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Si farceur ! J’aurais dit, moi : si crétin ! Comment n’y avais-je pas songé ? On pouvait retéléphoner dans une demi-heure. Et on allait retéléphoner. Sûr comme deux et deux font quatre ! Quand l’autre aurait vidé tout le carafon, il en commanderait un deuxième. Le portier s’affolerait. Il voudrait savoir pourquoi on ne vole pas au secours d’un pochard en péril ! Qu’est-ce que j’expliquerais, alors, à Eva ? Je m’étais flanqué dans un joli pétrin !

Me lever et filer ? Solution stupide. Avant une heure on saura que ce Sven Voore débarqué de Moscou cumule les titres d’industriel de la statue et de chevalier d’industrie. Eva aura tous les droits de piquer une sainte colère. Ce que je peux être andouille, à mes moments perdus !

– Dites, Eva, vous n’êtes jamais venue chez moi ? Faisons-y donc un saut : vous donnerez de précieux conseils d’installation à un célibataire désarmé, et je vous en remercierai en nature : sous les espèces d’une boîte de crabe.

Elle paraissait hésitante. J’ouvris les écluses :

– Je vous en supplie, venez donc ! Je vous montrerai nos croquis, vous aurez du thé de Chine, nous écouterons du Jaan Rääts, du Hindemith. J’ai même enregistré du Palestrina au magnétophone... Vous avez peur ? Oh ! nous avons tout le temps de cultiver les Muses : il n’est pas tellement tard, et je crois que votre mari voulait passer chez Toonelt... (Le moulin à paroles, dans ces cas-là, il n’y a rien de tel !) En un mot, l’ami de la maison, ce soir, déborde d’initiative... Vous trouvez que c’est incorrect ? contraire aux bonnes mœurs ? Mais bien sûr ! On m’a élevé dans toutes les règles de la morale germano-balte, aux termes de laquelle la visite d’une dame, à pareille heure, est plus que suspecte. Le code moral des bâtisseurs du communisme assure au reste exactement la même chose.

Je l’avais presque convaincue. Et c’était bien naturel : elle n’avait encore rien dit de nos croquis. Peut-être redoutait-elle que je présente le mien pour faire concurrence à Saarma ? Il fallait forcer sa décision :

– Seigneur ! m’exclamai-je. J’ai oublié de fermer le gaz ! Vite, je vous en conjure ! Je me levai d’un bond, raflai les croquis et me ruai vers la porte.

...Pourvu qu’elle se presse ! pensais-je tout en arpentant mon studio. Ce tourment fut bref. Elle arriva, presque sur mes talons. En m’expliquant que c’était pour une seconde : elle ne s’était même pas changée. Je lui versai du thé et tirai du buffet une bouteille de cognac à demi pleine. L’essentiel, maintenant, c’était de la chambrer aussi longtemps que possible. J’emplis deux petits verres avec mon philtre d’or et fis marcher le pick-up.

J’ai une collection de disques et d’enregistrements à tout casser : mon père aimait le classique, et j’ai acheté tout ce qu’on peut se procurer en fait de moderne. J’avais retrouvé mon assiette. Saarma et ses mains implorantes me laissaient désormais de glace : une affaire que je réglerais en cinq secs ! Nos verres vidés d’un trait, il n’y avait plus qu’à laisser opérer la musique : un hautbois ricanant à pleine gueule ; une clarinette et un basson qui s’échinent à lui rendre la pareille, le Quintette pour instruments à vent de Hindemith, dont j’adore la sécheresse sarcastique de l’allegro...

?Il y eut un assez long silence. Puis Eva prit les croquis sur la table, se fit une tête de parfaite Égérie et prononça son verdict :

– Pour tout vous dire, je préfère l’idée d’Ain. Mais la vôtre est excellente, et c’est la vôtre, bien entendu, qui passera... Vous pourriez même concourir pour votre propre compte... Ain et moi, nous ne nous en formaliserions pas... L’amitié, c’est très bien, mais les affaires, n’est-ce pas, sont les affaires...

Elle me dardait un de ces regards de franchise dont on comprend d’emblée l’effort qu’ils coûtent:

– Eva, vous n’avez pas honte ? m’exclamai-je. M’attribuer une pensée pareille !

