X
À Hiié, les travaux de lautomne touchaient à leur fin. Les blés étaient engrangés, on arrachait les dernières pommes de terre.
Un samedi soir, alors que les hommes se trouvaient au sauna, August de Roosi franchit le portail de la ferme. Il marchait ce jour-là dun pas ferme, bien quil eût encore la langue pâteuse des soûleries de la veille. Hilda leva les yeux au-dessus de son ouvrage et tressaillit. Elle avait peur de ce vieux nabot, que tout le monde jugeait inoffensif, mais que lon voyait toujours traîner en compagnie des Russes, avec son inséparable casquette et sa veste râpée. Mais que ne craignait-elle pas ? Hilda avait la peur dans le sang.
Reet, par contre, naurait jamais eu lidée de se méfier dAugust. « Laissons-le grogner, cette espèce de chien édenté, il est incapable de mordre ! » riait Ignas en regardant les gencives dégarnies de livrogne qui chuintait à chaque phrase. August cependant avait bon cœur bien quil eût plutôt tendance à courir là où il reniflait le vin. Récemment on lavait vu lécher les fonds de bidons laissés par les Allemands lors de leur passage à Kalgina... Il ne faisait de mal à personne ; pourquoi le craindre ?
Les hommes ne sont pas à la maison ? demanda August en rejetant sa casquette en arrière.
Ils sont au sauna, répondit Reet. Assieds-toi.
Pas le temps de traîner ! fit le vieux dun air important... On entend de la musique à Harou, faut que jaille jeter un coup dœil.
Les Russes ?
 Oui, les charognes. Qui dautre ici pourrait faire un tel charivari ? Tout le monde a une tête denterrement ! Tiens, ajouta-t-il en désignant Hilda, cette jeune fille, par exemple, charmante comme une fraise des bois, tricote, le nez dans sa chaussette ; pas moyen de la faire sauter au bal pour lui dérider le cœur !
Il sinstalla devant lâtre, sur une souche, pipe et blague à tabac en main.
Après tout, jai le temps ! continua le vieux, et il ne sera pas dit que jaurai fait un aussi long chemin pour des prunes, même si Ignas na pas un coup de bière à offrir, à ce quil paraît ! Alors, les hommes sont au sauna ? Jai envie dy faire un tour, histoire de suer un peu mon alcool.
Attends, attends ! sopposa Reet, effrayée.
Au sauna se trouvait aussi Värdi, le blessé, dont personne ne soupçonnait la présence à Metsaoti, et maintenant voilà quarrivait le confident du Comité.
Inutile dy aller, ils doivent avoir fini ; va, Hilda, et dis-leur que...
Mais non, jirai moi-même ! sinterposa August en se levant. Vous faites bien des cachotteries ; même si vous aviez mis au sauna un mouton à fumer, quel mal y aurait-il ? Ça jle dis : camouflez des vivres, vous avez bien raison ! Après, ce sera trop tard, parce quà la mairie jentends se mijoter des choses !...
Reet ne savait comment sen sortir.
Attends, August, je vais te chercher au fond de bouteille que jai cru apercevoir quelque part. Vaut mieux le boire, ce nest que du vin coupé du temps des Allemands, il ne se garderait pas !
Oh ! Oh ! se réjouit August ; justement javais aujourdhui une journée très sèche, apporte-nous ça ! Et si la prochaine fois il faut saigner le cochon, je le ferai gratuitement. Vrai de vrai. Moi, les intérêts dIgnas je les défends ; pas près doublier le bon temps où le vieux dHiié était maire. La commune ne pourra jamais avoir dhomme plus raisonnable à sa tète. Il me faisait tourner en bourrique, mais la maison était en ordre et le vin avait son vrai goût ; toute la vie avait son vrai goût, car les hommes véritables se tenaient à leur vraie place. À la tienne, Reet ! À la tienne aussi, fraise des bois ! Le fils du patron te conduira un jour ou lautre sous le voile, ça jle dis ! Mais méfie-toi des Russes, ces enfoirés te démoliraient... Prosit ! Jai déjà vu des choses, oh oui ! Aussi je bois, je bois désespérément, mais ça na plus le même goût quavant !
