IV
En sortant de lappartement de Selma, Taavi rencontra sur lAllée dEstonia un de ses anciens amis de lÉcole Militaire de Finlande, Heino Roode, un étudiant en médecine, qui le salua du plus loin quil laperçut avec de grands gestes de bras. Ils se serrèrent chaleureusement la main :
Tu es drôlement bien fringue ! Jhésitais presque à te reconnaître !...
Eh oui ! Toi tu portes toujours tes vieilles bottes de soldat, cest plutôt compromettant !
Ça me donne lallure martiale, dailleurs presque tout le monde en porte ici ; quand on est estonien, tu sais, on serait suspect de toute façon, même si on se baladait avec une auréole ! Et toi, que fais-tu ? Tu cherches aussi un passage ? La voix de Roode était quelque peu ironique.
Je suis à Tallinn depuis deux heures à peine.
Tu es donc un bleu ! Eh oui, ici tout le monde cherche un moyen de sen aller ; chacun a des tas de combines dans sa poche et le mouchoir par-dessus ; le seul ennui cest que tous ces gens débrouillards sont encore là !
Et pourquoi ?
Ils se font tous des illusions ! En fait, la mer est fermée.
Allons, quest-ce que tu racontes ! La mer nest pas une grille que lon peut tirer le soir et verrouiller ; cest plutôt vaste, il y a toujours la possibilité de passer sans être pris !
Méfie-toi ! il doit y avoir pas mal de mouchards qui ont mis leur nez dans cette affaire. Cest pourquoi rien ne bouge : tout le monde se tient à carreau ! As-tu cherché du travail ? Oui, cest vrai, tu nas pas pu avoir le temps ; le plus important ensuite cest davoir des papiers ; quand tu les auras en poche, tu pourras alors chercher à te débrouiller. Pour ma part, avec lUniversité, je ne crains pas de me faire enrôler de force.
Est-ce que tes combines ne sont pas dangereuses ?
Dangereuses ? Mais tout est dangereux ; jen sais quelque chose, moi qui me suis sauvé en Finlande quand les Allemands allaient marrêter...
Es-tu certain de pouvoir partir Roode haussa les épaules.
Il est encore trop tôt pour en parler ; toute la ville actuellement ne vit que pour ce genre dhistoire.
Et que font les copains ? En as-tu rencontré beaucoup ?
Oh, environ une vingtaine de École Militaire, sans parler des autres. Ils se retrouvent rue Kuninga où ils ont fondé une sorte de Cercle clandestin dont Jaan Méos et le lieutenant Pihu sont les grands pontes,
Je ne pense pas que nos compagnons vont mordre aux appâts des Russes !
Hélas si ! Certains même lavalent jusquau trognon ! Il est facile comme tout davoir un passeport pour trois mois ; le vrai nettoyage ne se fera que plus tard, ils prennent leur temps ! Voss, par exemple, a déjà été convoqué deux fois par la NKVD. La première fois, parait-il, on la reçu avec dincroyables égards, il avait limpression dêtre en visite chez des amis : des cigarettes, des mondanités, même le café et les liqueurs. Voss a reconnu être ailé en Finlande, ses interlocuteurs faisaient assaut de compréhension : « Mais oui ! Vous navez pas eu le choix !... »
Pas fous !
Ah ! La NKVD est une institution très raffinée ! Après la seconde visite. Voss navait plus grand-chose à dire...
Et à la troisième ?
Il deviendra silencieux comme un tombeau. Voilà ! Nous nous reverrons certainement bientôt au «Cercle ». Regarde autour de toi, respire lair de ce Monde Nouveau apporté par les Russes ; il nest pas très salubre, mais il ne te tuera pas tout de suite ! conclut Roode avec un sourire amer.
Quand il leut quitté, Taavi se dirigea vers le Cercle de la rue Kouninga. Laspect général de la ville navait pas changé ; les photos et les slogans dans les vitrines nétaient certes pas les mêmes quau temps de loccupation allemande, mais la toile de fond rouge, elle, navait pas bougé ! La propagande soviétique sinstallait dans le même calicot sanglant que la propagande hitlérienne. Ce qui était nouveau, cétaient les haut-parleurs, à chaque coin de rue, qui débitaient des chants russes entrecoupés de slogans communistes. LArmée Rouge avançait à pas de géant vers lOuest, ce qui inspirait aux speakers de grandes flambées enthousiastes dhéroïsme et de gloire. Les passants étaient visiblement indifférents à ces débordements de lyrisme et de verbiage grandiloquent. Les Estoniens circulaient silencieux et sombres comme des automates.
Les soldats soviétiques étaient plus animés ; quelques femmes russes en guenilles sextasiaient bruyamment devant les vitrines que deux occupations successives avaient pourtant laissées presque vides. Des femmes soldats défilaient, le fusil en bandoulière, leurs traits presque virils éclatant dassurance et dinsolence.
Jaan Méos ouvrit la porte à Taavi. La pièce était emplie de fumée ; deux hommes assis à une table jouaient aux échecs.
Le lieutenant Pihu se leva et secoua la main de Taavi.
