IX
Avant de se mettre en route, Taavi Raudoja avait consulté le garde forestier sur les chemins qui pourraient le mener, en pleine nuit, à Tallinn. Comme il pleuvait à verse, il échangea sa gabardine contre limperméable de Jüri ; il ressemblait ainsi à un officier allemand, mais cétait tellement plus confortable !
Il avançait rapidement dans les sentiers, de son pas de soldat bien entraîné. À chaque carrefour, il faisait attention de se conformer aux indications données par le vieux Siim. Il pouvait être environ dix heures du soir quand, brusquement, une voix cria :
Ruki verh !
En un instant, il se trouvait entouré de deux Russes qui lui enfonçaient le canon de leur mitraillette dans les côtes.
Que me voulez-vous ?
Ruki verh !
Taavi leva lentement les mains. Comme il aurait aimé leur envoyer son poing dans la figure ! Les soldats le bousculaient, le faisaient avancer, mains levées. Si seulement il pouvait les repousser dans le fossé, il aurait une chance de pouvoir séclipser dans le noir. Une seconde après, cétait trop tard ; déjà ses gardes donnaient le mot de passe. Tiens ! Nétait-ce pas le bruit de la mer ? Il se serait donc trompé de route ?
On venait de le faire entrer dans une pièce éclairée par une lampe à pétrole ; on lui demanda ses papiers. Au peu de russe quil comprenait, Taavi se rendit compte quon le prenait pour un parachutiste allemand.
Ne soyez pas stupides ! Tout va séclaircir. Jai là la preuve que...
Il mit la main dans sa poche, mais un frisson lenvahit de la tète aux pieds. Il chercha fébrilement : pas de papiers ; il les avait tous laissés dans sa gabardine. Tout ce quil put découvrir dans son veston, ce fut une carte didentité estonienne, mais à son nom véritable.
On le fouilla ; les Busses découvrirent sur lui le bout de papier sur lequel le vieux Siim avait fait le tracé des chemins à emprunter, Lofficier examina le plan, son visage sassombrit ; il eut un sursaut et se mit à jurer, faisant comprendre à Taavi que, dans ce papier, il y en avait assez pour envoyer au peloton dexécution un fasciste de son espèce ! On lui rendit son porte-monnaie, ses clefs, et on le poussa brutalement dans un cellier servant de débarras ; la clef tourna dans la serrure et Taavi Raudoja se trouva prisonnier.
Il tâtonna dans le noir ; des deux côtés du mur sétageaient des rayons encombrés de casseroles, de poêles, de pots ; il se heurta à une caisse de bouteilles vides. Taavi se laissa tomber dessus en sarrachant les cheveux. Nom de Dieu ! Il devait tout de même bien y avoir dans cette bicoque un Estonien qui parlât russe et auquel il pourrait expliquer sa situation, prouver quil était bien un Estonien pur sang et non un parachutiste allemand ! Se mettant debout, il commença à cogner la porte à grands coups de poing. Distinguant des voix russes, il redoubla. Quelquun lui ordonna de rester tranquille ; coûte que coûte il devait sortir dici, regagner Tallinn et revenir au plus tôt, les poches remplies dor. À chaque coup de poing, sa colère augmentait et il cognait de plus en plus fort.
Avec fracas, la porte souvrit. Taavi neut pas le temps desquisser un mouvement de sortie quil recevait, en pleine figure, un effroyable coup ; il chancela, donna de la tête contre une étagère. Un rire, ou plutôt un hennissement, et la porte se referma. Taavi sentait les larmes lui monter aux yeux sous la violence du choc. De nouveau assis sur la caisse, il se tâta le nez : il ruisselait de sang.
La situation avait pris une tournure autrement plus sérieuse quil ne lavait imaginée ? Quel imbécile de ne pas sêtre enfui au moment de son arrestation ! Il aurait réussi, sans nul doute ! Avait-il perdu tout réflexe, tout esprit dinitiative ?
Avec une vigueur nouvelle, il redoubla ses assauts contre la porte quil martelait de ses bottes, sinterrompant de temps à autre pour écouter. Un bon quart dheure sécoula avant que la porte ne souvrît de nouveau. Cette fois, il se tenait sur ses gardes, à la main une bouteille quil avait empoignée par le goulot. Mais, au lieu des coups attendus, il reçut lordre de sortir. Taavi jeta la bouteille derrière lui : trop de Russes pour pouvoir leur tenir tête !
