XIII
Tom de Hiié sélança à travers la forêt enneigée. Skier était sa passion, et plus que tout il préférait le faire sur les hautes collines de Koolu où lon pouvait se rompre les os. Là commençaient les forêts et les interminables marais, arrière-contrée de Metsaoti où les partisans trouvaient à se cacher.
Tiens ! Elle ne me lâche pas ! murmura le jeune homme, en jetant derrière lui un regard amusé.
Cétait un dimanche matin, éblouissant de neige et de soleil ; Hilda suivait Tom de colline en colline, son immense châle multicolore déployé comme des ailes de papillon. Tom lui avait dédaigneusement conseillé de rester à la maison : il ne voulait pas sencombrer delle ; et voilà quil ne pouvait la distancer ! Où avait-elle donc appris à skier avec une telle maîtrise ? Tom était agacé de sêtre ainsi trompé dans son jugement ; il avait bien envie de lui jouer un mauvais tour ! Dailleurs, plus la jeune fille lentourait dattentions, et plus ce désir méchant grandissait en lui. Par moments elle lui était insupportable : cette bouche humide de douceur, ces yeux tristes et tendres de bon chien fidèle ! Souvent il lui lançait des sarcasmes qui le blessaient tout le premier ; pourquoi ? Il narrivait pas à se lexpliquer.
Ça file ! sexclama Hilda.
Oui, la neige est bonne ! grogna-t-il. Elle lui souriait. Doù diable lui venait un tel sourire ? Ce nétait plus la petite orpheline de jadis ! Le jeune homme la regardait comme sil la voyait pour la première fois: la poitrine haute, les hanches joliment dessinées. Dans les moufles de fourrure, ses mains tenaient les bâtons de ski avec habileté ; elle glissait souplement, redressant fièrement la tête, les cheveux au vent. Dune colline à lautre ses skis sillonnaient la neige. Les écureuils, pris de panique, sautaient darbre en arbre, saupoudrant dargent les troncs fauves. Quelque part un oiseau senvola de la coiffe enneigée dun sapin.
Ils voulaient tous deux se dépasser, choisissaient les pentes les plus abruptes en zigzaguant dangereusement entre les arbres. Tom ne pouvait admettre que la jeune fille, avec ses vieux skis, pût le suivre. Quelle tombe et casse du bois ! Sacré papillon, va ! Et le plus ridicule, cest que lui-même commençait à se fatiguer.
Il décida de foncer droit sur elle : sil parvenait à coincer sa spatule dans celle dHilda, elle tomberait ; mais la jeune fille devina avec amusement son intention et lui échappa, lui chassant en riant la neige au visage. Tom recommença son petit manège et enfin réussit : ils se cognèrent et disparurent en pleine neige dans un grand fracas de skis brisés. Bâtons et skis sétaient enchevêtrés ; dans leur chute, les deux jeunes gens sétaient raccrochés lun à lautre. Hilda poussa un cri de frayeur, mais son visage barbouillé de neige continuait à rire.
Tom tomba de tout son poids sur elle. Il embrassa ses lèvres entrouvertes ; fougueusement Hilda létreignit, lèvres contre lèvres, mais ne lui rendit pas son baiser ; elle détourna son visage dans la neige et le lâcha.
Hilda ! Immobile, la jeune fille pleurait.
Je ne sais pas embrasser !
Tu ne las jamais fait ? Hilda secoua la tête.
Tom se releva et regarda, plutôt embarrassé, un de ses skis en morceaux. Il nétait pas fier de lui, mais, mon Dieu, que cétait compliqué les femmes ! Un ski cassé ! et cétait sa meilleure paire ! Il prit le ski et le cogna rageusement contre un arbre.
Allons, partons maintenant ! Tu nas pas lintention de coucher ici, non ? Cest de ta faute tout ce qui arrive, petite idiote ! Regarde mon ski ; si maintenant les Russes nous tombent dessus !
Hilda ne pleurait plus, mais son visage restait mouillé de larmes et de neige fondue. Elle se leva en évitant le regard de Tom qui, dénervement, mordait la neige à pleines poignées.
Malgré la pitié qui le gagnait à la vue de la jeune fille, Tom sappropria ses skis sans quelle opposât le moindre geste de refus, et tous deux retournèrent vers la ferme. Il ne pouvait quand même pas laisser Hilda toute seule, derrière lui, sur des skis brisés ! Sélançant en avant, il sarrêtait de temps à autre et regardait le pâle soleil dhiver, guettant du coin de lœil lapparition dHilda entre les grands arbres.
Personne navait lair de sinquiéter outre mesure du sort des quatre Russes tués à Matsu. Cétait donc bien des déserteurs qui nintéressaient personne. Ces derniers temps, dailleurs, on ne voyait presque plus de soldats dans les environs. Avec lépaisse couche de neige qui recouvrait la tombe anonyme, les justiciers pouvaient enfin respirer. Que se passait-il à Matsu depuis cette tragique nuit dautomne, nul ne le savait au village ; le vieux Juhan fronçait juste un peu plus les sourcils et bombait un peu moins le torse.
