X

   À Hiié, les travaux de l’automne touchaient à leur fin. Les blés étaient engrangés, on arrachait les dernières pommes de terre.
   Un samedi soir, alors que les hommes se trouvaient au sauna, August de Roosi franchit le portail de la ferme. Il marchait ce jour-là d’un pas ferme, bien qu’il eût encore la langue pâteuse des soûleries de la veille. Hilda leva les yeux au-dessus de son ouvrage et tressaillit. Elle avait peur de ce vieux nabot, que tout le monde jugeait inoffensif, mais que l’on voyait toujours traîner en compagnie des Russes, avec son inséparable casquette et sa veste râpée. Mais que ne craignait-elle pas ? Hilda avait la peur dans le sang.
   Reet, par contre, n’aurait jamais eu l’idée de se méfier d’August. « Laissons-le grogner, cette espèce de chien édenté, il est incapable de mordre ! » riait Ignas en regardant les gencives dégarnies de l’ivrogne qui chuintait à chaque phrase. August cependant avait bon cœur bien qu’il eût plutôt tendance à courir là où il reniflait le vin. Récemment on l’avait vu lécher les fonds de bidons laissés par les Allemands lors de leur passage à Kalgina... Il ne faisait de mal à personne ; pourquoi le craindre ?
   — Les hommes ne sont pas à la maison ? demanda August en rejetant sa casquette en arrière.
   — Ils sont au sauna, répondit Reet. Assieds-toi.
   — Pas le temps de traîner ! fit le vieux d’un air important... On entend de la musique à Harou, faut que j’aille jeter un coup d’œil.
   — Les Russes ?
   — Oui, les charognes. Qui d’autre ici pourrait faire un tel charivari ? Tout le monde a une tête d’enterrement ! Tiens, ajouta-t-il en désignant Hilda, cette jeune fille, par exemple, charmante comme une fraise des bois, tricote, le nez dans sa chaussette ; pas moyen de la faire sauter au bal pour lui dérider le cœur !
   Il s’installa devant l’âtre, sur une souche, pipe et blague à tabac en main.
   — Après tout, j’ai le temps ! continua le vieux, et il ne sera pas dit que j’aurai fait un aussi long chemin pour des prunes, même si Ignas n’a pas un coup de bière à offrir, à ce qu’il paraît ! Alors, les hommes sont au sauna ? J’ai envie d’y faire un tour, histoire de suer un peu mon alcool.
   — Attends, attends ! s’opposa Reet, effrayée.
   Au sauna se trouvait aussi Värdi, le blessé, dont personne ne soupçonnait la présence à Metsaoti, et maintenant voilà qu’arrivait le confident du Comité.
   — Inutile d’y aller, ils doivent avoir fini ; va, Hilda, et dis-leur que...
   — Mais non, j’irai moi-même ! s’interposa August en se levant. Vous faites bien des cachotteries ; même si vous aviez mis au sauna un mouton à fumer, quel mal y aurait-il ? Ça j’le dis : camouflez des vivres, vous avez bien raison ! Après, ce sera trop tard, parce qu’à la mairie j’entends se mijoter des choses !...
   Reet ne savait comment s’en sortir.
   — Attends, August, je vais te chercher au fond de bouteille que j’ai cru apercevoir quelque part. Vaut mieux le boire, ce n’est que du vin coupé du temps des Allemands, il ne se garderait pas !
   — Oh ! Oh ! se réjouit August ; justement j’avais aujourd’hui une journée très sèche, apporte-nous ça ! Et si la prochaine fois il faut saigner le cochon, je le ferai gratuitement. Vrai de vrai. Moi, les intérêts d’Ignas je les défends ; pas près d’oublier le bon temps où le vieux d’Hiié était maire. La commune ne pourra jamais avoir d’homme plus raisonnable à sa tète. Il me faisait tourner en bourrique, mais la maison était en ordre et le vin avait son vrai goût ; toute la vie avait son vrai goût, car les hommes véritables se tenaient à leur vraie place. À la tienne, Reet ! À la tienne aussi, fraise des bois ! Le fils du patron te conduira un jour ou l’autre sous le voile, ça j’le dis ! Mais méfie-toi des Russes, ces enfoirés te démoliraient... Prosit ! J’ai déjà vu des choses, oh oui ! Aussi je bois, je bois désespérément, mais ça n’a plus le même goût qu’avant !
