XIV
À lusine où il travaillait, Taavi avait pris toutes les précautions possibles. Il savait trop bien comment se passaient les arrestations : un coup de téléphone venu de la direction, quelques hommes, en civil ou en uniforme, vous attendaient à la porte et personne ne vous revoyait plus. Aussi avait-il exploré lusine de fond en comble pour y repérer tous les itinéraires possibles de fuite. Beaucoup douvriers veillaient à sa sauvegarde, ce qui leur semblait tout naturel, car ils avaient deviné en lui un ancien défenseur de la liberté.
Un soir, à la fin de mars, vers onze heures et demie, on sonna à la porte de son immeuble ; une sonnerie courte et discrète comme si lun des locataires avait oublié sa clef. Comme personne ne venait ouvrir, la propriétaire elle-même se leva. Taavi, mû par un vague pressentiment, sortit sur le palier.
Du haut de lescalier, il vit entrer trois hommes ; les deux premiers en uniforme de la NKVD, le troisième, un peu voûté, affublé dune longue veste en cuir. Ils sarrêtèrent un instant pour regarder autour deux, presque surpris davoir pu entrer si facilement. Visiblement ils avaient un revolver dans leurs poches. Le capitaine NKVD annonça quil sagissait dune vérification didentité.
Taavi restait là, stupide, sur le palier, alors quil avait tout prévu pour une telle éventualité ; il devait se le reprocher plus tard ! Pourquoi ne se précipitait-il pas dans sa chambre en bouclant sa porte, et nenjambait-il pas la fenêtre du premier étage ? Il savait parfaitement à quelle distance sauter pour retomber dans la neige épaisse sans se faire mal. Quattendait-il là, planté comme un idiot ?
Les hommes, sans soccuper du rez-de-chaussée, montaient directement au premier, la main toujours dans la poche, lœil aux aguets. Taavi tendit sa carte didentité au capitaine qui lui réclamait aussi son livret militaire.
Quel est votre grade ? demanda en russe le capitaine.
Simple soldat, lui répondit Taavi en montrant ses papiers.
Le capitaine eut un rire bref, comme sil venait dentendre une plaisanterie déplacée, tandis que ses deux acolytes encadraient Taavi.
Vous êtes officier.
Taavi frissonna mais essaya pourtant de rire à son tour.
Vous vous appelez Taavi Raudoja.
Cette fois la situation était claire : les visiteurs ne venaient que pour lui. Ils pénétrèrent dans la chambre ; le capitaine linvita à sasseoir et sinstalla en face de lui après avoir exhibé son revolver, tandis que les autres fouillaient la pièce.
Lun des deux hommes rafla quelques photos, un bloc-notes et des papiers sans importance ; Taavi avait pris ses précautions ; il savait comment la moindre chose pouvait devenir compromettante. Lhomme en civil empocha tranquillement le stylo dargent que Selma avait offert à Taavi pour Noël.
Suivez-nous ! commanda le capitaine en se levant.
« Cest à voir ! » pensa Taavi tout en enfilant ses chaussures et son imperméable. Le propriétaire de limmeuble et sa femme étaient blêmes, muets de peur ; seul leur petit garçon, réveillé au bruit, courut vers Taavi et lui prit la main en le regardant de ses grands yeux denfant.
Dis, tonton, tu reviendras vite ?
Limage de Lemb traversa le cœur de Taavi. Non ! que le diable les emporte, il ne se laisserait pas entraîner à nouveau devant le peloton dexécution ! Mille pensées sentrecroisaient dans son esprit brusquement lucide, tandis quil descendait lescalier, précédant les trois hommes. Au rez-de-chaussée, une porte entrebâillée se referma. Mais oui ! Il sortirait dun bond en leur reclaquant la porte au nez ; un saut jusquà langle de la maison et il disparaîtrait dans la nuit ! Pourtant, sans savoir pourquoi. Taavi renonça à ce projet. En arrivant dans la rue il remercia le ciel de cette intuition, car, sur un bref coup de sifflet du capitaine, des ombres surgissaient à chaque coin de la maison, derrière les bosquets de lilas près de lentrée. Taavi en compta au moins six ! Six et trois, neuf ! Peste ! On le prenait pour un bandit denvergure ! Neuf contre un, cétait le grand jeu !
