II
Le second soir arrivèrent à Hiié des visiteurs que lon nattendait plus. Tout le monde était en train de dîner lorsquun chariot entra en grinçant dans la cour, au milieu des aboiements de joie de Pontus.
Ça par exemple ! Osvald bondit de sa chaise. Les autres le suivirent sauf Aadu qui, de son coin de table, les regardait laire avec inquiétude. On entendait un cheval sébrouer, des bruits de voix, les nouveaux venus étaient à la porte.
Mon Dieu ! sécria Linda, les gens dHiié sont de retour. Hilda ! Hilda ! allume vite la lanterne, on ne voit rien dans la cour !
Mais si ! Nos yeux sont accoutumés à lobscurité, répondit Reet. Dieu soit loué ! vous êtes encore vivants.
Oui, oui ! Attendez je vais aider le patron, bafouilla Osvald.
Cest ça, et envoie-moi Ignas ; répondit Reet. Mes vieux os ont été tellement secoués dans ce chariot de malheur que je ne peux plus me traîner. Elle serrait un gros bâton daulne vert, ce qui nempêchait pas Ilmé de la soutenir. Derrière eux venait Lemb, enveloppé dans son manteau dhiver, la visière noire de sa casquette jusquaux yeux.
Tous semblaient, à leur vue, devenus muets, sauf Värdi qui mâchonnait quelques vagues salutations lorsque les arrivants se mirent à enlever leurs manteaux. Hilda ne pouvait quitter Ilmé des yeux. Elle revoyait Taavi franchir le matin même le portail, partir vers Tallinn ; elle se mit à pleurer en mettant le couvert. Lemb se faufila dehors et revint, chargé de paquets.
Travaille, fiston, travaille ! lencouragea Reet en tombant assise sur une chaise près du fourneau, commençant à masser ses jambes enflées. Comment vont les bêtes ? Cétait une femme de taille moyenne, beaucoup plus forte que Linda, les yeux foncés, les cheveux bruns à peine parsemés de fils blancs. Ce nétait plus cette jeune femme débordante de vitalité et de jeunesse que Linda avait vue au bras dIgnas dans lallégresse de la noce ! Le temps lavait bien marquée ; elle était devenue exigeante, silencieuse, pondérée, Ilmé, sa fille, pourtant mère dun robuste garçon, était demeurée par contre aussi fraîche, aussi délicate que lorsquelle était jeune fille.
Bientôt Ignas et Tom entrèrent : deux gaillards solides, de haute taille, mais qui ne semblaient pas être le père et le fils. Tom avait hérité la stature de son père et les traits et le caractère de sa mère. Lorsquil paraissait, il apportait la vie autour de lui.
Aujourdhui tous deux étaient sombres et silencieux, les yeux creusés. Devant le fourneau, Ignas alluma sa pipe avec un charbon ardent ; Tom se jeta de tout son long sur le banc, à côté de Värdi.
Vous nêtes pas du coin ? lui demanda-t-il.
Non, je suis de plus loin.
Ah bon ! De la forêt peut-être ?
Oui, de la forêt.
La pièce retomba dans le silence. Les arrivants se sentaient étrangers dans leur propre maison. Même la voix de Lemb, en parlant à sa mère, narrivait pas à retrouver sa gaieté et son éclat habituel. Une bougie à la main, il explorait les pièces, Pontus sur les talons, pour redécouvrir tous ces objets qui lui avaient tant manqué. Les jouets et les livres, même Je couteau à manche dos, tout était en place ; les Russes nétaient pas encore passés comme lavait craint son grand-père pendant la route.
Aadu marmotta ses prières ; ses yeux brillaient encore de la joie enfantine davoir retrouvé ses patrons ; il posa délicatement sur la tête de Lemb sa grosse main rugueuse et caressa les boucles blondes du jeune garçon. Ce geste inattendu surprit tout le monde, Lemb le premier ; tout étonné il le regarda disparaître dans la cour.