   Du revers de sa manche il essuya sa trogne enluminée tout en regardant le jeu des flammes à travers la bouteille.
   Hilda se précipita pour avertir les hommes : que le patron se dépêche, la bouteille serait bientôt vide et August pourrait bien se sentir de nouveau en appétit pour le sauna.
   — Reet, ma vie à moi est foutue ! larmoya August.
   — Allons, qu’est-ce que tu chantes ! Pas plus que celle des autres !
   — Peut-être bien, personne ne peut se vanter de vivre ; moi encore, de temps en temps, devant une bouteille de vodka, j’essaye de fanfaronner mais, en moi-même, je pense : la vie est foutue, et depuis longtemps. Ma vieille, elle, me faisait marcher à la baguette : vlan ! une claque sur la joue droite, ma tête tombait à gauche ; vlan, une autre sur la joue gauche, ça me redressait comme un cierge. Mais, depuis qu’elle est trépassée, parlez-moi de la vie !... Ma fille aussi est foutue...
   — Mais non ! Elle a une bonne place, elle est bien mariée, courageuse et tout !...
   — Je t’en fiche ! Elle a disparu depuis quinze jours ; Holdé, le chef du comité, me tanne le cuir à me réclamer de ses nouvelles ; comme si j’étais au courant ! Je suis le dernier auquel elle parlerait de ses affaires !
   — Mais, où est-elle donc partie, Marta ?
   — Qui sait ? Sans doute à Tallinn pour renifler l’odeur d’un mâle. Ma fille n’a pas de chance avec les hommes, ça j’le dis ! Prosit ! Qu’elle couche ! — sauf vot’respect. — Mais, advienne que pourra à Hiié ou à Metsaoti. August de Roosi ne voit rien, n’entend rien. J’ai beau être un poivrot, je suis avant tout un Estonien. Ça j’ai dit à Ignas déjà quand il m’a flanqué à la porte de la mairie. Il avait bien raison, remarque ; un pochard comme moi, c’est juste bon pour les Russes ou les Allemands.
   Ignas entra. August lampa les dernières gouttes de vin et présenta au patron l’ordre de mobilisation pour Tom, qu’il avait apporté.
   — On me l’a donné ce matin à la mairie. L’ordre datait d’une semaine.
   — Quand as-tu porté aux autres leur feuille de route ? demanda Ignas.
   — La semaine dernière, à Harou. Tout est tellement sens dessus dessous à la mairie que j’en pleurerais !
   — Comment veux-tu que je leur envoie mon gars ! J’ignore même où il se trouve ! déclara Ignas.
   Il ne savait pas s’il devait se réjouir ou s’inquiéter du retard de cet ordre. Le bruit de la mobilisation circulait déjà depuis quelque temps dans le village.
   — Tu n’as qu’à mettre ta signature et la date. Je me débrouillerai à la mairie, le rassura August. Ce n’est pas le premier ni le dernier, moi j’le dis ! Qu’il réfléchisse, le Tom ; je leur dirai que je ne l’ai pas trouvé, qu’il a disparu depuis longtemps ; ou alors — qu’est-ce que t’en penses ? qu’il est parti vivre à Tallinn !
   Ignas se frottait le front d’un air perplexe. Sa poitrine velue, dans l’échancrure de la chemise, battait à grands coups.
   — Eh oui ! C’est ton affaire de leur expliquer que l’ordre est arrivé trop tard.
   — Jaak de Võllamäe a raconté la même chose ! répondit
   August.
   — On a appelé quelqu’un sous les drapeaux chez eux ?
   — Oui. Pas le garçon de ferme ; celui-là on ne sait pas ce qu’il est devenu ; il doit se trouver au pays de Gustav ! chuchota August en clignant de l’œil d’un air futé. C’est l’héritier qu’ils veulent : Réku en personne.
   — Mais c’est un demeuré ! s’étonna Ignas ; même les Allemands n’en voulaient pas !
   — N’empêche que la commission veut lui tâter les dents. Ignas Tamméla écrivit son nom à la place de celui de son fils sur l’ordre de mobilisation, et souligna de deux traits la date d’arrivée.
   — Et voilà ! fit August en fourrant le papier dans sa poche. Ah ! J’ai encore quelque chose à te dire. Peut-être que tu me donneras un bon conseil, tu as la tête plus claire que la mienne.
   — Dis toujours ce qui te tracasse.
   — Ça j’le dis : ça me tracasse en effet. Dis-moi, combien de temps penses-tu que cette situation va durer ?