Du revers de sa manche il essuya sa trogne enluminée tout en regardant le jeu des flammes à travers la bouteille.
Hilda se précipita pour avertir les hommes : que le patron se dépêche, la bouteille serait bientôt vide et August pourrait bien se sentir de nouveau en appétit pour le sauna.
Reet, ma vie à moi est foutue ! larmoya August.
Allons, quest-ce que tu chantes ! Pas plus que celle des autres !
Peut-être bien, personne ne peut se vanter de vivre ; moi encore, de temps en temps, devant une bouteille de vodka, jessaye de fanfaronner mais, en moi-même, je pense : la vie est foutue, et depuis longtemps. Ma vieille, elle, me faisait marcher à la baguette : vlan ! une claque sur la joue droite, ma tête tombait à gauche ; vlan, une autre sur la joue gauche, ça me redressait comme un cierge. Mais, depuis quelle est trépassée, parlez-moi de la vie !... Ma fille aussi est foutue...
Mais non ! Elle a une bonne place, elle est bien mariée, courageuse et tout !...
Je ten fiche ! Elle a disparu depuis quinze jours ; Holdé, le chef du comité, me tanne le cuir à me réclamer de ses nouvelles ; comme si jétais au courant ! Je suis le dernier auquel elle parlerait de ses affaires !
Mais, où est-elle donc partie, Marta ?
Qui sait ? Sans doute à Tallinn pour renifler lodeur dun mâle. Ma fille na pas de chance avec les hommes, ça jle dis ! Prosit ! Quelle couche ! sauf votrespect. Mais, advienne que pourra à Hiié ou à Metsaoti. August de Roosi ne voit rien, nentend rien. Jai beau être un poivrot, je suis avant tout un Estonien. Ça jai dit à Ignas déjà quand il ma flanqué à la porte de la mairie. Il avait bien raison, remarque ; un pochard comme moi, cest juste bon pour les Russes ou les Allemands.
Ignas entra. August lampa les dernières gouttes de vin et présenta au patron lordre de mobilisation pour Tom, quil avait apporté.
On me la donné ce matin à la mairie. Lordre datait dune semaine.
Quand as-tu porté aux autres leur feuille de route ? demanda Ignas.
La semaine dernière, à Harou. Tout est tellement sens dessus dessous à la mairie que jen pleurerais !
Comment veux-tu que je leur envoie mon gars ! Jignore même où il se trouve ! déclara Ignas.
Il ne savait pas sil devait se réjouir ou sinquiéter du retard de cet ordre. Le bruit de la mobilisation circulait déjà depuis quelque temps dans le village.
Tu nas quà mettre ta signature et la date. Je me débrouillerai à la mairie, le rassura August. Ce nest pas le premier ni le dernier, moi jle dis ! Quil réfléchisse, le Tom ; je leur dirai que je ne lai pas trouvé, quil a disparu depuis longtemps ; ou alors quest-ce que ten penses ? quil est parti vivre à Tallinn !
Ignas se frottait le front dun air perplexe. Sa poitrine velue, dans léchancrure de la chemise, battait à grands coups.
Eh oui ! Cest ton affaire de leur expliquer que lordre est arrivé trop tard.
Jaak de Võllamäe a raconté la même chose ! répondit
August.
On a appelé quelquun sous les drapeaux chez eux ?
Oui. Pas le garçon de ferme ; celui-là on ne sait pas ce quil est devenu ; il doit se trouver au pays de Gustav ! chuchota August en clignant de lœil dun air futé. Cest lhéritier quils veulent : Réku en personne.
Mais cest un demeuré ! sétonna Ignas ; même les Allemands nen voulaient pas !
Nempêche que la commission veut lui tâter les dents. Ignas Tamméla écrivit son nom à la place de celui de son fils sur lordre de mobilisation, et souligna de deux traits la date darrivée.
Et voilà ! fit August en fourrant le papier dans sa poche. Ah ! Jai encore quelque chose à te dire. Peut-être que tu me donneras un bon conseil, tu as la tête plus claire que la mienne.
Dis toujours ce qui te tracasse.
Ça jle dis : ça me tracasse en effet. Dis-moi, combien de temps penses-tu que cette situation va durer ?
Pas éternellement.