Les autres parachutistes, où sont-ils ? questionna un officier au visage poupin.
Taavi haussa les épaules.
Ôtez votre imperméable.
Taavi se déshabilla lentement. Lofficier examina le vêtement de long en large pour voir sil pourrait lui aller. La montre-bracelet de Taavi brillait à son poignet.
Rendez-la-moi ! hurla Taavi en savançant, furieux, vers lofficier. Cette montre mappartient !
Comme les soldats voulaient le maîtriser, Taavi les devança et frappa le premier, de toutes ses forces, si bien que son adversaire culbuta sur les autres. Cest tout ce que Taavi eut le temps dentrevoir ; il tomba comme une masse, assommé par un coup de crosse sur la nuque.
Lorsquil commença à revenir à lui, il entendit un bruit assourdissant de rouleau compresseur. Il se sentait broyé, malaxé ; linstant daprès, des stalactites lui transperçaient le visage, on lui arrachait la mâchoire ; le souffle coupé, Taavi essaya de soulever ses paupières mais un jet deau glacée laveugla à nouveau. Ses tortionnaires étaient toujours là. Reprenant enfin connaissance, il se rendit compte quon lavait battu comme plâtre durant son inconscience ; son visage devait être enfoncé à coups de talon, et les Russes continuaient à lui frapper les jambes.
Il réussit à se mettre à genoux, non pour supplier ses bourreaux, loin de là ! À travers ses yeux gonflés il pouvait distinguer une rangée de fusils, baïonnette au canon. Une force irrésistible le poussa à bondir en avant pour saisir un fusil, bien que sa raison lui signalât que cétait pure folie. Les coups recommencèrent à pleuvoir sur son crâne ; dans le peu de lucidité qui lui restait, il sentait les bottes lui labourer les joues. Il sefforça de se protéger les yeux, les dents, mais un coup de crosse reçu derrière loreille lui fit perdre une fois encore connaissance.
* * *
On linterrogea toute la nuit. Taavi Raudoja parvint à comprendre quil avait été arrêté par une patrouille frontalière de la NKVD qui voyait en lui un personnage dangereux. On voulait éclaircir son identité ; tantôt on le prenait pour un parachutiste allemand, tantôt pour un espion finlandais, tantôt pour un vulgaire bandit. On le laissa toute la matinée étendu sur les dalles glacées du cellier, recroquevillé, ankylosé par létroitesse du local. Vers midi, on lui apporta une gamelle de soupe tiède quil but avidement, mais, dans sa fierté, il ne réclama pas de pain. Un peu plus tard, deux sentinelles en armes lemmenèrent dans la cour pour quil puisse laver dans une cuvette son visage en sang. Taavi guettait toujours une possibilité de fuite, mais laquelle ?
La maison et les dépendances, presque neuves, étaient construites en rondins de chêne ; le jardin fruitier, aux arbres encore jeunes, attestait que cette propriété avait été récemment redistribuée. Au-delà du chemin on apercevait des toits : sans doute un village de pêcheurs et, plus loin, la mer !
Taavi, durant ces quelques minutes passées dans la cour, navait pas vu un seul habitant du pays ; il sagissait sûrement dune de ces nombreuses fermes vidées par le raz de marée des événements. Devant la grange, traînaient les entrailles sanguinolentes dun animal que lon venait de dépecer ; tout à côté, au fond de son trou, était accroupi un soldat, près de sa mitrailleuse, les yeux lourds de sommeil.
Lair frais et leau froide avaient réveillé Taavi, lui avaient fait récupérer des forces. Ainsi toute fuite était sans espoir ! Quallait-il devenir ? Il songea à sa femme, à son fils, restés au bord de la mer ; sans lui que pouvaient-ils faire ? Allait-on le garder longtemps prisonnier ici, ou bien le jetterait-on au fond dun cachot, à moins quon ne le déporte en Sibérie, et pour combien de temps ? Et Ilmé et Lemb qui lattendaient sous ce froid, affaiblis par la faim. Si Ruudi Ugour les rejoignait et quils puissent trouver une possibilité dévasion oui, ils allaient en trouver une ! Ilmé allait-elle partir aussi ? Non, Taavi connaissait bien sa femme ; elle laisserait sen aller le bateau pour attendre son mari. Il fallait faire quelque chose, réussir à senfuir !