   — Pas éternellement.
   — C’est juste ce que je pensais : pas éternellement. C’est clair comme les Écritures ; peut-être jusqu’au printemps. mais guère plus.
   — Ça, je ne sais pas. Mais ce qui est certain c’est qu’on gardera notre terre pour l’ensemencer. Ils ne sont pas si forts qu’ils en ont l’air ! On leur fera voir du pays à ces Ruski ! À coups de triques pour leur faire comprendre, parole d’homme.
   — Si je te demande ça, c’est qu’ils veulent faire de moi l’homme de confiance de Metsaoti — un agitateur qu’ils disent — mais s’il vient un nouveau gouvernement, je n’ai pas du tout envie qu’on me pende tout de suite. En cas de besoin, tu pourrais me donner un coup de main ?...
   — On verra ! répondit Ignas.
   Évidemment cet ivrogne, ce castreur de porcs, était un homme bon à pendre, mais il pouvait se rendre utile plus que ne l’aurait fait un étranger ne connaissant rien aux affaires du pays.
   — On verra ! répéta Ignas. On essaiera, à moins que tu ne nous fasses des entourloupettes !
   — Ça j’le dis : faut bien que je me trouve une occupation sinon ils vont me donner un bout de terre à cultiver. Tu parles, à mon âge, cultiver la terre !... Devenir l’esclave du régime !...
   
* * *

   Parmi l’ennui et les soucis du village, le départ pour la guerre de Réku, l’idiot de Võllamäe, fut une source sans fin de conversations et de rires à Metsaoti, à Harou, et môme jusqu’à Kalgina. Réku s’appelait de son vrai nom Ebehard Kœhva, mais comme il s’amusait à aboyer constamment, on l’avait surnommé Réku Kéhva.
   C’était le fils unique de Jaak de Võllamäe, marchand forain et maquignon à ses heures. Réku avait hérité des oreilles démesurées et de la voix caverneuse de son père. Comme lui il savait cracher entre ses dents des deux côtés de la bouche en même temps ; mais il était petit, la figure tavelée de taches de son, comme sa mère. Ses parents ne pouvaient comprendre où et comment leur fils était devenu idiot. Parfois ils pensaient que c’était à cause d’un accident survenu, il y a dix ans, avec un fusil de sa fabrication. Il en gardait une cicatrice au-dessus de l’oreille qui tremblotait encore lorsqu’on y touchait. À vingt ans, il jouait toujours à colin-maillard avec les galopins des environs.
   Réku voulait devenir général, c’était son ambition suprême. Hélas, il n’avait jamais eu de chance avec les commissions de réforme : plusieurs tentatives du temps des Allemands s’étaient soldées par un échec pur et simple. Peut-être se faisait-il des illusions sur l’armée et l’art de la guerre !
   À la dernière commission on lui avait demandé pourquoi il tenait tant à s’engager. Quelle question idiote ! Mais parbleu, pour tuer et devenir général ! Et qui veux-tu tuer ? — Eh bien, les Allemands ! Ces derniers n’avaient pas trouvé ça drôle et on l’avait fichu à la porte.
   Mais maintenant c’étaient les Russes ! Ses échecs précédents l’avaient incité à la prudence ; il s’était fabriqué, avec son vieux fusil de chasse, un véritable « crache-la-mort » du moins le croyait-il — et il le cachait soigneusement sous un tas de bois.
   Manque de chance ! La convocation était arrivée trop tard ! Ses parents ne voulaient pas prendre son dépit au sérieux, mais, voyant qu’il en perdait l’appétit, son père lui conseilla :
   — Va toi-même à la mairie et demande ce qui se passe ! S’ils te veulent, ils te prendront !
   — Est-ce que je dois prendre le fusil avec moi ?
   — Tu n’es pas malade ? On ne joue pas avec les armes à feu.
   Réku était revenu de la mairie le visage rayonnant : la commission allait se réunir à nouveau pour l’accepter dans l’armée russe.
   — Allons, ne dis pas de bêtises ! lui répondit son père. La commission peut bien se réunir mais ce n’est sûrement pas pour toi ; on te fichera encore dehors !
   Mais — oh miracle ! — la commission de médecins et de gradés n’avait accepté qu’un seul et unique conscrit, et c’était Réku !
