VIII

   Si grande que fût sa joie d’avoir retrouvé sa femme et son fils, Taavi ne pouvait s’empêcher de penser que les difficultés pour traverser s’en trouvaient singulièrement accrues. Il devait maintenant lutter pour toute sa famille ! Mais comment ne pas se réjouir d’un tel miracle ? Être à nouveau l’un près de l’autre après tant de mois de séparation ! Comme sa femme avait dû souffrir ! Oui, Taavi surmonterait toutes les difficultés !
   Le lendemain ils prenaient la route, accompagnés de Vello Kasar qui parlait bien le russe.
   — Alors, mon grand, tu te sens capable de faire la route ? Lemb regardait Vello d’un air furieux comme s’il se moquait de lui ; en fait, ils s’entendaient à merveille tous les deux : Vello lui racontait des histoires drôles, l’appelait « mon grand » à tour de bras, ce qui faisait se rengorger le petit.
   Arrivé aux faubourgs de la ville, le groupe se scinda en deux : Taavi et Vello en tète, Ilmé et Lemb derrière. C’est qu’il fallait à tout prix éviter les contrôles, Ilmé n’ayant pas d’ordre de mission.
   La colline de Lasna dominait toute la ville ; les vallées avaient pria la couleur des arbres d’automne. Au loin, les clochers et les tours de Tallinn se découpaient sur le couchant ; à droite, à travers une brume légère, scintillait doucement la mer. Ilmé ne pouvait détacher ses yeux de la capitale ; elle n’y était pas née, pourtant Tallinn était son berceau. L’arrière-pays de Metsaoti n’était qu’un refuge contre la méchanceté du monde mais la ville palpitait de vie aux pieds mêmes de ses vieilles tours, à l’ombre de son histoire. Ses jardins, ses collines en fleurs, se reflétaient dans la mer ; les clochers se dressaient vers le ciel parmi les châtaigniers tandis que les carillons faisaient vibrer les hautes murailles de la forteresse médiévale de Toompéa.
   Ilmé se revoyait marcher le cœur en fête au milieu de cette foule heureuse et libre, faisant danser sa jupe, les mèches folles. Puis la vision changeait : il neigeait sur Tallinn ; les flocons brillaient entre les vitrines éclairées ; les clochettes tintaient sur le poitrail des chevaux : la tour argentée de Toompéa se blottissait sous le ciel bleu sombre, doux comme le velours, froid comme la nuit ; les étoiles semaient leur poussière d’or sur les sapins de Noël, se balançaient sur la ville, s’accrochaient à la cime des arbres, déposant à la faveur de l’ombre des touches de neige sur les lèvres des amoureux. O Tallinn ! Que j’aime tes tuiles rouges sur le fond d’azur de nos matins dorés ! Tes hauts murs dans le brouillard de novembre ! O ma ville fière, âpre et malheureuse !
   Taavi y était plus attaché encore. Il y avait vécu la plus grande partie de sa vie. 1l avait lutté pour elle ; il l’avait libérée, et de nouveau perdue. Mais elle l’attendrait ! Oui, malgré ses ruines, elle l’attendrait avec encore plus d’orgueil. On pouvait changer les drapeaux sur Toompéa, on pouvait détruire les tours à coups de canons. La ville, elle, subsisterait, accrochée sur son roc.
   Il leur fallut renoncer à contourner les collines de Lasna qui grouillaient de Russes. Après un quart d’heure de marche, Taavi s’arrêta : un contrôle ! La route était barrée par une grosse poutre derrière laquelle se tenaient deux soldats.
   En tendant ses papiers, Taavi tremblait de peur pour sa femme et son fils qui arrivaient juste derrière lui. Vello s’était mis à bavarder avec la sentinelle, lui offrant des cigarettes que le soldat accepta avec une mine ravie. Généreux, ces Estoniens ! Il en mit une dans sa bouche, une deuxième sur l’oreille gauche, une troisième sur l’oreille droite et devint tout sourires. La deuxième sentinelle parut hésitante à la vue d’Ilmé.
   — Puis-je vous aider ? fit Vello en s’approchant, le paquet de cigarettes toujours à la main.
   — Où va-t-elle ? demanda le soldat.
   Vello s’empara du document et, le visage sévère s’adressa en estonien à Ilmé, faisant semblant de l’interroger :
   — Ne vous tracassez pas ! Le tabac va tout arranger ! Elle acquiesça. Se tournant alors vers la sentinelle :
   — La camarade rentre chez elle avec son petit garçon.
   — Ah oui ? Et son ordre de mission ?
   La mère de la camarade est tombée brusquement malade, elle n’a pas eu le temps de se procurer les papiers nécessaires. Supposez, camarade, que votre mère tombe malade, tout à coup ! Qu’elle soit mourante ! Penseriez-vous à autre chose ?