Je l’avais peut-être dit trop vite, sur un ton trop ferme et d’un air trop offensé : mieux eût valu laisser planer un doute.

– Pourquoi pas ? Vous avez travaillé, dépensé de la peine, et l’art vit d’émulation. Vous avez bien le droit de présenter un projet à vous.

Le regard était devenu inquisiteur... Je répliquai :

– L’émulation n’est pas la foire d’empoigne. Ne me croyez pas de ces gens qui marcheraient sur père et mère pour un copeck. Sans compter que votre mari a trouvé une idée vraiment bouleversante : rien ne prouve que la balance pencherait en ma faveur si chacun de nous présentait sa variante. Ce que je ne ferai jamais ! Je parle par pure hypothèse. Nous ne sommes plus au temps du culte, et les œuvres de talent, aujourd’hui, trouvent toujours à se placer !

Je me contredisais froidement : c’est la thèse opposée que je venais de soutenir. Eva en parut si bouleversée que j’ajoutai, en apportant un soin fou à curer d’un bout d’allumette mes ongles pourtant impeccables :

– L’art a sa morale. Je l’ai toujours respectée.

Le silence qui s’ensuivit fut si interminable que je redoutai d’avoir trop mis le paquet. Il convenait de déplacer un peu le centre de gravité :

– Eva, vous pouvez en être sûre : ce à quoi vous pensez n’arrivera pas. Du moins, si Saarma accepte ma variante et, de son côté, l’améliore (je pris ma figure de funérailles), car il y a loin du papier à la maquette, et encore plus loin de la maquette à la statue. Mais je ne vous cacherai pas ce qui me préoccupe. Si Ain se cramponne à son idée, s’il refuse de modifier sa variante, j’aurai énormément travaillé pour rien. Mon croquis vaut ce qu’il vaut, mais j’aurai tous mes bas-reliefs à recommencer : ils ne collent pas avec le nouveau projet d’Ain ; je les avais préparés en fonction de sa première variante...

Ce coup-là, j’avais réussi à l’inquiéter. Pourvu seulement qu’elle ne doutât pas de la sincérité de mon argumentation ! J’enchaînai aussitôt :

– Après tout, tant pis ! Je les referai. Au besoin, j’y renoncerai. Je ne vous aurais jamais montré mon ébauche s’il y avait la moindre chance que le projet de votre mari passe. Mais je ne la présenterai pas au jury. Vous savez pourquoi ? Eh bien parce que... Parce qu’ensuite, je ne pourrais plus vous regarder dans les yeux...

Pause en point d’orgue pour accrocher mon public. J’ajoute : « Ni Ain non plus. » Je me lève d’un bloc. J’annonce fébrilement : « Je vais ouvrir la boîte de crabe ; mettez un disque en attendant. » Et je m’éclipse à la cuisine.

Après tout, je venais de faire à Eva une déclaration d’amour. Oh ! d’amour transi !

Du moins était-elle sûre désormais d’avoir affaire à un brave couillon sans danger.

– Je vais vous aider ! me cria-t-elle.?.

– Jamais de la vie ! Vous ne savez pas de quoi a l’air une cuisine de célibataire, répliquai-je en refermant la porte sur moi.

Je pris la boîte de crabe dans l’armoire et entrepris de l’ouvrir. Mais l’outil était vieux et sa pointe hors d’état de trouer le couvercle. Un gros cendrier de cuivre traînait sur la table. Je m’en servis comme d’un marteau. Avec tant de fureur que la boîte m’échappa, tandis que la lame allait se planter dans ma paume. Un beau caillot, et qui ne cessait de grossir, s’y forma aussitôt. Je ne peux pas supporter la vue du sang ; surtout du mien. Je me plaçai la main sous le robinet ouvert. Ça picotait dur, mais sans arrêter l’hémorragie. Allais-je me trouver mal ? Je m’affalai sur le tabouret, comme un sac, parfaitement dégoûté de moi-même, et une détresse sans nom, lame de fond livide, croula sur mes épaules. Absurdité sans nom ! Jamais Eva ne me croirait. De toute façon, il faudrait montrer à Toonelt le projet d’Ain. De toute façon, c’est celui qu’on choisirait. De toute façon, je serais le dindon de la farce. Dieu, que j’étais à plaindre !... Je me revoyais, devant la glace, en train de m’essuyer le nez. J’en aurais hurlé de pitié pour mon destin. Oh ! il me le payerait, le Saarma ! Tout ça, c’était sa faute...