   Par contre, personne ne semblait se soucier du fils d’Ignas, même pas August qui était devenu maintenant l’homme de confiance de Metsaoti. August essayait d’être bien avec tout le monde, demandait aux fermiers des conseils, comment faire pour ne pas être pendu maintenant ou plus tard. À Hiié, on avait pris mille précautions ; Tom, Osvald et Värdi couchaient dans le sauna à proximité de la forêt ; on évitait de travailler le jour sur les champs par trop à découvert ; la nuit on avait établi un tour de garde, Hilda, qui ne dormait jamais que d’un œil, se réveillait au moindre bruit et Ignas, à chaque aboiement suspect de Pontus, se levait rapidement. La vie de parias était commencée, combien de temps allait-elle durer ?
   On avait soigneusement enterré et camouflé les caches de vivres ; les hommes remettaient en état les abris datant de 41, et plus particulièrement ceux des marais de Vérisoo dont les îles étaient inaccessibles à ceux qui ne connaissaient pas les chemins d’approche. Un endroit rêvé pour que les hommes s’y cachent.
   On apprenait de bonnes nouvelles à la mairie ; de jour en jour l’armée russe diminuait et ses longues colonnes s’orientaient vers la Lettonie où la situation militaire devenait critique. Les Allemands et les Lettons résistaient farouchement ; les ressources russes en hommes ne semblaient pas inépuisables...
   Malgré les rudes travaux qui les accaparaient, Ignas et Reet se sentaient seuls. Ils ne pouvaient s’habituer à l’absence de leur fille et de leur gendre, d’autant plus qu’ils ignoraient tout de leur sort. Parfois, au milieu de son travail, Reet s’arrêtait brusquement, un souvenir lui traversant l’esprit ; mais dès qu’elle cherchait à l’approfondir, il s’évanouissait en fumée ; les choses les plus futiles, qu’elle avait oublié de dire à sa fille, prenaient soudain des proportions énormes ; même le vieil Ignas désertait quelquefois sa tâche pour aller dans la salle commune mettre en ordre les jouets de son petit-fils, comme si ces chevaux de bois et ces chariots en fer-blanc nécessitaient soudain une attention particulière.
   — Sont-ils bien arrivés ? Que font-ils ? se demandait Reet. J’ai bien peur que sur les routes, les Russes...
   — On en aurait déjà entendu parler ! rétorqua Ignas ; ça paraît plus calme. Non, moi je crois qu’ils sont tous les trois ensemble, et Taavi saura bien que faire. Il est comme il est notre gendre — chacun a ses défauts — mais pour le courage, c’est le portrait tout craché de son vieux père Andrès. Pourvu que son emportement... C’est ça que je redoute un peu. Dès qu’il a une idée derrière la tête, il faut qu’il la mette en pratique !
   — Et qu’est-ce qu’on va faire de Tom ? Moi je n’en dors plus !
   Ignas regarda la cour, à travers la fenêtre. Malgré la puissance qui émanait de ses larges épaules et de son menton volontaire, ses yeux bleu sombre paraissaient fatigués.
   — Ah oui ! Tom ! J’y pense aussi. Mais ce n’est plus un enfant à qui l’on apprend à marcher. Que veux-tu lui dire ? Chaque jour apporte sa vérité, un homme intelligent s’y retrouve. Je pense que leur idée d’attendre le printemps est la meilleure. La situation pourra s’éclaircir et les forêts sont proches. Il faut patienter. Je n’ai pas envie de le voir partir dans l’Armée Rouge !
   — Alors, d’après toi, ils ont raison de se cacher ’?
   — En conscience, oui. Mais ce que nous croyons juste est souvent aux yeux des autres le pire des crimes. Nous sommes estoniens et nous continuerons à l’être, sinon qu’on nous pende !
   Ce genre de phrases ne rassurait guère la pauvre femme, mais pourtant elle se sentait apaisée par la fermeté de sou mari. Il n’y avait qu’une certitude : les jeunes devaient continuer à suivre le chemin qu’ils avaient choisi. Il était trop tard pour les sauver, même si cette route devait les conduira leur perte. Trop tard pour essayer de leur courber le front : leur orgueil faisait se redresser la tête des vieux eux-mêmes !