Cest juste ce que je pensais : pas éternellement. Cest clair comme les Écritures ; peut-être jusquau printemps. mais guère plus.
Ça, je ne sais pas. Mais ce qui est certain cest quon gardera notre terre pour lensemencer. Ils ne sont pas si forts quils en ont lair ! On leur fera voir du pays à ces Ruski ! À coups de triques pour leur faire comprendre, parole dhomme.
Si je te demande ça, cest quils veulent faire de moi lhomme de confiance de Metsaoti un agitateur quils disent mais sil vient un nouveau gouvernement, je nai pas du tout envie quon me pende tout de suite. En cas de besoin, tu pourrais me donner un coup de main ?...
On verra ! répondit Ignas.
Évidemment cet ivrogne, ce castreur de porcs, était un homme bon à pendre, mais il pouvait se rendre utile plus que ne laurait fait un étranger ne connaissant rien aux affaires du pays.
On verra ! répéta Ignas. On essaiera, à moins que tu ne nous fasses des entourloupettes !
Ça jle dis : faut bien que je me trouve une occupation sinon ils vont me donner un bout de terre à cultiver. Tu parles, à mon âge, cultiver la terre !... Devenir lesclave du régime !...
* * *
Parmi lennui et les soucis du village, le départ pour la guerre de Réku, lidiot de Võllamäe, fut une source sans fin de conversations et de rires à Metsaoti, à Harou, et môme jusquà Kalgina. Réku sappelait de son vrai nom Ebehard Kœhva, mais comme il samusait à aboyer constamment, on lavait surnommé Réku Kéhva.
Cétait le fils unique de Jaak de Võllamäe, marchand forain et maquignon à ses heures. Réku avait hérité des oreilles démesurées et de la voix caverneuse de son père. Comme lui il savait cracher entre ses dents des deux côtés de la bouche en même temps ; mais il était petit, la figure tavelée de taches de son, comme sa mère. Ses parents ne pouvaient comprendre où et comment leur fils était devenu idiot. Parfois ils pensaient que cétait à cause dun accident survenu, il y a dix ans, avec un fusil de sa fabrication. Il en gardait une cicatrice au-dessus de loreille qui tremblotait encore lorsquon y touchait. À vingt ans, il jouait toujours à colin-maillard avec les galopins des environs.
Réku voulait devenir général, cétait son ambition suprême. Hélas, il navait jamais eu de chance avec les commissions de réforme : plusieurs tentatives du temps des Allemands sétaient soldées par un échec pur et simple. Peut-être se faisait-il des illusions sur larmée et lart de la guerre !
À la dernière commission on lui avait demandé pourquoi il tenait tant à sengager. Quelle question idiote ! Mais parbleu, pour tuer et devenir général ! Et qui veux-tu tuer ? Eh bien, les Allemands ! Ces derniers navaient pas trouvé ça drôle et on lavait fichu à la porte.
Mais maintenant cétaient les Russes ! Ses échecs précédents lavaient incité à la prudence ; il sétait fabriqué, avec son vieux fusil de chasse, un véritable « crache-la-mort » du moins le croyait-il et il le cachait soigneusement sous un tas de bois.
Manque de chance ! La convocation était arrivée trop tard ! Ses parents ne voulaient pas prendre son dépit au sérieux, mais, voyant quil en perdait lappétit, son père lui conseilla :
Va toi-même à la mairie et demande ce qui se passe ! Sils te veulent, ils te prendront !
Est-ce que je dois prendre le fusil avec moi ?
Tu nes pas malade ? On ne joue pas avec les armes à feu.
Réku était revenu de la mairie le visage rayonnant : la commission allait se réunir à nouveau pour laccepter dans larmée russe.
Allons, ne dis pas de bêtises ! lui répondit son père. La commission peut bien se réunir mais ce nest sûrement pas pour toi ; on te fichera encore dehors !
Mais oh miracle ! la commission de médecins et de gradés navait accepté quun seul et unique conscrit, et cétait Réku !