Au mois de février, alors quils buvaient ensemble la bière traditionnelle en lhonneur de lanniversaire de la République, Ignas sinquiéta auprès de son voisin des conséquences de la nuit tragique.
Fends la bûche ! Elle ne fait que se vomir !
Dans le village de Metsaoti, des bruits alarmants commençaient à circuler : Réku, lidiot de Vœllamae, avait déserté, juste après Noël. Où se trouvait-il maintenant, personne ne pouvait le deviner. La milice était venue le rechercher en vain : Jaak ignorait tout du sort de son fils, ou du moins, le prétendait. Réku, idiot comme il létait, sétait sûrement trompé de direction !
Bien dautres événements venaient troubler le calme de lhiver. À Harou, il y avait eu une rafle, lorsquon avait découvert le cadavre dun soldat de lArmée Rouge abattu en plein village. La veille, les villageois avaient bien entendu un coup de feu mais ny avaient pas prêté attention ; le lendemain matin, les soldats entraient dans le village et découvraient leur camarade, la poitrine criblée de plombs de chasse. Malgré les perquisitions ils ne découvrirent aucune arme dans les fermes, mais, par contre, trouvèrent de la bière fraîche pour arroser dignement lenterrement et ils passèrent leur chemin.
Tous ceux qui se cachaient redoublaient de vigilance bien que les campements russes, peu garnis, fussent assez éloignés et que le chef du Comité exécutif, Jaan Holdé, fût un homme bienveillant ; trop bienveillant pour que ce fût vrai, pensaient certains. Tom, Osvald et Värdi avaient découvert en forêt des empreintes suspectes de skis ; étaient-ce les traces des gars de Pénisé, ou quelquun venait-il ici, à Harou ? Un jour, ils saperçurent que lon avait ouvert leur cache de viande. On en avait pris très peu et replacé le couvercle sur le tonneau, au fond du trou. Tout autour, la neige était striée de marques de skis, mais en les observant de plus près, il était visible quelles ne provenaient que dun seul et même homme.
Je me demande bien quel peut être ce dingue !
Oui ! Et comment a-t-il pu découvrir lendroit exact ? La situation devient inquiétante si on ne peut même plus se fier à la neige qui camoufle tout !
Pas de doute, cest un maquisard isolé !
Ils cherchèrent à suivre les traces qui senfonçaient dans la forêt, mais, à la tombée de la nuit, épuisés, ils durent rentrer à la ferme sans avoir rien trouvé. Ils avaient décidé de reprendre le lendemain la poursuite, mais toute la nuit la neige tomba, effaçant toutes traces.
Un jour quOsvald faisait un tour en forêt pour surveiller les environs, derrière un arbre, une voix rauque aboya :
Napproche pas ou je te transforme la cafetière en passoire ! Médusé, Osvald sarrêta, le fusil en bandoulière.
Allons ne fais pas limbécile ! Qui es-tu ?
Je vais te montrer si je suis un imbécile !
Osvald vit apparaître le long du tronc le canon dun fusil.
Ne joue pas avec ce flingue, idiot !
Répète voir un peu « idiot » ! Répète-le et tu recevras une giclée de plomb comme le Russe de lautre nuit.
Mais tu vois bien que je ne suis pas un Russe ; sors de ta cachette si tes un homme !
Je sortirai si tu me jures de ne pas marrêter !
Pourquoi veux-tu que je tarrête ?
Jure-le sur la tête de ta grand-mère !
Elle est morte ; mais ça ne fait rien, daccord !
Un homme sortit à skis de derrière larbre ; il était vêtu dune veste blanche en peau de mouton et tenait son fusil de chasse par le canon.
Réku ! ! ! Quest-ce que tu fabriques ici ? Le visage de lidiot sépanouit en un large rire.
Réku est venu tout seul ; cest un homme, oui ou non ? Dis, Osvald, as-tu du tabac ? Je voulais te descendre mais je me suis dit que, si tu navais pas de tabac, ce serait inutile. Le Russe non plus nen avait pas.
Ainsi, cest toi qui las tué à Harou ? demanda Osvald, un frisson dans le dos. Réku en a descendu bien dautres ! Ali tiens ! Tu as quand même un gros paquet de tabac, jaurais dû te flinguer !
Je vais te le donner. Il ne faut pas abîmer ses copains !
Oui mais, sils ont du tabac ?
Demande-leur dabord.
Mais sils marrêtent avant que jaie le temps de leur demander ?
Pourquoi veux-tu quon sarrête entre copains ? Raconte comment tas fait pour revenir.
Réku sest sauvé de Rakvéré.
Ça ne te plaisait pas larmée ?
Cétait une armée de mes fesses, oui ! Ils mont donné un fusil en bois... Ces salauds-là voulaient me prendre pour un idiot !
En voilà des idiots ! plaisanta Osvald.