On ordonna à Taavi de prendre le boulevard de Tartu qui conduisait à la gare de la Baltique. « Ils vont donc membarquer dans le train, direction la grande patrie ! » se dit-il avec une gaieté de pendu. II marchait en tête, son escorte patrouillant de chaque côté de la rue. Bien quon lait déjà fouillé dans la chambre, on ne lui permettait pas de mettre les mains dans les poches. « Cest mieux ainsi, pensa Taavi ; quand je me mettrai à courir, jaurai plus de puissance au démarrage ! »
La veille au soir, il était tombé quelques centimètres de neige et, comme on navait pas jeté de sable, les hommes avançaient lentement sur le verglas. Quelle poisse ! Les Russes par contre semblaient particulièrement satisfaits de cet état de choses. La nuit était noire, les rues désertes et lugubres, mais à travers les minces nuages déchiquetés brillaient quelques étoiles dans un ciel presque printanier. Un mauvais moment pour se faire arrêter ! Bientôt les prés reverdiraient et le vent chaud, caressant les grèves, dégagerait les flots gelés...
Taavi revivait sa brusque arrestation dans les ténèbres du précédent automne ; quelle faute il avait commise de ne pas senfuir dans les forêts ! Mais cette fois-ci il nétait pas près de recommencer ! Sans oser regarder derrière lui, il essayait de deviner comment les hommes tenaient leurs armes ; lui laisserait-on le temps de faire quelques pas ou les coups de feu claqueraient-ils dès le premier mouvement ? Taavi décida de senfuir à langle du boulevard Tartu et de la rue Tornimäe. Cétait une ruelle étroite et tortueuse. Sil parvenait à gagner le coin il serait sauvé. « Allons, calme-toi, reprends ton souffle et bande tes muscles ! »
À lapproche du carrefour, il ralentit lallure le plus possible, cherchant sous ses semelles quelques grains de sable : ce serait par trop bête de trébucher ! Quelques détonations de pins dans la nuit et laventure serait jouée ! Au moment même où Taavi sentait sous son pied un peu de gravier, il remarqua, à langle de la rue, un tas de neige amoncelé par quelque maudit concierge. Son projet était cuit, il en aurait pleuré. Contourner dun bond lamas de neige, cétait recevoir une balle dans le dos avant davoir pu atteindre le coin de la rue ! Un lourd camion militaire les dépassa ; le conducteur, peut-être effrayé par ces formes vagues dans la nuit, alluma ses phares un instant. Dans leurs faisceaux lombre du capitaine de la NKVD, marchant à côté de Taavi, se découpa sur le mur. Taavi aperçut distinctement le contour du revolver prêt à faire feu. Il pouvait remercier le concierge inconnu qui, avec sa neige, lui avait sûrement sauvé la vie !
Les hommes qui lencadraient cherchaient à lier conversation en russe avec lui, persuadés quil connaissait parfaitement cette langue, ou peut-être uniquement pour détourner son esprit de toute intention de fuite. Le petit groupe passa devant le « combina » ; combien de compagnons avaient été arrêtés comme lui cette nuit ? La maison familière, accroupie sur ses arcades, semblait dormir paisiblement, mais qui pouvait savoir ce que recelaient ses murs, ce que cachaient tous les murs de la ville ? Ils se dirigeaient droit vers la gare, dépassant le vieil Hôtel de Ville et sa tour décapitée par les bombes, et sengagèrent dans la rue de Nunn. Restaurant « Impérial ». Au carrefour de la rue de Kloostri, ils traversèrent et pénétrèrent dans une grande maison grise. Taavi jeta un dernier coup doeil sur lombre puissante de Toompea et sur le mur darbres entourant le bassin de Schnell. Cest là-bas que son compagnon darmes, Riks, sétait pendu.
* * *
Linterrogatoire commença dans une pièce nue du premier étage. Taavi conservait un esprit critique, trouvant même sa situation quelque peu curieuse. Ni dans les couloirs mal éclairés, ni dans lescalier, il navait remarqué de soldats en armes, et ses propres gardes étaient restés en bas. Un officier manchot entra dans la pièce, tandis que le capitaine faisait signe à Taavi de sasseoir. Il ny avait que deux chaises de chaque côté de la table. Taavi avait la curieuse impression que le capitaine ne lavait arrêté que par désœuvrement ; ses traits dAsiate fortement marqués, ses minces yeux noirs et brillants, nétaient pas particulièrement féroces ; mais un rictus de cruauté retroussait ses lèvres sur des dents jaunies. Il sortit dune armoire une grande carte dEstonie quil se mit à découper, avec un canif, en morceaux du format papier à lettres. Sasseyant en face de Taavi, il posa ostensiblement son revolver sur le coin de la table ; Taavi eut un sourire ironique : il ne manquait rien !