Alors, quoi de neuf dans le pays ? demanda Ignas.
Ma foi !... Linda cherchait ses mots. Ses gestes maladroits trahissaient son inquiétude ; la même nervosité faisait aller et venir Hilda de la cuisine à la salle à manger. Vous en êtes tout de même sortis vivants !...
Eh oui ! On a pu se traîner jusquici ! Mais combien de temps nous laissera-t-on en vie ? murmura Ignas en suçant sa pipe. Maintenant on vous descend sur !a route, pour un oui pour un non ; heureusement que nous étions plusieurs !
Ah ! Ils deviennent si méchants que ça ? gronda Värdi. Je croyais quils nosaient vous liquider quen forêt ?
À côté de Pärnu, tous les moyens ont été bons pour envoyer les gens « ad patres » ! renchérit Tom. Il nest resté quun océan de flammes ; toute une semaine nous nous sommes planqués chez loncle.
Le silence retomba, enveloppant leurs pensées. À quoi bon gaspiller des paroles lorsquon na rien de très agréable à dire ! Les yeux brillants, Hilda ouvrit la bouche pour parler mais sarrêta. Lemb, assis sur le tas de bois devant le feu, enlaçait le cou de Pontus. Ilmé refaisait les lits dans les chambres et déballait les colis. Osvald entra, le visage sombre, les yeux au plancher, au lieu de son sourire habituel.
Les sacrés bâtards ! Quelle rosse ils vous ont fourrée entre les brancards ! Une bestiole qui tient à peine sur ses pattes, toute couverte de cicatrices ; elle ne vaut même pas le prix de la peau !
Tu parles du cheval, mais la carriole vaut encore moins cher ! sécria Tom. Ils ont pris tout le lot : cheval, voiture... Il se leva brusquement, les yeux étincelants de rage. Si javais eu un pavé, moi je vous le dis, ils en auraient pris plein les gencives !
Tom ! intervint Reet pour le calmer.
Allons, allons, plus besoin de nous inquiéter ! sourit le père ; on a la vie sauve et cest déjà pas mal pour linstant !
Oui, bien sûr, on a la vie sauve ! continua Tom en haussant les épaules ; la belle affaire ! Il y a longtemps que nous devrions être en Suède et comme des imbéciles on en est toujours au même point ! Et ils nous tiennent maintenant ! On est fait comme des rats ! Mais je vous préviens, ils ne me mettront pas le grappin dessus !
Tu feras ce que tu voudras ! répondit Ignas soudain las. Tu es un homme, la tête solide sur les épaules, personne ne sinquiétera de ce que tu feras. Mais fais marcher tes méninges avant de gesticuler ; inutile denfoncer des portes ouvertes !
On a perdu notre temps ici à réfléchir, à peser le pour et le contre et puis, bernique, cétait trop tard. Si vous maviez écouté au début, nous serions maintenant en Suède !
Oui, on le sait, inutile de rabâcher toujours la même chose ! supplia Ilmé ; écoute plutôt ton père...
Je ne fais que ça ! explosa Tom, les yeux brillants comme sil ailait pleurer. Tu vois où ça nous a menés ! Même vers lAllemagne les routes sont coupées ! On nest pas tellement mal ici ! plaisanta Osvald avec son exubérance de jeune homme. La maison regorge de bras !...
... Juste bons pour aller travailler dans les camps de Sibérie.
La conversation cessa aussi brusquement quelle était venue ; chacun se mit à manger. Derrière Ilmé, Hilda qui ne pouvait se contenir plus longtemps rompit le silence :
Taavi est ici.
Taavi ? La fourchette retomba des mains dIlmé.
Où est papa ? cria Lemb en se levant.
Oui, Taavi est venu, dit à son tour Linda.
Les arrivants se regardèrent interloqués : que sétait-il passé durant leur absence ? Hilda pleurait sans pouvoir ajouter un mot.