Ne rigole pas. cest vrai ! Ils mavaient bouclé et les toubibs commençaient à me zieuter de près. Les charognards ! Moi je leur tirais la langue, et, quand ils débloquaient trop, je faisais dans mon froc, histoire de les embêter. Marrant, hein ? Cest pas bête ? Et ensuite je me suis sauvé.
Tas bien fait !
Maintenant Réku est le général des bandits.
Combien as-tu dhommes !
Oh, des tas ! En ce moment ils ne sont pas là, mais dès quils vont arriver, on va aller brûler les choses aux Russes. Le vieil Andrès de Sooserva mindique tout ce quil faut faire.
Comment ça ? Andrès est mort !
Mais pas du tout, idiot ! Hier encore, je lui ai tenu le crachoir un bon bout de temps ; il me disait : « Réku, mon petit, fais attention, ne tapproche pas du village. Plus tard, lorsque les Russes fourmilleront comme de la vermine, on leur tombera dessus, » Cest un rude cogneur que cet Andrès ! Toi, à côté, tu nes que du pipi de chat !
Ils glissaient côte à côte sur leurs skis ; Osvald se sentait mal à laise.
Cest toi qui as visité notre cache de viande ?
Eh oui ! Javais la bouche fade, fallait bien que je mange quelque chose de salé.
Comment as-tu fait pour la trouver ? Lidiot se mit à rire.
Réku a le nez dun chien. Il a découvert aussi la tombe des Russes.
Quelle tombe ? Quels Russes ?
Ceux du « Trou de peste ». Réku na pas voulu les sortir ; ils étaient enterrés trop profond. Quils pourrissent ! Andrès ma dit aussi : « Ne les touche pas, tu crèverais de peste ! »
Osvald avait beau être solide, cette conversation le faisait flageoler sur ses jambes. La présence de cet idiot pouvait apporter tant de troubles dans le calme de ces forêts ! Il était capable de déterrer les cadavres et, en pleine nuit, de les installer en rang doignons devant la mairie !
Ils se quittèrent au bord du ruisseau.
Sois prudent, Réku, et ne touche pas aux copains, cest sacré ! En ce moment, je crois quil vaut mieux que tu ne tires pas trop sur les Russes !
Si, je tirerai ! Je ne suis pas tout seul. Aussitôt vu, aussitôt du plomb dans les gencives.
Et sils tattaquent avec un bataillon entier ?
Je riposterai avec deux ! Un bon conseil dAndrès et on les rasera tous. Allez, porte-toi bien, Osvald, et meurs debout !
Le fou séloigna vers la forêt. Au sommet dune colline il sarrêta, se découpant sur le ciel nocturne, et se mit à gesticuler avec ses bâtons de ski comme sil donnait des ordres à une invisible armée. Il raccrocha son fusil en bandoulière et disparut dans la forêt. On lentendait japper comme un chien sur les traces dun lièvre.
Osvald démarra brusquement sur ses skis et fila vers le village.
* * *
Un soir, alors que le coucher du soleil éclairait encore dune lueur bleutée et impalpable les plaines enneigées, on vint arrêter Mihkel de Lépikou. La cour semplit de crissements de bottes ; la famille, autour de la table, sursauta aux coups redoublés qui ébranlaient la porte.
Sauve-toi ! murmura la mère de Mihkel ; mais ces mots néveillèrent aucune réaction sur le visage de son fils. Il sassit posément et saisit machinalement sa cuillère comme sil voulait continuer son repas. Une douleur aiguë lui déchirait le poumon, se prolongeait en aiguilles de feu jusque dans son épaule. Les mains moites, il laissa retomber sa cuillère.
Ouvre, père.
Mihkel neut même pas un geste de fuite ou de résistance lorsque la pièce semplit de Russes. Il savait que cétait la fin ; lespace dun instant, il revit les pistes de skis inondées dune lumière si vive et si intense quelle se réfractait sur la neige en lui brûlant les yeux. Cette brûlure il la ressentait encore.
Mihkel voulait que tout se passât le plus vite possible ; lorsque les soldats lempoignèrent par un bras, sa mère désespérée sagrippant à lautre, il comprit que, depuis longtemps déjà, il était déchiré entre ces deux forces contradictoires. Il vit son père voûté, les poings serrés au milieu des soldats, et lorsque le regard interrogateur de ses yeux gris croisa le sien, il lui sourit timidement. Peut-être le vieux espérait-il que son fils résisterait ! Sa conduite nétait-elle pas humiliante, honteuse ? Mais ce sentiment de honte dominait la peur qui le paralysait et cétait peut-être mieux ainsi ; il avait assez de force pour affronter ce qui lattendait...
- Maman ! Chère Maman ! ... Sa voix se brisa dans un sanglot ; il effleura du regard les murs, les objets familiers, tout ce qui lentourait, dun long regard de bête prise au piège.
Brutalement, on sépara la vieille femme de son fils. Les mains tendues, elle poussa un cri, mais déjà les baïonnettes la séparaient de Mihkel. On lemmena sans quelle pût lembrasser.
Dans la tête du prisonnier, une pensée se mettait à tourbillonner : bientôt les arbres seraient en fleurs...