Saarma navait pas le travail facile. Même lébauchage, dont la plupart des sculpteurs sacquittent avec la virtuosité du bon ouvrier, lui était un supplice: loutil refusait dobéir. Cétait affreux.
Il avait modelé au moins vingt variantes. Elles retournaient toutes à la caisse. (Et in pulverem reverteris !) Il ne savait pas encore, mavoua-t-il, où il voulait en venir et, à le voir travailler, je redoutais quil ne le sût jamais. Oh! bien sûr, tous les demi-squelettes qui sortaient de ses mains enfants, vieillards, mères avec nourrissons, hommes au poings crispés quil les fit debout, agenouillés, voire à plat ventre, nétaient pas dune folle originalité! Mais jaurais parié que chacune de ces ébauches aurait pu donner quelque chose, à condition de la travailler encore.
Dans un sujet pareil, est-ce quon peut trouver quelque chose de personnel? De génération en génération, lhumanité a consacré une bonne moitié des monuments quelle fabrique à éterniser ses mauvaises actions. Un Ain Saarma nallait tout de même pas introduire là-dedans une idée neuve. En existe-t-il, dailleurs, qui soient encore vierges? Jen doute. Au temps déjà du vieux Salomon, on sétait rendu compte quil ny a rien de nouveau sous le soleil.
Cest ce que je macharnais à lui expliquer. Il acquiesçait avec un reniflement convaincu (« Oui, tu dois avoir raison..."), après quoi il recommençait avec une obstination inchangée. Jen venais, parfois, à croire quil le faisait exprès, pour me rendre fou, hypothèse évidemment absurde. Deux hannetons prisonniers du même bocal, cest assurément une situation où la logique vous est dun maigre secours. Un jour, peut-être, quelque Gay-Lussac de la psychologie calculera le rapport entre la logique, la pression mentale et la température des sentiments. En attendant, notre pression grimpait en flèche.
À Moscou, jétais habitué à bavarder à latelier: se dégourdir la langue na jamais nui au travail manuel. On se racontait des anecdotes, on tâchait de faire rougir Ludmilla, on parlait en somme pour ne rien dire. Saarma ne soufflait pas mot. En recourant à la provocation la plus éhontée, jen tirais tout au plus un: « Peut-être bien que oui. » Tous les trois quarts dheure là, il était dune exactitude de chronomètre il reculait jusquà la porte, soufflait trois fois sur le bout de ses doigts, noubliait pas de renifler et se remettait immédiatement à luvre. Cétaient les seules occasions quon avait de lentendre.
La sagesse des nations assure que là où le péril est le plus grand, le secours est le plus proche. Ce fut précisément le jour où je me sentais devenir fou que le dégel survint.
Quon excuse la comparaison, mais mon imagination a tout de la chienne des rues. Elle perd des heures à errer, le ventre vide, les jarrets flageolants et le crâne teigneux, dans les quartiers crépusculaires de la mémoire, sans repos, ni jour ni nuit, jusquà ce quarrive ce qui devait arriver: elle se fait engrosser.
Il suffit de deux belles journées à la suite et les soucis senvolent. Dettes, obligations, échéances, on ny pense plus. Dans la rue, on oubliera de saluer des « classiques vivants » et même leurs femmes, ce qui est plus grave. On se surprendra à sourire bêtement. Ces jours-là, on offre un spectacle assez comique. Dont on a conscience. Mais ça ne vous arrête pas. Bien mieux: on en est tout fier. Lennui, cest quils ne durent guère, ces instants de bonheur: le croquis terminé, tout va sévanouir. Le lendemain matin, vous regardez lenfant de vos uvres: la montagne a accouché dune souris! En bonne mère, toutefois, on ne jette pas ce mal-venu à la poubelle. À force de lui donner le sein et des biberons où lon a mis le meilleur de soi-même, tout en lui administrant des reconstituants, le rose finit par lui venir aux joues.
Ce nétait pas encore le moment de penser vraiment mes bas-reliefs: la raison exigeait dattendre ce que Saarma imaginerait. Faute dautre occupation, je my attaquai pourtant. Ne nous étions-nous pas mis daccord sur lessentiel? Saarma montrait un martyr (ou deux), moi, la colère du peuple et ses souffrances. Ça laisse une certaine marge.
Comme dusage, la première semaine se passa à merveille. Après quoi, je refis la constatation classique (la montagne et la souris): le peuple de mon bas-relief se payait souverainement ma physionomie ! De honte, je guignais Saarma du coin de lil : quelle consolation ceût été si, de rage impuissante, il avait lancé son ébauchoir à lautre bout de latelier! Voir autrui tomber dans le trou où vous venez de choir est dun tel réconfort... Cest même, je pense, la raison pour laquelle les poissons pêchés à la nasse ont lair dabord de prendre laventure avec tant de philosophie.
Ain nétait encore arrivé à rien, mais son comportement avait changé: des gestes plus sûrs, et même je nen croyais pas mes oreilles il sifflotait!
Quest-ce qui pouvait lavoir à ce point décontracté? Il y avait un mystère là-dessous! Car Saarma modelait des membres: des jambes, des bras, des cuisses, des mains... Ça le mènerait à quoi? Quel besoin avait-il de se remettre aux exercices du programme de première année? Il avait même amené à latelier de vieilles planches anatomiques... Sil était enfin sur le chemin dune idée, daccord! Mais il nen avait pas lair. Ce qui ne lempêchait pas de plonger dans cet étal grouillant avec une frénésie de cannibale. Spectacle assez horrible.
Je le questionnai; il arbora une mine de Pythie:
Je sais pas encore, mais je crois que je vais savoir.
Jeus toutefois un dédommagement. Après un coup dil à mes bas-reliefs en gestation, il grommela :
Mais tu vas les avoir finis ! Tu sais y faire, toi. ..
Ça ne paraissait pourtant pas linquiéter. À sa place, jaurais mis les bouchées doubles. Lui, il sifflotait !
La confiance en soi mérite toujours le respect: je me souvins de son Tueur de veaux. Il fallait tout de même voir clair dans le bonhomme. À tout prix.
6
Ce soir-là, nous étions allés nous promener. Mes bas-reliefs prenaient tournure. Saarma était retombé dans le doute. Il marchait, tête basse, silencieux, avec une sorte de rage. Je pressentais vaguement que cétait le jour où je le ferais parler.
Lobscurité rend toujours plus naturel: sachant que les autres agissent de même, on profite des ténèbres pour se débarrasser des poses du jour. Il y a des femmes qui ne peuvent faire lamour que la nuit, et des hommes qui lattendent pour devenir sincères.
Nous avions laissé derrière nous les illuminations du centre. On entrait dans les sombres ruelles de Kalamaja, ce quartier où la ville va au-devant de la mer. Javais déjà pas mal parlé: de ma jeunesse, de la vie à Moscou, voire daventures féminines. Je voulais quil parlât, lui aussi. Javais même quelque peu émoussé mon langage.
Pas seulement à dessein: ce compagnon taciturne, ces vieilles rues de faubourg et le soir brumeux davril ne portaient guère à plaisanter.
Ain écoutait. En shootant parfois dans une motte de terre gelée. Un jeu de gosse... Puis:
Jai rien à raconter, moi. Je suis un îlien: de Saaremaa. Mon père et mon grand-père sculptaient déjà de petites choses au couteau. On men a offert un grand lame courbe et manche en os pour mon entrée à lécole... Jai commencé à découper des bouts de bois: pour me distraire. Des fois, ça rapportait, à lépoque: un Allemand, un officier, ma payé un kilo de beurre pour une statuette de diable; le dedans, cétait tout purée de pommes de terre, mais il ne devait pas le savoir. Il a envoyé ?mon diable à sa femme, en Allemagne: pour eux, hein, lEstonie, cétait de lexotisme. Jai continué... Le reste est venu tout seul...
On le sentait navré de navoir rien dautre à dire.
Mais ta manière, ce côté archaïque, cette gaucherie de primitif, doù les tiens-tu? La question était tellement du style interview que jen eus aussitôt honte. Et moi qui voulais être naturel!
Parole dhonneur, jen sais rien! Jai essayé de travailler autrement, de faire dans le moderne: loupé! Tu trouves que cest très gauche, ce que je fais?
Cest gauche, mais cest fort. Ça existe! Ça va avec ton tempérament.
De nouveau, le fil cassa. Je sentais quavec ce type de propos, je narriverais à rien. Lidée me vint alors dessayer ma vieille théorie de « lhomme-nature ».
Sur dix personnes qui, quoique adultes, nen fabriquent pas moins des théories sur la nature humaine, il y a neuf et demi dabrutis (un sur dix, par conséquent, nest quun demi-abruti). Si convaincu que je sois de cette vérité pénible, je nen retire aucun profit: moi aussi, jappartiens à la ridicule corporation des chercheurs du mouvement perpétuel. Nempêche que, dans mes uvres complètes et contradictoires, il en est une qui, dans la pratique, donne parfois un semblant de résultat; cest ma théorie de lhomme-nature.
Beaucoup dentre nous je ne dirais pas la plupart, mais beaucoup plus quon ne pourrait sy attendre sefforcent de paraître autres quils ne sont.
Un exemple... Je connais un tendre, une nature presque féminine. Doué dune voix de haute-contre, il nuse que du registre de poitrine. Il évite comme la peste les flambées denthousiasme. En toute occasion, vous le verrez vêtu dun chandail fatigué et chaussé de brodequins de ski. Dans sa jeunesse, il adorait le ballet; il nestime plus que le moto-cross.
À dissimuler des défauts parfois réels mais, le plus souvent, imaginaires, on se sent quelque peu pharisien. Aussi, en présence de gens qui ne cachent ni leurs lacunes ni leurs tares, mais en font parade, résistons-nous mal à une sorte dadmiration. Comment, par exemple, rester indifférent devant un phénomène qui vous avoue: « Au fond, je nai pas à me plaindre de lexistence. Évidemment, je dégoûte les femmes, mais ça se supporte très bien. Ce qui mennuie beaucoup plus, cest que je suis très bête. »
Les gens qui poussent la sincérité à ce point, nous les disons simples desprit. Pour nous consoler de nêtre pas comme eux. Car il est à peu près impossible de leur nuire. Détail utile à connaître.
À Moscou, un jour quavec mon ami Roman (le dessinateur: un rouquin maigre) nous avions décidé lun et lautre dans une dèche noire darroser une fin dexamen, nous entrâmes au restaurant Praga. Je choisis le maître dhôtel qui paraissait le plus inaccessible, le plus féroce, je le pris à part et lui confiai quil me restait exactement douze roubles, mais que je voulais en conserver quatre, car les grands magasins du GOUM venaient de recevoir dexcellents stylos chinois et quil men fallait acheter un. Il me regarda comme sil avait affaire à un fou. Sans me laisser impressionner, je lui expliquai que ces stylos avaient des plumes extraordinaires, positivement inusables, et quil ferait bien cétait un conseil dami de sen procurer un, à condition, bien entendu, que ses moyens le lui permissent. Tout cela sur le mode non point pleurard, mais de la plus franche cordialité, en copain de toujours. Le résultat fut stupéfiant: le type était devenu mon ami! Nous fîmes ensemble le calcul pour que laddition nexcédât point sept roubles cinquante. Il avait suggéré huit roubles, mais je rectifiai aussitôt: « Il me faut cinquante copecks pour le portier: leur salaire est très bas... » Le dîner quon nous servit, on ne laurait pas eu pour dix roubles par tête! Des vins du Caucase, et des consommés madrilènes qui nexistaient quà la carte. Il y avait même des langoustines. Je nen avais jamais mangé avant, et je ne devais plus en retrouver après.