Par contre, personne ne semblait se soucier du fils dIgnas, même pas August qui était devenu maintenant lhomme de confiance de Metsaoti. August essayait dêtre bien avec tout le monde, demandait aux fermiers des conseils, comment faire pour ne pas être pendu maintenant ou plus tard. À Hiié, on avait pris mille précautions ; Tom, Osvald et Värdi couchaient dans le sauna à proximité de la forêt ; on évitait de travailler le jour sur les champs par trop à découvert ; la nuit on avait établi un tour de garde, Hilda, qui ne dormait jamais que dun œil, se réveillait au moindre bruit et Ignas, à chaque aboiement suspect de Pontus, se levait rapidement. La vie de parias était commencée, combien de temps allait-elle durer ?
On avait soigneusement enterré et camouflé les caches de vivres ; les hommes remettaient en état les abris datant de 41, et plus particulièrement ceux des marais de Vérisoo dont les îles étaient inaccessibles à ceux qui ne connaissaient pas les chemins dapproche. Un endroit rêvé pour que les hommes sy cachent.
On apprenait de bonnes nouvelles à la mairie ; de jour en jour larmée russe diminuait et ses longues colonnes sorientaient vers la Lettonie où la situation militaire devenait critique. Les Allemands et les Lettons résistaient farouchement ; les ressources russes en hommes ne semblaient pas inépuisables...
Malgré les rudes travaux qui les accaparaient, Ignas et Reet se sentaient seuls. Ils ne pouvaient shabituer à labsence de leur fille et de leur gendre, dautant plus quils ignoraient tout de leur sort. Parfois, au milieu de son travail, Reet sarrêtait brusquement, un souvenir lui traversant lesprit ; mais dès quelle cherchait à lapprofondir, il sévanouissait en fumée ; les choses les plus futiles, quelle avait oublié de dire à sa fille, prenaient soudain des proportions énormes ; même le vieil Ignas désertait quelquefois sa tâche pour aller dans la salle commune mettre en ordre les jouets de son petit-fils, comme si ces chevaux de bois et ces chariots en fer-blanc nécessitaient soudain une attention particulière.
Sont-ils bien arrivés ? Que font-ils ? se demandait Reet. Jai bien peur que sur les routes, les Russes...
On en aurait déjà entendu parler ! rétorqua Ignas ; ça paraît plus calme. Non, moi je crois quils sont tous les trois ensemble, et Taavi saura bien que faire. Il est comme il est notre gendre chacun a ses défauts mais pour le courage, cest le portrait tout craché de son vieux père Andrès. Pourvu que son emportement... Cest ça que je redoute un peu. Dès quil a une idée derrière la tête, il faut quil la mette en pratique !
Et quest-ce quon va faire de Tom ? Moi je nen dors plus !
Ignas regarda la cour, à travers la fenêtre. Malgré la puissance qui émanait de ses larges épaules et de son menton volontaire, ses yeux bleu sombre paraissaient fatigués.
Ah oui ! Tom ! Jy pense aussi. Mais ce nest plus un enfant à qui lon apprend à marcher. Que veux-tu lui dire ? Chaque jour apporte sa vérité, un homme intelligent sy retrouve. Je pense que leur idée dattendre le printemps est la meilleure. La situation pourra séclaircir et les forêts sont proches. Il faut patienter. Je nai pas envie de le voir partir dans lArmée Rouge !
Alors, daprès toi, ils ont raison de se cacher ?
En conscience, oui. Mais ce que nous croyons juste est souvent aux yeux des autres le pire des crimes. Nous sommes estoniens et nous continuerons à lêtre, sinon quon nous pende !
Ce genre de phrases ne rassurait guère la pauvre femme, mais pourtant elle se sentait apaisée par la fermeté de sou mari. Il ny avait quune certitude : les jeunes devaient continuer à suivre le chemin quils avaient choisi. Il était trop tard pour les sauver, même si cette route devait les conduira leur perte. Trop tard pour essayer de leur courber le front : leur orgueil faisait se redresser la tête des vieux eux-mêmes !
