VI

   Un après-midi, Taavi se trouvait dans la chambre verte du « combina ».
   — Bonnes et mauvaises nouvelles ! annonça Jaan Méos.
   — Que se passe-t-il ?
   — Voss est en liberté ; je l’ai rencontré ce matin, c’est à peine s’il m’a dit bonjour avant de s’éloigner en vitesse ; et c’est ça la mauvaise nouvelle ; nous devons l’éviter à partir d’aujourd’hui ; il a une jeune femme et je crains que la NKVD, d’ici peu, en fasse ce qu’elle veut !...
   — Quelqu’un a-t-il revu Mats Luukas ? demanda Jüri. Il paraît qu’on l’a aussi relâché !
   — Riks doit bientôt venir, comme c’est son grand ami, il doit être au courant, fit Jaan.
   — Et Vello ? s’informa Taavi.
   — Aucune nouvelle des côtes ; quitter Tallinn c’est disparaître !
   On sonna ; c’était Richard Koullerkann ; il avait la même figure d’enterrement que la dernière fois. Il s’effondra sur une chaise.
   — Qu’est-ce que vous... Vous jouez encore aux échecs ?
   — As-tu vu Mats ?
   — Non ! Riks se releva en sursaut ; je ne l’ai pas vu ni ne veux le voir.
   — Ah bon ! C’était juste pour avoir des détails !
   — On sait trop bien ce qui se passe ! trancha Riks. Je suis venu vous dire de ne plus m’inviter ici ! Je ne viendrai plus, entendez-vous ? Sa voix montait. Toujours le nez dans les échecs ! Mais vous déciderez-vous à agir à la fin ? Regardez autour de vous ; êtes-vous tombés sur la tête ? Vous êtes encore libres et vous restez là, à ne rien faire !...
   Il se tut brusquement, les yeux fixés sur un point du mur ; Il s’épongeait le front en reculant peu à peu vers la porte, le regard toujours dans la même direction. Tous les autres regardèrent : sauf un gros clou, le mur était vide.
   — Qu’est-ce que tu lorgnes ? demanda Pihu.
   — Allez à tous les diables ! hurla Riks en se sauvant. Taavi, qui se trouvait près de la porte, l’arrêta par le bras.
   — Qu’est-ce qui te prend ?
   Riks se dégagea de l’étreinte, prêt à cogner : ses yeux étaient devenus hagards, son visage blême.
   — Riks ! s’écria Taavi.
   En chancelant l’homme retomba sur sa chaise.
   — Mes pauvres amis, murmura-t-il, le regard implorant, j’ai bien peur de devenir fou !
   — Ça m’en a tout l’air ! lança Manivald Pihu.
   Riks bondit, le poing levé ; se ruant vers la table, il fit basculer l’échiquier.
   Calmement Jüri se leva et l’empoigna par le revers.
   — Toi aussi, fumier ! hurla Riks en lui balançant à la figure une poignée de pièces.
   Jüri le secouait comme un prunier.
   — Ne touche à aucun de nous ! lui conseilla-t-il.
   Tout avait été si rapide que personne n’avait pu intervenir ; Taavi était le seul à se rendre compte que l’état de Riks était alarmant. Il se rappelait le mouchoir ensanglanté aperçu une fois entre les mains de Riks ; peut-être existait-il un rapport entre ce mouchoir et la conduite actuelle de son ami ? À moins que la peur n’eût seule inspiré sa conduite ! Riks haletait, prêt à fondre en larmes, mais ses yeux injectés de sang brillaient de rage.
   — Allons, dis-nous ce qui t’arrive ! essaya de le calmer Taavi, en lui posant la main sur l’épaule.
   Riks s’écarta comme si cette main le brûlait.
   — Je n’ai rien à dire !
   — Allons ! entre nous... On pourrait t’aider !...
   — Personne ne peut m’aider !’ Que pourriez-vous faire pour moi alors que vous n’arrivez même pas à vous aider vous-mêmes ? Vous feriez mieux de partir d’ici, d’aller n’importe où, là où nul ne pourra vous mettre la main dessus ! Maintenant, si ça vous chante de vous trahir mutuellement, si ça vous plaît d’avoir les os brisés, alors restez ! Mais soyez tranquilles, votre mort manquera d’allure !
   On ne vous laissera pas mourir en braves, comme vous semblez tous le croire ! Vos dernières heures sur terre, on les rendra ignominieuses au-delà même de ce que vous pouvez imaginer! Moi je n’en peux plus ; je n’ai plus votre âge !