Par la suite, jai très souvent joué lhomme-nature et, le plus souvent, avec succès. Jouer, dailleurs, nest pas le mot juste. Dès quon a insufflé une âme et injecté un minimum de sang à lhomunculus-modèle, il vit de sa vie propre et lon y croit demblée. Cest beaucoup plus quun rôle...
Je commençai donc en ces termes:
Sais-tu, Ain, quen ta présence, je me sens un peu diminué?... Jen viens à me demander si jai suivi ma vraie vocation...
Il me lança un regard de surprise. Jenchaînai:
Jai limpression quun vrai sculpteur doit te ressembler. Tu nas pas seulement de la terre aux semelles: tu y es enfoncé jusquau genou, tu as les veines mêmes de la glèbe pour racines. En técoutant, je crois entendre la Nature parler. Moi, jai tout de la plume au vent: une plume pourrie de civilisation. Et, le pire, cest que je cultive ça: avec mes pull-overs jacquard et mes nuds-papillons... Cest risible, je le sais et mon seul espoir, cest que les autres sachent que je le sais , seulement, enlève-moi ces attributs, et je ne serai que néant... Jaurais peut-être dû choisir une autre voie. À lécole, les maths mattiraient; javais même abordé la géométrie infinitésimale. Pourquoi me suis-je lancé dans la sculpture? Difficile à expliquer...
Il marchait à mon pas. Bon signe! Vous êtes-vous demandé pourquoi, à la caserne, on passe des heures à instruire la troupe dans cette science?
Je ne me croyais pas fait pour devenir un savant. Les savants, je les voyais personnes graves et ignorant les passions. Je ne savais pas encore que, dans ce monde-là aussi, il y a de tout, que Teller écrivait des sonnets, quOppenheimer courait les filles et quHeisenberg avait une âme daventurier. Sculpteur, je le suis devenu presque par hasard. Pas comme toi: toi, impossible de te représenter autrement quaux prises avec une motte de glaise ou la gouge en main...
Il minterrompit:
Sans blague? Eh bien, figure-toi que je devais devenir marin! Dieu sait si je laimais, la sculpture, mais je pensais que les artistes étaient des types dune espèce à part... Je les voyais avec des pulls jacquard et des nuds-papillons. (Il sourit.) Comme toi! Encore aujourdhui, lartiste-né, dans mon idée, cest toi, pas moi. Après ma septième, jai voulu entrer à lécole dhydrographie. Jai échoué: les maths! Après ça, javais trop honte de retourner à Saaremaa. Je me suis cherché du boulot. Quelquun a vu mes petits bonshommes et ma conseillé dentrer aux Beaux-Arts. Je suis parti pour Tartu, et voilà...
Nous entrions dans la rue des Cordes, un endroit comme tout ce quartier de Kalamaja qui ma toujours paru sinistre. Depuis mon enfance. Quand je ne savais pas encore que cétait la rue, autrefois, des valets du bourreau.
Oh! il y a belle lurette que je ne crois plus aux revenants, mais il me semble que certains lieux ont une âme. Je ne me rappelle plus où jai lu que, sur les vieilles cartes marines, il y avait des signes pour marquer les endroits à éviter. Pas à cause des récifs, mais parce que les mutineries à bord éclataient régulièrement dans ces endroits-là. Même avec les équipages les plus tranquilles! Le rationalisme du siècle dernier a fait justice de ces fables ridicules. On a refait les cartes. Mais voilà quaujourdhui on reparle de champ magnétique des nerfs et de télépathie. Une blague, peut-être, mais qui sait? Le futur modèle de lunivers peut fort bien intégrer les revenants, à titre dénergie résiduelle. Peut-être même les fera-t-on travailler. À y bien réfléchir, ils nous manquent, ces capricieux visiteurs du soir.
Il commençait à neiger: de gros flocons difformes et humides qui collaient au visage et aux vêtements. Dans les vieilles maisons de bois, des lumières sallumaient, jaunes lueurs fourbues au travers des carreaux.
Quelquun ouvrit un vasistas. Des pleurs de bébé sen échappèrent. Laids et déchirants. Il ny a que les tout-petits pour pleurer franc jeu; eux, cest rare quils trichent. Et ces cris, la neige silencieuse, les fenêtres lasses, tout donnait une impression dirréel. Saarma semblait pensif. Il dit:
Cest le Diable qui ma fait sculpteur.
Je nen croyais pas mes oreilles:
Le Diable?
Oui...
Inutile, je le sentais, de poser dautre question: sil devait parler, ça viendrait tout seul. Mais il parlerait. Jen étais sûr. Mon homunculus-modèle, ce faux bonhomme si vrai, provoque toujours la confession.
Cest à cause du Diable que tout a commencé. Javais cinq ans, ou six, je ne me rappelle plus. Je métais réveillé dans la nuit. Mes frères et surs dormaient. Mon père aussi. Ma mère était assise devant la porte grande ouverte qui séparait le logis de létable. Elle tricotait, 1e nez dans ses aiguilles: Krõõt ne se décidait pas à vêler. Elle était vieille, notre vache. Les douleurs avaient pourtant commencé lavant-veille: de la chambre, on lentendait panteler. Moi, je regardais le plafond. La lampe à pétrole léclairait vaguement, et cétait plein dombres dansantes. Jallais me rendormir, quand jai entendu marcher. Très loin. Des pas lourds, monotones, avec une longue pause entre chacun. Sûrement des pas dune longueur... Jai compris tout de suite: cétait le Diable! Le Diable qui se promenait sur le rebord de la Terre.
« Je menfonçai la tête dans loreiller, mais le bruit devenait formidable. Alors jai fermé les yeux à bloc et, là, je lai vu. Il était en gibus, avec des bottes de pêcheur, et il marchait drôlement à pas de loup en tournant autour de la Terre. La Terre ressemblait à une assiette (javais entendu raconter quelle est ronde). Notre village de pêcheurs se trouvait juste au centre. Et Lui, avec ses grandes bottes, il se rapprochait à chaque tour.
« Plus grand, jai compris: cétait tout simplement mon pouls, le sang que jentendais battre à mes tempes. Jallais me lever pour tout raconter à ma mère, quand Krõõt a commencé à vêler. Ma mère sest précipitée pour laider. Mais Krõõt avait rampé jusquà la porte. Jai vu une tête suppliante se couler dans notre chambre : elle cherchait tu te rends compte? la compagnie des hommes! La langue pendait; elle avait des yeux étonnants, tout violets... Pendant que le Diable nous arrivait dessus!... Le secours des hommes est venu trop tard: elle a mis bas un veau mort, à peu près sans poils. Ensuite, elle est devenue stérile et il a fallu labattre... Après, tout sest mêlé pour moi dans un cauchemar énorme: le veau qui avait lair en cire, lil violet de Krõõt, le Diable et le sentiment que tout était de ma faute, parce que le veau aurait survécu si je ne lavais pas vu, Lui ! Jen ai parlé à ma mère. Elle ma expliqué que javais fait un mauvais rêve. Mais jétais sûr que ce nétait pas un rêve. Comment ma mère pouvait-elle croire à un rêve? Alors je me suis dit que jétais le seul qui entende le Diable, comme Krõõt, que ma mère navait pas pu aider non plus.
« Chaque soir, je priais le bon Dieu décarter le Diable, dempêcher quil arrive jusque chez nous; et cest vrai que les pas ne se rapprochaient plus... Et puis jai essayé de sculpter dans des bouts de bois ce que javais vu. Mais ce qui me sortait des mains était plutôt rigolo queffrayant. Or, le Diable de ma vision, il faisait peur!... Je recommençais tout le temps. Cest un de ces diables que ma acheté lofficier de la Wehrmacht. Et cest aussi un de mes diables qui ma fait recevoir aux Beaux-Arts. Après Tartu, où jai eu mon diplôme avec mention très bien, je suis entré dans la classe de Toonelt, à Tallinn... Tu vois: je suis devenu sculpteur grâce au Diable... »
Nous avions atteint le bord de la mer. Le vent était tombé. Les flocons se faisaient plus rares. Leau noire avait des reflets huileux. Des blocs de glace sale frangeaient la côte. Une bouée clignait de lil, puis une autre. Deux longues langues écarlates léchèrent la mer, et la gueule des phares les ravala. Nous écoutions respirer les vagues.
À toi, maintenant: raconte, dit Saarma.
Il avait réintégré sa coquille. Au point den paraître rapetissé dans son pardessus godaillant, sous le chapeau un rien trop juste. Et je constatai que je navais rien à raconter, que je navais jamais rien eu à raconter. Comme je lenviais! Le soleil regardé à travers les paupières mi-closes ou bien les yeux fermés, des odeurs et des couleurs qui mavaient retenu un instant, un vieux grenier, oui, avec des jouets couverts de poussière, cest tout ce qui mavait appartenu! Comme cétait vide et abstrait au prix des souvenirs dAin! Sans chair ni sang: rien que de la lymphe... Ah! Manuel des rapports du Moi avec lAutre! Ah! théorie de lhomme-nature !
Je me défilai:
Un autre jour, veux-tu? Ton histoire ma trop impressionné.
Nous rebroussâmes chemin. Je tournai le dos aux phares du large.
Seigneur, quil était nature, lui ! Montrait-il donc la même confiance à tous? Non: ma jalousie, il fallait que jen finisse avec elle ! Un homme pareil, je ne lui ferai jamais de mal! Je le protégerai...
Je lobservai du coin de lil, pauvre bougre chétif avec une grosse tête en boule et, dedans, des pensées si étonnantes...
Jaurais voulu quil pût lire dans mon regard le souhait que je formais de tout mon cur : soyons amis!
7
Au début de mai, je tenais mes bas-reliefs. Définitivement ! À mon avis, Saarma navait pas avancé dun cheveu. Semblable au bon Dieu de Jean Effel, il peinait à longueur de journée sur les pièces détachées dun Adam à créer. Cétaient les mains qui semblaient le préoccuper surtout, depuis quelque temps. Ça faisait mal de le voir, mais comment lui venir en aide ? Léchéance approchait: nous étions convenus de présenter nos croquis avant la morte saison à lUnion des peintres ; sinon, il faudrait, cet été, se serrer la ceinture, alors que, le contrat conclu, cétait vingt-cinq pour cent davance qui nous tombaient dans la poche. Le soir, pour passer le temps, je jetais sur le papier des projets de statues. Après tout, Ain pourrait en tirer parti. Mais qui le sait ? Javais peut-être des vues déjà plus ambitieuses.
Un de ces soirs que je travaillais darrache-pied, on sonna à ma porte. Cétait lui.
Je me sentais patraque, mexpliqua-t-il, jai passé la journée au lit, et ça y est.
Quoi ?
Tu vas voir.
Je le suivis au fond de la pièce. En proie à un sale pressentiment : il tenait à la main un grand rouleau de papier.