Mais parlez, expliquez-vous ! Que sest-il passé avec Taavi ? demanda Ilmé avec inquiétude. Que lui est-il arrivé, où est-il parti, quand était-il là ?
Grand-mère, où est papa ?
Linda eut la force de sourire :
Il ne lui est rien arrivé, toujours solide comme un roc ! Il sest juste déguisé de façon burlesque dans la forêt ; tiens, son ami blessé est encore là ! Taavi avait lintention de vous suivre. Tout était dit.
À Pärnu ? demanda Ilmé.
Non. Il est dabord parti à Tallinn afin de voir sil peut traverser le golfe.
Oui, il connaît toutes les combines ! dit Osvald avec admiration.
Imbécile ! rétorqua Tom. Où peut-on se sauver encore ?
Qui sait ? proclama Ignas avec orgueil ; ce ne serait pas la première fois quil quitterait le pays !
Pauvre Taavi ! gémit Reet. II est venu sans trouver personne à la maison.
Oui, il était bien déçu ! dit Linda. Je nosais pas le lui avouer tout de suite. Il na fait que passer. Arrivés hier soir, ils étaient déjà tous repartis ce matin !
Ce matin ! cria Ilmé. Ses pommettes senflammaient ; ce matin ! Elle répétait les deux mots, les yeux perdus dans les boucles de son garçonnet qui écoutait gravement la conversation.
Ça alors ! Si les Russes nétaient pas... grommela Tom.
... Nous serions arrivés hier soir ! acheva tranquillement Reet. Mais nous ny pouvons rien ; plus rien maintenant ne dépend de nous ! On ne peut que suivre la route quon nous désigne...
Mais comment... Que fait-il... Quels sont ses projets ? insista Ilmé. Personne ne mangeait plus.
Il était heureux de pouvoir partir, que voulez-vous dautre ! répondit la mère de Taavi.
Ainsi la guerre na donc servi à rien ! soupira Ilmé. Cest tout de même injuste, nest-ce pas, père ? Et vous qui connaissez bien Taavi, continua-t-elle en se tournant vers Värdi, que disent les maquisards ?
Värdi haussa ses épaules étroites, les sourcils froncés :
Ce que je dis ? Les clochards nont plus droit à la parole ; on est revenu dans notre patrie comme loiseau vers son nid, sans trop réfléchir ; maintenant on commence à comprendre que ce nétait peut-être pas la meilleure solution ; avec un peu plus de jugeote, on ne serait pas dans la situation actuelle. Cest tout ce que je peux dire.
Ça, votre arrivée ici, cétait le bouquet ! affirma Osvald.
On fait ce quon peut ; on avait bien le droit de venir et personne na à nous juger ! répliqua Värdi.
En tout cas, il faut rendre à ces hommes ce qui leur est dû, décréta Ignas. Personne na le droit de critiquer nos gars, où quils soient ! Quils soient heureux au-delà des mers ou quils souffrent ici, si on ne les avait pas eu devant Narva ou ailleurs, en première ligne, les autres seraient déjà sur notre dos depuis lhiver dernier.
À quoi bon ? demanda Ilmé impatiemment. Taavi, sil avait pas eu toutes ces luttes, serait aujourdhui en Finlande.
Qui peut le dire ? Nul nest prophète. On a vu les massacres de Pärnu ; notre vie ici ne vaut guère plus cher ! Occupons-nous seulement de ce qui peut nous sauver. Nous sommes tous en vie ; il nest pas trop tard pour ramasser les récoltes ; si tout va bien, on pourra continuer à vivre entre les forêts à condition douvrir lœil. Au pis aller, on se réfugiera dans les sous-bois.
Tu nous parles de forêt, mais voici lhiver qui approche ! soupira la mère.
Et on vous fusillera, comme on a fusillé mon pauvre mari ! pleura Linda.