* * *
Les jours raccourcissaient. La pluie et la rosée matinale avaient arraché les dernières feuilles des arbres, dénudant les forêts. Cétait lautomne le plus triste et le plus désespéré quon ait vu de mémoire dhomme. À Hiié, comme partout ailleurs, on battait le blé. Ignas labourait la terre, il était le seul à pouvoir se montrer de jour. Hilda faisait le guet pendant que les hommes travaillaient. De son champ, Ignas, lui aussi, gardait lœil ouvert sur les environs, et Reet ne traversait jamais la cour sans regarder du côté de Harou. Sans le savoir, Aadu, le sourd-muet, et Pontus participaient à cette surveillance générale. Ils avaient pris lhabitude de rester des heures entières au portail de Hiié, sous Ses châtaigniers, le regard perdu sur la route.
Mais Hilda surpassait tout le monde. Elle ne parvenait pas à dormir la nuit, le moindre bruit dans les branches léveillait. Elle avait refusé de quitter le grenier à blé dans lequel elle sétait installée, munie dun poignard. Elle affirmait entendre des pas et des conversations russes, mais on mettait ces dires sur le compte dune imagination ébranlée par les cauchemars encore récents. Elle sentendait parfaitement bien avec les trois fugitifs. Pourtant entre elle et Tom régnait toujours un certain gène. De toute évidence, Hilda portait une sollicitude extrême au jeune homme ; comme par hasard, à table, elle lui servait les meilleurs morceaux. Au début, Tom navait fait quen plaisanter, mais peu à peu ces soins enfantins, chaque jour plus visibles, lénervaient. Quelle sauterelle ! Il nétait plus un gamin que lon pouvait amadouer par des friandises ! Lui, Tom, ne regardait que les vraies filles !...
Allons, ne te fourre pas dans mes jambes ! On na pas besoin de toi ! bougonnait Tom si méchamment que la jeune fille en avait les larmes aux yeux. Tu ferais mieux de te regarder !
Cétait ce quelle faisait, en cachette, devant le miroir. Elle ne se trouvait pas si mal que ça ! Plus du tout un enfant ! Était-ce de sa faute si les larmes lui venaient si vite ? Elle navait jamais appris à rire et les moqueries de Tom la désarmaient ; mais elle nen diminuait pas ses attentions pour autant, bien au contraire ; elle devenait esclave.
Un soir, elle découvrit un étranger avançant dans la pâture. En le voyant, son premier mouvement fut de courir vers la grange, mais quelque chose de familier dans le visage de lhomme la retint sur place, dautant que linconnu venait de Sooserva.
Bonsoir ! fit létranger en ôtant poliment sa casquette. Vous ne me reconnaissez pas ?
Bien sûr quelle le reconnaissait ! Cétait Martin de Liiskakou, du village de Pénisé ; Taavi était arrivé avec lui des forêts.
Avez-vous des nouvelles de M. Raudoja ? demanda Hilda inquiète.
Non, en partant dici nous nous sommes séparés. Il est allé à Tallinn. Vous-même vous ne savez pas ce quil est devenu ?
Non !... Je croyais que peut-être vous le sauriez ! Sa femme et son fils sont allés le rejoindre en ville.
Ah bien ! répondit Martin en regardant furtivement vers les maisons. Est-ce que tous les hommes sont partis ?... Värdi, avec son pied blessé, est sans doute encore là ?
Lui, oui !
Hilda hésita soudain. Pouvait-elle avoir confiance en Martin ? Elle le connaissait à peine ! Mais cétait un ami de Taavi. et elle le conduisit dans la grange.
Sacré farceur ! hurla Osvald en guise de salutation. Quest-ce que tu deviens ?
Sans doute la même chose que vous ! Fermier et puis... déserteur ! Si je suis venu ici cest pour nouer des contacts. Nous avons là-bas pas mal dhommes de cachés. Aux yeux des Russes, tout le monde est suspect, mais ils nont pas encore les moyens de fouiller un trou comme le nôtre ; ils manquent dorganisation et dencadrement. À Tallinn, ils poussent de grands cris : « Quon fourre tout le monde au cachot ! » Mais ils sont débordés par les événements. Or, parmi nous, il y a un type assez important, un capitaine de larmée estonienne...
On a de quoi former tout un régiment ! sexclama Osvald.
Le capitaine veut mener les affaires en douce ; moins il y aura de bruit, moins il y aura de bagarres. Il ma chargé de me renseigner sur létat des anciens abris. Il faudra transporter de la nourriture pour lhiver, parce que avec la neige !... Sil y a des rafles, vous nous préviendrez ; moi, je pars à Ilmaotsa où il y a aussi bon nombre de maquisards...