Regarde-moi ça !
Le ton triomphateur allait si mal à ce garçon que ce fut lui que je regardai dabord : une gueule épanouie ! Le gosse qui vient de réciter sans fautes son compliment devant larbre de Noël et reçoit pour étrennes la paire de patins tant désirée !
Je lui pris le rouleau des mains. Impossible dabord de rien comprendre : des épaules, une tête renversée en arrière et deux mains, deux mains énormes, hors de toute proportion, occupant la feuille entière
Des mains ?
Exactement !
Silence. Puis :
Tu vois le cadre ? La plaine, une petite colline, un mamelon plutôt, et, là-dessus, sans bas-reliefs, sans tous ces cons de socles, une dalle de granit avec ça qui en sort. Hein ?
Il piétinait dimpatience, comme prêt à senvoler.
Et, soudain, je vis : des épaules contractées, cherchant appui sur les bords rugueux dune tombe ; une tête renversée à rompre le cou pour conserver léquilibre ; et des mains interminables, des mains contre nature, des mains de fantôme happant le vide...
Des mains qui étaient un cri.
Cétait donc pour cela que, depuis des semaines, il séchinait sur des exercices danatomie !
Une armée de fourmis remontait le long de ma colonne vertébrale. Des mains qui étaient un cri ? Une menace, oui ! Pour moi, une sacrée menace !
Mais les bas-reliefs ?
Quels bas-reliefs ? Oh ! oui... Il en faut pas, des bas-reliefs. Ça aura bien plus de gueule sans eux. Pas de problème !
Je ne trouvai rien à répondre. Il sassombrit :
Tu vois pas que ça sera mieux sans bas-reliefs ? Rien que la plaine, la petite butte, et ces deux mains.
Je continuais à me taire.
? Évidemment, tauras travaillé pour rien Cest à ça que tu penses ? À cause du fric ?
Cette pensée parut le troubler, mais pas longtemps :
? Le fric, on le partagera : moitié-moitié. Cest jamais une question, le fric : on partage, et tout est dit.
Mais tu pouvais le dire !
Ces horribles mains me tenaillaient la gorge.
Je pouvais... Il aurait fallu que jy pense !
Tu ny avais pas pensé ? Depuis un mois que tu modèles des bras et des mains ?
Je te jure ! Les mains, je sentais seulement quil y avait une idée à en tirer...
Elles me disaient quelque chose... Mais, jusquà ce soir, je savais pas quelles me donneraient la solution. Cest venu dun coup, tu sais.
Jaimerais à le croire.
Javais distillé la phrase avec une vacherie qui me paraissait évidente, mais Ain nétait pas dhumeur à analyser les nuances :
Je suis content que tu me croies, dit-il. Tu te représentes si ça en jette, un jus ? Pas de chiqué ! Pour les nobles draperies, retour au magasin des accessoires ! Deux mains, et rien que ça ! ...Sven, allons boire ! Au club ! On ny coupe pas, tous les deux, dune cuite grandiose. Ça ma coûté deux mois de souffrance, mais jai trouvé. Quand le diable y serait, je me soûle, ce soir, dans les règles !
Je ne lavais jamais vu ainsi : des fossettes rigolardes aux joues, le cheveu en bataille, lair de lheureux mauvais génie quun enchanteur a enfermé mille ans dans un tibia, et qui retrouve enfin la liberté.
Tu sais, ce soir, impossible !
Viens donc ! Tu avais un engagement ?
Vrai, cest impossible. Je... (Une envie folle de lui cracher le paquet à la face ! Mais ça ne sortait pas.) Jattends quelquun. Je passerai peut-être au club plus tard.
Ton quelquun, envoie-le se faire farcir ailleurs ! Daccord ? (Il tortillait un bouton de mon veston, à croire quil allait larracher.) Viens de toute façon. Je te réserverai une place, et je commanderai le menu davance. À dix heures, tu en auras fini avec ton quelquun ? Jexpliquerai au gérant quon ne nous mette pas à la porte avant deux heures du matin.
Invite plutôt Eva.
Eva ? Tu en as de bonnes ! Eva, ce soir, je men balance ! Les femmes, cest jamais ce qui manque ! Eva, jen aurai besoin demain matin : pour lengueulade traditionnelle, devoir de toute épouse légitime... Je tattends, et tâche de ne pas être en retard.
La porte claqua.
Seul, je me préparai du thé vert, très fort.
En remplissant mon verre, je regardai mes mains, comme celles dun autre: des mains tremblantes aux longs doigts blêmes et aux ongles minutieusement curés. Tout ce que je possédais, elles lavaient tiré de la glaise ! Tout ce que je possédais... Dautres mains avaient réduit à néant leur effort, et cest ce qui leur donnait cette hideuse tremblote. Il avait dit: « Sans bas-reliefs, sans tous ces cons de socles. »
Le thé avait un goût âcre. Il soûlait un peu.
Jamais encore je navais buté contre un vrai obstacle : tous sétaient laissé tourner.
Et voilà que sonnait mon glas ! On repoussait mon uvre, ni plus ni moins quune mèche tombée sur lil. Ça allait de soi ! Dire que javais été vexé quon me chargeât seulement de disposer le cresson autour du bifteck ! Mais on nen voulait même plus, de ma salade ! On lexpulsait de lassiette. Ça allait de soi !
Jallumai le plafonnier : il fallait que je me regarde dans la glace. Javais de la suie sur le nez ! Où avais-je bien pu la ramasser ? Rien détonnant, dailleurs : les tragédies, ça arrive toujours là où traîne une peau de banane ; et quand ton meilleur ami vient demmener ta femme au restaurant, tandis quà un coin de rue tu déplores ton destin, cest ce moment que le vent choisit pour tarracher ton chapeau et lenvoyer rouler dans les flaques. Il y a là une loi de la Nature.
Jessuyai mon nez dun doigt hésitant et me passai la main dans les cheveux. Je les ai abondants et ondulés, mais avec un début de calvitie, encore facile dailleurs à masquer, nempêche que... Je plongeais dans un trou sinistre. Quelque chose me disait que si je cédais un millimètre de terrain, je ne cesserais plus de battre en retraite. Maccrocher à tout prix ! Pour rester dans le champ ! Si je men laisse écarter dun rien, cest pour léternité que je me perds dans la masse anonyme...
Je me reversai du thé.
Quelle certitude émanait de Saarma ! La certitude des vainqueurs. Quil y eût des fautes dans son croquis, il sen contrefichait : il avait trouvé, lui... Comment est-ce quil disait ? « Le fric, on le partagera : moitié-moitié »... En attendant, il fait son plein de cognac au club. Gueule de raie ! Et ça na même pas appris que la fourchette se tient de la main gauche... Dire que je me suis fait avoir par un individu pareil !... « Cest jamais une question, le fric... » Et ça ne la sera pas, la question !
Je revoyais son esquisse. Ces deux mains, le cri de ces deux mains, oui, ça vous secouait. Mille fois plus quavec des inscriptions sur des plaques, des bas-reliefs et ce quil appelait « ces cons de socles ». Mais elles pouvaient aussi paraître dun art bien primitif, ces mains, bien pacifistes, dun humanisme bien abstrait... Où allais-je pêcher ces clichés de bas aloi ? Cétait le vocabulaire de Magnus Tee... Le monument aux déportés du Père-Lachaise surgit dans ma mémoire. Peut-être quon pourrait accuser Ain de plagiat ? Non : ça ne tenait pas debout ! Le Pierre le Grand de Falconet, à Leningrad, ne se trouve pas diminué du fait quil existe de célèbres statues équestres qui lui ressemblent comme deux gouttes deau ; cest le propre de la sculpture, ces réminiscences ! Et puis les mains du Père-Lachaise sont enchaînées ; le truc de Saarma part dune vision, dun état dâme, dune façon comment dire ? de renifler le réel, qui na absolument rien à voir avec ça.
Il me fallait revoir son croquis. Sur-le-champ. Je ne sais qui a noté que ce qui distingue des autres souffrances les affres de la jalousie, cest quon recherche toutes les occasions de les raviver. Mais je pense quil existe dautres douleurs qui présentent cette particularité.
Je résolus de monter chez Eva. Il devait avoir laissé lesquisse sur une table. Je roulai le projet de monument que javais dessiné pour laider, croyais-je, mais, maintenant, je me rendais compte que ce nétait pas le vrai but et grimpai lescalier quatre à quatre, peut-être même huit à huit...
Ain est sorti pour prendre lair...
Eva était en robe de chambre. Ma visite lahurissait quelque peu. Informée du motif, elle alla fouiller dans les papiers de son époux et me montra une feuille grand format. Je laurais reconnue à cent mètres.
Cest ça ?
Exactement ! Fameux, hein ? Vous êtes tombée sur un mari qui a une imagination du tonnerre ! Et de lIdée !
Elle mobservait du coin de lil et, inaccoutumée à juger par elle-même, préféra acquiescer. Discrètement, bien entendu, comme il convient quand on est la dame du monsieur :
Ça a dû lui venir aujourdhui : il était tout chose.
Je restai vague:
Quel garçon doué !
Mais entrez donc, ne restez pas dans le vestibule.
Il est tellement tard... Entendu, mais seulement pour un instant... Vous ne craignez pas (jarborai mon plus séduisant sourire de conspirateur) quAin ait des soupçons bien injustifiés sil nous surprend tête à tête à pareille heure ?
Je vous cacherai dans la penderie.
Avec vos robes ? Que dhonneur ! Ça doit sentir si bon...
Le premier sculpteur bien élevé que je rencontre ! roucoula-t-elle. Je vous lavais dit le premier jour.
Je navais vraiment aucune envie de cette Eva, trop fille dÈve, mais un petit flirt verbal me rendrait peut-être mon équilibre. Tout plutôt que la solitude !
Et nous allons arroser vos exploits, avant que lhistoire de lart ne sen empare : il nous reste justement un fond de bouteille...
Elle lavait dit sur un ton dironie cordiale, une ironie miniaturisée qui nétait presque plus railleuse. Jen fus pourtant blessé. Il sagissait, bien sûr, du travail de Saarma, et, bien sûr, jen aurais volontiers fait des gorges chaudes. (Lennui, cest quil ny avait aucune raison à cela !) Mais, venant dEva, je trouvais la plaisanterie saumâtre.
Rien quun petit verre, répondis-je.
Évidemment ! Vous connaissez lhistoire du petit verre, de linspecteur et des deux directeurs?
?Lhistoire en question datait de la jeunesse de Mathusalem. Jinterrompis au premier mot :
Cétaient de petits tempéraments. Quand jhabitais Moscou, le directeur dun atelier de décoration se fit convoquer pour pochardise au comité du parti, où il lui fut demandé si, après un petit verre, on était capable de travailler convenablement. « Certainement ! » répond lautre. « Et après deux petits verres ? » » Cest la dose exacte pour un travailleur. » » Et après un demi-litre ? lui lance-t-on triomphalement. Daprès nos renseignements, cest ce que vous avez bu au cours dune journée de travail ! » Lautre : « Évidemment, on travaille mal... » Il réfléchit une seconde, puis : « Mais pour diriger, faut voir comme ça aide ! »...
Je regardai mes mains: elles reposaient sur la table, apaisées et dignes.