Où est papa ? répéta Lemb. Je ne veux plus rester loin de papa ! Tous les Russes et les Kirghiz et le reste, quest-ce quils vont faire à mon papa ?
Ne tinquiète pas, Lemb ! dit Osvald pour le rassurer. Ton père ne craint rien ! Cest un malin ! Il en prendra dix dans chaque main et les éparpillera comme du foin. Tu te rappelles, lété dernier à la fenaison, connue on le retournait ?...
Bien sûr que je men souviens ! Il en riait encore, mais sa joie fut brève :
Viens, grand voyageur, ta grand-mère va te mettre au lit ! décréta Linda.
Mais non, je veux attendre papa ; et sil revenait ?
Peut-être, espérons-le, sourit Ilmé.
Vous tous, vous ne faites quespérer mais vous ne croyez pas ! Tandis que moi, je crois fermement que papa reviendra ; il sera là demain matin.
Le ton catégorique du gamin surprit tout le monde : Lemb avait en lui une force queux avaient perdue ; ils sen rendaient compte avec stupeur et tristesse. En silence tout le monde se prépara à aller dormir.
Mon ami a un gosse épatant ! murmura pour lui Värdi, en baissant la tète sur la table. Oui, ma propre fille serait déjà grande aujourdhui...
Alors tu te couches ? demanda Osvald brusquement.
Oui, oui... bien sûr, et il se leva.
* * *
Vers midi, Linda de Sooserva quittait la ferme en emmenant sa vache et ses brebis.
Tu nas pas peur de te trouver toute seule dans les bois ? sétonna Reet.
Avoir peur? Chez moi? répondit Linda avec un sourire triste. Qui devait-elle craindre ? Son cœur se serrait lorsquelle pensait à son fils ; elle alla tout droit là où était tombé son compagnon de vie, là-bas, dans lombre paisible des sapins séculaires ; il était si doux de converser avec le vieil Andrès, son mari !
Lemb avait retrouvé mille occupations, dans la cour, le jardin, les champs, les prés. Il les avait abandonnés si longtemps ! Quelle joie de courir avec Pontus qui ne le quittait plus ; tête penchée, lanimal regardait jouer le garçon ou lui posait, en sautant, les pattes sur les épaules, et tous deux roulaient à terre avec des cris et des gambades. Aux yeux de Lemb, rien navait changé dans la ferme : ni le vieil Aadu, ni le petit agneau noir, qui pourtant avait bien grandi entre-temps, et se battait maintenant comme un bélier. II ny avait que sa mère, Ilmé, qui semblât le matin aussi triste que la veille. Ah oui ! Cétait à cause de son père ! Un instant cette idée calmait lexubérance de Lemb, emplissait son cœur de tendresse et de peine. Depuis quil était capable de se souvenir de son enfance, il avait eu tellement peu loccasion dêtre avec son père quil ne pouvait en garder que des réminiscences fugitives, embellies par son imagination. Pour lui son père était devenu un véritable personnage de légende. Tous les héros quil avait pu connaître par les récits de sa grand-mère ou de sa mère avaient les traits et les qualités de son père.
Pour Ilmé, la vie nétait pas facile ; plus le jour avançait et plus elle regrettait de nêtre pas allée aux champs. Son père lui avait conseillé de soccuper un peu de la maison, de se reposer des fatigues du voyage ; mais elle nétait plus tellement fatiguée, elle aurait aimé respirer le grand air des champs ! Était-elle déçue de ce voyage manqué ? Qui sait ! En revenant de Pärnu, elle avait presque éprouvé un soulagement de navoir pu prendre le large : Taavi se trouvait peut-être encore en Estonie ! Elle en avait eu le pressentiment et elle ne sétait pas trompée !