En quatrième, je m’étais fait rosser. Par deux types de la classe mis en retenue avec un zéro de conduite. Sous prétexte que je les avais cafardés. Ils m’avaient kidnappé à la nuit tombante et transporté dans la buanderie. Le plus grand me serrait le crâne au creux de son bras. Inoubliable, l’odeur de cette manche sale et puante qui me collait au nez ! Je croyais que les veines de mon cou allaient éclater... Après, ils se sont mis à deux pour me boxer le nez jusqu’au sang. Et le plus petit m’a craché à la figure : je m’en souviendrai jusqu’au dernier soupir. Mais sitôt qu’ils m’ont eu lâché, j’ai grimpé à l’étage au-dessus, et le môme – il me tournait le dos, n’est-ce pas –, j’y ai lancé une pierre en visant la tête...

Pourquoi cet affreux souvenir remontait-il ? Effondré sur ma sellette, le visage enfoui dans le rond de mes bras, je commençai à sangloter. À bouche fermée. Faute de trouver leur issue normale, ces vocalises du désespoir se transformèrent en glouglous aussi peu mélodieux qu’affligeants. Je perçus vaguement ce lamento nasal, et une colère aveugle me secoua : j’aurais voulu mordre, trépigner, faire voler des assiettes à soupe et en mastiquer les débris. Je me sentais condamné sans recours.

En cherchant mon mouchoir, ma main ramena un papier chiffonné. Les lettres en étaient effacées. On pouvait toutefois déchiffrer encore: Téléphoner à Magnus Tee.

Depuis quand ce pense-bête traînait-il dans ma poche ? À quel propos devais-je téléphoner à ce personnage ? Je n’eus pas le temps de me poser de questions. Les lettres dansaient dans la brume, telle une ronde de gnomes bancals :

…TÉLÉPHONER À MAGNUS TEE…TÉLÉPHONER À MAGNUS TEE

J’en oubliai la brûlure de ma plaie. Je me levai d’un bond : le Saint-Esprit venait de descendre en moi. Triple idiot que j’étais ! Comment n’avais-je pas pensé plut tôt à Magnus ? Le croquis de Saarma ne serait sûrement pas de son goût. Pour impressionner le public rien ne valait cet ancêtre des pistolets à mèche. Je saurais le charger. Avec n’importe quoi : du sel, des plombs ou une balle dum-dum. Et grimper dans un arbre avant que le coup parte... Au lieu de me ronger les sangs dans une cuisine, j’aurais dû, depuis belle lurette, grimper à l’appartement n° 8 et, tout en grignotant les petits fours du monsieur, verser des pleurs sur le malencontreux projet d’un garçon si talentueux qu’on se demande comment il a pu commettre pareille bévue..

Rien n’était perdu encore. Heureusement, rien n’était encore perdu !

En catimini, je file par la porte donnant directement dans l’antichambre et j’écoute. La musique joue à pleins tuyaux, mais deux précautions valent mieux qu’une.

Dégringolons plutôt l’escalier : juste devant la maison, il y a un téléphone public.

Quatre... Zéro... Zéro... Trois... Et six...

Là-bas, ça sonne. Huit fois. Et on décroche. Une voix pas commode:

– Savez l’heure qu’il est ?

– Je m’excuse infiniment... Ici, Sven Voore.

– Le camarade Voore ? Qu’est-ce qui ne va pas ?

Le ton est quand même plus aimable.

– Pardonnez-moi mon incorrection... À pareille heure, je sais... En effet, ça ne va pas… Ain Saarma vient de me montrer son brouillon de projet... Quelque peine que j’éprouve à le constater... Je vous avoue... Bref, c’est manqué. J’ai essayé de le lui faire entendre... Aussi clairement que possible... Il ne veut rien savoir. Il m’assure que les temps ont changé...