? Eva... (Je marquai une pause, accompagnée dun regard grave.) Je suis très préoccupé, Eva. Ce que je craignais est arrivé. Regardez vous-même... (Je lui tendis le croquis dAin.) Vous voyez ces mains ? Cest bouleversant, une présence folle, mais vous vous représentez ce que va raconter le jury ? Primitivisme, humanisme abstrait et ainsi de suite... Jentends dici Sa Majesté le Camarade Tee : « Ces jeunes gens ont voulu faire la nique à notre art militant. Je dis : la nique ! Regardez plutôt ce geste du bras ! » Épargnez-moi la suite. Vous me répliquerez que de pareilles gaudrioles, il ne se les permet que devant une tasse de café ? Certes ! À la tribune, il soignera la forme, mais sans changer le fond.
La nique ? balbutia Eva. Vous croyez vraiment ? Dans ce cas... Il faudrait peut-être en parler à Toonelt.
Visiblement, javais touché au bon endroit.
À Toonelt ? Jamais de la vie !
Pourquoi donc ?
? Pourquoi ? Mais parce que Toonelt, jen donnerai ma tête à couper, va se pâmer devant cette esquisse ! Toonelt joue bille en tête. Il va sacharner à faire passer le projet, et nous serons fichus.
Vous en êtes sûr ?
Sûr de quoi ? Que Toonelt nous soutiendra jusquau bout ? Même pas ! Même Toonelt peut se rendre compte quil narrivera pas à emporter ladhésion des autres.
En somme, vous trouvez que le croquis ne convient pas ?
En somme, oui. Et cest vachement dommage. Pour une exposition, ça pourrait aller...
Vous lavez dit à Ain ?
Je baissai les yeux :
Pas encore : il avait lair si content ! Exactement le pauvre diable de diable quon vient de délivrer du tibia où il avait passé mille ans. Demain, je lui expliquerai. Au besoin, je lui montrerai ma variante. Comme solution de. secours. Avec son tour de main, il la mettra au point en deux coups de cuillère à pot. Mais deux coups, pas plus ! Sinon, Tee va nous coiffer sur le poteau, et nous resterons sans un.
Vous avez préparé une variante ?
Évidemment ! Jen avais besoin pour mes bas-reliefs. Oh ! ce nest quun premier jet, mais je fais confiance à Saarma pour le croquis définitif... Sil est daccord, bien entendu...
Je fis la bouche en cul de poule modeste : il fallait quEva demandât elle-même à regarder mon esquisse.
Faites donc voir. Si cest permis...
Et comment ! Tant que vous voudrez ! Mais, je vous préviens : cest un brouillon, seulement les grandes lignes.
Elle sempara dudit brouillon pour létaler sur la table, à côté du croquis de son époux. La comparaison ne devait guère lenchanter : le jour et la nuit. Ces mains qui étaient un cri, Ain les avait tracées à la diable, dun seul coup de crayon, sur du papier à dessin pour écoliers, de surcroît bien froissé et tout couvert de taches. Moi, pour agenouiller mon guerrier blessé, javais choisi du Whatman qualité supérieure. Et comme je dessinais à mes moments perdus, il ne manquait pas une hachure. Cest mon faible : jadore le léché. Avouons-le sans honte : je mamuse, le soir, à des exercices de calligraphie. Ce dont témoignaient les pleins, les déliés et les fioritures au tire-ligne du titre en bâtardes coulées, alors que lesquisse de Saarma sornait seulement dun « Ah ! ah! » puéril et titubant en pattes de cigogne rachitique, à croire que le crayon, gagné par le feu de linspiration, nobéissait plus à son maître, bref, un griffonnage lamentable au prix de mon aristocratique page décriture.
Que pouvait bien en penser Eva ? Sans doute sombrait-elle dans le désarroi, car ayant bafouillé un « Comme cest intéressant ! » ou quelque autre sottise, elle fila à la cuisine sous un prétexte qui méchappe encore. Jen profitai pour comparer aussi les deux variantes, et ny trouvai non plus aucun motif à réjouissance : ces gladiateurs trébuchants, une ville sur trois, au moins, en est affligée.
La sonnerie du téléphone marracha à cette réflexion.
Cest sûrement Ain ! criai-je à Eva. Je réponds ?
Je décrochai sans attendre la permission. Je ne sais quel instinct tenta de me retenir, mais un autre lemporta. Mon « Allô » fut toutefois presque murmuré.
Eva Saarma ? senquit une voix rocailleuse.
Une voix masculine, mais pas celle dAin... Il fallait répondre quelle arrive. Mais lautre enchaîna, et la curiosité me fit taire.
Ici, le portier du Club des artistes... Vous maviez demandé de vous appeler au cas... Il est chez nous, votre mari. Il se tient encore bien : juste un peu parti. Peut-être bien un peu trop, surtout avec ce quil a commandé comme boissons. À cause, il paraît, quil attend quelquun, mais y a encore personne. Vous pourriez peut-être lenvoyer prendre ? Il a déjà eu des mots avec un poète, un jeune, en pull à fleurs. Alors jai préféré vous dire. Pardon-excuse, comme de bien entendu.
Merci infiniment ! De tout cur ! Nous arrivons !
Javais parlé dune voix éteinte, dans lespoir quon me prît pour Eva.
La conversation était terminée. Une seconde, je perçus une lointaine rumeur, comme de minuscules aiguilles électriques me chatouillant le tympan, et, aussitôt, je crus voir le club...
Malm, écrivain pour enfants : teint livide, que les lentilles des lunettes rehaussent de reflets comiquement douloureux ; il en est déjà à proclamer quil va chercher son violon... À la table voisine, une jeune personne à la face ronde le dévisage avec la tendresse de la jeune Berbère contemplant son chameau... Un architecte débutant va de table en table : marinière aux manches retroussées ; minois puéril irradiant une énergie de parade... Un quidam vient de grimper sur le podium de lorchestre ; il simmobilise pour attirer lattention et entame une harangue ; ça sarrête à : « Bien chers amis ». Ain est à une table de coin : visage cramoisi et toupet en bataille ; il boit en mattendant, ce qui le met dhumeur bagarreuse. Il a le droit de samuser, non ? Finies, les tristes journées taciturnes en quête dune idée ; il la tient, son idée !
Il la tient, et moi, jai travaillé pour des prunes !
Hé ! quil se soûle, quil se bourre à mort, quil fasse un esclandre à sensation ! Si seulement il pouvait finir sa nuit au poste !
Je souffre comme un damné.
Cétait Ain ?
Comme la dernière fois, Eva apporte du saumon.
Non : vous êtes priée denvoyer immédiatement un camion à la gare de marchandises de Kopli, où trois mille boîtes de pâtés vous attendent. Cest du pâté de cervelle.
Comment ?
Du pâté de cervelle. Consommateurs, essayez notre pâté : nous avons des cervelles de première qualité !
Eva a enfin compris :
Cétait un faux numéro ?
Jai répondu quon avait volé trois roues au camion et que le chauffeur sétait soûlé comme un âne pour lanniversaire de belle-maman.
Seigneur, mais si...
Et puis après ? Naurions-nous pas assez de cervelle à nous deux ? Buvons plutôt à la santé de ce viscère. Vivent les mayonnaises de cervelles quand cest du mouton intellectuel en conserve ! Prosit...
Eva sourit :
Prosit ! Je ne vous savais pas si farceur.
8
Si farceur ! Jaurais dit, moi : si crétin ! Comment ny avais-je pas songé ? On pouvait retéléphoner dans une demi-heure. Et on allait retéléphoner. Sûr comme deux et deux font quatre ! Quand lautre aurait vidé tout le carafon, il en commanderait un deuxième. Le portier saffolerait. Il voudrait savoir pourquoi on ne vole pas au secours dun pochard en péril ! Quest-ce que jexpliquerais, alors, à Eva ? Je métais flanqué dans un joli pétrin !
Me lever et filer ? Solution stupide. Avant une heure on saura que ce Sven Voore débarqué de Moscou cumule les titres dindustriel de la statue et de chevalier dindustrie. Eva aura tous les droits de piquer une sainte colère. Ce que je peux être andouille, à mes moments perdus !
Dites, Eva, vous nêtes jamais venue chez moi? Faisons-y donc un saut : vous donnerez de précieux conseils dinstallation à un célibataire désarmé, et je vous en remercierai en nature : sous les espèces dune boîte de crabe.
Elle paraissait hésitante. Jouvris les écluses :
Je vous en supplie, venez donc ! Je vous montrerai nos croquis, vous aurez du thé de Chine, nous écouterons du Jaan Rääts, du Hindemith. Jai même enregistré du Palestrina au magnétophone... Vous avez peur ? Oh ! nous avons tout le temps de cultiver les Muses : il nest pas tellement tard, et je crois que votre mari voulait passer chez Toonelt... (Le moulin à paroles, dans ces cas-là, il ny a rien de tel !) En un mot, lami de la maison, ce soir, déborde dinitiative... Vous trouvez que cest incorrect ? contraire aux bonnes murs ? Mais bien sûr ! On ma élevé dans toutes les règles de la morale germano-balte, aux termes de laquelle la visite dune dame, à pareille heure, est plus que suspecte. Le code moral des bâtisseurs du communisme assure au reste exactement la même chose.
Je lavais presque convaincue. Et cétait bien naturel : elle navait encore rien dit de nos croquis. Peut-être redoutait-elle que je présente le mien pour faire concurrence à Saarma ? Il fallait forcer sa décision :
Seigneur ! mexclamai-je. Jai oublié de fermer le gaz ! Vite, je vous en conjure ! Je me levai dun bond, raflai les croquis et me ruai vers la porte.
...Pourvu quelle se presse ! pensais-je tout en arpentant mon studio. Ce tourment fut bref. Elle arriva, presque sur mes talons. En mexpliquant que cétait pour une seconde : elle ne sétait même pas changée. Je lui versai du thé et tirai du buffet une bouteille de cognac à demi pleine. Lessentiel, maintenant, cétait de la chambrer aussi longtemps que possible. Jemplis deux petits verres avec mon philtre dor et fis marcher le pick-up.
Jai une collection de disques et denregistrements à tout casser : mon père aimait le classique, et jai acheté tout ce quon peut se procurer en fait de moderne. Javais retrouvé mon assiette. Saarma et ses mains implorantes me laissaient désormais de glace : une affaire que je réglerais en cinq secs ! Nos verres vidés dun trait, il ny avait plus quà laisser opérer la musique : un hautbois ricanant à pleine gueule ; une clarinette et un basson qui séchinent à lui rendre la pareille, le Quintette pour instruments à vent de Hindemith, dont jadore la sécheresse sarcastique de lallegro...
?Il y eut un assez long silence. Puis Eva prit les croquis sur la table, se fit une tête de parfaite Égérie et prononça son verdict :
Pour tout vous dire, je préfère lidée dAin. Mais la vôtre est excellente, et cest la vôtre, bien entendu, qui passera... Vous pourriez même concourir pour votre propre compte... Ain et moi, nous ne nous en formaliserions pas... Lamitié, cest très bien, mais les affaires, nest-ce pas, sont les affaires...
Elle me dardait un de ces regards de franchise dont on comprend demblée leffort quils coûtent:
Eva, vous navez pas honte ? mexclamai-je. Mattribuer une pensée pareille !
