XII

   Toutes les démarches qu’entreprit Taavi Raudoja pour traverser le golfe demeurèrent infructueuses. Chez ses compagnons, la première fièvre d’excitation était retombée ; leurs perpétuels échecs les démoralisaient chaque jour davantage, et la mer démontée n’était guère propice aux traversées. Personne n’osait plus roder sur les rivages car souvent on n’en revenait pas. Taavi évitait de plus en plus le « combina ». Selon lui, les réunions enfantines qui s’y tenaient étaient de la dernière imprudence. Ils continuaient à organiser des noyaux de résistance, des groupes d’attaque, des liens entre tous. Le suicide de Riks et la disparition de Voss auraient pourtant dû leur ouvrir les yeux. L’hiver approchait ; plus on se ferait petit, mieux ça vaudrait.
   Taavi se forçait au calme, mais son caractère tourmenté lui rendait l’attente pénible. Quelquefois le souvenir de sa femme et de son enfant le faisait monter sur la hauteur de Toompea, d’où il regardait la mer grise, le cœur lourd. Parfois il se précipitait vers le port dont l’odeur saline l’apaisait. Il fallait attendre, toujours attendre.
   Après le départ de Marta, il avait réorganisé sa vie. Sur les conseils d’Arno, il avait accepté de travailler dans une usine de matières synthétiques, bien qu’une telle situation ne fût pas sans danger. Une fois subies les inévitables enquêtes, il s’était procuré de nouveaux papiers au nom de Karl Heidak ; nul ne pouvait plus le soupçonner, de près ou de loin, d’avoir mené la lutte contre les Soviets.
   Après sa première journée à la fabrique, on lui confia le poste d’adjoint d’Arno, comme sous-chef du bureau de construction.
   — Eh, eh ! Tu entames une brillante carrière soviétique ! le félicita Arno. Maintenant tu vas t’installer chez nous.
   — Es-tu malade ? Je ne tiens pas à attirer la foudre sur ta tête !
   — Je pensais que provisoirement... De toute façon nous devons sous-louer une chambre, les neuf mètres carrés autorises sont largement dépassés chez nous.
   — Tu es bien gentil et Liisa aussi mais... réfléchis ! Taavi trouva une chambre près de l’usine, une toute petite pièce que lui céda une famille en qui l’on pouvait avoir entière confiance.
   — Je ne vous dérangerai guère ! Je ne reçois pas de visites et serai discret comme un fantôme ! En effet, il ne donna sa nouvelle adresse qu’à Selma en lui disant :
   — Si je disparaissais trop longtemps, tu saurais où me trouver et tu pourrais porter un message à Sooserva s’il n’y avait plus d’espoir... Ha mère et les gens de Hué doivent être au courant de mon sort.
   — Ne t’en fais pas, je te surveillerai ! répondit Selma en riant.
   Son rire ne durait guère longtemps mais on sentait que la jeune femme, malgré les malheurs qui avaient accablé sa famille, gardait confiance en l’avenir. Elle était allée voir sa soeur et sa mère avec bien des difficultés. Dans les trains, on exigeait maintenant des autorisations de voyager, et lorsque Selma avait déclaré qu’elle voulait se rendre à l’en-terrement de son père, on lui avait répondu que le vieux pourrait très bien être enterré sans elle.
   Sans que Taavi s’en fût aperçu, Selma était devenue pour lui l’être le plus proche, le seul dont la présence ne le heurtât pas. Mais s’il avait pu deviner la place qu’il prenait clans la solitude de la jeune femme, il aurait sans doute mis un terme à leurs tête-à-tête. Entre eux deux, tout lui semblait naturel. Selma avait même quitté sa vieille tante pour s’installer plus près de Taavi, rue de Väiké-Euroopa. Il trouvait normal qu’elle lui préparât son dîner, et souvent il restait à bavarder si longtemps qu’il était trop tard pour rentrer avant le couvre-feu. Il dormait sur un divan, à deux pas du lit de la jeune femme. Selma se regardait plus fréquemment dans la glace, en s’avouant, avec un sourire un peu crispé, que l’âge rendait les femmes folles.