   Le regard méfiant, le soldat rendit les papiers à Ilmé en lui faisant signe d’avancer. Vello lui avait délicatement glissé le restant de son paquet de cigarettes. Subitement empressée, la sentinelle fit signe à un camionneur, qui s’était arrêté, de prendre en charge les quatre piétons qui ne se le firent pas dire deux fois ! Le véhicule allait dans leur direction, c’était l’essentiel. Ça tombait à pic !
   Taavi prit son fils sur ses genoux pour le protéger du vent, Ilmé se blottit contre son mari, Vello déploya derrière eux une toile de tente et : En route !
   
* * *

   La chance continuait à leur sourire. Lorsque le camion s’arrêta sous la pluie devant l’auberge de Koogi, une jeune fille les invita à entrer : on ne pouvait pas laisser un petit garçon sous la pluie battante, sans compter que c’était dangereux de circuler la nuit ! La bonne hôtesse mit le couvert et fit coucher Ilmé et Lemb dans son propre lit.
   Le lendemain matin, ils repartirent bien reposés ; vers midi ils atteignaient l’endroit marqué sur le plan par une croix noire et rouge. Ilmé était bouleversée par les traces de batailles bordant les routes : carcasses de voitures, tanks dressés contre une palissade, le canon pointé vers le ciel. Le versant des falaises était creusé de tombes toutes récentes, amas de terre sans nulle croix. Ils ne rencontrèrent que peu de gens dans les chemins forestiers. De temps à autre, un soldat russe les croisait, assis sur un chariot. Même dans ces sentiers écartés on voyait encore les vestiges de la guerre. Ils s’arrêtèrent dans la forêt, derrière la maison de Kruusiaugou Siim.
   — À toi de jouer maintenant ! décida Vello. Renseigne-toi où nous devons aller. Moi, ce Siim, je ne le connais pas et j’en ai soupe de tous ces gens-là ; on ne sait quelle langue leur parler, ils vous écoutent sans ouvrir le bec, à peine s’ils daignent vous répondre : j’sais pas ! Ah ça, ils ne savent rien de rien ! Tu verras que celui-ci est tout comme les antres ! Ils n’ont jamais vu, jamais entendu parler d’une barque ; c’est à peine s’ils savent ce que c’est, à voir la tête qu’ils font !
   — Bon ! On essaiera de le rendre loquace ! soupira Taavi Dans dix minutes je serai de retour.
   — Si tu reviens dans une heure, on s’estimera heureux ! cria Vello en s’allongeant confortablement sur la mousse.
   Taavi prit un sentier qui serpentait vers la maisonnette du garde forestier, enfouie dans les pommiers, tout près d’une étable et d’une grange. Un chien à poil roux se mit à aboyer ; sur le seuil, se tenait un vieillard décharné, les mains dans les poches d’un vieux pantalon de velours vert, emmitouflé d’une veste en cuir.
   — Bonjour !
   Le vieux fit une grimace et de ses yeux mi-clos l’observa avec méfiance.
   — Vous êtes bien Kruusiaugou Siim ?
   — On m’appelle parfois comme ça !
   D’un signe de tète il invita Taavi à entrer et à s’asseoir, faisant en même temps comprendre à sa femme qu’il voulait rester seul.
   — J’ai l’impression d’être bien tombé ! commença Taavi. Je vais vous expliquer mes malheurs en peu de mots. Vous avez devant vous un ancien de Finlande qui cherche le moyen de traverser. J’ai des amis qui ont réussi à le faire de ce côté...
   Le vieux ne semblait pas l’entendre.
   — Comment peut-on réussir ?
   — Réussir quoi ? Comprends pas !
   — Vous pouvez avoir confiance en moi. Regardez ce plan : c’est grâce à lui que j’ai pu venir jusqu’ici ; Joonap Lahé, le propriétaire du bateau, me l’a envoyé. Vous le connaissez ! Voudriez-vous me conduire chez lui ?
   — Chez qui avez-vous dit ? Comment s’appelle-t-il ?
   — Joonap Lahé.
   — Jamais entendu parler !
   — La côte est-elle loin d’ici ?
   — Quelques kilomètres.
   — Ainsi vous n’avez jamais eu vent de passages ?
   — Oh si ! Du temps des Allemands ! Alors les oiseaux chantaient dans la forêt, mais à présent !.. Le vieux éclata de rire : ça fait des années que je n’ai pas mis le pied sur la côte.
   Ce genre de conversation dura plus d’une heure ; Taavi essayait de se maîtriser, mais par moment il ne pouvait s’empêcher de jurer comme un charretier. C’est à peine si le vieux haussait les épaules. Enfin il se décida à comprendre.
   — Êtes-vous nombreux ?