Je lavais peut-être dit trop vite, sur un ton trop ferme et dun air trop offensé : mieux eût valu laisser planer un doute.
Pourquoi pas ? Vous avez travaillé, dépensé de la peine, et lart vit démulation. Vous avez bien le droit de présenter un projet à vous.
Le regard était devenu inquisiteur... Je répliquai :
Lémulation nest pas la foire dempoigne. Ne me croyez pas de ces gens qui marcheraient sur père et mère pour un copeck. Sans compter que votre mari a trouvé une idée vraiment bouleversante : rien ne prouve que la balance pencherait en ma faveur si chacun de nous présentait sa variante. Ce que je ne ferai jamais ! Je parle par pure hypothèse. Nous ne sommes plus au temps du culte, et les uvres de talent, aujourdhui, trouvent toujours à se placer !
Je me contredisais froidement : cest la thèse opposée que je venais de soutenir. Eva en parut si bouleversée que jajoutai, en apportant un soin fou à curer dun bout dallumette mes ongles pourtant impeccables :
Lart a sa morale. Je lai toujours respectée.
Le silence qui sensuivit fut si interminable que je redoutai davoir trop mis le paquet. Il convenait de déplacer un peu le centre de gravité :
Eva, vous pouvez en être sûre : ce à quoi vous pensez narrivera pas. Du moins, si Saarma accepte ma variante et, de son côté, laméliore (je pris ma figure de funérailles), car il y a loin du papier à la maquette, et encore plus loin de la maquette à la statue. Mais je ne vous cacherai pas ce qui me préoccupe. Si Ain se cramponne à son idée, sil refuse de modifier sa variante, jaurai énormément travaillé pour rien. Mon croquis vaut ce quil vaut, mais jaurai tous mes bas-reliefs à recommencer : ils ne collent pas avec le nouveau projet dAin ; je les avais préparés en fonction de sa première variante...
Ce coup-là, javais réussi à linquiéter. Pourvu seulement quelle ne doutât pas de la sincérité de mon argumentation ! Jenchaînai aussitôt :
Après tout, tant pis ! Je les referai. Au besoin, jy renoncerai. Je ne vous aurais jamais montré mon ébauche sil y avait la moindre chance que le projet de votre mari passe. Mais je ne la présenterai pas au jury. Vous savez pourquoi ? Eh bien parce que... Parce quensuite, je ne pourrais plus vous regarder dans les yeux...
Pause en point dorgue pour accrocher mon public. Jajoute : « Ni Ain non plus. » Je me lève dun bloc. Jannonce fébrilement : « Je vais ouvrir la boîte de crabe ; mettez un disque en attendant. » Et je méclipse à la cuisine.
Après tout, je venais de faire à Eva une déclaration damour. Oh ! damour transi !
Du moins était-elle sûre désormais davoir affaire à un brave couillon sans danger.
Je vais vous aider ! me cria-t-elle.?.
Jamais de la vie ! Vous ne savez pas de quoi a lair une cuisine de célibataire, répliquai-je en refermant la porte sur moi.
Je pris la boîte de crabe dans larmoire et entrepris de louvrir. Mais loutil était vieux et sa pointe hors détat de trouer le couvercle. Un gros cendrier de cuivre traînait sur la table. Je men servis comme dun marteau. Avec tant de fureur que la boîte méchappa, tandis que la lame allait se planter dans ma paume. Un beau caillot, et qui ne cessait de grossir, sy forma aussitôt. Je ne peux pas supporter la vue du sang ; surtout du mien. Je me plaçai la main sous le robinet ouvert. Ça picotait dur, mais sans arrêter lhémorragie. Allais-je me trouver mal ? Je maffalai sur le tabouret, comme un sac, parfaitement dégoûté de moi-même, et une détresse sans nom, lame de fond livide, croula sur mes épaules. Absurdité sans nom ! Jamais Eva ne me croirait. De toute façon, il faudrait montrer à Toonelt le projet dAin. De toute façon, cest celui quon choisirait. De toute façon, je serais le dindon de la farce. Dieu, que jétais à plaindre !... Je me revoyais, devant la glace, en train de messuyer le nez. Jen aurais hurlé de pitié pour mon destin. Oh ! il me le payerait, le Saarma ! Tout ça, cétait sa faute...
En quatrième, je métais fait rosser. Par deux types de la classe mis en retenue avec un zéro de conduite. Sous prétexte que je les avais cafardés. Ils mavaient kidnappé à la nuit tombante et transporté dans la buanderie. Le plus grand me serrait le crâne au creux de son bras. Inoubliable, lodeur de cette manche sale et puante qui me collait au nez ! Je croyais que les veines de mon cou allaient éclater... Après, ils se sont mis à deux pour me boxer le nez jusquau sang. Et le plus petit ma craché à la figure : je men souviendrai jusquau dernier soupir. Mais sitôt quils mont eu lâché, jai grimpé à létage au-dessus, et le môme il me tournait le dos, nest-ce pas , jy ai lancé une pierre en visant la tête...
Pourquoi cet affreux souvenir remontait-il ? Effondré sur ma sellette, le visage enfoui dans le rond de mes bras, je commençai à sangloter. À bouche fermée. Faute de trouver leur issue normale, ces vocalises du désespoir se transformèrent en glouglous aussi peu mélodieux quaffligeants. Je perçus vaguement ce lamento nasal, et une colère aveugle me secoua : jaurais voulu mordre, trépigner, faire voler des assiettes à soupe et en mastiquer les débris. Je me sentais condamné sans recours.
En cherchant mon mouchoir, ma main ramena un papier chiffonné. Les lettres en étaient effacées. On pouvait toutefois déchiffrer encore: Téléphoner à Magnus Tee.
Depuis quand ce pense-bête traînait-il dans ma poche ? À quel propos devais-je téléphoner à ce personnage ? Je neus pas le temps de me poser de questions. Les lettres dansaient dans la brume, telle une ronde de gnomes bancals :
TÉLÉPHONER À MAGNUS TEE TÉLÉPHONER À MAGNUS TEE
Jen oubliai la brûlure de ma plaie. Je me levai dun bond : le Saint-Esprit venait de descendre en moi. Triple idiot que jétais ! Comment navais-je pas pensé plut tôt à Magnus ? Le croquis de Saarma ne serait sûrement pas de son goût. Pour impressionner le public rien ne valait cet ancêtre des pistolets à mèche. Je saurais le charger. Avec nimporte quoi : du sel, des plombs ou une balle dum-dum. Et grimper dans un arbre avant que le coup parte... Au lieu de me ronger les sangs dans une cuisine, jaurais dû, depuis belle lurette, grimper à lappartement n° 8 et, tout en grignotant les petits fours du monsieur, verser des pleurs sur le malencontreux projet dun garçon si talentueux quon se demande comment il a pu commettre pareille bévue..
Rien nétait perdu encore. Heureusement, rien nétait encore perdu !
En catimini, je file par la porte donnant directement dans lantichambre et jécoute. La musique joue à pleins tuyaux, mais deux précautions valent mieux quune.
Dégringolons plutôt lescalier : juste devant la maison, il y a un téléphone public.
Quatre... Zéro... Zéro... Trois... Et six...
Là-bas, ça sonne. Huit fois. Et on décroche. Une voix pas commode:
Savez lheure quil est ?
Je mexcuse infiniment... Ici, Sven Voore.
Le camarade Voore ? Quest-ce qui ne va pas ?
Le ton est quand même plus aimable.
Pardonnez-moi mon incorrection... À pareille heure, je sais... En effet, ça ne va pas Ain Saarma vient de me montrer son brouillon de projet... Quelque peine que jéprouve à le constater... Je vous avoue... Bref, cest manqué. Jai essayé de le lui faire entendre... Aussi clairement que possible... Il ne veut rien savoir. Il massure que les temps ont changé...
Comment ? Les temps ont changé ? (La voix, en tout cas, avait changé que cen était plaisir.) Ça représente quoi, ce projet ?
Deux mains. Rien que deux mains. Deux mains qui sortent tristement de terre. Un très bon monument funéraire, peut-être, pour la tombe dun surréaliste, mais... Je mavoue incapable de comprendre ce que deux mains passivement résignées peuvent bien symboliser sur la sépulture de héros tombés au champ dhonneur, sur la sépulture dêtres qui ont lutté jusquà la dernière goutte de leur sang. Si encore ces mains tenaient un fusil, un enfant, une étoile rouge... Mais telles quelles se présentent actuellement, cest du primitivisme et du pacifisme... À mon avis, en tout cas... Nous avons failli nous disputer... Jaimerais mieux que vous regardiez le croquis vous-même. Je peux me tromper. En tout cas, lun de nous deux, lui ou moi, se trompe sûrement. Jai ce croquis chez moi. Peut-être me permettrez-vous de vous lapporter ? Jai tant besoin dun conseil !
Et Saarma ? Où il est ?
Au club... pour fêter... Mais Eva Saarma est justement chez moi. Peut-être préféreriez-vous passer vous-même ? Au fond, ce serait le mieux quon discute le croquis en présence de sa femme. (Jimprovisais sur le mode geignard.) Lui, nest-ce pas, il est tellement sûr de soi, tellement obstiné...
En ce moment même, jai une uvre sur la sellette, et il me faut encore la penser : la statue en pied dune jeune et éminente vachère davant-garde, ouvrière de choc du travail communiste (toutes ces explications sur le ton paternaliste du boss), et je cherche un angle neuf, plus frais... Je passerai chez vous dans un petit moment : une demi-heure ou trois quarts dheure. Ça vous va ?
Bien entendu ! Je vous attends. La statue dune vachère, dites-vous ? Comme ça doit être intéressant ! Vous me permettriez de venir demain ? Je suis tellement curieux de voir cela.
Flatté, le boss grommela un acquiescement indistinct.
Encore une chose, ajoutai-je dune voix peu sûre. Quand vous viendrez, nayez pas lair que je vous aie déjà parlé du croquis... Eva Saarma pourrait simaginer des choses... Vous connaissez les femmes. Ayez lair de passer par hasard... Ce serait peut-être le mieux...
Ma suggestion se révélait hasardeuse. Cétait ce personnage à principes qui pouvait sen imaginer, des choses ! Je me repentais déjà davoir trop parlé. Sait-on jamais ce qui peut surgir dans ces cervelles en pomme de terre ?
Au bout du fil, il y eut un meuglement méditatif qui me parut dabord redoutable mais sacheva en rire presque humain :
Ah ! jeunesse, jeunesse ! Et le courage civique ? Toujours des gants, alors ? Entendu : je jouerai le jeu.
Il paraissait enchanté de se montrer perspicace.
Merci. Je vous attends.
Il raccrocha.
Une demi-heure ou trois quarts dheure ? Quand jen avais besoin sur-le-champ !... Et si ces trois quarts dheure duraient le double ? Jétais hors de moi. Arriverais-je seulement à retenir Eva tout ce temps ? Parce quil fallait quelle entendît loracle de ses propres oreilles. Si cet inquisiteur à lâme de nourrisson pouvait au moins se rendre compte quil sagit du bien de la cause, quil faut descendre chez moi illico, et non pas peloter de la glaise ! Ah ! bon Dieu de misère !