Ça me plaît ! jubila Tom.
Les quatre hommes discutèrent longuement de lorganisation de la résistance, des liaisons à mettre au point...
À propos ; dans les forêts circulent pas mal déléments douteux, des déserteurs de lArmée Rouge, continua Martin.
Quest-ce quon en fait ? demanda Osvald.
On les descend ! trancha Tom,
Leur sort est un peu semblable au nôtre...
Tom a raison, coupa Martin. Ils attaquent les gens, cambriolent les fermes, font les pires saloperies. Une vraie peste ! Que veux-tu que fassent les vieux fermiers devant un uniforme russe ? Ils les laissent entrer, prendre ce qui leur plaît. On devra se méfier deus, surtout maintenant que larmée évacue ses positions !
Les fermiers de Metsaoti, eux aussi, étaient inquiets. Une nuit, on avait forcé les portes des granges dHarou ; à Torisuu, on avait tué le bétail pour le voler. À Kalgina, on avait tiré sur un fermier qui était sorti dans la cour parce quil entendait du bruit ; il navait pas été atteint, mais on avait retrouvé son chien mort dans un fossé. De nouveaux motifs dinquiétude sajoutaient donc aux craintes de chaque jour. Ignas envoya un mot, par Hilda, à tous les hommes de Metsaoti pour les réunir le dimanche soir. Tous furent daccord sauf Juhan de Matsu, la ferme voisine, qui prétendait ne pas avoir de temps à perdre. Cette réponse nétonnait nullement Ignas : Matsu ne pouvait supporter aucune des initiatives prises par Hiié et les combattait sans distinction. En fait, il nétait pas près doublier que la commune avait choisi Ignas comme maire et repoussé sa propre candidature. Pourtant, navait-il pas plus dargent en banque que les vieux dHiié, et ses chevaux nallaient-ils pas plus vite que les leurs lorsquil tenait les rênes tout en bombant le torse à sen faire péter la sous-ventrière ? Maintenant, bien sûr, les circonstances étaient différentes, mais ce nétait pas une raison pour que Juhan sabaisse devant son voisin. Les deux hommes ne sétaient pas dit un seul mot depuis le printemps et lorsquils se croisaient, cétait comme sil ny avait eu que du vent. Non, Juhan ne viendrait pas, Ignas le savait davance. Il eût même mieux ; Juhan envoya précipitamment ses deux filles jumelles porter un message de ferme en ferme : que tous les fermiers viennent le dimanche soir chez lui pour goûter sa nouvelle bière. Furieux, Ignas serra les poings mais ne dit rien. Il était clair que le village se partagerait en deux clans : Linda de Sooserva et Anton de Lépikou viendraient sûrement à Hiié, mais Jaak de Võllamäe et Pavel de Kadapikou iraient chez Matsu. Après bien des hésitations et des jurons. Ignas décida dy aller également. Devant un pot de bière on pouvait discuter de toutes sortes de problèmes, et si Juhan lui tendait amicalement la main, il laccepterait. Ce nétait plus le moment de se faire la tète, il fallait rester unis.
Anton de Lépikou et Ignas partirent ensemble pour Matsu. Dans une pièce enfumée, les trois autres fermiers les attendaient déjà, assis autour dune table devant la cruche à bière. Une lampe à pétrole brûlait sur le buffet ; Juhan trônait au bout de la table, puissant et rubicond, tripotant sa barbe de prophète. À larrivée des deux hommes, il ferma les paupières avec une lenteur calculée, pour bien marquer sa profonde indifférence à légard des nouveaux venus. Ses sourcils et sa tignasse noire, son nez cramoisi, ses joues luisantes et sa barbe queue de vache formaient un curieux mélange, comme si le Créateur navait su à quelle couleur le vouer.
Rouvrant prudemment les yeux, il se tourna vers son voisin :
Toi, Kadapikou, tu diras à lautre quil prenne place au bout de la table : toi, Lépikou, assieds-toi à ma droite comme lexigent la coutume et lusage. Fends la bûche !