   — Dans quel cauchemar es-tu en train de te débattre ? par rapport à 1941 la situation a bien changé ; maintenant on peut affirmer à coup sûr que les alliés vont nous venir en aide ! Inutile donc de céder à des rêves fantaisistes tant qu’on n’aura pas une idée nette de la situation. Quand bien même le pire arriverait, des gars comme nous réussiront toujours à sortir du pays. Prenons les choses posément.
   Riks considéra Taavi d’un air ironique ; sans mot dire il ôta péniblement son veston.
   — Oh ! Oh ! Il veut nous attaquer à nouveau ! railla Pihu. Mais les hommes n’avaient plus le cœur à plaisanter. Rien qu’à la vue de sa chemise, ils avaient compris, et lorsque Richard Koullerkann se releva devant eux, torse nu, un vaste silence se fit dans la pièce. Tout son buste était couvert d’ecchymoses bleuâtres, sur son dos s’entrecroisaient de profondes cicatrices.
   — Prenons les choses posément ! railla à son tour Riks, les dents serrées.
   — Qu’est-ce que ça veut dire ? s’écria Pihu.
   — Une simple bastonnade ! Taavi donne-moi un coup de main pour me rhabiller. Qui sait dans quel état vous serez vous-mêmes d’ici peu ? La vie est belle ! ! !
   — La NKVD ! murmura Taavi, en l’aidant à s’habiller comme il l’aurait fait avec un enfant. Tous avaient l’impression que le bruit des camions militaires dans la rue se rapprochait.
   — Raconte ! Comment est-ce arrivé ? As-tu trahi quelqu’un ? demanda Taavi.
   — Il n’y a rien à raconter ; je suis tombé dans leurs pattes, voilà le résultat ! Tout le reste n’est que littérature ! Ce sera bientôt ton tour, et plus vite que tu ne le crois ! En ce moment, ils me battent pour mes anciennes fautes ; espérons qu’ils n’iront pas jusqu’à soulever la question de Finlande. C’est un Estonien, maintenant à la NKVD, qui m’a donné. Les Russes sont encore mal organisés, ils n’ont pas encore tous les renseignements ; qui sait si, cette nuit même, je n’irai pas relever vos noms et vos adresses ? si demain je ne partirai pas en rasant les murs à la recherche de tous ceux dont je n’ai pas encore retrouvé la. trace ? Aussi je vous le répète : disparaissez ! ! ! Moi je dois rester ici ; ma femme est malade, j’ai des enfants en bas âge ; vous m’avez invité ici, vous m’avez confié vos plans, vos projets, et j’étais un lépreux ! Peut-être allez-vous me liquider, c’est votre droit le plus strict, ce ne serait même pas une crime. Il faut en sacrifier un pour sauver tous les autres.
   Sais-tu à quel point la NKVD est au courant de nos affaires ?
   — Pour l’instant je crois qu’elle l’est très peu ; mais je ne suis pas le seul et je ne peux savoir ce que les autres ont déjà avoué ni pour quelle raison on les a torturés. Mon nom se trouvait sur leurs listes depuis bien des années...
   — Ces anciennes listes, ils les possèdent donc encore ?
   — Je le crois. Je vous l’ai dit, leur organisation n’est qu’à ses débuts. A.présent, je dois vous quitter... Dis, Jaan, as-tu du papier ? J’ai deux lettres à écrire...
   — Maintenant ? Tout de suite ?
   — Oui, il se fait tard.
   — Entre dans le bureau, il n’y a personne pour l’instant.
   — Eh bien, mes amis, mes compagnons, je vais vous dire au revoir ; après, je n’aurai guère plus le temps !...
   Avec une étrange gravité, il serra la main de chacun et s’en fut dans le bureau.
   Lorsque, en partant, Jaan voulut aller chercher Riks, ce dernier n’était déjà plus là. Il avait laissé deux enveloppes sur le bureau ; l’une était ouverte, l’autre cachetée à l’adresse de la femme de Riks. Jaan sortit la première lettre de son enveloppe ; au bout de quelques lignes, il se rua hors du bureau en appelant Riks ; il dégringola l’escalier, dépassa les arcades, traversa la rue d’un bond jusqu’à la place de la Mairie. Pas trace de Riks. Il revint sur ses pas, le cœur lourd, furieux : il aurait lancé son poing à la tête du premier venu.
   — Riks est parti ! Jamais plus il ne reviendra ; nous venons de perdre l’un des nôtres ! murmura Jaan aux hommes qui, interloqués, attendaient son retour.