– Comment ? Les temps ont changé ? (La voix, en tout cas, avait changé que c’en était plaisir.) Ça représente quoi, ce projet ?

– Deux mains. Rien que deux mains. Deux mains qui sortent tristement de terre. Un très bon monument funéraire, peut-être, pour la tombe d’un surréaliste, mais... Je m’avoue incapable de comprendre ce que deux mains passivement résignées peuvent bien symboliser sur la sépulture de héros tombés au champ d’honneur, sur la sépulture d’êtres qui ont lutté jusqu’à la dernière goutte de leur sang. Si encore ces mains tenaient un fusil, un enfant, une étoile rouge... Mais telles qu’elles se présentent actuellement, c’est du primitivisme et du pacifisme... À mon avis, en tout cas... Nous avons failli nous disputer... J’aimerais mieux que vous regardiez le croquis vous-même. Je peux me tromper. En tout cas, l’un de nous deux, lui ou moi, se trompe sûrement. J’ai ce croquis chez moi. Peut-être me permettrez-vous de vous l’apporter ? J’ai tant besoin d’un conseil !

– Et Saarma ? Où il est ?

– Au club... pour fêter... Mais Eva Saarma est justement chez moi. Peut-être préféreriez-vous passer vous-même ? Au fond, ce serait le mieux qu’on discute le croquis en présence de sa femme. (J’improvisais sur le mode geignard.) Lui, n’est-ce pas, il est tellement sûr de soi, tellement obstiné...

– En ce moment même, j’ai une œuvre sur la sellette, et il me faut encore la penser : la statue en pied d’une jeune et éminente vachère d’avant-garde, ouvrière de choc du travail communiste (toutes ces explications sur le ton paternaliste du boss), et je cherche un angle neuf, plus frais... Je passerai chez vous dans un petit moment : une demi-heure ou trois quarts d’heure. Ça vous va ?

– Bien entendu ! Je vous attends. La statue d’une vachère, dites-vous ? Comme ça doit être intéressant ! Vous me permettriez de venir demain ? Je suis tellement curieux de voir cela.

Flatté, le boss grommela un acquiescement indistinct.

– Encore une chose, ajoutai-je d’une voix peu sûre. Quand vous viendrez, n’ayez pas l’air que je vous aie déjà parlé du croquis... Eva Saarma pourrait s’imaginer des choses... Vous connaissez les femmes. Ayez l’air de passer par hasard... Ce serait peut-être le mieux...

Ma suggestion se révélait hasardeuse. C’était ce personnage à principes qui pouvait s’en imaginer, des choses ! Je me repentais déjà d’avoir trop parlé. Sait-on jamais ce qui peut surgir dans ces cervelles en pomme de terre ?

Au bout du fil, il y eut un meuglement méditatif qui me parut d’abord redoutable mais s’acheva en rire presque humain :

– Ah ! jeunesse, jeunesse ! Et le courage civique ? Toujours des gants, alors ? Entendu : je jouerai le jeu.

Il paraissait enchanté de se montrer perspicace.

– Merci. Je vous attends.

Il raccrocha.

Une demi-heure ou trois quarts d’heure ? Quand j’en avais besoin sur-le-champ !... Et si ces trois quarts d’heure duraient le double ? J’étais hors de moi. Arriverais-je seulement à retenir Eva tout ce temps ? Parce qu’il fallait qu’elle entendît l’oracle de ses propres oreilles. Si cet inquisiteur à l’âme de nourrisson pouvait au moins se rendre compte qu’il s’agit du bien de la cause, qu’il faut descendre chez moi illico, et non pas peloter de la glaise ! Ah ! bon Dieu de misère !

– Qu’est-ce que vous avez bien pu faire tout ce temps à la cuisine ?

– Rien... Je me suis coupé avec l’ouvre-boîte. Pas grave !

– Oh ! ces créateurs ! (Eva exécuta un rond de bras fort émouvant.) Ain est tout pareil. Vous avez de la gaze ?