   
* * *

   C’était Noël, le plus triste qu’il eût jamais vécu ; un Noël sans neige ni lumière. À la fabrique, on avait accordé un jour de repos à tout le personnel. Taavi estimait qu’il eût mieux valu, dans les circonstances actuelles, interdire totalement de fêter Noël. Selma l’avait invité à passer le réveillon chez elle ; elle s’était procuré un petit arbre, avait pu dénicher des bougies, mais Taavi hésitait, ne voulant pas lui montrer combien il souffrait de sa solitude. Il ne désirait voir personne, sauf ceux que son cœur appelait en secret. En apercevant les visages rayonnant de joie de ceux qui le logeaient, en voyant le petit garçon orner de guirlandes multicolores l’unique branche de sapin, Taavi sortit précipitamment.
   Dans la rue, il ne savait plus où aller ; les mains au fond de ses poches, il fumait la pipe, sentant le froid et l’humidité monter le long de ses jambes. Il marcha hâtivement vers le centre de la ville ; nuit de Noël, sainte nuit ! Le ciel bas et lourd pesait sur la ville éteinte. Dans les ruines, des bouts de tôles nattaient au vent ; de brefs coups de fusils trouaient le silence ; pourtant, de jour, si l’on traversait les décombres calcinés, on ne remarquait rien de suspect ; les uns affirmaient sans réfléchir qu’il s’agissait de bandits, d’autres haussaient les épaules, mais la plupart étaient persuadés qu’on fusillait là des prisonniers allemands ou des Estoniens anti-communistes.
   Il déboucha dans une allée où la foule avançait vers une direction inconnue ; certains se taisaient, d’autres parlaient à voix basse ; Taavi se mit à les suivre involontairement, arriva près d’une église, et comprit que c’était bien là qu’il voulait aller. La nef était remplie de monde, jeunes, vieux, femmes, enfants. Cette vieille église plongée dans la pénombre n’était pas la seule à Tallinn où les gens se réunissaient pour prier. Toutes celles qui avaient encore leur pasteur accueillaient ce soir les fidèles ; mais combien, à travers le pays, demeuraient closes ? Combien de foyers dévastés où le père de famille ne lisait plus le message de joie et d’espérance de l’évangile de Noël ?
   Taavi sentait ses yeux s’embuer ; son regard se posait sur les bougies, tout au fond de l’église, dont les flammes vacillaient comme des étoiles à travers ses larmes. Il avait l’impression de se fondre dans cette lumière, dans cette foule qui l’entourait ; tout son être devenait une intense prière, participait à ce miracle vieux de deux mille ans qui, ce soir, se répétait en lui. Même si cet office devait coûter la vie au vieux pasteur, ce ne serait pas payé trop cher ; jamais personne ici n’oublierait l’émotion de cette veillée de Noël. Sainte nuit, douce nuit !...
   Son âme se diluait avec les fumées de l’encens, voguait jusqu’à sa mère, jusqu’à sa femme quelque part dans un pays lointain où brille encore le soleil, se perdait au-delà de la nuit, au-delà des étoiles. Les cantiques montaient vers le ciel, adoucissant les visages les plus rudes, illuminant les regards les plus désespérés. Seigneur, nous sommes dans l’affliction mais ta naissance nous réconforte !
   Sortant lentement de l’église, Taavi remarqua devant la porte une agitation insolite. Le moteur d’une voiture se mit à vrombir et une limousine noire disparut au coin de la rue. Que se passait-il ? Une partie des gens s’éloignait en courant, d’autres se figeaient sur place.
   — On l’a arrêté juste devant moi ! Quelques pas de plus et ma femme et mes enfants m’auraient attendu en vain !
   — Une arrestation, un soir de Noël ! Pourquoi alors ne pas avoir encerclé l’église et emmené tout le monde ?
   — Mais l’église est libre maintenant ! jeta imprudemment quelqu’un.
   Taavi était stupéfait ; emmener un suspect le soir de Noël ! Il se faisait tard ; hâtant le pas, Taavi se dirigea vers son logement. Soudain il entendit dans les ruines une voix qui le hélait. Il s’arrêta ; qui pouvait l’appeler dans un pareil endroit ?
   — Par pitié ! Êtes-vous estonien ?
   — Oui, répondit Taavi, en devinant une tache claire qui se mouvait dans l’obscurité. Devant lui surgit un homme tremblant de froid dans une chemise déchirée, les bras serrés autour de sa poitrine.
   — Qu’est-ce qui vous arrive ?
   — Les Russes !... Ils m’ont tout pris, parvint à articuler le pauvre homme.
   Inutile de s’attarder en vaines questions ; rapidement Taavi lui passa son imperméable, son cache-col et son chapeau.
   — Je n’habite pas très loin... rue de Vahtra.
