V

   Je ne me trompe pas ? Veuillez m’excuser ! Taavi considéra l’inconnu qui venait de surgir brusquement devant lui au coin du boulevard Pärnu, et son cœur se mit à battre. C’était un jeune homme revêtu de l’uniforme de l’Armée Rouge. Il ne parvenait pas à le reconnaître.
   — Tu ne me remets pas ? Le visage maigre, aux orbites enfoncées, grimaçait un sourire.
   — Sacrebleu ! Mais c’est toi, Mihkel de Lépikou ?
   Taavi venait de rencontrer un de ses voisins, un jeune fermier mobilisé dans l’Armée soviétique en 1941.
   — D’où viens-tu ? Tu es en permission ?
   — En permission, moi ? L’homme se mit à tousser ; ses épaules maigres s’affaissaient ; Taavi le vit cracher du sang.
   — Mais dis donc, ça n’a pas l’air d’aller fort !
   — Tu connais quelqu’un qui soit revenu en bonne santé d’un pareil enfer ? Dis-moi, mes parents sont-ils encore vivants ?
   — Ils l’étaient encore il y a quelques jours ; je suis passé devant chez eux.
   — Tu es passé devant notre portail ?
   — Oui !
   — Quelle chance tu as d’être libre ! Si seulement cette maudite guerre pouvait finir et que je rentre chez moi ! Voilà trois ans que je me bats contre la mort, la faim et la vermine ! Et voilà que m’arrive le parfum même de ma ferme.
   — Où vas-tu ?
   — Demain on part pour Sœrvé. Aujourd’hui les infirmiers m’ont chatouillé la glotte, badigeonné les omoplates. Me voilà bon pour le front !
   — Tu as été blessé ?
   — Quelques égratignures... pas faciles à guérir ! J’en ai marre, tu comprends ! Plus que marre de votre saloperie de guerre et du reste ! À Sœrvé je suis bien décidé de jouer ma dernière carte ! Après, j’aurai la paix !
   — Mais s’il faut que tu ailles en Allemagne ? Tout le pays est mobilisé !
   — Allons, qu’est-ce que tu me racontes là ! répondit Mihkel. Le lieutenant-colonel Pärn en personne a déclaré qu’on ne franchirait pas la frontière estonienne. Dis voir? Tu ne serais pas devenu communiste par hasard ? Non, bien sûr ! Mais ne va pas croire que moi j’en sois devenu un ! Je ne suis qu’une loque ! Une loque trempée dans le fumier soviétique ! Pas étonnant que tu ne m’aies pas reconnu ; pour peu que tu sois un peu observateur tu dois t’apercevoir de pas mal de choses ! Je ne me reconnais plus moi-même ! Celui que tu as connu dans le passé est définitivement mort !
   — Ça te dirait de t’enfuir d’Estonie ?
   Mihkel sembla bouleversé ; un instant ses yeux brillèrent, vite ternis par la peur ; se remettant à tousser, il tendit à Taavi une main fiévreuse, soudain pressé de partir.
   — Au revoir ! Si tu retournes au pays, dis bonjour de ma part à mes parents ! Sa voix était toute changée ; voûté, il s’éloigna lentement et disparut. Taavi le suivit des yeux, ne sachant que penser. Voilà ce qu’il restait de son jeune condisciple, quelques années plus tôt le boute-en-train de toutes les fêtes. Taavi en eut le cœur serré.
   
* * *

   Taavi se dirigea vers le centre de la Milice pour avoir un passeport qu’il obtint aussi facilement que ses compagnons du « combina ». On ne lui posa aucune question délicate, on ne lui demanda même pas ce qu’il avait fait durant l’occupation allemande. On se pressait en foule derrière les guichets.
   — S’il vous plaît, vos derniers documents ?
   Taavi tendit à la jeune fille le passeport soviétique que Marta lui avait procuré, donnant une adresse au hasard.
   — Je ne sais pas combien de temps je resterai là !...
