XV

   La nuit suivante, Taavi avouait son séjour en Finlande avec un sourire amer. Les mots de Selma lui revenaient en mémoire : avec quelle facilité un homme parlait sous la torture ! On ne lui avait même pas brûlé les ongles, uniquement le froid et les coups ! Ce n’était pas une de ces tortures raffinées qui faisaient la gloire de la NKVD ; tortures scientifiques, appropriées à chaque victime : ce que la NKVD voulait, elle l’obtenait toujours. Si on lui avait prédit qu’il avouerait si rapidement ses « crimes », il ne l’aurait pas cru. Même en ce moment il n’arrivait pas à y croire. Tant pis ! Il ne voulait pas retourner une troisième fois dans ce cachot de glace qui brisait en lui toute lueur d’espérance. L’espérance ! Oui, elle le soutenait toujours, malgré les souffrances qui lui vidaient l’esprit.
   À la question suivante du capitaine, Taavi comprit qu’il était allé trop loin dans ses aveux.
   — Dites-nous les noms de tous ceux qui étaient avec vous en Finlande.
   — Jamais !
   Le capitaine prit juste la peine de sourire.
   — Ah vraiment, vous ne le direz pas ?
   — Ton nom aussi, tu voulais nous le cacher ! ricana l’Estonien, Mais nous t’écraserons si bien le visage que ni ta mère, ni ton fils ne pourront te reconnaître.
   Taavi ne répondit rien.
   — Je vous donne ma parole que l’on fera tout pour minimiser votre faute si vous parlez.
   — En ce moment je ne me souviens de personne.
   — Une perte de mémoire ? grimaça le manchot ; on nous a déjà fait le coup ! Ici on ferait revenir la mémoire à un amnésique !
   Taavi jeta vers l’homme un regard haineux. Dire qu’il était du même sang que lui ! Ils se détestaient autant l’un que l’autre ; sans la présence du capitaine, ils se seraient entretués. Lui jeter un seul regard aurait humilié Taavi.
   — Vous, ne m’adressez pas la parole, vous n’êtes qu’un bâtard !...
   Avant qu’il ait pu terminer sa phrase, le manchot se rua sur lui et le frappa de toutes ses forces. Taavi avait visé juste, lui faisant d’un mot plus de mal que l’autre qui, l’écume aux lèvres, était prêt à lui crever les yeux avec ses ongles.
   — Sale bête ! cria Taavi en bondissant pour attaquer le Russe si le déclic de sûreté du revolver ne lui avait rendu sa présence d’esprit. Le capitaine le mettait en joue.
   — Il faut vous mettre encore un peu au frais, lui fit-il remarquer. Restez debout !
   — Reste debout, chien ! aboya le manchot. Taavi chancelait, prêt à s’abattre.
   — Avouez le nom de vos complices ! Le capitaine lui vissa le revolver au creux des reins, mais Taavi resta muet ; sans l’ordre exprès du commandant on n’oserait pas l’abattre !
   Le capitaine rabaissa son arme et sortit de son tiroir un bas de femme qu’il fit tournoyer avec une grimace de triomphe.
   — Vous le reconnaissez ?
   — C’est un bas de femme.
   — Ahah ! De « votre » femme !
   Taavi sursauta ; non, ce n’était pas possible !
   — Alors non ?... Le mari ne reconnaît plus le bas de sa femme ? Hé hé ! De bonne qualité ! Juste un peu abîmé... Alors, non...
   — Non.
   Il exhiba cette fois un soutien-gorge douteux.
   — Et ça ? Non plus ? Ahahahah !
   — Ça n’appartient pas à ma femme.
   — Savez-vous seulement où se trouvent votre femme et votre fils ?
   Taavi hésita ; Maria avait vu partir le bateau ! Si on les avait arrêtés en pleine mer ? Non ! c’était un nouveau piège !
   — Je pense qu’ils sont à la campagne.
   — Ahahah ! Il ne sait pas où se trouve sa famille ! Pourquoi voulaient-ils s’enfuir en Finlande ?
   Taavi retomba sur la chaise.
   — Je ne sais pas... Ils n’ont jamais eu l’intention de partir où que ce fût !
   — Si, si ! mais ils n’ont pas eu le temps !
   — Vous mentez ! explosa Taavi. Il était sûr tout à coup qu’on cherchait à le tromper. La NKVD avait pu découvrir les traces de sa femme et de son fils par Arno, ou quelqu’un de ses amis, mais ils étaient maintenant hors d’atteinte. S’ils lui avaient montré la casquette ou le pardessus de Lemb, alors il les aurait reconnus, sans nul doute.
   — Si vous voulez qu’on les libère, dites-nous les noms, parlez !
   — Jamais.
   Qu’importe, on pouvait le remettre dans la chambre froide, il ne trahirait pas ses compagnons d’armes !... au moins, pas aujourd’hui.
   Le capitaine devenait fou devant un tel mutisme ; le commandant, au cours de son inspection matinale, le trouva complètement hors de lui. Il lui donna de nouvelles consignes que Taavi ne pouvait comprendre. Peut-être, après la glacière, allait-on le faire bouillir dans une marmite ou le découper comme un poulet.
   — Pensez à votre femme et à votre fils ! lui conseilla le commandant ; ainsi qu’à celui qui va bientôt naître !
   La nuit était terminée. C’est après coup seulement que Taavi se sentit bouleversé au souvenir de l’ultime insinuation du commandant.
   