La colère et la douleur redoublaient son énergie ; à nouveau Taavi martelait la porte ; il entendait, au rythme de ses poings, une voix intérieure crier : lâches ! Vous battez un homme étendu sans connaissance, à demi mort ! Fou furieux, Taavi se rua sur les ustensiles et les bouteilles qui lentouraient, les brisant au sol. Il défoncerait le mur si lon ne venait pas lui ouvrir !
Cette fois-ci on le laissa se déchaîner tant quil le voulut ; lorsque la porte souvrit, il était assis au milieu des caisses brisées et des éclats de verre. On le conduisit de nouveau à linterrogatoire. Un avorton au visage de singe lui administra quelques coups de crosse, et les questions se succédèrent une bonne partie de la nuit. Le lieutenant poupin, lui aussi, assistait à la séance. On continuait à exiger de lui les noms des autres parachutistes. Les mines graves des Russes et leurs grands airs de « juges » importants firent sourire Taavi ; ce rictus sarcastique le réconfortait, lui communiquant des velléités de défense. Il nétait pas encore perdant ! Il se cabrait, il espérait.
À deux heures du matin, on lui annonça sa condamnation à mort.
Il ne se rendit pas compte immédiatement de ce dont il sagissait. Il suivit du regard lofficier qui présidait le tribunal, déjà levé pour partir. On le poussa jusquau cellier, il était épuisé de fatigue. Il entendit le bruit des voitures qui séloignaient, vite étouffé par la lointaine rumeur de la mer. Taavi sassit. On lavait condamné à mort ! Lui, Taavi Raudoja, en chair et en os, bien vivant ! Non, il ne se laisserait pas faire ! Il saurait regarder en face le visage de ses tueurs.
Il considérait son propre destin comme sil sagissait de celui dun autre. Dans les moments critiques, il sétait toujours demandé : que va-t-il se passer maintenant ? Et tout sarrangeait. Comment ne pas continuer à se fier à sa bonne étoile ? Et maintenant, brusquement : condamné à mort !
Comment se passe la dernière nuit dun condamné à mort ? Quelles sont ses dernières heures ? Bien peu peuvent y répondre ; ceux que la chance a sauvés ! Et encore ne peuvent-ils lexpliquer. Je vais dormir tranquillement ! se promit Taavi, dans un sursaut dorgueil ; mais il se trompait. Il ne put fermer lœil, assis par terre, les membres engourdis par une douleur sourde qui le laissait sans volonté. Le temps nexistait plus. Parfois seulement, la morsure du froid ou le lancinement de ses blessures le ramenait à la triste vérité. Cétait un condamné qui ne pouvait croire en sa mort, mais que le désespoir venait harceler. Le cœur serré, il pensait à sa femme et à son fils ; il les revoyait encore sous le soleil dété, dans les champs de Hiié et, maintenant, tout près dici, lattendant dans une grange battue par les vents. Toute distance était abolie, Ilmé surgissait en larmes devant lui : Viens, Taavi, reviens vite ! Oui, il allait revenir ! Il était toujours revenu auprès de sa femme, elle devait le savoir. Il était revenu des forêts, de Russie, de Finlande, alors maintenant, de Tallinn ! Cétait si prés !
Sans doute était-ce parce quil était affaibli par la torture et les sévices (rue Taavi ne pouvait prendre conscience de lhorreur de sa situation. Ses lèvres murmuraient : « Je menfuirai dici, je sortirai de ce guêpier ! Je me suis débrouillé dans de bien pires circonstances ! Ces va-nu-pieds de Russes nauront pas encore ma peau. » II entendait le murmure de la mer ; il serrait dans son poing un tesson de bouteille, ne sentant même pas que le tranchant pénétrait dans sa paume. Le grondement des vagues ! La liberté ! Le rugissement des espaces libres où surgissent, au lever du soleil, les rivages étincelants et les villes toutes blanches ! Là-bas, des hommes heureux partaient en chantant au travail ; là-bas, nul ne connaissait la hantise de la mort ; les portes restaient grandes ouvertes alors que dans son pauvre pays, derrière les portes barricadées des maison où ils étaient tapis, les hommes avilis, meurtris, réduits à lesclavage, attendaient laurore blême et le bal des bourreaux.