   — Tu es fou ?
   Sans répondre, Jaan Méos se mit à lire l’écriture fine et hâtive de Richard Koullerkann.
   « Mes chers compagnons d’armes,
   « Je vous dis à tous adieu. Vous devez continuer le combat avec un courage surhumain ; me voilà vieux, usé, et j’ai peur de détruire votre foi en voulant sauver ma famille. Aussi je disparais quand il en est temps encore. C’est en ami, en compagnon, que je vous remercie pour tout, mais il m’est impossible de consentir à cette traversée en abandonnant ma femme malade et mes deux enfants dans les mains de la NKVD. Mon foyer est espionné et je ne veux pas vous trahir. Non ! Je connais trop bien les procédés de la NKVD pour ignorer qu’une trahison ne laisserait la vie sauve à personne. « Je vous demande de faire parvenir l’autre lettre à ma femme ; je sais qu’elle lui brisera le cœur mais je n’ai pas d’autre issue. Du moins lui restera-t-il ses enfants.
   « Que Dieu me vienne en aide pour accomplir cet acte, car telle est ma seule voie.
   « Que Dieu bénisse mon peuple et ma patrie !
   « Courage, mes frères d’armes. »
   Taavi sentit ses oreilles bourdonner, son regard tomba sur le clou que Riks avait tout à l’heure fixé ; puis ses yeux glissèrent sur Jüri qui, de ses grosses mains, venait de brutaliser leur ami. Manivald Pihu regardait sa montre comme pour se souvenir à jamais de cet instant fatidique.
   — Il faut le rattraper !
   — J’ai couru de tous côtés !... Où le trouver ?... Il peut être allé n’importe où pour se... Pihu regrettait ses sarcasmes de tout à l’heure.
   — C’était un homme d’honneur ! On aurait envie de lui tirer son chapeau !
   
* * *

   Taavi s’en retourna chez Arvo et Liisa.
   — On est venu te demander plusieurs fois ! lui glissa Liisa à l’oreille.
   — Moi ? Et qui donc ?
   — Une femme !... Elle prétend te connaître et veut absolument te parler. Vas-y pendant que je fais les courses ; Arno n’est pas encore rentré !
   Liisa lui posa doucement la main sur la bouche :
   — Elle t’attend dans la pièce à côté !
   — Mais qui ?...
   Inquiet, Taavi entra dans la chambre ; sur le divan était assise Marta de Roosi.
   — Taavi ! s’écria-t-elle en s’élançant vers lui.
   — Toi ! D’où viens-tu ?
   — Eh bien quoi, me voilà ! se mit à rire Marta. J’ai pris mes vacances et je suis à Tallinn depuis trois jours ; tu es introuvable ! J’ai passé mon temps à te chercher dans toute la ville ; je commençais à croire que tu étais parti sur la côte.
   — Qu’est-ce que tu me veux ?
   — Je veux faire la traversée avec toi.
   — Quelle bonne idée ! railla Taavi. Et le moyen ? Tu en as un ?
   — Quel moyen ?
   — Tu n’y as même pas pensé ! Bravo ! Comment peux-tu alors espérer réussir à traverser ?
   — Toujours d’aussi charmante humeur !
   — Il n’y a vraiment pas de quoi faire de l’humour ! Des idées comme la tienne on en trouve à chaque coin de rue ; on en a les oreilles cassées.
   — Trop aimable ! Si tu me disais maintenant où tu couches la nuit.
   — Moi ? Nulle part, c’est-à-dire un peu partout !
   — Pourquoi ne viendrais-tu pas loger chez moi ? J’ai un grand appartement entièrement vide. De toute façon il sera occupé par les Russes, ils l’ont déjà visité. Tu y serais plus en sûreté que nulle part ailleurs.
   Taavi la regardait avec méfiance, sans pourtant refuser son offre.
   — Pour une nuit ou deux je veux bien ; d’ailleurs il faudra que je quitte bientôt le pays. Mais, c’est l’appartement d’une femme ?...
   — Allons, ne fais pas l’enfant de chœur ! rétorqua Marta en riant. Aurais-tu peur de moi par hasard ? Viens, je me suis procuré pas mal de vivres. J’aimerais bien m’occuper un peu de toi. ne fût-ce qu’au nom de notre ancienne amitié...
   
* * *

   En arrivant devant la porte de Marta, Taavi hésita un instant. N’était-ce pas imprudent d’entrer dans un lieu où tant d’Allemands étaient déjà venus ? Les habitants de la maison devaient, sans nul doute, être au courant du genre de vie que menait Marta.