Quest-ce que vous avez bien pu faire tout ce temps à la cuisine ?
Rien... Je me suis coupé avec louvre-boîte. Pas grave !
Oh ! ces créateurs ! (Eva exécuta un rond de bras fort émouvant.) Ain est tout pareil. Vous avez de la gaze ?
Elle me pansa la main. On se rassit. Elle piquait dans lassiette de crabe la chair rose des pinces et y plantait avidement de petites dents pointues. De toute évidence, elle avait décidé que jétais resté à la cuisine pour recouvrer mes esprits à la suite dune déclaration damour sans espoir. « Je ne pourrai plus vous regarder dans les yeux », ça y sautait, aux siens, que cétait le semi-aveu dun timide, qualité quelle nattendait pas de moi, et dont la découverte lui rendait son sang-froid. Au vrai, cest moi qui avais besoin de reconquérir le mien, et je me lançai :
Savez-vous bien quà la cuisine il mest venu une idée géniale ? Oh ! il ne faut pas fonder sur elle trop despoirs, mais on ne perdrait rien à la suivre, à mon avis du moins : je trouve quil serait très astucieux de montrer dabord le croquis dAin...
Je me levai, pris sur le buffet une statuette de porcelaine et la fis sauter au creux de ma main :
Vous ne voyez pas à qui ? À Sa Majesté Magnus Tee !
Elle paraissait hypnotisée par les sauts périlleux de la statuette :
À quoi bon ? répliqua-t-elle. Cest tellement risqué !
Peut-être que oui, mais peut-être que non... De toute façon, Magnus sera touché jusquau fond du cur si cest à lui, le premier, que nous soumettons le projet en sollicitant ses conseils. Après cela, il lui sera beaucoup plus difficile de léreinter en bloc : il conseillera daméliorer ceci, de développer cela, et nous aurons déjà cause gagnée. Sans compter que je suis en fort bons termes avec lui : lautre jour, jai été lui rendre visite dans sa bauge, et il ma servi un sermon sur « les tâches élevées qui se posent à notre art ». On peut même préparer davance une petite maquette... Par ailleurs, cest sûr à cent pour cent que nous narriverons pas à éviter létape Magnus : il aura son mot à dire, et ce quil dit garde, hélas, quelque poids. Sagissant du croquis dAin, il ne faut pas compter sur le temps pour amadouer le Dieu de Colère : cest aujourdhui ou jamais. Essayons donc ! Quest-ce que ça coûte !...
Votre raisonnement parait assez logique.
? Cest votre mari qui minquiète : jai grand-peur quil repousse du pied les conseils de Magnus. Ce garçon est trop honnête pour notre époque. Magnus, bien sûr, va conseiller des âneries... Ah ! si cétait vous, Eva, lauteur du projet ! Laffaire était dans le sac : on se serait mis daccord depuis longtemps...
Je la regardai avec le sourire de lécolier imbattable pour copier en composition.
Elle se taisait, absorbée par ses calculs. Je conclus:
De toute façon, ça vaut la peine dy réfléchir. Préparez donc Ain à léventualité dun petit pèlerinage chez Tee, demain ou après-demain.
Ça vaut la peine dy réfléchir, murmura-t-elle.
Je tirai de la discothèque une nouvelle provision de musique. Que nous écoutâmes... Je rechutais dans le doute. Javais bien amené lentrée en scène de Magnus. Simposait-elle ? Les actions de ce birbe dégringolaient en flèche. Nous étions en pleine renaissance artistique. Les gens recommençaient à se faire confiance les uns aux autres. La chasse aux fantômes avait passé de mode. Et si Magnus avait cessé dêtre lallié adéquat ? Si, le moment, au contraire, était venu de risquer ? Une montre qui retarde ne vaut pas mieux quune montre qui avance.
Avais-je eu raison de lui téléphoner ? Cétait peut-être la gaffe... Pour masquer mon angoisse, je bavardai comme une nichée de pies borgnes... Les magasins regorgeaient maintenant de crabe et de caviar ? Preuve quon ne couperait pas à une guerre. Hindemith et Bach présentaient un trait commun : la polyphonie (notion plutôt brumeuse dans mon esprit). Le Louis XV redevenait à la mode, chez les snobs dOccident : nos pieds de chaises ne tarderaient guère à se cambrer... Et je causais, je causais, je causais. Cest si affreux, dattendre en silence !
On frappa à la porte dentrée.
Le temps avait filé plus vite que je ne croyais.
9
Jai bien failli y casser sa sale gueule... Un jeune écrivain, tu te rends compte ?
Ain Saarma ! Un pied sur le seuil et la langue pâteuse... Il est déjà dans le vestibule et enlève son pardessus.
Prends ça : on va se lenvoyer...
Il me confie une bouteille enveloppée de papier rose.
Je tai attendu ! Oh ! ce que je tai attendu !... Ça ma donné une idée : te débarrasser de ton quelquun, puisque tarrives pas à ten décoller. Fais-moi confiance quil va pas sincruster...
Ricanement qui se veut malin. Vain effort pour cligner de lil. La bouche sarrondit en bouton de veste :
Sauf si cest une dame... Elle nous tiendra compagnie... Tas rien contre ?
Il exhalait une écurante odeur dalcool. Javais la tête prodigieusement vide : un ballon rouge prêt à senvoler. Il montra la bouteille que je balançais bêtement à bout de bras :
En attendant, fous-la à la cuisine, cest pas pressé. Puis, dun pas résolu et titubant, il pénétra dans le studio.
La grande scène commençait.
Toi ?
Raide comme un piquet, il saccrocha au chambranle. Je me faufilai entre lautre jambage et lui, pour me placer auprès dEva : le réflexe du monsieur qui flaire le gros scandale.
Quest-ce que tu fous là ?
Et toi ? (Le sourire de linnocence ; elle na pas encore remarqué quil est soûl.) Nous tirions justement des plans avec Sven.
Ah ! vous tiriez des plans !
Sa voix était merveilleusement sifflante. Il se tourna vers moi:
Cétait Eva, ton quelquun ?
Je neus pas le loisir de répondre. Il braquait sur Eva le regard stupide et souriant du gosse dont le jouet vient de se casser, puis sa bouche se contracta, le sourire se dilua, et le visage parut saffaisser.
La porte faisait un trou noir derrière lui : une trappe ouverte sur le néant. Minuscule par comparaison, il avait lair darriver dun autre monde, dun univers irréel. Eva sétait enfin rendue compte de son état, et ce comble de malchance lachevait :
Nous tirions des plans, répéta-t-elle en me lançant un regard S.O.S.
Les pauvres ! Je les empêche de tirer... leurs plans. Triste !
Il se tourna vers moi :
Fallait prévenir !
Ain, cesse de dire des bêtises...
Je lavais presque murmuré. Or ce qui laurait calmé net, cest un rire énorme ou une bourrade dans les côtes. Mais javais soudain envie de ne pas trop le rassurer. Sil y tenait, quil se croie cocu ! Ça me regardait ?
Tu es ivre, dit Eva.
Le ton était sévère, mais la bouche tremblait. Il y avait de quoi : en peignoir, chez moi, à une heure pareille ! Crier : « Coucou ! » comme à cache-cache eût été fort déplacé.
Je suis bourré... Et puis après ? On samuse comme on peut. Hein, Sven ? Elle ta satisfait, ma femme ? (La fièvre ravivait son regard ; il avait des boutons dacné avec des pointes jaunes à la commissure des lèvres.) Dis, elle se met guère en frais pour toi... Sa robe de chambre coccinelle, chez nous, cest seulement pour me cuire des crêpes... À moins quelle vienne pas pour la première fois... Là, alors, bien sûr... Elle a soigné ses dessous, au moins ? Question linge, je sais de quoi je cause, mais je te dirai pas...
Il éclata dun rire gargouillant, à croire quil avait la bouche pleine deau, sécroula dans un fauteuil et commença à se contorsionner, la tête se balançant comiquement dune épaule sur lautre.
Est-ce quil devenait dingue ? Jobservai Eva qui torturait son mouchoir. Elle se leva et fit un pas...
Ain, mon chéri, quest-ce qui te prend ? Tu te fais des idées insensées !
Il brailla :
Fous le camp ! Jai pas besoin de toi !
Il braquait sur nous le regard farouche du rat acculé. Du moins navait-il plus ce rire qui vous tordait les entrailles. Je retrouvai un peu de sang-froid. La scène, dailleurs, dépassait les bornes. Je dis assez fermement :
Tu mas lair davoir trop bu, vieux. Quest-ce que cest, ces façons dinsulter ta femme ?
Sans mécouter, il enchaîna dune voix qui se cassait :
Tu lauras, ton divorce ! Je retiens pas les gens, moi...
Quelle agréable sensation que de constater quon est seul à garder son calme ! Je me passai la main dans les cheveux et pus même sourire :
Ain, tu te rends compte des sottises que tu dis ?
Eva me dédia un regard de gratitude (jaimais quelle pût constater à quel point, moi, je savais me tenir) et cambra les reins :
Tu es incapable de comprendre quun homme et une femme puissent rester en tête à tête sans...
Toi, on te connaît ! Quest-ce que tu pouvais faire dautre, avec lui ? Vous aviez des sujets de conversation ?
Les mots giclaient comme dune mitrailleuse. Cétait même incroyable que cet endormi pût les cracher à pareille vitesse. Quelque chose me disait pourtant quon avait dépassé le pire. Eva dut aussi comprendre que la crise dhystérie entrait dans la phase de rémission. Poisson-pilote, elle avait pénétré dans mon aquarium avec des intentions louables ; lindignation lemporta dans son cur. Elle prit sur la table le croquis dAin :
Oui ! Et le voilà, notre sujet de conversation ! Pendant que tu te pochardais !
Quest-ce que tu y comprends ? On ta permis de flanquer ton nez dans mon travail ? Et lui ? Cette espèce daffairiste ? Cest moi qui peux lui apprendre ! Et jy apprendrai...
Ça suffit, vieux ! Naie pas peur : tu ne me vexes pas ; tu ne sais même pas ce que tu dis. Mais, vrai, je ne te croyais pas si jaloux.
De fait, je ne laurais pas cru. Tout être humain a sa faiblesse, son point sensible, son côté risible. Moche comme il était, Ain devait penser quaucune autre femme ne consentirait jamais à laimer. Pauvre bougre ! Il commençait à minspirer une compassion ironique...
Mais il nécoutait rien. Le regard vide, la pensée, sûrement, à cent lieues dici, il lança soudain à Eva :
Je vois ! Et même très bien ! Tu te rappelles, ce que tu mavais proposé, quand tu as plaqué Kõõmets ? Tu te rappelles, ce que tu avais apporté pour me montrer ? Elle se répète, lhistoire ! Sauf que moi, jai pas profité de loccasion. Je suis pas une ordure, moi !