   
* * *

   Les jours raccourcissaient. La pluie et la rosée matinale avaient arraché les dernières feuilles des arbres, dénudant les forêts. C’était l’automne le plus triste et le plus désespéré qu’on ait vu de mémoire d’homme. À Hiié, comme partout ailleurs, on battait le blé. Ignas labourait la terre, il était le seul à pouvoir se montrer de jour. Hilda faisait le guet pendant que les hommes travaillaient. De son champ, Ignas, lui aussi, gardait l’œil ouvert sur les environs, et Reet ne traversait jamais la cour sans regarder du côté de Harou. Sans le savoir, Aadu, le sourd-muet, et Pontus participaient à cette surveillance générale. Ils avaient pris l’habitude de rester des heures entières au portail de Hiié, sous Ses châtaigniers, le regard perdu sur la route.
   Mais Hilda surpassait tout le monde. Elle ne parvenait pas à dormir la nuit, le moindre bruit dans les branches l’éveillait. Elle avait refusé de quitter le grenier à blé dans lequel elle s’était installée, munie d’un poignard. Elle affirmait entendre des pas et des conversations russes, mais on mettait ces dires sur le compte d’une imagination ébranlée par les cauchemars encore récents. Elle s’entendait parfaitement bien avec les trois fugitifs. Pourtant entre elle et Tom régnait toujours un certain gène. De toute évidence, Hilda portait une sollicitude extrême au jeune homme ; comme par hasard, à table, elle lui servait les meilleurs morceaux. Au début, Tom n’avait fait qu’en plaisanter, mais peu à peu ces soins enfantins, chaque jour plus visibles, l’énervaient. Quelle sauterelle ! Il n’était plus un gamin que l’on pouvait amadouer par des friandises ! Lui, Tom, ne regardait que les vraies filles !...
   — Allons, ne te fourre pas dans mes jambes ! On n’a pas besoin de toi ! bougonnait Tom si méchamment que la jeune fille en avait les larmes aux yeux. Tu ferais mieux de te regarder !
   C’était ce qu’elle faisait, en cachette, devant le miroir. Elle ne se trouvait pas si mal que ça ! Plus du tout un enfant ! Était-ce de sa faute si les larmes lui venaient si vite ? Elle n’avait jamais appris à rire et les moqueries de Tom la désarmaient ; mais elle n’en diminuait pas ses attentions pour autant, bien au contraire ; elle devenait esclave.
   Un soir, elle découvrit un étranger avançant dans la pâture. En le voyant, son premier mouvement fut de courir vers la grange, mais quelque chose de familier dans le visage de l’homme la retint sur place, d’autant que l’inconnu venait de Sooserva.
   — Bonsoir ! fit l’étranger en ôtant poliment sa casquette. Vous ne me reconnaissez pas ?
   Bien sûr qu’elle le reconnaissait ! C’était Martin de Liiskakou, du village de Pénisé ; Taavi était arrivé avec lui des forêts.
   — Avez-vous des nouvelles de M. Raudoja ? demanda Hilda inquiète.
   — Non, en partant d’ici nous nous sommes séparés. Il est allé à Tallinn. Vous-même vous ne savez pas ce qu’il est devenu ?
   — Non !... Je croyais que peut-être vous le sauriez ! Sa femme et son fils sont allés le rejoindre en ville.
   — Ah bien ! répondit Martin en regardant furtivement vers les maisons. Est-ce que tous les hommes sont partis ?... Värdi, avec son pied blessé, est sans doute encore là ?
   — Lui, oui !
   Hilda hésita soudain. Pouvait-elle avoir confiance en Martin ? Elle le connaissait à peine ! Mais c’était un ami de Taavi. et elle le conduisit dans la grange.
   — Sacré farceur ! hurla Osvald en guise de salutation. Qu’est-ce que tu deviens ?
   — Sans doute la même chose que vous ! Fermier et puis... déserteur ! Si je suis venu ici c’est pour nouer des contacts. Nous avons là-bas pas mal d’hommes de cachés. Aux yeux des Russes, tout le monde est suspect, mais ils n’ont pas encore les moyens de fouiller un trou comme le nôtre ; ils manquent d’organisation et d’encadrement. À Tallinn, ils poussent de grands cris : « Qu’on fourre tout le monde au cachot ! » Mais ils sont débordés par les événements. Or, parmi nous, il y a un type assez important, un capitaine de l’armée estonienne...
   — On a de quoi former tout un régiment ! s’exclama Osvald.
   — Le capitaine veut mener les affaires en douce ; moins il y aura de bruit, moins il y aura de bagarres. Il m’a chargé de me renseigner sur l’état des anciens abris. Il faudra transporter de la nourriture pour l’hiver, parce que avec la neige !... S’il y a des rafles, vous nous préviendrez ; moi, je pars à Ilmaotsa où il y a aussi bon nombre de maquisards...