Salut ! Salut ! Heureux de voir un nouveau visage de temps en temps !
Lautre joueur, Jüri Paarkoukk, à peine âgé de vingt ans, avait une tète solide, énergique. 1l dévisagea Taavi de ses yeux de myope et lui donna une forte poignée de main. Jüri et Taavi sétaient battus côte à côte lors de la terrible bataille de Valamou ; dans le feu de laction, Jüri avait dailleurs perdu ses lunettes. Cest sa myopie qui le rendait méfiant et peu bavard. Il se concentrait sur les pièces de léchiquier, les sourcils froncés.
Par contre, le lieutenant Manivald Pihu ne cessait de bavarder avec force gestes explicatifs et détaillés. Il aimait faire plusieurs choses en même temps et lorsquil ne savait plus comment soccuper, tirait les poils de sa moustache. Quand il était en service, son étui à cartes dissimulait toujours, sous les plans dopération, une multitude de photos de pin-up en tenue légère ; même lorsquil donnait ses ordres sur le champ de bataille, il aimait avoir à portée doeil quelques jambes bien galbées de star. Cétait sa grande faiblesse : les photos de femmes, et les femmes elles-mêmes, bien sûr ! Le principal travail de son ordonnance en Finlande avait été de découper des photos de nus dans des magazines pour en tapisser les murs de ses divers postes de commandement.
Tout en continuant sa partie, le lieutenant discutait ferme avec Taavi :
Ce que je pense faire ?... Échec ! Encore ? Attends une minute, ce nest pas possible de jouer comme ça ! Depuis bien longtemps je navais pas connu une existence aussi douce que celle que je mène, entouré de femmes agréables et compréhensives qui me font passer le temps ; cest une vie si fascinante que je nai nullement lintention de sauter la barrière et de gagner la côte comme vous voulez tous le faire. Ici, jai la « planque » la plus sûre ! Où serais-je mieux caché, et plus douillettement, que derrière le dos satiné des femmes ?
Les Russes vont bientôt donner un bon coup de balai dans ces dos-là ! grogna Jüri.
Et toi, Jüri, que comptes-tu faire ? demanda Taavi.
Moi ?... Moi ? fit Jüri, lœil toujours fixé sur les rois, les reines et les cavaliers, mes parents et ma sœur sont partis en Allemagne, en laissant un mot sur la table ; jai un travail régulier et mes papiers sont en règle ; jai même déjà eu des vacances payées ! Je continue pourtant à regarder un peu partout ; on ne sait jamais, il peut se trouver un coin de mer par où se sauver ; alors je ne dis pas...
Je pense, moi aussi, quil faudra arriver à se sortir de là ! trancha Jaan, se mêlant soudain à la conversation. Mais pour le moment, nous navons attrapé que du vent !
Jüri hocha la tête.
Vello Kasar et Pihu se retirèrent les premiers ; Jaan les accompagnait et devait revenir rapidement. Mais son absence se prolongea et, à la surprise de Jüri et de Taavi, les trois hommes revinrent ensemble, ramenant un autre compagnon qui visiblement était bouleversé.
Nous lavons trouvé dans la rue ; il allait et venait sans oser entrer. Il va vous apprendre une nouvelle renversante...
Cest toi, Riks ! sécria Taavi. Richard Koullerkann était létudiant perpétuel, le joyeux farceur qui ne se départait jamais de son humour, même dans les circonstances les plus tristes. Il tendit à Taavi une main moite avec une grimace de souffrance. Sécroulant sur une chaise, il essuya ses lunettes et passa le doigt sous son col, comme si sa chemise le gênait. Les autres firent cercle :
Voss a été arrêté ce matin...
Riks se mit à rouler une cigarette, les doigts tremblants.
La mère de Voss est venue en larmes le dire à ma femme ; on a également arrêté, dans la nuit, Mats Luukas.
Tous demeurèrent silencieux ; la pièce semblait sêtre obscurcie.
Riks alluma sa cigarette tout en continuant à nettoyer ses lunettes ; tous aperçurent le mouchoir taché de sang.
Après tout, il ny avait rien là dalarmant ; le sang pouvait provenir dune simple coupure ou dun saignement de nez. Mais on le remarquait dautant plus que Riks, sans doute ému, cherchait à le dissimuler.
Oui, Mats a été embarqué par une patrouille ; je ne sais pas pourquoi !...
Peut-être ses papiers nétaient-ils pas en règle ? suggéra Pihu.
Non ! Ils ont minutieusement perquisitionné chez lui.
Quelquun laura vendu ! fit sourdement Jüri.
Possible ! répondit Riks, le menton tremblant. Sils ont la liste de École Militaire Finlandaise, nous allons tous y passer !
Ils lont depuis longtemps déjà ! affirma Taavi.
Quen sais-tu ? demanda Riks les yeux brillants.
Cest probable ! Des hommes sont morts ou ont été faits prisonniers sous luniforme dofficier finlandais. Je nai pas limpression quun seul dentre eux ait pris la précaution de détruire ses documents avant de monter à lassaut. La NKVD doit connaître le nom de tous les élèves de École depuis ses débuts ; dailleurs, elle sait faire parler les gens...