Latmosphère sétait brusquement épaissie : à couper au couteau. Jobservai Eva ; pétrifiée, les ongles griffant les paumes, le teint couleur de cendre, et, là-dessus, un rouge à lèvres capucine, aussi macabre que la fleur du même nom dans une bouche de macchabée. Quant à Ain, la face triomphante de laffreux Jojo, si content davoir enfin fait mordre la poussière à sa femme, quon sattendait à le voir sauter sur un pied en braillant : « Bisque-bisque-rage ! »
Juste en cet instant, on toussota discrètement sur le mur : cétait la pendule que jai héritée de ma tante, un vieux cartel de bonne famille suisse, qui commençait à retarder passablement, mais sans pareil pour la sonnerie : vous servant ce chef-duvre de lacoustique avec le chic dun roquentin débitant des madrigaux. On en eut confirmation illico : chaque bim-bam avait le moelleux dun uf de Pâques en chocolat.
Nous lécoutâmes sans souffler mot. Comme si la règle du jeu exigeait un entracte. Tous les hommes se ressemblent sur un point : ils choient du drame au mélodrame. Exactement comme les jeunes écrivains de théâtre. Regardez-vous, quand vous vous fâchez : vous prenez modèle sur les navets de lécran.
Au onzième coup, je regardai Eva. Qui déclara :
Tu déconnes.
Crûment, dune voix éraillée, comme une fille de la rue. Elle avait même changé de figure : une face carrée, laide, absolument pas féminine. Et tout ce qui nous entourait semblait sêtre également contracté. Javais limpression que les angles de la table et des chaises étaient devenus si aigus quil aurait suffi dun rien pour sy abîmer.
Vous voyez, Sven, le genre dindividu quil me faut supporter ?
Il jaillit du fauteuil un ricanement farouche. Les traits dEva samollirent. Sa jolie bouche se tordit de douleur puis se tirebouchonna drôlement comme une cosse de pois qui éclate.
Je nen peux plus !
Elle porta la main à ses yeux et marcha silencieusement vers la porte. Je la soutins aux épaules. Il émanait delle une odeur douceâtre de femme qui pleure. À ces moments-là, elles sentent toutes le vieux foin mouillé.
Tu es tranquille maintenant que tu las fait pleurer ? lançai-je à Ain quand je leus raccompagnée.
Jétais furieux et débordant de compassion : Eva avait un dos si touchant, un dos denfant où lon pouvait palper chaque vertèbre, et qui vous donnait envie de mettre au lit, pour le consoler, ce pauvre être éploré. Confrère, tes craintes pourraient bientôt avoir un objet !
Ain ne répondit pas : il avait la tête dans ses mains, et les épaules secouées de convulsions. Je bus le fond de mon verre et arpentai nerveusement le tapis :
Cesse ce mélo, et va demander pardon à ta femme.
Toi... Ça te regarde pas !
Je lobservai, et en éprouvai un dégoût mêlé de pitié.
À Moscou une décoratrice entre deux âges sétait prise de béguin pour moi. Avec beaucoup de discrétion : je ne me doutais de rien. Plutôt moche le genre pot à tabac , elle avait de lesprit, phénomène fréquent chez les femmes laides, et cétait un bon copain. On sortait souvent. Dans mon idée, cétait un flirt sans conséquence. Elle mais je men suis aperçu trop tard le prenait au sérieux. Notre liaison parvenue à son terme inévitable, je constatai pour la première fois à quelles extrémités un être humain peut se trouver amené par cette abstraction poétique quon baptise amour. En quelques minutes, cette femme intelligente, aimant à rire et qui savait boire, se métamorphosa en une chose suante, bavante (appelez ça du naturalisme, mais cest la vérité pure !) et éructant des sons qui imitaient à sy méprendre une baignoire achevant de se vidanger. Jéprouvais de la compassion. Mais sans compatir vraiment : cétait un autre être. Il y a de ces spectacles qui vous retournent le cur.
Finis donc, vieux ! Quand nous y repenserons demain, nous en rirons bien tous les trois...
Bas les pattes, saloperie !
Ses yeux pleuraient de haine. Les boutons dacné avaient crevé à la commissure des lèvres. Je soupirai dimpuissance :
Bien sûr : je perds mon temps. Bourré comme tu es...
Cest pas vrai ! Jsuis pas plus soûl que toi. À vous deux, vous avez presque vidé la bouteille.
Il sefforça de braquer un regard froid. Et y réussit presque. Sans doute la scène de ménage lavait-elle dégrisé. À son arrivée, dailleurs, il nétait pas soûl à rouler. Laffaire nen était que plus stupide. Dune stupidité...
Jentrepris une nouvelle tentative :
Écoute, Ain, ta femme est sûrement en train de pleurer. Tu ne veux vraiment pas aller la consoler ?
Il se leva. Je voulus le raccompagner. Il me repoussa dune bourrade et fila à la cuisine. Je lentendis sébrouer sous le robinet. Alors, quoi ? Ça nétait pas encore fini ? Je naurais peut-être pas dû lui conseiller de rentrer chez lui ? De lui-même, il laurait fait ; maintenant, il allait sincruster. Exprès ! Oh ! le cochon ! De nouveau, la rage me prenait. Allait-il me les casser longtemps encore ? Je navais plus quà le flanquer à la porte...
Déjà, il rentrait dans le studio. Leau froide sétait révélée salubre : il avait presque figure humaine. Mais pourquoi, diable, ne sen allait-il pas ? Fallait-il croire quil voulait que jexplose ? Dans ce cas, il me prenait pour un autre. Jarborai un sourire infiniment compréhensif :
Ta première action raisonnable de la soirée : leau froide, cest souverain. Rappelle-toi la chanson : Pour rester en bonne santé, lavez-vous sous le robinet...
Pour toute réponse, il meugla. Situation désormais limpide : cétait mon sang-froid qui lexcitait, le ton protecteur, amical. Eh bien, râle, mon garçon.
? Ne bâtis pas de romans-feuilletons, ajoutai-je. Nous étions réellement en train de discuter ton croquis. Après ton départ, jy ai réfléchi un bon moment. Eh bien non : sous cette forme-là, ça ne passera jamais. Tu sais les statues dont on a truffé la ville : ne serait-ce que devant le théâtre Estonia. Venant de Magnus Tee hypothèse impensable ! lidée aurait peut-être une petite chance de passer. Mais, venant de toi...
Ça passera ! Et comment !
Il mavait coupé net la parole, tira sur son épi cabré et sourit avec condescendance.
Ça passera. Pas dhésitation ! Quest-ce que tu lui reproches, au juste, à mon idée ? Jai bien limpression que ta frousse, elle a une autre raison...
Qui mexpliquera la coexistence pacifique, dans une même cervelle, du chaos intégral et de cette indéniable logique ? Leffort, toutefois, lui faisait le coin de lil écarlate. Je répliquai :
Tu meurs denvie de te disputer avec moi ? Je dois te prévenir que tu ny réussiras pas. Tu fais des caprices de sale môme, et je ne te prends pas au sérieux.
Je constatai que jétais en train denrouler le bout de ma cravate autour de mon index. Pour que mes mains ne me trahissent pas, je les enfonçai dans mes poches.
Ça passera, et faudra voir comment ! répéta Ain dun air souverainement détaché.
Puis, sétant saisi de la statuette de porcelaine avec laquelle javais jonglé, il se lappliqua à la tempe.
Admettons... Tu crois vraiment ton croquis acceptable pour Magnus Tee et ses pareils ? Mais cest tellement facile de le taxer de pacifisme, de formalisme, dhumanisme abstrait, de manque desprit combatif, de tout ce quon voudra ! Compte aussi avec le fait que Magnus sévit dans pas mal de commissions...
Le Magnus, je men balance ! À la ferraille, ton Magnus !
Nom de Dieu, ce quil était sûr de lui !
Peut-être quil finira à la ferraille mais, dici là, il sarrangera pour refiler un fusil à ton lutteur doutre-tombe, ou une étoile à cinq branches !
Ain ne daigna pas mentendre :
Magnus Tee, à la ferraille ! Et quil samène pas avec ses conseils, ou je lexpédie se faire voir ailleurs.
La statuette de porcelaine rebondissait à présent dans sa main. Il marqua une pause, puis :
Toi aussi, tu finiras à la ferraille. Un jour ou lautre, mais comptes-y !
Très touché ! Mais tu me ferais plaisir en remettant ce bibelot à sa place : cest un cadeau.
La colère me remontait à la gorge : une vraie boule de feu. Exactement le résultat quil cherchait : que je ne me connaisse plus. Je le savais. Mais je nétais déjà plus tout à fait le maître de mes réactions. Ça ne lui avait probablement pas échappé. Il enfonça la banderille :
Dans le même sac, et à la ferraille ! Et ça sera pas honnête. Magnus, cest seulement un imbécile. Toi, tu es un intrigant. Tu passes par les femmes...
Je sentis un voile noir mobturer la rétine. Non sans plaisir ! Enfin, jallais le vider par la peau du cou, lui et ses mains qui étaient un cri ! Je tournai la tête. Instinctivement. Pour regarder par-dessus mon épaule.
Avec un adorable sourire de polissonnerie voluptueuse, la demoiselle du beau monde glissait le billet doux dans son bouquet. Je retrouvai mon calme instantanément : un apaisement haineux, limpavidité de la pierre. La boule de feu se coagula en lingot dacier, que son poids fit redescendre :
Par les femmes ! Pourquoi pas ? À toutes leurs autres qualités que japprécie , elles joignent au moins le bon sens, un bon sens très supérieur à celui de leurs fiers époux.
Et je lui éclatai de rire au nez. Ce qui parut agir. Javais repris les rênes en mains. Par leffet de ce salutaire principe que tout être humain a sa faiblesse, son point sensible, etc... Et parce quun détail, aussi, me revenait à la mémoire. Je regardai la pendule : depuis mon dernier coup de téléphone, près dune heure sétait écoulée.
Jenchaînai :
Hé oui, cher ami et confrère, la vie nest pas simple. Et ça métonnerait quune outrecuidance pareille te mène loin. (Je ris encore pour mieux piquer.) Quand le chat ny est pas, les souris dansent : ça nest pas encore dans nos moyens denvoyer Magnus se faire voir où tu penses.
Je remplis les deux petits verres et lui en fourrai un dans la main, brutalement :
Ce nest pas très joli de ma part de toffrir du cognac, mais au degré de soûlographie que tu as atteint, un de plus ou de moins... Prosit !
Il contempla longuement le liquide avant de lavaler dun trait. Jallai resserrer la bouteille et les verres dans le buffet.
On sonna à la porte.
Maintenant, dis-je froidement, tu pourrais quand même aller consoler ta femme !
10
Vous ? Quelle bonne surprise ! Jai justement chez moi Ain Saarma. Avec le croquis du monument. Il voulait tellement vous le montrer...
Je parlais dune voix de stentor. Magnus franchit mon seuil :
Vous le dites par politesse : depuis quand les ufs viennent-ils demander conseil aux poules ?
Il devait trouver le mot bien spirituel, car sa gueule souvrit aimablement, exhibant deux rangées dincisives à léclat insupportable de ces dents quon assure taillées dans des couvercles de boites de conserves , mais, à peine le rire sétait-il échappé de ce porche sinistre, que le battant se referma illico, comme sur un coffre-fort à lépreuve du feu et de la balle.
Les habitudes scolaires sont plus fortes que tout. À cette entrée tonitruante, Saarma se leva dun bond. Ce que je soulignai en lui dardant, derrière le dos du boss, un clin dil sardonique. Ledit boss, dailleurs, semblait dhumeur charmante : il sapprocha dAin et lui tendit une main si cordiale que lautre ne put faire autrement que de la serrer. Malgré les lumières tamisées, Magnus constata tout de suite quAin ne respirait ni lenthousiasme ni le feu sacré. Il sassombrit en un clin dil.