Pavel répéta les paroles du maître de Matsu à Ignas. Pendant que les visiteurs prenaient place, Juhan ferma de nouveau les yeux.
Tout le monde savait que les voisins jouaient entre eux à faire la sourde oreille, et Pavel avait la délicate mission de leur servir de doublure vocale. Malgré sa quarantaine bien sonnée, il était le plus jeune de cette vénérable assemblée. Avec ses cheveux gominés et son teint de brioche mal cuite, il avait lair dun gamin égaré dans une galerie dancêtres.
Souriant ironiquement, Ignas sinstalla sur le banc.
Pavel, tu peux dire à mon cul-terreux de voisin que je le remercie de son accueil et que je suis prêt à goûter sa bibine.
Ignas et Juhan acceptaient toujours réciproquement de boire leur bière, le contraire eût été par trop vexant. Juhan en personne fit glisser la cruche en direction dIgnas.
Fameux, ce liquide ! déclara Jaak de Võllamäe de sa voix de basse-taille, en se pourléchant les babines. Un jus comme ça se laisse goûter, cest du sérieux, sec à point ! On tombe la goutte, la mousse y reste ! Jespère, par ta barbe de satyre, que tu ny as pas fourré des oignons pour vous Faire remonter tripes et boyaux !
Pour les bouseux de ton espèce, cest bien assez bon ! Aux foires, tu es habitué à avaler nimporte quelle eau de vaisselle ! rétorqua Juhan. Ne toccupe pas de ce que jy ai mis ! Fends la bûche ! Personne ne toblige à boire si tas le cœur aussi douillet. Dailleurs ma bière nest pas faite pour arroser les dalles en pente.
Pas de quoi être fier, Matsu ! Moi je boirais une saloperie de tord-boyaux que jaurais quand même bon pied bon œil.
Ses yeux sautaient comme des puces en suivant de bouche en bouche la cruche de bière. Entre deux lampées, il trouvait toujours une blague à raconter, histoire de garder la cruche à portée de main.
Jai entendu dire, Võllamäe, que ton fils était parti â la guerre ! lança Juhan avec un gloussement du ventre.
À la guerre comme à la guerre ! Le bruit des obus lui rendra ptête sa tête ! répondit Jaak sèchement ; ce genre de conversation linsupportait depuis le temps quon lui rebattait les oreilles avec son idiot de fils.
Les yeux fermés, Juhan faisait maintenant tressauter sa bedaine de rires, ce qui redoublait lénervement de Jaak.
Bien sûr. toi avec tes deux filles tu nas pas à te biler. Elles se couchent avec les poules et tu nas plus quà mettre la clé sous le paillasson. De quoi te mêles-tu de parler guerre ? Tu nas personne à y envoyer, et toi-même, tu ny as jamais mis les pieds.
Ne monte pas sur tes grands chevaux, Võllamäe ! rétorqua Juhan avec un frémissement de barbe. Je flanque ptête mes femmes sur un perchoir, mais le matin elles sont au cul de la charrue. Fends la bûche ! Je nai personne à envoyer à la guerre, possible, seulement il est clair comme de leau de source que la guerre ne fera pas un fermier dun gardien de cochons...
Tentends. Ignas, Matsu se met à chanter comme un coq au milieu de ses poules !
Juhan sadossa fièrement à sa chaise, faisant étalage de toute la rotondité de son ventre. À bout darguments, il referma les yeux et lança à Pavel, sans trouver rien de plus intelligent à dire :
Toi, réponds à ce bouseux de foire : Fends la bûche !
Cest fini, oui ? coupa Anton, excédé. On sest réunis pour discuter, pas pour entendre toutes vos gamineries.
La tête penchée en avant, les moustaches tombantes, Anton avait lair soucieux.
On peut discuter, personne nest contre ! répondit Juhan, le nez dans son pichet ; il respectait toujours les cheveux gris dAnton. Mais avant je voulais dire mon mot à ce sacré bouseux. Quant à lautre, ce pisseux dAugust, ce Roosi de mes deux, tu pourras lui dire de se présenter devant ma face ; je remplirai de ma bonne bière ce sac à soupe et lui demanderai de ne plus fouiner dans les affaires de Metsaoti. Notre pays est dans la main de la racaille, faut se faire une raison, mais le village de Metsaoti nacceptera pas que ce poivrot commence à colporter les ordres de tous ces filous. Cest clair comme deux et deux font quatre quil faut faire quelque chose. Maintenant, Pavel, demande à Hiié ce quil pense de tout ça.