   — En cas de changement de domicile, vous n’avez qu’à prévenir le commissariat le plus proche. De toute façon, ce document n’a qu’un caractère provisoire ; c’est une chance que vous ayez pu conserver votre passeport soviétique !
   Ayant obtenu un papier d’identité, Taavi s’en alla. On ne s’était pas trop attardé sur la photo — pourtant elle n’était pas tellement ressemblante ! À partir de maintenant il s’appelait Elmar Remmelgas et était rajeuni d’un an. Fort de ce succès, il se rendit tout droit au bureau des Transports, en quête de travail.
   — Renseignez-vous à la section des Cadres, troisième porte à droite ! lui indiqua un jeune employé en uniforme.
   Après avoir frappé à la porte, Taavi entra. Ce qu’il vit le stupéfia : de chaque côté du bureau se trouvaient assises deux jeunes filles ; la première ravaudait son linge, les pieds allongés sur la table.
   — Oh pardon !
   — Entrez, mais entrez donc ! minauda la deuxième jeune fille, tout sourires. Elle se tourna gracieusement vers Taavi, tandis que l’autre s’empressait de retirer ses jambes de sur la table. Taavi restait bouche bée. Celle qui lui avait adressé la parole, une fille corpulente avec des cheveux clairs coupés court, habillée à la diable, continuait, sans la moindre gène, à se barbouiller les ongles, tandis que l’autre, en rougissant, mettait un peu d’ordre dans sa toilette et plongeait le nez dans un amas de papiers.
   — Je voudrais parler au chef des Cadres.
   — Qu’est-ce que toi désires-tu ? Moi, chef des Cadres !
   Se rongeant l’ongle du pouce, elle toisait son interlocuteur des pieds à la tête.
   — Je voulais savoir s’il me serait possible de trouver du travail aux Chemins de Fer,
   — Quel âge, toi avoir, camarade ? Vingt-huit ! Bien vrai ? Toi marié, oui ? Nous beaucoup de places libres ! Le camarade il voudrait travailler dans la gare de Tallinn ?
   — Oui, n’importe quel emploi, j’habite ici.
   — Dites, vous, à cette camarade votre nom et habitation. Ensuite, vous partir en gare pour chercher place ; puis vous revenir ici et nous donner à vous documents.
   — Mais ces documents, ne pouvez-vous pas me les remettre dès maintenant ?
   — Nous pas savoir quel travail vous obtenir !
   — Poseur de rails par exemple ? À vrai dire, toute cette semaine je ne pourrai pas travailler, il va falloir que je m’installe !
   — Alors vous revenir dans fin de semaine !
   — Oui, mais ces papiers je vais en avoir besoin ! À chaque contrôle on va me demander où je travaille, c’est alors que j’aurai des embêtements. En bon citoyen soviétique, je ne voudrais pas infliger un surcroît de besogne aux autorités ! Ma chère camarade, ne pourriez-vous pas vous arranger pour me délivrer ce papier ? Voici mon passeport soviétique, ma carte d’identité provisoire...
   La fille s’empara des documents sans pour autant cesser de se ronger les ongles ; elle leva sur Taavi un regard interrogateur, qu’elle voila pudiquement devant le sourire qu’il lui décochait. Elle se mit alors à discuter en russe avec sa compagne. Elle parlait avec une telle vélocité que Taavi ne pouvait tout comprendre, étant donné le peu de russe qu’il connaissait. Il avait pourtant l’impression qu’elle cherchait à lui donner satisfaction ; c’était juste une histoire de bureaucratie à résoudre.
   — Mon sort est entre vos mains ! plaida Taavi d’une voix persuasive. Je viendrai travailler la semaine prochaine. Vous pouvez me faire confiance... Vous êtes une dame très compréhensive à n’en pas douter ! ajouta-t-il avec un sourire enjôleur. Le mot « dame » eut sur la jeune fille un effet inattendu.
   — Homme estonien, bon éduqué... plein culture !... Taavi quitta le bureau, son papier en poche dûment signé et cacheté. Elmar Remmelgas était devenu un authentique citoyen, soviétique, poseur de rails dans la gare Baltique de Tallinn.