Votre statue avance ? Nous pourrons la voir bientôt ? demandai-je, feignant lintérêt fou, pour mettre le comble aux fureurs de Saarma.
Pas mal, merci. Reste à parachever... (Il tourna le dos à mon hôte.) Mon vénéré maître Ivan Zakharytch disait toujours : « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. » Immortelle formulation !
De ces sommets philosophiques, le camarade Tee se laissa choir dans un fauteuil.
Si noblement que je vis sauter le troisième bouton de sa veste dappartement rouge betterave.
Vous offrirai-je une tasse de café ?
Je ne puis me le permettre. Vraiment pas ! Question de santé. Jamais le soir.
Évidemment ! Cest tout lart soviétique estonien quune gorgée de ce breuvage eût mis à mal en sa personne, au moment où un si bel avenir attendait la dondon en glaise de lappartement 8 !...
Saarma roulait son esquisse. Je me précipitai :
Ain, ne fais pas le timide ! Tu rêvais davoir lopinion du camarade Tee.
Il neut pas le temps de réagir : le croquis reposait déjà sur les genoux de Magnus.
Je...
Là aussi, je coupai court :
Tu veux prendre des notes ? Voilà du papier et un crayon. Inscris bien tout : autrement, tu vas oublier !
Long regard dAin. À peu près indescriptible. Magnus, cependant, contemple les mains qui étaient un cri. Puis grogne :
Hum... Voui... Dessin négligé... très négligé... Cest quoi, ça ? Il y a quelque chose décrit...
Ce grêle et joyeux Ah ! ah! hypnotisait léminent camarade. Je mempressai dexpliquer : « Le feu de linspiration..., lenthousiasme créateur... » Sans lâcher Ain des yeux. Il faisait peine à voir : cramponné des deux mains à la table, comme si cétait un tapis volant à la minute du décollage ; à bout de patience ; un instant de plus, et... Mais je ne pouvais pas non plus continuer dans ce style. Au téléphone, javais joué lami scrupuleux. Même un Magnus finirait par sétonner de mon comportement. Sans plus souffler mot, je regardai avec un large sourire ces doigts au bord de la crampe et poussai la statuette de porcelaine, avec un air de suggérer : « Casse-la donc, vieux : ça soulage ».
Magnus se cura loreille puis, lentement, dun seul bloc, se tourna vers Saarma.
Sous le rapport du contenu..., du contenu... Vous avez voulu dire quoi, camarade Saarma ?
Ain ne répondit pas. Magnus ressortit ses crocs blindés. Pour un tout autre sourire : celui du monsieur qui ny comprend strictement rien. Le camarade boss attendait quon léclaire ! Cétait tragique, ce sourire de couperet dans une face en box-calf.
Ain se taisait toujours. Je pris un air grave :
Tu vois, vieux : ton credo échappe aussi au camarade Tee. Comme à moi-même.
Dommage... Dommage... Au meilleur des cas, un monument pareil susciterait exclusivement des pensées tristes. Avons-nous que faire de pensées tristes ? Nous navons que faire de pensées tristes ! Les héros sont tombés, soit ! Mais grâce à eux, vous et moi, nous vivons une vie de bonheur, nous édifions lédifice gigantique (textuel !) du communisme. (De toute évidence, Magnus avait travaillé le texte du verdict avant davoir vu luvre ; sinon, les mots nauraient pas si joliment coulé du robinet.) La mort des héros, ce nest pas seulement une mort, mais aussi une étape...
Il achoppa un quart de seconde ; la péroraison nen fut que plus grandiose :
Jeunes gens, il faut voir toute chose dans son mouvement, dialectiquement ! Je confirmai :
Le camarade Tee a raison : dialectiquement !!!
Ain sursauta :
Si je leur faisais brandir une matraque, ça serait pas plus dialectique ?
Il se voulait ironique, mais cétait seulement méchant. Lineffable Magnus prit la suggestion au sérieux :
Pas une matraque : un fusil ! des grenades !!
Chaque mot accompagné du geste, tout le corps penché en avant...
Dieu du ciel ! Je navais plus quune pensée : serrer les dents. Le fou rire rentré me convulsait les épaules. De la sueur perlait à mon front. Je les voyais, ces mains, avec des grenades dedans : en forme de bouteilles ; pour un sujet de concours intitulé Scène de soûlographie dans un caniveau... Un hoquet méchappa, que je parvins à travestir en quinte de toux. Magnus Tee était réellement impayable !
Mais Ain ne pouvait plus se contenir. Il se leva dun bond. Son rire sarcastique déchira le silence respectueux. Magnus amorça une marche arrière :
Des grenades, non, bien sûr... Jimprovise... Cest métaphorique...
Et, dun seul coup, lui aussi, il sauta hors de ses gonds.
De quoi ? Vous riez de quoi ? Gamin !
Ses joues avaient pris le ton betterave de la veste dappartement. Saarma riait toujours. Oh ! ce quil riait ! Comme tout à lheure : sa grosse bille roulant dune épaule à lautre. Avec des cassures dans le rire ; presque un rire de dément. Plus question, pour lui, de les contrôler, ses réflexes !
Silence ! rugit le Dieu de Colère.
Tu perds la tête ? braillai-je à mon tour. Dieu, quelle honte !... Camarade Tee, je vous apporte un verre deau.
À la ferraille ! Tous à la ferraille ! clamait Ain. À la ferraille, vous et votre dialectique, votre arrivisme dalcôve, vos cadavres en mouvement et vos héros morts qui sont une étape Vous et lart, ça fait deux !
Il empoigna son croquis et se rua vers la porte. Je lattrapai aux épaules en my cramponnant de toutes mes forces.
Tes excuses ! Tes excuses immédiatement, ou cest fini entre nous... Je ne travaille plus avec toi si tu ne demandes pas pardon à la minute...
Il en fallait, des muscles, pour maintenir ce petit bonhomme ensauvagé ! Une giclée humide matteignit en pleine figure ; je ny prêtai pas attention. Javais presque réussi à soulever de terre ce fardeau gigotant. Magnus jaillit de son fauteuil pour me prêter main forte. Une douleur fulgurante me traversa la rotule. Je lâchai prise. Ain sécarta dun pas et déchira son croquis en hurlant :
Faites-le tout seuls ! Faites-le tout seuls ! Je ne me déshonorerai pas !
Il se rua, en flageolant, sur le palier. Je sentis ma rotule faiblir. Affectant une souffrance atroce, je tombai sur lautre genou.
Une prise de jiu-jitsu ? Dites la vérité ! Ne me cachez rien !
Il était tout content, Magnus Tee. Je me relevai avec son aide :
Je nen sais rien, murmurai-je.
11
Je connais Ain Saarma comme un bon camarade et un jeune sculpteur doué. Notre collaboration fut intéressante, et je regrette sincèrement quelle ait si mal fini. Pour ma part, je suis prêt à pardonner : quand cet être naturellement sensible et aisément irritable sest jeté sur moi, il se trouvait, de surcroît, en état débriété.
En ce qui concerne le manque de maturité idéologique dAin Saarma, il me serait certes bien difficile de contredire le jugement du camarade Tee qui ma précédé à cette tribune. Seul, en effet, ce manque de maturité politique peut expliquer les appréciations irréfléchies de Saarma à ladresse de notre art soviétique en général et du camarade Tee en particulier. Je ne vois pas dautre raison, car Ain Saarma est la bonté et la délicatesse même. Aussi ne poserai-je même pas la question de savoir si nous pouvons lui confier, ou à ses pareils, une tâche aussi responsable que lédification dun monument aux victimes du fascisme. Au cours, dailleurs, de cette malencontreuse soirée, Saarma a renoncé de son plein gré à uvrer à ce monument. Il a même été jusquà déchirer démonstrativement son projet, à cause de la juste critique dont il venait dêtre lobjet.
Quelques mots, maintenant, sur ce projet même...
Cétait un projet fort intéressant, encore que, dans mon opinion, il fût entaché aussi de défauts sérieux. Car il ne suffit pas, aujourdhui, quun tel monument serve les buts dun humanisme abstrait ni dun pacifisme passif : il doit encore appeler à la lutte ! Le fascisme ennemi de lhomme ne relève-t-il pas la tête en Allemagne occidentale ? Des déchets extrémistes de la société ne se ruent-ils pas au pouvoir en Amérique ? Étant donné que, dès le début de notre collaboration, je ne pouvais souscrire à plusieurs des conceptions dAin Saarma, jai dû, à mon corps défendant, méditer une variante personnelle. Je lai récemment soumise au camarade Magnus Tee, et il mest agréable de constater quil la approuvée en principe. Le camarade Tee a bien voulu consentir à me venir en aide pour en éliminer certaines insuffisances et accepter ainsi den devenir le coauteur. Me voici, par là, délivré dun grand souci.
Jen reviens au cas dAin Saarma. Je voudrais que tous vos curs se pénétrassent de la nécessité de ne pas nous montrer dune sévérité excessive. Rappelons-nous les paroles de Vladimir Ilitch Lénine : le talent est rare, il faut ménager les talents... Noble et sage précepte ! Si Ain Saarma na pas daigné se présenter aujourdhui devant nous, jestime que la cause nen est pas loutrecuidance, mais la honte. À moins que... Lentêtement est un trait de caractère typique des populations du littoral. Cest là un défaut qui appelle une réprobation décisive, mais, avouons-le honnêtement, qui attire aussi la sympathie. Les types dîliens obstinés que nous présente notre littérature ne sont-ils pas chers à nos curs ? Ne dit-on pas : têtu comme le genièvre de Saaremaa ? Ain sest retiré sur son île natale. Quil y réfléchisse sur ses erreurs ! Quil revienne à lui !
Quajouter en conclusion ? Simplement ceci : comprendre, cest déjà pardonner. Je voterai contre lexclusion dAin Saarma de lUnion des artistes.
Ainsi parla Sven Voore, trois jours plus tard, en réunion à huis clos.
Le monument est prêt. Il se dresse sur la fosse commune. La nuit, des projecteurs lilluminent.
On apporte des brassées de fleurs au guerrier tombé mais seulement sur un genou , dont les poings fermés, au bout de longs bras de spectre, appellent à la justice et crient vengeance, tandis que, du ciel dhiver, les flocons tombent lentement. Le soir de linauguration, je suis revenu pour regarder. Sur le socle est gravée une inscription discrète :
MAGNUS TEE SVEN VOORE ANNO MCMLX...
Un athlétique vieillard en pelisse noire examinait le monument. Il sest approché. Jai reconnu le professeur Toonelt.
Intéressant... Très intéressant..., ma-t-il dit.
Jai demandé modestement :
Vous le trouvez réussi ?
Cest vous que je regardais, jeune homme.
Moi ?
Pour savoir si vous avez la conscience tranquille.
Il avait parlé calmement, sans élever la voix. Ses yeux de chouette étaient baignés de lumière. Il ma tourné le dos et il est parti. Sous la neige, en relevant son col dastrakan.
1965
Traduit de lestonien par Jean Cathala