   
* * *

   À sa grande surprise, on le laissa au milieu des autres. La cave, de quatre mètres sur trois environ, était étouffante, pleine à craquer d’hommes couchés ou assis, et Taavi dut se faire une place ; il s’appuya contre le mur, retenant toujours son pantalon ; tout à côté se trouvait un poêle en fonte près d’un seau hygiénique nauséabond. Sur le mur d’en face se découpaient deux portes étroites : les chambres froides ! Comme pour répondre à sa pensée, l’une d’elles résonna de coups affaiblis.
   — Tiens, un nouveau venu ! s’exclama quelqu’un. Taavi, d’un coup d’œil circulaire, voyait, braqués sur lui, des regards luisants dans des visages amaigris. Les cheveux rasés leur donnaient l’air sales. Les hommes s’approchèrent de Taavi. Ils étaient peut-être seize ou dix-sept. À ses pieds, ronflait un prisonnier dont le visage était traversé d’une balafre récente. Un vieil homme à barbe blanche rampa vers Taavi.
   - Assieds-toi, lui proposa le vieux, tu seras mieux !
   Taavi se glissa à genoux.
   — Qui êtes-vous tous ?
   — Des « traîtres à la patrie » ! répondit le vieux. Et toi, d’où viens-tu ?
   — Je ne me le rappelle même plus !... De Tallinn.
   — Pourquoi es-tu ici ? questionna hargneusement l’un des hommes, comme si Taavi mentait.
   Oui, il avait déjà remarqué leurs regards soupçonneux ; tous l’entouraient d’un bloc hostile.
   — À cause de la Finlande !
   Une lueur de sympathie éclaira le visage des hommes.
   — Tu le leur as avoué ? demanda le vieux.
   — Oui, le séjour, mais pas le nom de mes compagnons.
   — Bravo mon gars ! applaudit quelqu’un.
   — Le vieux se rapprocha.
   — Parmi nous il y a des mouchards ; fais attention à ce que tu dis ! lui chuchota-t-il. Personne ne sait qui ; mais en haut ils sont au courant de tout ce qui se passe ici.
   Les hommes commençaient à l’interroger.
   — Que se passe-t-il dehors ? Quel jour sommes-nous ?
   — As-tu entendu des précisions sur le pacte atlantique ?
   — Est-ce que les Anglais sont encore à Tallinn ?
   — Quelles sont les nouvelles de Suède ?
   — Où en est la guerre ?
   Taavi n’avait pas encore assez de forces pour répondre à toutes ces questions qui paraissaient avoir pour les hommes un intérêt vital ; mais eux-mêmes faisaient les réponses, c’était leur seul moyen de survivre.
   — As-tu écouté le discours du ministre Rei à la radio suédoise ? demanda le vieux.
   Non. Taavi ne l’avait pas fait, bien que la plupart des gens, au péril de leur vie, écoutassent la radio en cachette. Le vieux fixait le sol de son regard triste ; ainsi ce jeune homme, venu du dehors, ne l’avait même pas entendu ! Le visage des prisonniers s’assombrissait.
   — Vraiment, vous n’avez écouté aucun des discours de nos ministres sur les postes étrangers ? insista le vieux. Ici, nous ne savons rien du monde ; nous sommes là depuis cinq mois, six mois, plus peut-être, sans que l’on puisse venir à bout de notre résistance. Quand elle vient à nous lâcher, c’est la fin !
   Taavi n’avait pas le cœur de continuer la conversation ; la dernière phrase de l’interrogatoire ne cessait de le han-ter : « Pense à celui qui va bientôt naître ! » L’enfant devait venir au monde en mai, et Taavi était là maintenant pour de longs mois, jusqu’à tant qu’il se liquéfiât comme tous ces hommes au crâne tondu qui l’entouraient. Laisser mijoter les gens un temps indéfini était une méthode de torture de la NKVD ; un jour la victime reconnaissait enfin tous les crimes que lui reprochait son bourreau. Dormir ! S’écrouler à terre, comme un mort, et dormir !...
   