Les questions commencèrent selon le processus bien connu de Taavi : nom, nom du père, date et lieu de naissance, etc. Le capitaine manchot, un Estonien né en Russie, servait dinterprète. Taavi décida de ne rien révéler et de mentir à tour de bras ; mais il fallait bien se rappeler tout ce quil allait dire, afin de ne pas se couper aux prochains interrogatoires.
Pourquoi êtes-vous allé en Finlande ?
Mais, je ny ai jamais mis les pieds ! répondit Taavi, lair étonné.
Tu mens, espèce de faux jeton ! coupa le manchot, le visage verdâtre, comme pris de colique.
Pourquoi avez-vous changé de nom après avoir échappé aux gardes-frontières ? demanda le capitaine.
Dès le début Taavi se voyait eu plein pétrin.
Je ne me suis jamais sauvé de nulle part, cest une erreur !
Entendre mentir si effrontément les faisait bouillir de fureur ; se relevant, le capitaine lui balança son poing dans la figure. Taavi avait encore le visage sensible des coups reçus lors de sa première arrestation ; allait-il pouvoir se contrôler ?
Dites-nous votre nom ! exigea le capitaine.
Je vous lai déjà dit : Karl Heidak ; dailleurs, vous avez ma carte didentité et mes papiers militaires.
Un nouveau coup sabattit sur son oreille.
Pour qui me prenez-vous ? cria Taavi devenu furieux. De quel droit mavez-vous dailleurs entraîné ici ?
Taavi les vit un instant interloqués, ce qui redoubla son culot.
Mais vous êtes bien allé en Finlande ? redemanda le capitaine.
Moi ? Jamais.
Répète encore que tu ny es jamais allé, enfant de salaud ! Répète-le ! Le manchot, écumant de colère, lui martelait la nuque. Le capitaine ramassa son revolver et le lui appuya entre les côtes, le menaçant de tirer sil mentait encore. Les oreilles bourdonnantes, Taavi sefforçait de rester calme ; cétait presque comique de les voir sempresser autour de lui dune façon si ridicule ! Il décida de sen tenir à ses affirmations, seule planche de salut ; ils ne mettraient pas leur menace à exécution, tout au moins, pas ici ; et dailleurs, le cran de sûreté du revolver nétait pas rabattu.
Dites-nous qui vous êtes et on vous relâchera si cest une erreur.
Bien sûr que cen est une !
Sans dire un mot, le capitaine sortit de larmoire une photo quil exhiba triomphalement à Taavi :
Connaissez-vous cet homme ? Taavi secoua la tête ; sa gorge était sèche.
Je ne me souviens pas de lavoir vu !
Bien sûr quil connaissait Mats Luukas, son copain de Finlande ! Ainsi Mats se trouvait dans leurs griffes ! Jaan Méos ne sétait donc pas trompé. Cet homme vous connaît parfaitement bien.
II ma peut-être vu dans la rue ?
Il était avec vous en Finlande.
Je vous répète que je ny suis jamais allé !
Ce dialogue de sourds séternisa ; le capitaine posait des questions, accusait Taavi ; lui, niait tout, faisait mine de ne rien comprendre. Cette attitude désespérait les Russes comme si leurs propres vies dépendaient de son arrestation.
Noublie pas à qui tu parles !
Inutile de nier ; nous, on a fait les Écoles en Russie ! Tu es en ce moment devant la section spéciale du NKVD chargée de dépister les criminels de guerre, et, de cette maison, personne nest encore sorti vivant.
Taavi ne cillait pas. Ses yeux, dirigés vers la fenêtre, cherchaient, à travers les stores de défense passive, les premières lueurs de laube.
Fasciste ! hurla le capitaine.
Taavi éclata de rire ; lautre baissa le nez.
Ris, ris, charogne ! gronda le manchot derrière son dos. Mais les coups ne pleuvaient pas autant que Taavi le redoutait.