Taavi luttait maintenant contre cette hantise de la mort quil navait encore jamais ressentie si violente. Cétait une lutte horrible et déprimante contre un reptile insaisissable, odieux, qui rampait au sol, lenveloppait, encerclait sa poitrine et ses tempes brûlantes. Sil était ainsi abattu par la simple idée de la mort, que deviendrait-il alors devant les canons des fusils ? Que naisse en lui la colère ! Cette fureur démentielle qui rend lhomme sauvage au point de ne plus rien ressentir ! Animé dune telle furie on peut écraser la peur comme une vulgaire limace !
Taavi remua ses membres raidis ; il serrait les dents, la sueur froide perlait sur son front. Il fallait... Au moins il ne mourrait pas à genoux, égorgé comme un mouton ! Il se jetterait sur eux ! Mais alors il fallait se sentir vivre, remuer les mains et les pieds ; il fallait vouloir vivre avec chaque fibre de son corps ! Bêtise ! Il vivait ! On verrait bien !...
La porte souvrit : deux soldats armés de fusils et le jeune officier, pistolet au poing...
Cétait un matin dautomne mordant et humide. Lobscurité de la nuit navait pas encore été entièrement balayée du ciel gris. Les mains de Taavi étaient moites de fièvre, ses pensées séparpillaient en une foule didées fugaces que rien ne liait. Traversant la cour, il marchait entre les soldats, réglant son pas sur le leur car les devancer leût exposé à recevoir une balle dans la nuque. Tiens, on dépassait la grange et les entrailles puantes ; on allait donc vers la forêt...
Non, le groupe sarrêta derrière la grange. Lofficier prononça quelques mots et, narquois, frappa sur lépaule de Taavi ; le temps dun éclair celui-ci reconnut au poignet de lhomme son propre bracelet-montre. Pas à pas le peloton recula ; cétait donc là, à proximité dune charogne décomposée...
Plus tard, Taavi ne fut jamais capable de sexpliquer nettement comment tout sétait passé. Il ne se rappelait pas quand, exactement, il avait brusquement tendu la main vers le ciel avec un cri de surprise. Ce geste et ce cri devaient être si convaincants, si effrayés, que les soldats tournèrent leurs regards dans la direction indiquée. Dun bond, Taavi avait gagné le coin de la grange, sans rien voir ni rien entendre, comme un automate bien réglé, sans même penser à ce quil faisait. Devant lui émergeait à ras du sol le visage médusé du guetteur, derrière sa mitraillette. Dun coup de pied, au passage, Taavi aveugla lhomme dun jet de sable et renversa larme, passant sur la tête du Russe.
Quand retentirent les premiers coups de feu, le fugitif se jeta sous un réseau de barbelés et roula dans un large fossé boueux où il courut une cinquantaine de mètres avant de bondir dans un buisson. Pas le temps découter les clameurs des Russes ; de nouvelles rafales venaient déchiqueter les troncs darbres ; il courait, courait, toujours poursuivi par les salves de mitraillettes ; il pouvait enfin respirer à fond, profondément : on ne le suivait plus en forêt.
* * *
Quelques heures plus tard, Taavi lavait dans une flaque son visage couvert de sang et de sueur. Il devait être hideux à voir ! Une profonde balafre traversait sa joue, une de ses oreilles était déchirée, enflée ; son nez boursouflé lui faisait toujours mal et il pouvait à peine entrouvrir la bouche. Il enleva son veston pour le brosser un peu : peine perdue ; le sang, mêlé de poussière, avait fait de larges taches brunâtres. Une manche et le devant du vêtement étaient déchirés, ainsi quune jambe de pantalon, découvrant son genou blessé. Comment son corps avait-il pu réagir avec tant de force et dagilité dans létat lamentable qui était le sien ? Comment avait-il pu fuir jusquici ? Il se sentait sur le point de sécrouler, brisé, affamé ; sa bouche tuméfiée pouvait à peine saliver.
Il devait se dépêcher pour arriver à Tallinn. ! Deux jours et deux nuits perdus ! Mais comment parvenir jusquà la ville, sans papier, et avec cet aspect si lamentable ?