   — Ça me plaît ! jubila Tom.
   Les quatre hommes discutèrent longuement de l’organisation de la résistance, des liaisons à mettre au point...
   — À propos ; dans les forêts circulent pas mal d’éléments douteux, des déserteurs de l’Armée Rouge, continua Martin.
   — Qu’est-ce qu’on en fait ? demanda Osvald.
   — On les descend ! trancha Tom,
   — Leur sort est un peu semblable au nôtre...
   — Tom a raison, coupa Martin. Ils attaquent les gens, cambriolent les fermes, font les pires saloperies. Une vraie peste ! Que veux-tu que fassent les vieux fermiers devant un uniforme russe ? Ils les laissent entrer, prendre ce qui leur plaît. On devra se méfier d’eus, surtout maintenant que l’armée évacue ses positions !
   Les fermiers de Metsaoti, eux aussi, étaient inquiets. Une nuit, on avait forcé les portes des granges d’Harou ; à Torisuu, on avait tué le bétail pour le voler. À Kalgina, on avait tiré sur un fermier qui était sorti dans la cour parce qu’il entendait du bruit ; il n’avait pas été atteint, mais on avait retrouvé son chien mort dans un fossé. De nouveaux motifs d’inquiétude s’ajoutaient donc aux craintes de chaque jour. Ignas envoya un mot, par Hilda, à tous les hommes de Metsaoti pour les réunir le dimanche soir. Tous furent d’accord sauf Juhan de Matsu, la ferme voisine, qui prétendait ne pas avoir de temps à perdre. Cette réponse n’étonnait nullement Ignas : Matsu ne pouvait supporter aucune des initiatives prises par Hiié et les combattait sans distinction. En fait, il n’était pas près d’oublier que la commune avait choisi Ignas comme maire et repoussé sa propre candidature. Pourtant, n’avait-il pas plus d’argent en banque que les vieux d’Hiié, et ses chevaux n’allaient-ils pas plus vite que les leurs lorsqu’il tenait les rênes tout en bombant le torse à s’en faire péter la sous-ventrière ? Maintenant, bien sûr, les circonstances étaient différentes, mais ce n’était pas une raison pour que Juhan s’abaisse devant son voisin. Les deux hommes ne s’étaient pas dit un seul mot depuis le printemps et lorsqu’ils se croisaient, c’était comme s’il n’y avait eu que du vent. Non, Juhan ne viendrait pas, Ignas le savait d’avance. Il eût même mieux ; Juhan envoya précipitamment ses deux filles jumelles porter un message de ferme en ferme : que tous les fermiers viennent le dimanche soir chez lui pour goûter sa nouvelle bière. Furieux, Ignas serra les poings mais ne dit rien. Il était clair que le village se partagerait en deux clans : Linda de Sooserva et Anton de Lépikou viendraient sûrement à Hiié, mais Jaak de Võllamäe et Pavel de Kadapikou iraient chez Matsu. Après bien des hésitations et des jurons. Ignas décida d’y aller également. Devant un pot de bière on pouvait discuter de toutes sortes de problèmes, et si Juhan lui tendait amicalement la main, il l’accepterait. Ce n’était plus le moment de se faire la tète, il fallait rester unis.
   Anton de Lépikou et Ignas partirent ensemble pour Matsu. Dans une pièce enfumée, les trois autres fermiers les attendaient déjà, assis autour d’une table devant la cruche à bière. Une lampe à pétrole brûlait sur le buffet ; Juhan trônait au bout de la table, puissant et rubicond, tripotant sa barbe de prophète. À l’arrivée des deux hommes, il ferma les paupières avec une lenteur calculée, pour bien marquer sa profonde indifférence à l’égard des nouveaux venus. Ses sourcils et sa tignasse noire, son nez cramoisi, ses joues luisantes et sa barbe queue de vache formaient un curieux mélange, comme si le Créateur n’avait su à quelle couleur le vouer.
   Rouvrant prudemment les yeux, il se tourna vers son voisin :
   — Toi, Kadapikou, tu diras à l’autre qu’il prenne place au bout de la table : toi, Lépikou, assieds-toi à ma droite comme l’exigent la coutume et l’usage. Fends la bûche !