   — Ma femme, mon fils, un ami... Mais d’autres vont nous rejoindre.
   — Combien ?
   — Pas facile à dire ; cinq, six peut-être !
   — Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de tout ça ! Vous croyez que c’est facile pour moi ? Les gens me tombent dessus comme des mouches sur un étron ! Où les fourrer, pouvez-vous me le dire ! Croyez-moi, j’ai autant de problèmes que notre malheureuse République Estonienne.
   — Ce Joonap, il habite loin ?
   — Un peu plus de dix kilomètres ; venez, je vais vous conduire jusqu’à la grange.
   Tout en coupant à travers la sapinière, Siim continuait :
   — J’espère que vous avez de quoi manger jusqu’à demain. Par la suite ma vieille vous apportera quelques petites bricoles ; faudra vous en contenter, nous-mêmes on n’a pas grand-chose ! Et puis, ce ne sera pas la peine de tourner comme un fauve en cage, vous aurez sûrement pas mal de jours à attendre. Sur le voilier qui doit prendre la mer, demain ou après-demain, il ne reste plus une seule place. Si seulement on pouvait pour l’autre bateau...
   — Parce qu’il en existe un autre ?...
   — Oui, mais le propriétaire réclame de l’argent ; c’est le seul moyen qui lui reste pour nourrir sa femme et ses enfants.
   — Ce serait à envisager !...
   Le vieux s’arrêta derrière la sapinière, à proximité d’une petite grange à foin.
   — Bon, maintenant faut que je m’en retourne ; s’il en venait d’autres, ma femme serait bien en peine ; mais on la tuerait plutôt que de lui faire desserrer les dents, elle est encore pire que moi !
   Eedi de Piibu était en train de lire sur le seuil de la grange. À peine Taavi apparut-il que Marta courut vers lui, les bras ouverts :
   — Taavi, mon chéri !
   Mais ses bras retombèrent lorsqu’elle aperçut Ilmé et Lemb. Elle pâlit, les yeux écarquillés.
   Qu’est-ce que tu as ? Tu ne les reconnais plus ?
   — Mais?... Madame Raudoja... On m’avait dit que vous étiez partie !...
   - Non, nous sommes arrivés trop tard !
   Ilmé ne s’étonnait nullement de retrouver ici son ancienne condisciple ; Taavi lui avait raconté toute l’histoire. Son instinct de femme l’avertissait cependant qu’il eût mieux valu que Marta ne fût pas là.
   — Ah bon !... déclara Marta en battant en retraite. L’arrivée de Léonard sauva la situation.
   — Tu es là, toi ? Je te croyais à Vanna ! fit Taavi, interloqué.
   — Ça n’a pas tourné comme prévu, répondit Léonard. D’un bond, Lemb se précipita dans le foin ; sa fougue fut de courte durée : voilà que le tas de foin se soulevait en jurant, emportant du même coup le gamin effrayé.
   — Sacré moustique ! Il vous pisserait dessus !
   Tout le foin de la grange se mettait en mouvement : à gauche, à droite, surgissaient de partout les têtes ensommeillées des compagnons de Taavi.
   — La nuit il fait un froid de canard, on se les gèle ! Entrez donc, mon cher, et faites comme chez vous !
   Taavi ne put s’empêcher de rire en voyant la tète que faisait Ilmé au milieu de ce régiment de mâles.
   — Eh eh ! C’est une bonne initiation à la vie de soldat ! Les granges sont des endroits sûrs, mais il ne faut les utiliser qu’à bon escient !... Dis, Eedi, qu’est-ce que tu es en train de lire ?
   — Moi ? J’ap-j’apprends le su-su-suédois !
   La même nuit, le garde forestier amenait trois nouveaux : .Jüri, Ruudi Ugour et Vaptas Vootélé. Le vieux tendit à Ilmé une couverture de laine :
   — C’est pour le petit ! Les nuits sont fraîches ! Puis, se tournant vers les hommes : le temps est favorable, le voilier va lever l’ancre cette nuit. D’ici quelques jours il faudra vous rassembler sur la côte pour guetter son retour, car personne ne peut savoir l’heure exacte. Si le départ se faisait attendre, si vous êtes en peine de nourriture, je vous apporterai demain du poisson salé et des patates que vous pourrez cuire sous la cendre. C’est que le ravitaillement se fait rare ; les pêcheurs ne peuvent plus aller en mer... Et puis, pensez à l’histoire du deuxième bateau !...
   Dans la couverture de Lemb, Ilmé découvrit quelques morceaux de pain, du poisson fumé que la femme du garde avait envoyés. L’enfant mangeait de bon cœur, voulant tout partager avec ses parents mais ils acceptèrent juste un morceau pour ne pas le vexer.
   — Demain j’irai à Tallinn, déclara Ruudi Ugour. S’il faut de l’argent pour obtenir le deuxième bateau, j’arriverai bien à en trouver.