   — Nous y voilà ! annonça-t-elle en l’entraînant dans la pénombre de l’entrée. C’est un appartement très agréable ; malheureusement on n’en profitera pas bien longtemps ! Je me suis installée ici après l’arrestation de mon mari. Je n’avais pas le cœur de rester là-bas ; pourtant j’aurais pu y terminer mes vieux jours rien qu’avec le revenu des loyers ! La maison appartient maintenant à l’État.
   Elle invita Taavi à s’asseoir dans un profond fauteuil de la salle de séjour. La pièce n’était pas grande mais très confortable, intime, conservant encore les richesses de naguère : un lustre un peu trop important pour les dimensions de la salle, une gigantesque peinture dans son cadre d’or aussi déplacée dans l’ensemble que la bibliothèque vitrée encombrée de livres reliés jetés pêle-mêle.
   — J’ai fait le tri ! La littérature séditieuse est à la cave avec le poste de radio. J’ai même été surprise de tout retrouver dans l’état où je l’avais laissé. Le ministère du Logement a fait demander au concierge qui occupait l’appartement ; il paraît que la loi sur la surface d’habitation fixée à neuf mètres carrés entre en vigueur ! Tiens ! Voilà des cigarettes, je vais préparer le café.
   Marta disparut dans la cuisine, Taavi se mit à fumer béatement. Le crépuscule d’automne obscurcissait rapidement la chambre ; Taavi baissa les rideaux de défense passive et alluma. Une chance qu’il y eût encore de l’électricité ! On avait pu éviter le sabotage de la centrale par les Allemands.
   Marta l’appela dans la salle à manger où le couvert était dressé à la lueur des bougies. Elle remplit des verres de cognac.
   — Du cognac français ?
   — Oui ! et du vrai ! À ta santé !
   — À la tienne ! répondit Taavi légèrement mal à l’aise. Il vida son verre. On ne peut pas le nier, il est fameux ! Non merci ! ajouta-t-il. voyant que Marta voulait à nouveau remplir son verre. Elle se mit à rire. C’est assez ! Je viens de te le dire.
   Marta reposa la bouteille avec un haussement d’épaule.
   — Comme tu veux !... Si tu en as envie, redemandes-en ! Taavi évoquait tous les Allemands qui avaient dû s’asseoir à la place même où il se trouvait, devant ces chandeliers dont Marta appréciait tant la lumière intime. Elle était bien séduisante cette Marta, la poitrine généreuse et ferme, les lèvres sensuelles, les yeux mi-clos derrière la flamme des bougies...
   Quelque part, dans l’obscurité, parmi les ruines, se trouvait Riks, son compagnon d’armes... Sans doute la face contre terre, un trou béant dans la tempe ; à défaut de revolver, peut-être s’était-il tranché la gorge, ou pendu... Taavi avala un deuxième verre.
   — Je vais me coucher quelque part, j’ai tant à faire demain.
   — Comme tu veux. Il n’est pas encore tard...
   — Ah ! Tu crois ?
   — Bon ! Fume tranquillement pendant que je t’apporte des couvertures. Tu seras bien sur le divan ?
   — Si ça ne me plaît pas, j’irai te rejoindre dans ton lit...
   — Tu le peux !...
   Marta était visiblement vexée ; elle partit dans la chambre à coucher. Par la porte entrouverte on entendait un froissement d’étoffe. Taavi se mit à marcher de long en large dans la pièce. Marta revint avec des couvertures. Elle était en robe de chambre. Sans prêter attention à Taavi, elle commença à faire le lit. Par l’échancrure de son déshabillé, on pouvait apercevoir sa chemise de nuit transparente.
   — Voilà, bébé ! fit-elle d’une voix assurée, le sourire revenu.
   — Croise ton déshabillé ! Tout ce qui s’est passé entre nous...
   Il s’arrêta tout à coup, l’oreille tendue.
   — Qu’est-ce que c’est ?
   Des coups ébranlaient la porte d’entrée de l’immeuble ; on sonna.
   — Des Russes ! Aucun doute à cette heure-là, c’est déjà le couvre-feu !
   — Tu m’as fait tomber dans un piège !
   — Inutile de crier ! s’impatienta Marta. Elle rajusta son décolleté et fit bouffer ses cheveux comme si elle se préparait à une réception mondaine.
   — Arrête ! Tu vas te casser le cou ! Nous sommes au troisième ! cria-t-elle en voyant Taavi se précipiter vers la fenêtre,
   — Où veux-tu que j’aille ?