Les épaules de Richard Koullerkann se voûtèrent, tout son corps trembla comme sil était en proie à un violent accès de fièvre. Comment un homme pouvait-il changer en si peu de temps ! Évidemment Riks avait toujours eu un tempérament nerveux, mais jamais il navait à ce point perdu son sang-froid, même au plus fort de la bataille. Ce nétait plus que lombre de Riks !
Si la chance tourne, nous pourrons peut-être te faire prendre un bateau, affirma Vello Kasar à Riks, exprimant, sans le savoir, la pensée qui venait de traverser lesprit de Taavi.
Moi ? fit Riks en les dévisageant tour à tour. Où et comment ? Ma femme est malade et mes enfants sont bien trop jeunes. Vous êtes très gentils, mais cest inutile ; tout ira bien.
Ne perds pas les pédales ! gronda Pihu. Ne fais pas de bêtises ! Les pièges ne sont pas encore au point et les souris ont encore le temps de danser !
Létau se resserre ! affirma Riks en tirant sur son col. Hier Mats, aujourdhui Voss et demain, qui ?... Dites-moi, à qui le tour demain ? Et ce soir ? Et cette nuit ?
Riks leva ses yeux cernés, ses yeux sans sommeil.
Réagis ! conseilla Taavi. Ce nest quun début ; nous devons tenir jusquau bout !
Un début ! Un début ! Riks se leva. Il est joli votre début ! Le début, cétait à lautomne 39. Maintenant cest la fin ! La fin ! !
* * *
Taavi sonna à la porte familière qui récemment portait encore sa propre carte de visite. Liisa vint ouvrir la porte.
Nous tattendions ! Elle lui serra chaleureusement les mains. Cétait une femme exubérante, de deux ans son aînée, ayant une nette tendance à prendre de lembonpoint. Jai tant de fois réchauffé ton dîner quen désespoir de cause je lai servi à Arno.
Eh oui ! Les femmes sont comme ça ! plaisanta Arno dans le dos de son épouse, ce qui risque dêtre perdu elles le détournent habilement de la poubelle pour en nourrir le mari ! Dis donc, vieille cloche ! il examinait Taavi de la tête aux pieds, je ne sais pas trop de quoi tu as lair, mais jai bigrement limpression que tu vas me rattraper en âge !
Eh ! Dix années ne sont pas difficiles à gagner, lui répondit Taavi. Après deux, mois passés à courir à travers bois, la différence a tôt fait de disparaître.
Cest terminé vos papotages ? demanda la femme. Allez, viens, Taavi. Elle se dirigea vers la cuisine.
Non, Liisa...
Mais la femme lui fit une grimace comique en fronçant le nez et disparut en riant vers ses casseroles.
Où sont Eedi et Léonard ? demanda Taavi en entrant dans la salle de séjour.
Ils navaient pas le temps de rester ici, répondit Arno. Aussitôt arrivés, aussitôt partis, je nai même pas eu le plaisir de les voir ! Ils se sont éclipsés après avoir dit à Liisa que tu viendrais déjeuner.
Jétais avec eux dans la forêt ; lun est un combattant de Finlande, lautre vient de la Légion ; comme je navais pas le temps de venir ici ce matin, je les ai envoyés te prévenir ; Léonard voulait rendre visite à ses petites amies, il doit en avoir un régiment pour en faire profiter tous ses copains ; et vous deux ? Vous vous êtes bien installés ! Ma parole on serait jaloux de vous voir roucouler dans un aussi joli nid !
Ah ! Liisa est une femme dintérieur parfaite ! La maîtresse de maison arrivait avec le dîner.
Je me suis dépêchée au maximum car je me doutais que tu allais raconter à Arno tes multiples aventures sans que je sois là pour les entendre ! Cest déjà fait ? Oh, Bonne Mère !
Eh oui ! Tu as raté toute lhistoire !
Taavi mangeait et parlait, mêlant à son récit des pointes dhumour qui le surprenaient tout le premier ; la bonne humeur communicative de Liisa, le confort qui lentourait, lavaient pour un temps éloigné de ses préoccupations ; il racontait ses aventures comme il aurait résumé un roman.
Lorsquil se mit à parler de sa famille, il redevint sérieux. Liisa lui caressa la main maternellement :
Pauvre Ilmé ! Partir ainsi avec son enfant ! Quel monde barbare et quelle affreuse chose que de tout quitter ! Tu nas plus quune solution : la retrouver ; elle a besoin de laide et du soutien de son mari. Et toi, que vas-tu devenir sans ta femme et ton fils ?
Après le dîner, Liisa ordonna à Taavi de prendre un peu de repos sur le divan. Taavi ne discuta pas, il enleva son veston et ses chaussures.
Je vais juste métendre un instant ; il ne faut pas que je mendorme ! Mais lentement le sommeil lenvahit pendant quil prononçait ces mots.
Il sest endormi comme une souche ! sexclama Arno.