Il se décida à entrer dans une ferme, au bord de la route, en coupant à travers un pré. Dans le village, aucune trace de lennemi. Au milieu de la cour, le fermier le regarda en laissant tomber sa fourche. Ah bon ! Un rescapé des Russes ! Le vieil homme le conduisit à lintérieur, ordonnant à sa fille de préparer à manger, se mettant lui-même à nettoyer les plaies avec de lalcool.
Taavi saperçut dans la glace ; il était devenu méconnaissable ! Lenflure augmentait encore lhorreur des plaies noircies. Comment se montrer ainsi au grand jour ? Le vieillard soigna Taavi avec les attentions dont on entoure un fils prodigue. Cétait un homme de petite taille, avare de paroles, mais ses yeux étincelaient dindignation et il ne relâcha pas ses bons soins avant davoir mis Taavi au lit, après le repas. La pièce était chaude ; des murs, irradiait la chaleur de la vaste cheminée ; pourtant, plus empressées lune que lautre, la fermière et sa fille rajoutaient couverture sur couverture sur le lit de Taavi, comme sil régnait une température polaire.
Jaurai lœil ! le rassura le vieux fermier. On ne les a pas vus souvent au village, ils Je traversent seulement de temps en temps, mais si on les aperçoit, on te fourrera à la cave en dessous de la cuisine. Une bonne cachette ! Une trappe sous la table, qui peut lapercevoir ?
Taavi sendormit profondément, un long sommeil sans rêves. Lorsquil se réveilla il voulut sauter du lit, comme un homme en retard, mais retomba sur loreiller, les membres raides et douloureux, en poussant un gémissement.
Il va falloir te masser ! diagnostiqua le vieillard. Comment te sens-tu ? Tu as dormi une bonne tirée ! Maintenant on va te faire avaler un peu de nourriture.
Quelle heure est-il ? gémit Taavi en tâtant sa mâchoire douloureuse.
Huit heures.
Huit heures ? Mais il aurait dû faire nuit dehors ! Au contraire, le soleil brillait et inondait de lumière automnale les rideaux des fenêtres ! Huit heures du matin ! Taavi essaya de se lever une fois encore. Tout de même ! Ce nétait pas possible quil fût demeuré insensible dans son sommeil, comme mort, toute une journée et une nuit ! On lavait même déshabillé sans quil sen fût rendu compte !
Jai tâté le terrain hier soir, dit le fermier. Pas lombre dun Russe ! Je tai apporté le vieux passeport soviétique de mon neveu ; il pourra peut-être te servir ? Le garçon a été enterré au printemps dernier ; la tuberculose ! Personne ici naura plus besoin de ce papier !
Une bonne aubaine et qui lui serait bien utile pour rentrer à Tallinn. Mais son visage tuméfié, ses vêtements en lambeaux attireraient sûrement lattention ! Tant pis, il fallait encourir le risque.
Il faut que je parte ! décida-t-il en se redressant sur son séant. Non ! il ny avait plus de temps à perdre ! Trois jours de retard ! Et serait-il à Tallinn avant la tombée de la nuit ?
* * *
Il arriva à la porte de lappartement de Marta avant le couvre-feu. Un large chapeau enfoncé sur son front et le col du pardessus relevé dissimulaient, en partie, sa figure. Il était parvenu à traverser les banlieues de Kosé et Piirita, à entrer dans la ville, sans tomber sur une patrouille. Il avait bien croisé quelques Russes méfiants, mais aucun ne sétait intéressé de près à sa personne. Seulement, que de temps perdu !
Demain, pensait-il, il lui faudrait repartir au plus vite. Que devaient penser sa femme et son fils !
Il ouvrit la porte de lappartement et la referma à clef derrière lui. La salle de séjour était obscure ; Taavi descendit le rideau de défense passive et alluma. Il devrait passer la nuit ici, cétait trop tard pour repartir maintenant. Vite, trouver lor quil était venu chercher au péril de sa vie. Tout devait être dans la chambre à coucher, enfermé dans un coffret placé dans le tiroir de gauche de larmoire à glace. Il se précipita comme un voleur ! pensa-t-il avec un sourire amusé. Tirons les rideaux, un tour de clé et... Ah ça ! Que signifie !... Mais alors où se trouve cette cassette de cuir ? II éparpilla du linge ; toujours pas de boîte. Peut-être Marta sétait-elle trompée de cachette ? Tiens, bien sûr ! Regardons dans le tiroir de droite. Des boîtes de parfums. Cette cassette jaune clair probablement ? Mais elle est ouverte ! Taavi sassit sur le tapis, tenant la boite dans ses mains. Une sueur brûlante lui coula dans le dos : le coffret était vide.