Vous êtes un scélérat, un renégat ! Ce serait un crime de gâcher une balle pour vous !
Peu à peu Taavi se sentait las et indifférent. Un homme de haute taille, à luniforme de commandant, le visage chevalin, se glissa silencieusement dans la pièce. À ses gestes hautains et blasés, aux regards craintifs et soumis de ses collègues, Taavi comprit que ce devait être leur chef direct ou peut-être même le grand patron. Il en était presque sûr, à le voir consulter sa montre en paraissant tout étonné que linterrogatoire ne fût pas encore terminé.
Il parla longuement en russe. Taavi comprenait quil sagissait de lui ; le regard sournois que lui lançait le capitaine, devenu tout blême, ne laissait rien augurer de bon. On suspendit pourtant linterrogatoire et le capitaine rangea ses papiers dans larmoire. On reconduisit Taavi Raudoja au rez-de-chaussée ; la clarté du jour inondait le hall. Cétait donc déjà le matin !
* * *
Avant quil eût le temps de jeter un coup dœil autour de lui, on le poussa dans lescalier de la cave, uniquement accompagné du manchot qui faisait tournoyer négligemment son revolver.
En bas, sous une lampe tamisée, les attendait un homme aux manches retroussées, un poignard à la main. Les murs noirs et humides, la lampe grillagée éclairant la voûte, tout donnait limpression dune chambre de torture moyenâgeuse.
On le fouilla encore plus minutieusement, tandis que le manchot braquait son arme sur lui. Lhomme au couteau, après sêtre roulé une cigarette dans du papier journal, se mit à découper les boutons de vêtements de Taavi. Il semblait prendre un malin plaisir à lui passer le poignard devant la figure, et lui lançait narquoisement des bouffées de fumée dans les yeux. On lui enleva ses bretelles, ses lacets ; on lui subtilisa son imperméable, son foulard, sa casquette et ses gants.
Dis-nous maintenant comment tu tappelles ! hurla le manchot ! Accouche vite, sinon tu ne remonteras pas... ou avec des ailes dange !
Il répéta plusieurs fois la fin de sa phrase, intérieurement ravi de sa trouvaille littéraire et de son sens de lhumour.
Taavi ne répondit rien. Cette arrestation subite, cette succession démotions, ce quil avait déjà enduré, tout le rendait insensible. Son esprit nobéissait plus très bien, et lair vicié de la cave le suffoquait. On nallait pas le tuer tout de suite : il les intéressait trop ! Et quand un homme a souvent échappé à la mort, il est tenté de croire quil survivra une fois encore.
Allons viens, fumier !
On le propulsa à travers un couloir sombre où de place en place se dressaient des sentinelles, le visage indifférent. On le fit entrer dans une pièce suintante dhumidité, sentant la crasse et la sueur ; il distinguait des masses allongées sur des bat-flanc, il enjambait des corps vautrés à terre. On le jeta dans un cachot étroit et la porte de métal épais se referma hermétiquement sur lui.
En entrant, Taavi sétait cogné la tête au plafond ; appuyé contre la porte, retenant dune main son pantalon, il se sentait coincé, le bout de ses chaussures contre le mur den face, la tête enfoncée dans les épaules ; il tremblait de froid. Il tâta le mur glacial, paralysé de peur à lidée quon lait enfermé dans une chambre froide. Il pouvait maintenant sentir du plafond deux courants dair glacés. Les étroites fentes ne laissaient filtrer aucune clarté. Était-ce de lair réfrigéré envoyé par un compresseur, ou seulement un vent coulis venu du dehors ? Sous le froid il se sentait entièrement nu.
Nerveusement il chercha à boucher les fentes ; mais avec quoi ? Il navait pas assez de place pour enlever le peu de virements qui lui restaient. Ses chaussettes en laine ! Mais comment se pencher pour les attraper ? Il lui était facile denlever ses chaussures délacées. Avec ses pieds il fit glisser ses chaussettes quil remonta le long de ses jambes et parvint à saisir. Vite, il obstrua les trous.
Il entendait à lextérieur des bribes de phrases, des pas assourdis ; on venait peut-être le relâcher? Parfois il percevait des coups étouffés, des hurlements de désespoir, puis tout se tut. La nuque contre le plafond glacial, les genoux immobilisés par le mur, Taavi essayait de dormir ; habituel-lement le sommeil lui redonnait des forces, et il parvenait à sendormir même dans les pires situations. Il détendit ses membres autant que sa position recroquevillée le lui permettait, et sefforça de ne plus penser à rien.