   La tempête s’était calmée ; depuis une semaine les hommes guettaient, chaque nuit, le retour du bateau.
   Ils s’étaient abrités dans une autre grange à proximité du rivage, parmi des soldats et des officiers, dont certains même étaient blessés, et qui mouraient presque de faim et de froid. Par une jeune fille du village qui, de temps à autre, parvenait à apporter aux fugitifs quelques victuailles, Taavi avait appris que les Russes bivouaquaient tout à côté, ce qui ne faisait qu’aggraver la nervosité de tous. C’était terriblement dangereux de rester, nombreux comme ils l’étaient, aussi près de la mer.
   Leur petit groupe retourna dans la grange du garde forestiers. Ils avaient l’impression de tourner le dos au danger.
   Que faire à présent ? Certains voulaient retourner à Tallinn, Ilmé interrogeait son mari du regard ; elle lui avait annoncé, les larmes aux yeux, qu’elle attendait un enfant. Lemb s’était mis à tousser ; Taavi essayait bien de le couvrir avec sa légère gabardine, mais c’était insuffisant. Marta faisait la tête. Ruudi Ugour, parti depuis plusieurs jours à Tallinn, ne revenait toujours pas ; bref, tout allait de mal en pis.
   — Je vais aller voir le garde forestier ! décida Taavi. Il existe bien un second bateau ; on le prendra de force, au besoin !
   Le vieux bourrait sa pipe.
   — Tiens, vous êtes revenus dans la grange ?
   — Où voulez-vous qu’on aille ! Le voilier n’a pas l’air de revenir ; et s’il avait sombré ?
   — C’est à craindre ! À vous de décider pour le deuxième bateau. Je vous avais prévenu : le rivage est noir de monde. Voyons ! Comme je vous l’ai dit, le propriétaire exige de l’argent ou de l’or, n’importe quoi. De combien pourriez-vous disposer à vous tous ?
   — Pas un sou ! C’est de l’or qu’il veut ? De l’or, contre des vies humaines ? S’il ne veut pas nous donner le bateau, je saurai bien l’y forcer !...
   — Ce n’est pas avec des criailleries qu’on obtiendra quelque chose de lui. Radin comme il est, pas question de marchander. Pas de picaillons, pas de bateau, et il a la loi de son côté !
   — La loi ! La loi ! Je vais la lui apprendre la loi, à coups de crosse ! C’est la seule loi qui nous reste dans le pays. Il y va de nos vies, à nous tous ! Où habite-t-il ce salaud ?
   — Je vais essayer de le faire venir ici, car le village est infesté de Russes. Mais il est coriace comme une vieille semelle !
   — A-t-il l’intention d’emmener son or avec lui jusqu’en Sibérie ? Combien demande-t-il ?
   — La valeur de cent roubles, en or.
   — Ce soir, je le descends !
   Revenu dans la grange, Taavi ne parvenait pas à se calmer. En entrant il jeta devant la porte le sac de pommes de terre que lui avait donné le vieux.
   — As-tu amené du ta-ta-ta-tabac ?
   — Fume ton dictionnaire, ça t’apprendra le suédois ! Tiens, attrape ça ! ajouta-t-il, en lui lançant sa blague à tabac. Cent roubles d’or ! Voilà ce qu’il nous faut pour payer le bateau, et rien ne prouve que ce ne soit pas le double, demain ! Les pommes de terre sont dehors, mettez-les à cuire. En mangeant on fera l’inventaire de notre fortune. Ça ne sera le Pérou ! Quelques bagues, une ou deux montres sans valeur.
   Marta avait laissé tous ses bijoux à Tallinn.
   — Tu ne les a pas amenés avec toi ? s’écria Taavi. Pourquoi ?
   — Va les chercher si tu veux !... Mais, j’y songe... C’est vrai ! Ils valent largement plus que le prix du bateau ! Tiens, voilà la clef, tu les trouveras facilement.
   — C’est bien, j’irai.
   — Taavi ! s’écria Ilmé.
   Après avoir eu tant de mal à se retrouver, il fallait donc se séparer à nouveau ! Toutes ces longues et dures journées sur la côte étaient passées en un clin d’œil et elle avait encore tant de choses à raconter à son mari. Qui sait maintenant si elle les lui dirait jamais !
   — En partant cet après-midi, j’arriverai demain matin à Tallinn ; je serai donc sûrement de retour après-demain vers midi, ou même demain soir pour peu que j’aie la chance d’attraper une voiture en route.
   — Mais tu peux passer la nuit chez moi !
   — Non merci ! Je n’ai pas envie de rester suspendu à ta fenêtre une deuxième fois !
   Il vit passer dans le regard de Marta une lueur dont le sens lui échappa.
   

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