Comment était-ce possible ? Cétait pourtant bien la boîte dont lui avait parié Marta, et qui contenait la photo dédicacée de son premier mari ? Fébrilement il explora les autres coffrets, renversant de la poudre de riz, brisant, dans hâte, un flacon deau de Cologne. Minutieusement il fouilla tous les tiroirs, de plus en plus nerveux ; avec un gros coteau de cuisine il fractura ceux dont il ne possédait pas les clés. Aucun bijou de valeur ! Furieux, il lança à travers la pièce une poignée de verroterie clinquante qui lui tomba sous la main.
Il se mit alors à scruter méthodiquement toute la chambre. Pourquoi Marta lavait-elle fait venir ici ? Les joyaux devaient bien se trouver quelque part entre ces murs, au moins les bagues et les bracelets quelle portait quelques jours plus tôt, et qui valaient la moitié du prix de la barque. Mais il ne trouva rien, ni dans la penderie, ni dans les cartons à chapeau, ni dans les valises, ni dans les poches de vêtements. Il chercha sous le matelas, derrière les miroirs et les tableaux, déplaça les candélabres, en examina les cavités. il tâta le rembourrage du fauteuil, passa sa main dans les chaussures, farfouilla les bas et les piles de linge. Toujours rien ! Dans le buffet de la salle à manger, Taavi découvrit la photo dédicacée dun major allemand : « A ma chère femme, Erich. »
Taavi se servit un verre de cognac et alluma une cigarette pour essayer, mais en vain, de penser calmement.
Vers minuit, désespéré, il se jeta tout habillé sur le lit. Que faire demain ? À tout prix il fallait trouver de lor ! Il irait chez Arno et Liisa, eux lui donneraient leurs bagues. Et Selma ? Dans les circonstances actuelles, la jeune fille ne refuserait pas de laider ! Et puis la tante de Selma était encore riche ! Sinon, voler ! Il ne pouvait laisser Ilmé et Lemb dans ce pays, surtout quIlmé était enceinte ! Que deviendrait-elle sil était arrêté ? Le régime ne connaît pas la pitié.
Bien sûr, hier matin, il avait pu séchapper juste devant le peloton dexécution... Mais Voss était entre les griffes de la NKVD. Au bord des douves de Schnell, Riks sétait pendu, tout près de là râlait un Russe, un couteau planté dans le dos ! Tiens, un coup de feu dans les ruines ! Sûrement quelquun est-il tombé, le visage contre les gravats calcinés ; le sang tiède sinfiltre entre les cailloux, des doigts convulsés grattent la boue. Quelque part, devant la grange, traînent les restes puants dune bête, dans lautomne humide. Personne ne peut savoir combien dhommes tombent ainsi chaque nuit et qui, quelques heures auparavant, aimaient, vivaient, espéraient.
* * *
Au matin, quelquun secoua Taavi pour le réveiller. Péniblement, il ouvrit ses yeux gonflés.
Grand Dieu ! Quest-il arrivé ? demanda une voix de femme.
Devant le lit se tenait Marta ; elle navait pas encore quitté son manteau. Taavi se redressa avec difficulté, regardant la femme dun air hagard.
Doù viens-tu ? questionna-t-il agressivement. Il remarqua que le visage amaigri de Marta était bouleversé.
Je suis revenue parce que je me suis soudain rappelé que javais emmené la plupart des mes bijoux à la campagne. Mais, que test-il arrivé ?
Bougre didiote ! hurla Taavi. Cest maintenant que tu viens me le dire ?
Marta, effrayée, recula de quelques pas. Dune voix changée elle balbutia :
Je voulais te dire quils sont partis.
Quoi ? Qui, ils ? Parle clairement !
Eux, tout le monde Ilmé, ton fils et... Taavi la regarda hébété : Ilmé partie, en Finlande !
Mais vas-tu te décider à parler !
Ne crie pas ! conseilla Marta. La barque attendue est arrivée la nuit même de ton départ. À tout hasard, quelques fugitifs étaient allés jusquau rivage, ils sont partis immédiatement ; il y en avait bien peu, le voilier était à moitié vide...