   En toute hâte, Marta ramassait les couvertures et les reportait dans la chambre à coucher, faisant disparaître au passage la bouteille de cognac et les deux verres.
   — C’est probablement un simple contrôle d’identité !...Quelqu’un était allé ouvrir en bas. on entendait des pas, des voix russes. Marta parcourut la pièce du regard :
   — Viens dans la chambre à coucher !
   — Sous le lit ?
   — Oui et en vitesse : je les recevrai ! Tiens, prends tout ça !
   Elle arrachait ses bagues, le bracelet d’or qui encerclait son poignet.
   Éteignant la lumière, elle laissa la porte de la chambre à coucher entrebâillée. Taavi, au milieu de la pièce, hésitait, les bijoux à la main. Il entendait Marta souffler les bougies et allumer l’électricité. Les pas des Russes étaient dans le corridor. On frappait de porte en porte mais il ne pouvait entendre les questions posées. Il s’était mis dans de beaux draps ! Il ouvrit une armoire : pleine de vêlements.
   Où se cacher ? La fenêtre ! Pourquoi ne pas se mettre sur le rebord, peut-être même y avait-il une corniche entourant tout l’étage. Oui ! Elle était assez large pour y poser le bout du pied. En cas de péril, il sauterait dans le vide. Malheureusement il n’y avait aucune saillie à laquelle ses doigts puissent s’agripper. Il tâtonna fébrilement le mur rugueux. Rien ! Il ne pouvait s’accrocher qu’au rebord supérieur de la fenêtre qui s’ouvrait vers l’extérieur. Mais elle allait attirer l’attention des Russes ! En déséquilibre, ne tenant plus que par les pointes des chaussures sur l’étroite corniche, il essaya de la refermer. Voilà ! II pouvait encore se cramponner à la baguette au-dessus de la fenêtre, mais ce n’était pas de tout repos ; Taavi sentait des crampes nouer ses membres, tout son corps tremblait, transi de froid sous la pluie et le vent.
   Il se rappela brusquement que son passeport, son certificat de travail, tous ses papiers étaient en règle. Quelle idiotie d’avoir ainsi pris peur ! Il avait encore des réflexes de maquisard ! Si les Russes le trouvaient là, quelle explication leur donner ? Une autre crainte lui traversa l’esprit : avec ses membres déjà ankylosés, aurait-il la force de regagner l’intérieur de la chambre ? S’il appelait Marta à son secours, elle pourrait bien, en ouvrant la fenêtre, le faire basculer dans le vide !
   On alluma à l’intérieur de la pièce. Pendant plusieurs minutes on parla en russe, puis tout s’éteignit. Une interminable attente qui semblait à Taavi durer des heures. Enfin Marta l’appela de la chambre.
   Avançant prudemment le pied droit, Taavi, du bout de sa chaussure, essaya d’ouvrir la fenêtre. Malédiction ! Elle était coincée. Il se mit à tambouriner. Marta l’entendit.
   — Taavi !
   — Attention, prends garde ! essayait-il de faire comprendre à Marta derrière le carreau.
   Elle vit dans quelle situation dangereuse il se trouvait et ouvrit doucement, se penchant au-dehors pour le soutenir.
   Taavi projeta ses mains sur le montant et, le corps à demi paralysé, réussit à retomber à l’intérieur de la pièce.
   — Qu’est-ce qu’ils voulaient ?
   — Ils recherchent des fascistes.
   — Ils ont fouillé tout l’appartement ?
   — Oui, à peu près. Le premier endroit qu’ils aient inspecté, c’était sous le lit. J’ai cru défaillir. Oh, Taavi ! La femme se jetait dans ses bras.
   — Ah ! laisse-moi ! répondit-il en se libérant avec lassitude. Ils ne sont pas encore partis ?
   — Ils sont au grenier.
   — Veux-tu me donner encore un peu de cognac ?
   Marta revint avec la bouteille et un gros manteau.
   — Enfile ça ! Ôte ton veston, tu es tout trempé !
   Ils entendirent les Russes redescendre. La porte claqua. Rassurée, elle le fit asseoir sur le lit.
   — Tiens, bois ! Vide la bouteille ! Ça te réchauffera ! Qu’est-ce que je ferais de toi si demain tu grelottais de fièvre ?
   Taavi s’allongea sur le lit, la bouteille à la main. Mais le parfum féminin qui flottait dans la pièce le fit se relever. Il retourna dans la salle de séjour.
   
   

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