   Pavel répéta les paroles du maître de Matsu à Ignas. Pendant que les visiteurs prenaient place, Juhan ferma de nouveau les yeux.
   Tout le monde savait que les voisins jouaient entre eux à faire la sourde oreille, et Pavel avait la délicate mission de leur servir de doublure vocale. Malgré sa quarantaine bien sonnée, il était le plus jeune de cette vénérable assemblée. Avec ses cheveux gominés et son teint de brioche mal cuite, il avait l’air d’un gamin égaré dans une galerie d’ancêtres.
   Souriant ironiquement, Ignas s’installa sur le banc.
   — Pavel, tu peux dire à mon cul-terreux de voisin que je le remercie de son accueil et que je suis prêt à goûter sa bibine.
   Ignas et Juhan acceptaient toujours réciproquement de boire leur bière, le contraire eût été par trop vexant. Juhan en personne fit glisser la cruche en direction d’Ignas.
   — Fameux, ce liquide ! déclara Jaak de Võllamäe de sa voix de basse-taille, en se pourléchant les babines. Un jus comme ça se laisse goûter, c’est du sérieux, sec à point ! On tombe la goutte, la mousse y reste ! J’espère, par ta barbe de satyre, que tu n’y as pas fourré des oignons pour vous Faire remonter tripes et boyaux !
   — Pour les bouseux de ton espèce, c’est bien assez bon ! Aux foires, tu es habitué à avaler n’importe quelle eau de vaisselle ! rétorqua Juhan. Ne t’occupe pas de ce que j’y ai mis ! Fends la bûche ! Personne ne t’oblige à boire si t’as le cœur aussi douillet. D’ailleurs ma bière n’est pas faite pour arroser les dalles en pente.
   — Pas de quoi être fier, Matsu ! Moi je boirais une saloperie de tord-boyaux que j’aurais quand même bon pied bon œil.
   Ses yeux sautaient comme des puces en suivant de bouche en bouche la cruche de bière. Entre deux lampées, il trouvait toujours une blague à raconter, histoire de garder la cruche à portée de main.
   — J’ai entendu dire, Võllamäe, que ton fils était parti â la guerre ! lança Juhan avec un gloussement du ventre.
   — À la guerre comme à la guerre ! Le bruit des obus lui rendra p’t’ête sa tête ! répondit Jaak sèchement ; ce genre de conversation l’insupportait depuis le temps qu’on lui rebattait les oreilles avec son idiot de fils.
   Les yeux fermés, Juhan faisait maintenant tressauter sa bedaine de rires, ce qui redoublait l’énervement de Jaak.
   — Bien sûr. toi avec tes deux filles tu n’as pas à te biler. Elles se couchent avec les poules et tu n’as plus qu’à mettre la clé sous le paillasson. De quoi te mêles-tu de parler guerre ? Tu n’as personne à y envoyer, et toi-même, tu n’y as jamais mis les pieds.
   — Ne monte pas sur tes grands chevaux, Võllamäe ! rétorqua Juhan avec un frémissement de barbe. Je flanque p’t’ête mes femmes sur un perchoir, mais le matin elles sont au cul de la charrue. Fends la bûche ! Je n’ai personne à envoyer à la guerre, possible, seulement il est clair comme de l’eau de source que la guerre ne fera pas un fermier d’un gardien de cochons...
   — T’entends. Ignas, Matsu se met à chanter comme un coq au milieu de ses poules !
   Juhan s’adossa fièrement à sa chaise, faisant étalage de toute la rotondité de son ventre. À bout d’arguments, il referma les yeux et lança à Pavel, sans trouver rien de plus intelligent à dire :
   — Toi, réponds à ce bouseux de foire : Fends la bûche !
   — C’est fini, oui ? coupa Anton, excédé. On s’est réunis pour discuter, pas pour entendre toutes vos gamineries.
   La tête penchée en avant, les moustaches tombantes, Anton avait l’air soucieux.
   — On peut discuter, personne n’est contre ! répondit Juhan, le nez dans son pichet ; il respectait toujours les cheveux gris d’Anton. Mais avant je voulais dire mon mot à ce sacré bouseux. Quant à l’autre, ce pisseux d’August, ce Roosi de mes deux, tu pourras lui dire de se présenter devant ma face ; je remplirai de ma bonne bière ce sac à soupe et lui demanderai de ne plus fouiner dans les affaires de Metsaoti. Notre pays est dans la main de la racaille, faut se faire une raison, mais le village de Metsaoti n’acceptera pas que ce poivrot commence à colporter les ordres de tous ces filous. C’est clair comme deux et deux font quatre qu’il faut faire quelque chose. Maintenant, Pavel, demande à Hiié ce qu’il pense de tout ça.