   — Pouvez-vous marcher ?
   — Je crois que oui ! Je ne sens presque plus rien.
   Taavi tout en soutenant l’homme, essaya de masser ses membres raidis de froid. L’inconnu avançait péniblement en poussant des gémissements. Bien sûr ! il devait avoir les pieds en sang après avoir traversé dans l’obscurité tout cet enchevêtrement de pierres, de bouts de verre et de clous rouilles, Taavi ôta ses chaussures et ses chaussettes, et les passa aux pieds de son compagnon.
   — Avez-vous quelque chose de chaud à boire chez vous ? Du thé ?
   — Non, rien ! Et ma chambre est glacée comme un tombeau. Je vais crever, voilà tout !
   Taavi décida d’emmener l’inconnu chez Selma. La jeune femme resta clouée sur le seuil.
   — Vite, prépare du thé ! Moi je vais le frictionner un bon coup ; inutile de t’affoler, tu en verras d’autre !
   Il fit étendre le jeune homme sur le divan et commença à le masser à bras raccourcis. Tasse après tasse, Selma le forçait à avaler du thé brûlant et de l’apéritif qu’elle avait trouvé : elle lui lava les pieds et pansa les blessures.
   —Vous me remettez à neuf ! plaisantait l’homme. Il s’appelait Evald et demeurait à deux pas, dans une des rares maisons restées debout. Son visage reprenait un peu de couleurs. Il devait avoir le même âge que Taavi, aux environs de la trentaine. Il se mit immédiatement à tutoyer Taavi comme une vieille connaissance ; ce devait donc être un ancien soldat.
   — Encore des frissons ? demanda Taavi en l’enveloppant d’une épaisse couverture.
   — Je ne sais pas ; dans mon corps la chaleur et le froid se mêlent tellement ! Evald regardait le petit arbre de Noël sur la table et les bougies pas encore allumées. Ainsi donc, pensa Taavi, Selma l’avait attendu et voilà qu’ils revenaient à deux !
   — Que s’est-il passé ? demanda Taavi à Evald.
   — Eh bien...ils m’ont fait croire qu’ils étaient en patrouille pour m’attirer dans les ruines. Là, le canon du fusil contre la poitrine et... ôte tes vêtements ! Comme je résistais, l’un d’eux a reculé pour faire feu. J’espérais qu’ils se contenteraient du pardessus et du veston mais non !... Pantalon, slip, tout y est passé. Heureusement ma chemise s’était déchirée, sinon je serais resté nu comme un ver. Fou de rage, je me suis dirigé vers la maison à travers les ruines, mais avec cette sacrée bise, y faisait pas chaud !... Selma posa à manger sur la table.
   — Ne vous dérangez surtout pas pour moi, Mademoiselle ; je vais rentrer chez moi.
   — Ah, tu crois ! Et ta clé, où est-elle ?
   — Mince ! Je l’avais complètement oubliée !
   — Nous allons passer la nuit chez Selma ; au matin tu rentreras avec mes vêtements que tu me rapporteras ensuite.
   — Comment veux-tu que... dans cette petite chambre... Que va dire Mademoiselle ?
   — Ne vous inquiétez pas ; « Mademoiselle » ne dira rien ! répondit Selma en souriant. C’est quand même mieux que dans les ruines, non ? J’ai assez de couvertures pour vous envelopper tous deux. Pourvu que demain vous ne grelottiez pas de fièvre !
   — Si pareille chose m’était arrivée au plus fort de l’hiver, je n’avais plus qu’à recommander mon âme à Dieu !... Mais nous n’allons pas pouvoir coucher à deux sur un divan aussi étroit !
   — Je vais m’étendre par terre, décida Taavi. Au front, nous n’avions pas un tel confort.
   Un sourire heureux illumina la figure d’Evald : Il était donc chez des amis et le monde pouvait crouler ; lui, il dormirait tranquillement, l’odeur du sapin dans les narines. Il se mit à ronfler, le corps agité de soubresauts.
   — Pourvu qu’il n’attrape pas une pneumonie !
   — Il est solide, et la vie du front l’a aguerri.
   Tous deux se turent ; Selma proposa de manger, mais Taavi, absorbé dans ses pensées ne put rien avaler.
   — Quel triste Noël !... Allons, allume les bougies ; pour qui veux-tu les garder ?
   — Mais pour toi bien sûr ! répondit Selma ; oui, il faut qu’elles brûlent jusqu’au bout ; qui sait si l’an prochain nous en aurons encore besoin !