Taavi retomba sur le lit.
Continue, continue...
Tous les autres sont partis deux nuits après, cest-à-dire hier...
Ilmé aussi ?
Oui, Ilmé et ton fils.
Ce nest pas possible, hurla Taavi. Tu mens ! Il ne pouvait imaginer que sa femme fût partie.
Mais jétais là, en personne !
Et pourquoi toi, nes-tu pas partie ? Marta se tordait les mains.
Je nai pas pu ! Je me suis souvenue de toi et voilà tout ! Je ne pouvais pas te laisser ainsi, sans même savoir si...
Taavi ne cessait de la regarder, éberlué. Ilmé avait eu le courage de partir ce quil narrivait pas à concevoir et pas elle, Marta !
Quand revient la barque ?
Elle ne reviendra plus, répondit Marta, la gorge sèche. Elle se sentait fatiguée, prête à éclater en sanglots. Effrayés, ses yeux allaient des blessures de Taavi au linge éparpillé sur le tapis devant larmoire.
Pourquoi ne reviendrait-elle plus ? insista Taavi. Marta était éperdue.
Elle les a emmenés et... il y a trop de Russes sur la côte, cest pourquoi...
Taavi se mordit les lèvres. Ainsi Ilmé était partie. Dieu soit loué ! Cétait quand même une bonne nouvelle ! Quelle ironie du destin que Taavi les ait quittés juste à ce moment !... Mais il restait lautre barque !
Le propriétaire du bateau a fait dire par le garde forestier quil ne voulait plus la céder !
Ainsi la route était coupée de ce côté. Le portail, à peine entrouvert, sétait brusquement refermé. Une chance que quelques dizaines de personnes aient pu se sauver ! Mais Taavi Raudoja, lui, se retrouvait une fois de plus à Tallinn, au point mort, à lendroit même doù il avait projeté sa fuite.
Où sont tes bijoux ? demanda-t-il violemment.
Mais je tai dit que...
Non, je veux dire le bracelet et les bagues que tu portais ces temps derniers ?
Tu ne les as pas trouvés ? sétonna la femme. Ils sont pourtant dans larmoire.
Même pas des clopinettes dans ton armoire !
As-tu regardé sur le rayon du dessus ? Suivie de Taavi, elle se dirigea vers larmoire.
Tiens, cest vrai ! dut reconnaître Taavi, embarrassé. Ils y étaient ! Sans oser en croire ses yeux, il regardait les bijoux, tenant le lourd bracelet dans sa paume. Bien sûr, cette nuit, ses yeux enflés étaient à demi fermés... Cest égal ! Il aurait juré que les bijoux ne sy trouvaient pas !
* * *
Taavi demeura toute la journée dans lappartement de Marta. Il avait eu beau passer une nuit tranquille, dormir dun sommeil de plomb, il avait limpression dêtre encore plus abattu que la veille. Il sentait que son corps était courbatu et pesant, il avait perdu tout ressort. Sa tète bourdonnait étrangement et les balafres de son visage se cicatrisaient en un masque quil aurait voulu arracher. Mais à quoi bon le faire ? Dautres blessures, plus profondes, lui rongeaient le cœur.
Ilmé et Lemb étaient donc partis. Ils se trouvaient à présent sur une terre fraternelle, mais leur séjour, hélas, serait bref : la respiration de ce peuple lui était mesurée et, dans le ciel limpide des matins, samoncelaient déjà de sombres nuages au-dessus des lacs. Là, cependant, commençait le chemin conduisant au monde libre, en Suède, dans ce vieux pays préservé des guerres où la vie sécoulait calme et heureuse. Cest là-bas quIlmé mettrait au monde leur deuxième enfant ! Taavi aurait dû se réjouir à la pensée que sa femme et son fils aient pu fuir sans encombre, mais il nen avait plus le courage. Même la certitude de les savoir hors de danger ne pouvait lapaiser. Curieux ! Pourquoi se sentir ainsi désabusé alors quil avait les mains libres ? Son propre destin, qui jusquà présent lavait toujours laissé indifférent, lui pesait brusquement.