Elle lavait le linge, sans pouvoir abattre beaucoup douvrage ; laprès-midi était arrivé sans quelle eût réussi à reprendre pied dans le présent. Sans cesse son regard glissait vers la route de Võllamäe, où elle espérait voir surgir quelquun. Elle surveillait les gambades de son fils, elle ne voulait pas le perdre de vue. Regarder jouer Lemb lui serrait le cœur : quel serait le destin de son fils ? Combien de temps dureraient ses jeux insouciants ? Oui, Lemb aurait dû passer la mer ! Il lui faudrait bientôt aller à lécole, dans une école où toutes les vérités sont faussées, où le foyer et la famille sont méprisés, lhistoire du peuple défigurée : « Écoute bien ce que disent tes parents à la maison ! Tu dois nous le répéter car tu es lenfant de lUnion Soviétique. Tout ce que ta mère et ta grand-mère disent de Dieu, ce sont des mensonges. » Et puis, une nuit, on emmènera tes parents, tes proches disparaîtront, tu nauras plus personne...
Ilmé sentait son cœur battre à grands coups ; elle manquait dair, ainsi penchée sur la planche à laver. Taavi était parti pour Tallinn ; elle lavait manqué de bien peu. Est-ce que ces quelques heures nallaient pas les séparer pour toute une vie, jusquà la mort ? Parviendrait-elle à rejoindre Taavi avant quil nait franchi la mer ? Mais pourquoi ne pas aller à Tallinn le chercher ? Enfin une pensée sensée ! Certainement il sarrêterait chez des amis ou même dans leur ancien appartement quils avaient cédé à un copain décole.
Était-elle à ce point bouleversée pour ne pas y avoir pensé plus tôt ?
Elle se redressa, brusquement envahie dun accès de fièvre. Son sang lui martelait les tempes. Il serait stupide de perdre plus de temps ! Dun élan elle se précipita dans la cour et appela Lemb.
Le garçon sortit de lenclos avec Pontus ; il avait déjà réussi à se salir convenablement. Pour un rude travailleur comme lui, ses genoux et ses mains maculés de terre ne pouvaient rester aussi propres que le dimanche ! Quelques égratignures venaient embellir le tout.
Maman, oncle Värdi ma promis de me faire un arc ! Tu sais sa voix devenait confidentielle je crois quil y a quelque chose qui ne va pas dans le pied doncle Värdi ; il prétend se lêtre foulé en tombant ; moi, je crois que cétait des Russes ! Cest tout simplement une balle qui lui a traversé le pied !
Ou peut-être les Allemands ? suggéra sa mère.
Ah oui ! les Allemands ! Lemb réfléchissait. Non, moi je pense que cétait quand même les Russes !
Ilmé se pencha vers son fils.
Lemb, si nous allions à Tallinn ? Oui, tout de suite, demain matin, pour chercher papa. Tu veux bien nest-ce pas ?
Oh oui, maman ! sécria-t-il joyeusement en jetant ses bras autour du cou de sa mère.
Brusquement, Ilmé et Lemb ne purent tenir plus longtemps en place ; bientôt tout le monde fut au courant de leur projet dans la ferme. Les autres en discutaient avec plus de lucidité, supputant leurs chances de réussite, Reet nétait guère enthousiasmée ; nétait-ce pas un projet insensé ? Séloigner encore de chez soi serait une cause supplémentaire de soucis. Ce nétait guère le moment de voyager pour une jeune femme avec toutes ces brutalités, ces attentats sur les routes. La patronne de Hiié ne pouvait se résoudre à donner son accord. Parcourir le monde avec un enfant pour rechercher Taavi lui semblait périlleux ; et qui pouvait savoir si Taavi était bien parti pour la capitale ? Peut-être était-il allé directement sur la côte ou était-il retourné dans les forêts ! Que pouvait-il espérer trouver à Tallinn au milieu .des Russes ?