   — Trois mois à peine que nous vivons dans ce pays « libéré » et regarde le résultat ! répondit Taavi en désignant le dormeur. En sortant de l’église, nous étions attendus par la NKVD. Dorénavant la situation est claire : les nerfs ne résisteront pas bien longtemps. Comment pourrait-on lutter ? Les Russes vous encerclent de partout, les coups viennent d’où on les attend le moins !... Prenons chacun une bougie ; voyons laquelle durera le plus longtemps...
   — Non, Taavi, je t’en prie, je suis très superstitieuse et...
   — Choisis la plus longue...
   — Ah ! Ne plaisante pas.
   — Parfois, ça fait du bien de plaisanter, même à un homme aussi peu bavard que moi. On voudrait se libérer du poids qui nous oppresse, mais on redoute les paroles comme une force maléfique qui, une fois libérée, nous mènera Dieu Sait où, telle une allumette jetée dans une meule de foin. Mais ici, nous pouvons encore parler, bavarder ; la chambre est chaude, les bougies brûlent et... Taavi se mit à rire doucement : Et quelle occasion inespérée : tu es obligée de me prendre dans ton lit ! Un vrai cadeau de Noël !
   Il se tut brusquement en voyant le regard de Selma rivé au sol : la plus longue bougie gisait par terre, éteinte.
   — Quelle enfant tu fais ! s’exclama-t-il en essayant, en vain, de retrouver son rire.
   — Non, rien ! Et ma chambre est glacée comme un tombeau. Je vais crever, voilà tout !
   Taavi décida d’emmener l’inconnu chez Selma. La jeune femme resta clouée sur le seuil.
   — Vite, prépare du thé ! Moi je vais le frictionner un bon coup ; inutile de t’affoler, tu en verras d’autre !
   Il fit étendre le jeune homme sur le divan et commença à le masser à bras raccourcis. Tasse après tasse, Selma le forçait à avaler du thé brûlant et de l’apéritif qu’elle avait trouvé : elle lui lava les pieds et pansa les blessures.
   — Vous me remettez à neuf ! plaisantait l’homme. Il s’appelait Evald et demeurait à deux pas, dans une des rares maisons restées debout. Son visage reprenait un peu de couleurs. Il devait avoir le même âge que Taavi, aux environs de la trentaine. Il se mit immédiatement à tutoyer Taavi comme une vieille connaissance ; ce devait donc être un ancien soldat.
   — Encore des frissons ? demanda Taavi en l’enveloppant d’une épaisse couverture.
   — Je ne sais pas ; dans mon corps la chaleur et le froid se mêlent tellement ! Evald regardait le petit arbre de Noël sur la table et les bougies pas encore allumées. Ainsi donc, pensa Taavi, Selma l’avait attendu et voilà qu’ils revenaient à deux !
   — Que s’est-il passé ? demanda Taavi à Evald.
   — Eh bien...ils m’ont fait croire qu’ils étaient en patrouille pour m’attirer dans les ruines. Là, le canon du fusil contre la poitrine et... ôte tes vêtements ! Comme je résistais, l’un d’eux a reculé pour faire feu. J’espérais qu’ils se contenteraient du pardessus et du veston mais non !... Pantalon, slip, tout y est passé. Heureusement ma chemise s’était déchirée, sinon je serais resté nu comme un ver. Fou de rage, je me suis dirigé vers la maison à travers les ruines, mais avec cette sacrée bise, y faisait pas chaud !... Selma posa à manger sur la table.
   — Ne vous dérangez surtout pas pour moi, Mademoiselle ; je vais rentrer chez moi.
   — Ah, tu crois ! Et ta clé, où est-elle ?
   — Mince ! Je l’avais complètement oubliée !
   — Nous allons passer la nuit chez Selma ; au matin tu rentreras avec mes vêtements que tu me rapporteras ensuite.
   — Comment veux-tu que... dans cette petite chambre... Que va dire Mademoiselle ?
   — Ne vous inquiétez pas ; « Mademoiselle » ne dira rien ! répondit Selma en souriant. C’est quand même mieux que dans les ruines, non ? J’ai assez de couvertures pour vous envelopper tous deux. Pourvu que demain vous ne grelottiez pas de fièvre !
   — Si pareille chose m’était arrivée au plus fort de l’hiver, je n’avais plus qu’à recommander mon âme à Dieu !... Mais nous n’allons pas pouvoir coucher à deux sur un divan aussi étroit !