Eh bien, Pavel, tu peux répondre à mon voisin que sil veut devenir lui-même lhomme de confiance du village à la place dAugust, il na quà tenter sa chance ; ça lui réussira peut-être mieux que pour la mairie.
Réponds-lui : fends la bûche ! explosa Juhan.
Il doit pourtant savoir que, par les temps qui courent, ce sont de telles gens qui ont en main les commandes du pays. Au moins August laissera à Matsu quelques grains à semer et ne lui distribuera pas ses champs et ses prés, tandis quun autre, un étranger, lui raflerait jusquau moindre fétu de paille.
Tu peux dire à Hiié quil se met lui aussi à travailler du chapeau. Ma parole, le monde devient dingue ou quoi ? vociféra Juhan en commençant à suer sa bière. Metsaoti ne laissera pas ce pisseux dAugust venir tripoter dans ses alcôves. Fends la bûche ! Allez, buvez, les gars.
Écoute, Ignas, tu devrais bien attaquer le vif du sujet ! murmura Anton. On passe son temps à ne rien dire.
Ignas, bien que sachant davance la réponse de Juhan se redressa sur son banc :
Nous voilà ensemble, ce qui est arrivé rarement ces temps derniers. Répète bien à Matsu ce que je dis, Pavel !
Il va falloir prendre une décision pour sauvegarder nos vies. À côté des partisans, circulent actuellement dans les forêts des canailles qui mettent à sac les étables et les greniers. Nous sommes tous au courant des événements de Harou...
Dis à mon voisin, Pavel, que moi et ma famille navons pas le temps de reluquer les forêts. Pour moi chaque rôdeur est un bon à rien ! Ignas, sans prêter attention à cette interruption, continua :
Pavel, dis ceci à mon voisin : plusieurs villages à lorée des bois ont organisé une surveillance continue. On a installé des cloches de signalisation et chaque ferme a maintenant plusieurs chiens ; on devrait faire pareil.
Et moi je ne me mêlerai pas de ces jeux denfants de troupe ! Dis à mon voisin, Pavel, que ceux qui ne se sont pas sauvés vers Pärnu ne vont pas commencer à jouer les farceurs, fends la bûche ! Allez, buvez de la bière et parlez en hommes. !
 Pavel, dis à Matsu que nous navons pas lintention de le veiller pendant son sommeil ! sirrita Ignas. Sil a aussi peu de tète, alors... quil fende sa bûche ! Ses portes sont bien barricadées ? Laissons-lui ses illusions ! Les rafles ne viendront pas des forêts, elles commenceront du côté de Võllamäe et le premier à trinquer sera Matsu. Ce ne sont pas ses filles qui vont le protéger, non ? Dailleurs maintenant, même les poules devraient garder les yeux ouverts !
Juhan avait complètement fermé les paupières ; renversé sur sa chaise, les mains dans la ceinture du pantalon, la barbe en éventail, il ronflait comme un sonneur.
Pas commode ce Matsu ! conclut Anton de Lépikou sur le chemin du retour, Ignas, voyant Anton laccompagner jusquà Hiié, supposait quil avait quelque chose sur le cœur.
Bah ! II rabâche tout ce qui lui passe par la tête !
Eh oui ! La guerre ne lui prendra pas ses filles et il ne se mouille pas ! Même si on lui enlève la moitié de ses terres, il continuera son petit train-train.
On nen sait rien !... Allez, entre, on va parler un peu !
Non, non, pas aujourdhui... Jai bien du souci... Mihkel...
Que se passe-t-il avec ton fils ?
Il est revenu.
À la maison ?
Oui ; que veux-tu que je fasse ?
Et sa santé ?
Pas plus mauvaise quavant. Si on ne le fusille pas il pourra se traîner jusquau printemps... Que tout ça reste entre nous !
Oui, bien sûr ! marmonna Ignas. Ainsi Mihkel était de retour sans même être retourné au front !