Ainsi, avant-hier, pendant quon le traînait pour le fusiller, seuls les grands yeux noirs et désespérés dIlmé lui étaient apparus. « Que vont devenir ma femme et mes enfants ? » Ce cri venu du plus profond de lui avait déclenché son incroyable évasion. Ils avaient besoin de lui... Il navait pas le droit de se laisser tuer.
Mais aujourdhui, il lui semblait ne plus être utile à personne. Cétait une impression quil navait encore jamais ressentie. À présent, si on le conduisait devant le mur, il serait incapable de sévader. Les blessures et les coups donnés par les Russes étaient-ils cause de cette soudaine lâcheté ?
Marta prenait grand soin de lui. « Laissons-la faire ! » se dit-il. Il fallait que les plaies, au moins celles de son visage, guérissent au plus vite ; il devait se remuer, chercher rapidement de nouvelles possibilités de traversée ; malgré son inertie, il restait lucide : tout était à recommencer. En se tâtant le front, il constata quil avait la fièvre ; le froid, lhorreur des jours passés, Se laissaient brisé, moulu. Quimporte ! Tout lui était égal ! Il avala les comprimés et les tasses de thé brûlant que Marta le forçait à boire. Enfoui sous un amas de couvertures, il tremblait de tous ses membres ; incapable de penser, de se soucier de lavenir, il sombra dans un lourd sommeil fiévreux.
Ce devait être le matin lorsquil se réveilla, car les premiers bruits de la circulation lui parvenaient de la rue, bruits familiers depuis son enfance. Il voyait Marta, au travers dun brouillard, changer les draps trempés de sueur, lui donner
de nouveaux comprimés pour le faire transpirer. Laccablante lourdeur de la veille avait disparu ; ses membres étaient encore endoloris et la sueur irritait les blessures de son visage, mais le mal ne le tenaillait plus profondément. Peu à peu ses forces revenaient ; la journée lui appartenait et, surtout, Ilmé se trouvait en Finlande avec Lemb, le fiston.
* * *
Taavi avait bien des démarches à faire. Dabord il lui fallait se munir de nouveaux papiers didentité tout au moins un certificat de travail pour éviter toute complication en cas de contrôle. Mais son expérience récente lavait rendu prudent, et son visage, tel quil était actuellement, allait attirer plus que jamais lattention. La bonne place aux chemins de fer et les documents en règle avaient traversé le golfe dans la poche de Jüri. Il nétait guère indiqué de se présenter aussi rapidement avec un nouveau nom, et un nouveau visage, devant les aimables filles du ministère des Transports. Il se rappelait que plusieurs de ses compagnons avaient déniché une bonne « planque » dans les docks... Les anciens officiers étaient devenus, en lespace dune nuit, des tourneurs, des ébénistes, des potiers. Malheureusement il nétait pas en relation avec toute cette bande. Il décida de rendre visite à Liisa et Arno avant quils ne partent au travail.
Pourquoi ne reprends-tu pas ton ancien métier ? sétonna Arno après avoir écouté le récit de Taavi.
Ça te serait plus facile, renchérit Liisa, et au moins, cela te plairait ! Justement Arno narrive pas à trouver daide.
Elle était encore effrayée de tout ce que Taavi venait de lui raconter. Toute pâle, les yeux humides, elle serrait affectueusement le bras du jeune homme.
Jy avais bien pensé, répondit Taavi, indécis ; mais je ne te serais pas dune grande utilité, Arno ; aujourdhui ou demain, dès quune occasion se présentera, je partirai ; tu aurais des complications...
Oui, bien sûr ! Mais je serais très heureux que tu restes quelque temps, à cause du travail. Tu comprends, comme chef de bureau de construction, jai toute la responsabilité sur les épaules... II est évident par contre que tu ne peux rester longtemps ici. Écoute, je dois partir ; ne te fais pas de souci, on te trouvera une place, même fictive, pour le temps que tu veux ; je te porterai ce soir des papiers.
Taavi hésitait encore mais il finit par accepter ; il avait besoin de ces papiers le plus rapidement possible. Il tendit à son ami le vieux passeport soviétique qui avait appartenu au jeune homme mort de tuberculose.
Une fois Arno parti, Liisa accabla Taavi de questions, elle voulait absolument tout apprendre, mais le jeune homme demeurait avare de paroles ; sous le régime actuel il valait mieux que Liisa en sache le moins possible ; la curiosité et la connaissance de certains faits risquaient de coûter cher.