   — Je vais m’étendre par terre, décida Taavi. Au front, nous n’avions pas un tel confort.
   Un sourire heureux illumina la figure d’Evald : Il était donc chez des amis et le monde pouvait crouler ; lui, il dormirait tranquillement, l’odeur du sapin dans les narines. Il se mit à ronfler, le corps agité de soubresauts.
   — Pourvu qu’il n’attrape pas une pneumonie !
   — Il est solide, et la vie du front l’a aguerri.
   Tous deux se turent ; Selma proposa de manger, mais Taavi, absorbé dans ses pensées ne put rien avaler.
   — Quel triste Noël !... Allons, allume les bougies ; pour qui veux-tu les garder ?
   — Mais pour toi bien sûr ! répondit Selma ; oui, il faut qu’elles brûlent jusqu’au bout ; qui sait si l’an prochain nous en aurons encore besoin !
   — Trois mois à peine que nous vivons dans ce pays « libéré » et regarde le résultat ! répondit Taavi en désignant le dormeur. En sortant de l’église, nous étions attendus par la NKVD. Dorénavant la situation est claire : les nerfs ne résisteront pas bien longtemps. Comment pourrait-on lutter ? Les Russes vous encerclent de partout, les coups viennent d’où on les attend le moins !... Prenons chacun une bougie ; voyons laquelle durera le plus longtemps...
   — Non, Taavi, je t’en prie, je suis très superstitieuse et...
   — Choisis la plus longue...
   — Ah ! Ne plaisante pas.
   — Parfois, ça fait du bien de plaisanter, même à un homme aussi peu bavard que moi. On voudrait se libérer du poids qui nous oppresse, mais on redoute les paroles comme une force maléfique qui, une fois libérée, nous mènera Dieu Sait où, telle une allumette jetée dans une meule de foin. Mais ici, nous pouvons encore parler, bavarder ; la chambre est chaude, les bougies brûlent et... Taavi se mit à rire doucement : Et quelle occasion inespérée : tu es obligée de me prendre dans ton lit ! Un vrai cadeau de Noël !
   Il se tut brusquement en voyant le regard de Selma rivé au sol : la plus longue bougie gisait par terre, éteinte.
   — Quelle enfant tu fais ! s’exclama-t-il en essayant, en vain, de retrouver son rire.
   Mais Selma demeurait grave, tortillant nerveusement son mouchoir. Bien sûr, elle n’avait que trop l’expérience de la NKVD ; Taavi se rappelait ses paroles : « Je leur aurais crié tous les mots si quelqu’un me les avait soufflés ! »
   Il prit les couvertures et s’étendit par terre tout habillé. De son lit, Selma entendait la respiration des deux hommes, sans pouvoir dormir. Evald ronflait et gémissait. Non, Taavi n’aurait pas dû raconter de telles histoires qui évoquaient en elle de si tristes souvenirs. Mais l’important, c’était qu’elle fût toujours en vie ! Dans la chambre flottait une odeur de bougie éteinte et de sapin brûlé. Au dehors, le vent s’engouffrait dans les rues, trébuchait sur les décombres ; une pluie lourde, mêlée de grêle, venait battre les vitres.
   Taavi, lui non plus, ne parvenait pas à s’endormir. Les ombres informes du demi-sommeil planaient devant ses yeux clos sans que leur calme ne l’apaisât. Il distinguait une corde de potence, juste devant la porte d’une église. Il voulait empêcher les gens de sortir... le premier qui s’avancerait allait mourir !... Des hommes nus chancelaient dans les ruines ; de sourdes salves résonnaient ; Taavi était là, spectateur impuissant, mais un canon de fusil venait lui faire cambrer les reins : il suivait le troupeau, tombait dans une cave sans fond, cherchait à se raccrocher aux murs rugueux, mais il tombait, tombait, harcelé par les hurlements du vent.
   — Es-tu souffrant. Taavi ? demanda Selma.
   — Hum ! ! ! Peux pas dormir ! Il se retourna en faisant craquer le plancher.