Tom, également, trouvait ce projet fort risqué, mais Osvald et Hilda prirent fait et cause pour Ilmé et leur joie nétait pas inférieure à celle de Lemb. Pourtant lorsque Ilmé proposa à Hilda de les suivre dans sa ville natale, elle pâlit, les lèvres tremblantes : « Oh non ! Non ! Je ne veux pas retourner là-bas ! »
À la tombée de la nuit, Ignas revint, le front soucieux, de la mairie où il était allé prendre des renseignements ; mais, en franchissant le portail, il simposa un comportement
jovial :
Non ! Rien de spécial là-bas, sinon que chacun doit se présenter lui-même et se faire inscrire sur les listes. Surtout ne soufflez mot à personne quon a eu lintention de quitter le pays ! Il faut dire que les Allemands nous ont entraînés de force et quà la dernière minute on a pu séchapper !... Il ajouta en sadressant à Osvald : ils ont lintention de nous serrer le nœud autour du cou ; cétait prévisible ! Comment veux-tu que tout soit brusquement devenu aussi rosé et quon nous pardonne ? « Oh non ! On ne fera de mal à personne ! » Et on nous rabâche à la radio lhymne estonien et toutes nos chansons populaires. Bougrement rusé ! Mais leur première question cest : « Quavez-vous fait au temps des Allemands ? » Moi, un vieux bonhomme, je ne tomberai pas dans le panneau ! Ça non ! Tout sourires, cest leur façon dagir et...
Alors, vous croyez, patron, que ça va aller mal une fois de plus ?
Si rien ne les en empêche, ce sera pire quavant. En ce moment cest larmée seule qui pille et saccage, mais ce que je crains, cest la suite...
Je nai guère envie de me passer la corde au cou ! Osvald serrait les dents en regardant la forêt.
On verra bien ! Nous ne sommes pas des moutons !
Contrairement à ce que redoutait Ilmé, son père approuva
le projet de départ. Tard dans la soirée ils discutaient encore :
Jy avais déjà pensé ! déclara Ignas.
Cest vrai ! Je ne sais pas ce quil en adviendra, mais je dois tout tenter et avoir la conscience en paix.
Oui ! Seulement ce ne sera pas facile dy arriver. La gare est loin on affirme quil y a des trains militaires qui circulent. Mais ce sont surtout les abords des routes qui sont à craindre. Ils vont te harceler ; à moins quen plein jour... Et puis il y a la question dargent ! La Mairie ramasse largent allemand de la population sans rien donner en contrepartie. Si tu parviens à retrouver Taavi, cest vers la mer que vous devrez aller...
- Cest ce que Taavi voulait faire.
Eh oui ! Je ne serais même pas autrement surpris quil soit déjà en train de naviguer ! Avec son culot, il est capable denlever le morceau ; ce que les autres nosent même pus rêver, pour lui cest simple connue bonjour. À moins quil ne se trouve dans une impasse...
Quest-ce que tu...
Non ! Ce ne sont que des mots ! Mais avec lui je mattends à tout ! Il est jeune, un peu trop aventureux... Qui sait ? Cest peut-être un bien par le temps qui court ! Avec de la chance il réussira à partir ; celui qui nattend rien na rien. Ce serait déjà bien que tu puisses le retrouver, je nose en espérer plus.
Ilmé poussa un soupir. Bien sûr, son père qui avait toujours vécu ici, selon les traditions ancestrales, ne pouvait avoir autant de foi et despérance que Taavi dont le père, Andrès, avait bourlingué sur toutes les mers. À Pärnu, Ignas sétait rendu compte comme il était difficile de sarracher à sa terre. En son for intérieur, Ilmé lavait senti déchiré, mal à laise ; et maintenant il parlait despoir ! « Vous tous vous ne faites quespérer, mais vous ne croyez pas ! » Ilmé se souvenait encore des paroles de son fils. Lemb avait dû entendre cette phrase quelque part ! Qui la lui avait dite ? Comment le savoir ?
Brusquement elle sentait quelle aussi voulait non seulement espérer, mais croire.