   — Eh bien, Pavel, tu peux répondre à mon voisin que s’il veut devenir lui-même l’homme de confiance du village à la place d’August, il n’a qu’à tenter sa chance ; ça lui réussira peut-être mieux que pour la mairie.
   — Réponds-lui : fends la bûche ! explosa Juhan.
   — Il doit pourtant savoir que, par les temps qui courent, ce sont de telles gens qui ont en main les commandes du pays. Au moins August laissera à Matsu quelques grains à semer et ne lui distribuera pas ses champs et ses prés, tandis qu’un autre, un étranger, lui raflerait jusqu’au moindre fétu de paille.
   — Tu peux dire à Hiié qu’il se met lui aussi à travailler du chapeau. Ma parole, le monde devient dingue ou quoi ? vociféra Juhan en commençant à suer sa bière. Metsaoti ne laissera pas ce pisseux d’August venir tripoter dans ses alcôves. Fends la bûche ! Allez, buvez, les gars.
   — Écoute, Ignas, tu devrais bien attaquer le vif du sujet ! murmura Anton. On passe son temps à ne rien dire.
   Ignas, bien que sachant d’avance la réponse de Juhan se redressa sur son banc :
   — Nous voilà ensemble, ce qui est arrivé rarement ces temps derniers. — Répète bien à Matsu ce que je dis, Pavel !
   — Il va falloir prendre une décision pour sauvegarder nos vies. À côté des partisans, circulent actuellement dans les forêts des canailles qui mettent à sac les étables et les greniers. Nous sommes tous au courant des événements de Harou...
   — Dis à mon voisin, Pavel, que moi et ma famille n’avons pas le temps de reluquer les forêts. Pour moi chaque rôdeur est un bon à rien ! Ignas, sans prêter attention à cette interruption, continua :
   — Pavel, dis ceci à mon voisin : plusieurs villages à l’orée des bois ont organisé une surveillance continue. On a installé des cloches de signalisation et chaque ferme a maintenant plusieurs chiens ; on devrait faire pareil.
   — Et moi je ne me mêlerai pas de ces jeux d’enfants de troupe ! Dis à mon voisin, Pavel, que ceux qui ne se sont pas sauvés vers Pärnu ne vont pas commencer à jouer les farceurs, fends la bûche ! Allez, buvez de la bière et parlez en hommes. !
   — Pavel, dis à Matsu que nous n’avons pas l’intention de le veiller pendant son sommeil ! s’irrita Ignas. S’il a aussi peu de tète, alors... qu’il fende sa bûche ! Ses portes sont bien barricadées ? Laissons-lui ses illusions ! Les rafles ne viendront pas des forêts, elles commenceront du côté de Võllamäe et le premier à trinquer sera Matsu. Ce ne sont pas ses filles qui vont le protéger, non ? D’ailleurs maintenant, même les poules devraient garder les yeux ouverts !
   Juhan avait complètement fermé les paupières ; renversé sur sa chaise, les mains dans la ceinture du pantalon, la barbe en éventail, il ronflait comme un sonneur.
   — Pas commode ce Matsu ! conclut Anton de Lépikou sur le chemin du retour, Ignas, voyant Anton l’accompagner jusqu’à Hiié, supposait qu’il avait quelque chose sur le cœur.
   — Bah ! II rabâche tout ce qui lui passe par la tête !
   — Eh oui ! La guerre ne lui prendra pas ses filles et il ne se mouille pas ! Même si on lui enlève la moitié de ses terres, il continuera son petit train-train.
   — On n’en sait rien !... Allez, entre, on va parler un peu !
   — Non, non, pas aujourd’hui... J’ai bien du souci... Mihkel...
   — Que se passe-t-il avec ton fils ?
   — Il est revenu.
   — À la maison ?
   — Oui ; que veux-tu que je fasse ?
   — Et sa santé ?
   — Pas plus mauvaise qu’avant. Si on ne le fusille pas il pourra se traîner jusqu’au printemps... Que tout ça reste entre nous !
   — Oui, bien sûr ! marmonna Ignas. Ainsi Mihkel était de retour sans même être retourné au front !
   
   

>>> Chapitre suivant >>>