Sétait-il assoupi ou simplement effondré, anéanti de fatigue ? Son corps, de nouveau, tremblait de froid ; il respira profondément en remuant les épaules ; sa prostration avait pris fin. Une fois encore, la colère et la volonté de lutte lenvahissaient. Il fallait sortir le plus rapidement possible, sinon il ne pourrait même plus bouger les doigts. Il se retourna et se mit à tambouriner de ses poings contre la porte. Il avait fait la même chose lors de son arrestation sur la côte, il sen souvenait, ainsi que du coup reçu en pleine figure, une fois la porte ouverte.
Quelle heure était-il ? Il lui semblait être là depuis une éternité ; impossible de se rappeler ce quil avait dit au capitaine, ni même de retrouver le visage de ses tortionnaires.
Sa nuque pesait comme du plomb, semblait grandir démesurément ; lobscurité lui blessait les yeux. Sa salive était amère ; il avait faim. Malgré ses coups redoublés personne ne venait. Lavait-on oublié là ? De nouveau sélevaient les cris et les coups sourds, tout proches. Sa main retomba inerte ; dautres aussi étaient emmurés! À quoi bon? Nul ne pouvait sortir des griffes de la NKVD !
Au-dessus de sa tête, un bruit de voiture ; était-il sous la rue ? Taavi avait maintenant perdu toute notion de temps ; la « fatigue, le froid et la faim le paralysaient. Il en venait à souhaiter que la mort le délivrât. Tout lui était indifférent !
* * *
Lorsquon ouvrit la porte, il seffondra sur le sol, insensible à sa chute. Le rouait-on à nouveau de coups, ou était-ce la lumière électrique qui lui crevait les yeux, il nen savait rien. Sous léclairage brutal, il aperçut un instant les hommes avachis, le visage hérissé de barbe, avant que les gardes ne lentraînent dans le couloir.
On le ramena au premier étage dans la pièce quil connaissait trop bien. Le décor navait pas changé, ni les personnages : le capitaine au visage jaune le guettait toujours de ses yeux de renard, le revolver sur le coin de la table, la plume à la main, derrière le paquet de cartes découpées.
Camarade Raudoja ! appela quelquun.
Taavi se retourna, comprenant en même temps la faute quil commettait. Le capitaine éclata dun rire satisfait, et linvita à sasseoir. LEstonien assez âgé, en veston noir, qui lavait appelé, servait cette fois-ci dinterprète ; avec son air bon enfant il avait tout du clergyman.
Enfin vous reconnaissez être Taavi Raudoja, répéta-t-il lentement, à la demande du capitaine.
Je mappelle Heidak.
Mais à linstant même vous étiez Raudoja.
Je me suis retourné en entendant parler estonien, cest tout.
Allons, ne mettez pas le capitaine en colère ! lui conseilla linterprète. Votre mère est-elle toujours en vie ?
Je nai aucun parent.
Le capitaine se leva avec un gros rire et sortit de larmoire un vieux carnet quil secoua devant le nez de Taavi.
Nous sommes bien renseignés sur vous ! Tout est là ! Taavi haussa les épaules ; en dépit de sa fatigue et des frissons qui le secouaient encore, il était farouchement décidé à continuer de nier ; ce ne serait guère utile, mais il redoutait encore plus la mise en exécution de sa précédente sentence de mort que la chambre froide. On pourrait le fusiller dans la cave sans quil puisse faire un pas pour sen-fuir. Sil niait, on le torturerait, mais du moins, la mort ne serait pas si rapide. Oui, mais... « Soyez tranquille, votre mort manquera dallure », avait prophétisé Richard Koullerkann. « On ne vous permettra pas de mourir en brave ; vos dernières heures sur cette terre seront ignominieuses au-delà de toute imagination. » La mort de Riks navait pas été glorieuse : un bout de corde à la branche dun arbre, les pieds dans leau...