   Taavi retourna chez Selma qui commençait à mettre le couvert.
   — Tu arrives au bon moment ! Malheureusement mon repas est bien maigre ; on ne trouve plus grand-chose au marché et, quand je quitte mon travail, je n’ai guère le cœur à m’occuper de cuisine ! Mais je vais bien te trouver quelques petits suppléments ; ma mère le disait : pour éviter toute mésentente à la maison, nourris bien tes hommes !
   — Surtout ne te mets pas en quatre pour moi ! Dis-moi plutôt si tu as pu voir Uuno.
   — Sans aucune difficulté ! On ne nous a même pas dérangés pendant que nous causions. Pourquoi s’inquiéteraient-ils ? Ne sommes-nous pas entre leurs mains !
   — Du moins, c’est ce qu’ils croient !
   — Je lui ai donné des vêtements de laine, la nourriture que j’avais pu me procurer. Leur train repartait le soir même.
   — Pour où ? Tu le sais ?
   — Hélas non ! Je l’ai demandé aux gardes, mais ils l’ignoraient eux-mêmes. Il est également arrivé un autre train hier, bourré de prisonniers allemands, mais aussi de partisans... Et Soi, est-ce que ça s’arrange ? Je suis très inquiète !
   — Ne t’en fais pas ! J’ai tous mes membres et je n’ai pas encore entendu parier de voyage prochain pour la Sibérie !
   — Aucun espoir pour la Finlande ?
   — Ces espoirs ? J’en ai eu chaque jour ; on n’entend parler que de passage dans les rues de Tallinn. Un espoir de perdu, dix de retrouvés !
   — Surtout, Taavi, ne me donne pas trop de détails ! Il vaut mieux que je les ignore ; en 41 je me trouvais dans les mains de fa NKVD, je la connais bien : c’est seulement maintenant que mes ongles reprennent forme ; il leur a fallu un an pour repousser, brûlés comme ils l’étaient !... Selma se tut, le regard ailleurs.
   — Tu as été très courageuse de ne rien avouer après de pareilles tortures !
   — Courageuse ? Selma éclata de rire. Je ne suis que trop vulnérable ! Si je le pouvais je m’enfuirais, mais le devoir est là qui me relient. Que je regrette de n’avoir pu quitter Tallinn sur les bateaux de guerre allemands ! Je suis revenue en ville en même temps que l’armée russe. Non, je n’ai même pas été courageuse. Bien loin de là ! je n’ai rien avoué, c’est vrai, mais c’est parce que je n’avais rien à avouer qui puisse les intéresser. C’est d’ailleurs pourquoi ils ne m’ont pas fusillée fa nuit même ; je leur disais tout, tout ce que je savais ; si quelqu’un m’avait soufflé à l’oreille ce qu’il fallait dire et que l’ignorais, eh bien ! j’aurais tout révélé ! Plus de dignité, plus de raison ; les mots je les aurais hurlés ; et l’on me brûlait seulement les ongles ! Oh ! Taavi, la douleur physique est quelque chose d’atroce : j’ai honte de te l’avouer ; elle me ravale au rang des bêtes !
   — Qui sait ? Je n’ai jamais encore été torturé ! Mais je n’ai pas tremblé devant leurs tueurs !
   — La mort est peut-être plus supportable que la souffrance. Sous la torture, je ne suis pas sûre de ne pas te livrer — et ma mère avec ! Aussi, méfie-toi même de moi ! Bon, changeons de conversation avant de passer à table, sinon ça va me couper l’appétit !
   Taavi passa la nuit sur le large divan, sans même faire de cauchemar. Il s’était accoutumé aux bruits nocturnes qui l’avaient tant effrayé les premiers temps : brusques arrêts de camions dans la rue, crépitement des mitraillettes dans les ruines. Dans les bois, dans les granges, tout n’était pas silencieux, le vent faisait bruire les taillis ou la cime des arbres, mais c’était quand même plus rassurant !

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