Elle me pansa la main. On se rassit. Elle piquait dans l’assiette de crabe la chair rose des pinces et y plantait avidement de petites dents pointues. De toute évidence, elle avait décidé que j’étais resté à la cuisine pour recouvrer mes esprits à la suite d’une déclaration d’amour sans espoir. « Je ne pourrai plus vous regarder dans les yeux », ça y sautait, aux siens, que c’était le semi-aveu d’un timide, qualité qu’elle n’attendait pas de moi, et dont la découverte lui rendait son sang-froid. Au vrai, c’est moi qui avais besoin de reconquérir le mien, et je me lançai :

– Savez-vous bien qu’à la cuisine il m’est venu une idée géniale ? Oh ! il ne faut pas fonder sur elle trop d’espoirs, mais on ne perdrait rien à la suivre, à mon avis du moins : je trouve qu’il serait très astucieux de montrer d’abord le croquis d’Ain...

Je me levai, pris sur le buffet une statuette de porcelaine et la fis sauter au creux de ma main :

– Vous ne voyez pas à qui ? À Sa Majesté Magnus Tee !

Elle paraissait hypnotisée par les sauts périlleux de la statuette :

– À quoi bon ? répliqua-t-elle. C’est tellement risqué !

– Peut-être que oui, mais peut-être que non... De toute façon, Magnus sera touché jusqu’au fond du cœur si c’est à lui, le premier, que nous soumettons le projet en sollicitant ses conseils. Après cela, il lui sera beaucoup plus difficile de l’éreinter en bloc : il conseillera d’améliorer ceci, de développer cela, et nous aurons déjà cause gagnée. Sans compter que je suis en fort bons termes avec lui : l’autre jour, j’ai été lui rendre visite dans sa bauge, et il m’a servi un sermon sur « les tâches élevées qui se posent à notre art ». On peut même préparer d’avance une petite maquette... Par ailleurs, c’est sûr à cent pour cent que nous n’arriverons pas à éviter l’étape Magnus : il aura son mot à dire, et ce qu’il dit garde, hélas, quelque poids. S’agissant du croquis d’Ain, il ne faut pas compter sur le temps pour amadouer le Dieu de Colère : c’est aujourd’hui ou jamais. Essayons donc ! Qu’est-ce que ça coûte !...

– Votre raisonnement parait assez logique.

?– C’est votre mari qui m’inquiète : j’ai grand-peur qu’il repousse du pied les conseils de Magnus. Ce garçon est trop honnête pour notre époque. Magnus, bien sûr, va conseiller des âneries... Ah ! si c’était vous, Eva, l’auteur du projet ! L’affaire était dans le sac : on se serait mis d’accord depuis longtemps...

Je la regardai avec le sourire de l’écolier imbattable pour copier en composition.

Elle se taisait, absorbée par ses calculs. Je conclus:

– De toute façon, ça vaut la peine d’y réfléchir. Préparez donc Ain à l’éventualité d’un petit pèlerinage chez Tee, demain ou après-demain.

– Ça vaut la peine d’y réfléchir, murmura-t-elle.

Je tirai de la discothèque une nouvelle provision de musique. Que nous écoutâmes... Je rechutais dans le doute. J’avais bien amené l’entrée en scène de Magnus. S’imposait-elle ? Les actions de ce birbe dégringolaient en flèche. Nous étions en pleine renaissance artistique. Les gens recommençaient à se faire confiance les uns aux autres. La chasse aux fantômes avait passé de mode. Et si Magnus avait cessé d’être l’allié adéquat ? Si, le moment, au contraire, était venu de risquer ? Une montre qui retarde ne vaut pas mieux qu’une montre qui avance.

Avais-je eu raison de lui téléphoner ? C’était peut-être la gaffe... Pour masquer mon angoisse, je bavardai comme une nichée de pies borgnes... Les magasins regorgeaient maintenant de crabe et de caviar ? Preuve qu’on ne couperait pas à une guerre. Hindemith et Bach présentaient un trait commun : la polyphonie (notion plutôt brumeuse dans mon esprit). Le Louis XV redevenait à la mode, chez les snobs d’Occident : nos pieds de chaises ne tarderaient guère à se cambrer... Et je causais, je causais, je causais. C’est si affreux, d’attendre en silence !

On frappa à la porte d’entrée.

Le temps avait filé plus vite que je ne croyais.

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