   Ses yeux scrutaient l’ombre. Que faisait sa mère ? Elle était là, endimanchée, les lunettes sur le bout du nez, en train de lire la Bible. Près d’elle, les bougies flambaient aux branchages du sapin de Noël ; Taavi pouvait distinguer chaque objet de la petite pièce : les carpettes recouvrant le parquet décapé ; sur la commode, entre deux chandeliers en cuivre, la photo de son père ; au pied de l’arbre, trois gros paquets — le plus beau était sûrement pour Lemb ! — « Pour toi, mon Taavi, j’ai tricoté un gros pull ! ainsi tu n’auras pas froid dans tous tes voyages ! » — Mais lui, n’avait rien pu apporter ! — « Le plus grand cadeau que tu puisses me faire c’est de te savoir en vie ; je lisais la Bible, je sentais que tu étais vivant : des jours difficiles t’attendent mais le ciel te protégera. Chaque jour je prie pour toi, pour ta famille ; c’est tout ce que je peux faire ! » La main dans la main, à la lueur de la lanterne, ils s’en allaient distribuer le pain de Noël aux brebis, à Punik dans son étable. « Tu vois, Taavi, comme je suis encore riche ! J’ai un fils bien portant, un toit pour m’abriter et le pain de Noël à distribuer aux animaux. Bien des gens ne l’ont pas ! Si au moins, à leur dernière heure, il leur était épargné de souffrir !
   Taavi referma les yeux ; il entendait Evald se retourner fiévreusement. Selma se leva pour se reborder. Quelle femme dévouée ! Quelle bonne épouse ce serait si...
   Que pouvait faire sa femme en Finlande ? À moins qu’elle ne fût déjà arrivée en Suède ! Mais Taavi n’arrivait pas à les imaginer là-bas ; peut-être parce qu’il n’y était jamais allé lui-même ! Mais, en Finlande, pas davantage ! Taavi revoyait les lieux familiers, les rues droites d’Helsinki, ses maisons en granit rouge. Il se promenait sur l’esplanade, retrouvait ses anciens compagnons, mais pas trace d’Ilmé ni de Lemb. Où était-elle ? Il ne la retrouvait ni près du Ladoga, ni près des chutes d’Imatra ; sur le quai de Viipuri gisait un corps de femme inanimé. Était-ce Ilmé ? Non ! Soudain son visage lui apparut, tout proche. Taavi sentit son cœur se serrer de peur et de douleur : sa femme avait les traits tirés, les yeux creux. Elle le regardait avec désespoir. Ses cheveux retombaient en désordre. Mon Dieu, où était-elle ? Sur la pierre froide du quai de Viipuri ? Sur la banquette du sauna de Hiié, intoxiquée par les émanations de carbone ? Et Lemb ? Cours, Lemb, cours prévenir Ignas !... Ces planches verdies de pourriture c’était bien le... Non ! C’était un mur ! Un mur de pierre ! Au moyen âge on emmurait les gens vivants... Qu’est-ce que ça voulait dire ? Il était bel et bien éveillé, les yeux grands ouverts, et toujours ce mur, ce mur suintant, battu par les vagues. Du plus profond de la nuit montait à nouveau le visage cadavérique de sa femme qui l’implorait ’... Taavi se redressa ; tout près de lui Evald respirait avec peine ; dehors le vent sifflait.
   — Qu’est-ce que tu as, Taavi ?
   — Impossible de dormir !
   
* * *

   Depuis qu’Evald était guéri, Taavi venait souvent le voir. Parfois ils se réunissaient chez Selma ; Taavi s’apercevait avec plaisir que Selma et Evald semblaient bien s’entendre ; c’était plus qu’une simple amitié.
   Taavi retourna au « combina » pour apprendre les derniers potins.
   — Tu te fais bien rare ! lui reprocha Jaan Méos.
   — Vaut mieux pas se montrer !... Quoi de neuf ?
   Rien ! La mer n’est pas encore gelée, alors comment veux-tu !... Les rafles se succèdent ; Pihu et Ruudi Ugour ont disparu depuis Noël.
   Il valait mieux que Taavi ne restât pas trop longtemps ici. D’ailleurs il avait maintenant organisé un nouveau « combina » dans l’appartement de Selma ; ils n’étaient que trois à s’y réunir, mais faisaient des projets comme mille.
   Un jour Evald confia à Taavi :
   — Dis, si j’épousais Selma au début du printemps ? Qu’en penses-tu ? À condition bien sûr que nous puissions prendre le large, car l’épouser et rester ici comme des bêtes traquées !...
   — Avec un peu de chance et d’initiative, au printemps, nous serons partis, à la nage s’il le faut !
   — Alors, je la traîne jusqu’à l’autel !
   Oui, ce serait un excellent mari pour Selma ! Pourvu qu’on les laisse vivre ! Pourvu ! Tout dépendait de la durée du sursis.
   
   

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