Vous nous avez donné bien du mal ; bien trop pour un traître. Savez-vous seulement combien votre arrestation nous a coûté ? Évidemment non ! Mille roubles ! Oui, mille roubles pour un salopard ! Quen pensez-vous ? Est-ce trop, ou pas assez ? Ahahah ! Moi je dirais : trop ! Mais alors, nous découvrons que ce traître était déjà condamné à mort comme parachutiste allemand. Mille roubles, ce nest pas assez, vous dis-je, bien trop peu, dautant plus quon a reçu un bon coup de poing et pas un kopeck ! Ahah ! Ainsi donc on lavait trahi !
Votre nom ? redemanda linterprète. Avouez, ça ne peut quaméliorer votre situation.
Je nai rien à avouer. Dois-je vous inventer des contes à dormir debout ?
Lhomme qui vous connaît si bien nous a donné votre nom et tous les renseignements voulus.
Si cet homme me connaît, il doit savoir que depuis ma naissance je mappelle Karl Heidak ; la NKVD est-elle assez stupide pour se laisser mener par le bout du nez et croire le premier venu ?
Furieux, le capitaine jeta le carnet sur la table et ramassa son revolver, les yeux injectés de sang. Il se lança dans un chapelet de jurons mais sans avoir recours aux coups. Le capitaine se rassit et, béat, prononça ces mots qui, un instant, anéantirent Taavi :
Nous devrons donc faire venir de la campagne Linda Raudoja. Si vous voulez lui éviter le cachot, avouez dabord que vous êtes Taavi Raudoja.
Il était donc pris au piège plus étroitement quil ne le pensait ; sil continuait son petit jeu, la NKVD ne reculerait pas ; pour eux, la vie dune vieille femme pesait peu. Non, ils ne devaient pas toucher à un seul cheveu de sa mère ! Avouer la sauverait-il ? En quoi son arrestation servirait-elle à la NKVD, puisque sa mère nétait au courant de rien ? Mais ils allaient la torturer devant lui pour le faire parler ; lui demanderait-elle davouer ? Sûrement pas ; elle avait déjà tellement souffert dans sa vie ; elle ne dirait rien.
Il revit les yeux gris bleu de son père, son front noble. Étant enfant, Taavi lui serrait fortement la main, ne le quittait pas dune minute. Cette vision dun instant fut si intense, quil sentit encore dans ses doigts cette pression qui le réconfortait.
Je mappelle Karl Heidak.
Il reçut une volée de coups par-dessus la table ; il cherchait à les éviter mais sa nuque retomba inerte sur le dossier, laissant son visage à découvert.
Debout ! hurla le capitaine ; puis, se tournant vers linterprète : dites à ce salaud quon arrêtera sa mère !
Taavi se redressa en chancelant ; il navait guère de forces, mais une colère surhumaine lentraînait. Son nez ruisselait de sang sur son menton noirci de barbe.
Je mappelle Taavi Raudoja. Mais noubliez pas, capitaine, vous pouvez me tuer, oui ; pourtant vous néchapperez pas à votre propre sort, et il sera pire que le mien !
Le capitaine exultait comme un gamin. Il parla rapidement à linterprète et sa plume se mit à grincer de hâte. Était-ce une nouvelle sentence de mort ?
Asseyez-vous donc ! lui conseilla le capitaine avec grandeur dâme. Vous prendrez bien quelque chose ?
Je voudrais fumer.
Les deux hommes fouillèrent en vain leurs poches. Linterprète revint avec un peu de gros gris dans un morceau de journal. Après sêtre roulé une cigarette, Taavi tira de lentes bouffées, par peur dun malaise. Ses doigts maigres et crasseux tremblaient.
Pourquoi avez-vous changé de nom ?
Bien obligé ! Jétais condamné à mort sur la côte. On mavait arrêté sans motif.
Que faisiez-vous sur la côte ?
Jétais allé chercher à manger.
Vous vouliez repartir en Finlande ?
Pour quoi faire ?
Parce que vous êtes un traître ? Pourquoi êtes-vous revenu de Finlande ?
Je ny suis jamais allé !
Le capitaine se dressa à nouveau derrière la table, mais il neut pas le temps de recommencer à frapper : au même instant entrait le commandant, et le capitaine se mit à lui faire son rapport.
En bas, dans le couloir, on lui donna à manger : un bol de soupe à leau et une tranche de pain noir.
Lhomme au couteau laccompagna aux lavabos pour quil lave son visage en sang ; on referma à nouveau sur lui la porte de son caveau et, sans espoir, Taavi Raudoja attendit que le froid lenvahisse.