   
* * *

   Les gardes firent irruption dans la cave ; c’était le réveil. Il devait être six heures du matin ; rapidement les prisonniers formèrent une longue file silencieuse et sortirent de la cellule en tenant leurs pantalons. À coups de pieds, les sentinelles relevèrent l’homme à la balafre, trop épuisé pour pouvoir le faire seul.
   — Dépêchez-vous, pas un mot ! vociférait constamment un des soldats, malgré le silence général. La rangée humaine enfila le couloir obscur et entra dans les toilettes crasseuses.
   — Fais vite ! conseilla le vieux à Taavi. C’est notre seule sortie en vingt-quatre heures ; tiens, si tu veux faire tes besoins, c’est là. dans le coin. Taavi remarqua que le vieil homme avait des mains fortes et larges, un torse puissant, mais que son genou restait ankylosé.
   La toilette fut rapide ; il n’y avait pas de savon, rien qu’un peu d’eau froide pour se frotter la figure. Taavi sentit sous ses doigta sa barbe drue et piquante ; les blessures de sa joue et de son nez étaient encore douloureuses. Cependant l’eau glacée le ravigota. Ce fut seulement lorsque ses gardiens le chassèrent à coups de crosse qu’il se décida à abandonner le robinet.
   — Vite ! Vite ! Et pas un mot !
   Tandis que les autres regagnaient leurs cellules, on conduisit Taavi à l’homme au couteau pour qu’il le tondit. La tondeuse ne coupait guère ; Taavi serrait les dents de douleur ; il se passa la main sur le crâne et la ramena, tachée de sang. Quelle importance ! N’était-il pas dans leurs mains ? Ils pouvaient le saigner comme bon leur semblerait.
   On distribua à manger dans la cellule : un minuscule morceau de pain noir, un peu de morue nauséabonde et deux pommes de terre froides. Taavi voyait les autres mettre presque tout dans leurs poches.
   — Il faut le faire durer jusqu’à demain matin ! lui recommanda le vieux à barbe blanche.
   Taavi regarda sa poignée de nourriture ; reniflant le poisson, il l’avala machinalement ; comme il voulait à coups d’ongles éplucher ses pommes de terre, le vieux l’arrêta d’un geste :
   — Ne gâche rien ! Après, il te faudra ramasser les épluchures, à moins que quelqu’un d’autre ne les ait déjà avalées. Mets-les dans ta poche ; une fois desséchées elles seront bonnes à croquer.
   Un gardien apporta un seau d’eau et une gamelle qu’il déposa près du seau hygiénique malodorant : un des prisonniers l’avait bien vidé pendant la sortie matinale, mais sans avoir le temps de le laver. Derrière l’une des portes des chambres froides, de nouveau on entendait des coups et des appels déchirants en russe.
   — Un Ukrainien, l’homme de Vlassov, chuchota un des voisins de Taavi. On le torture, mais c’est plutôt lui qui les met à la torture !
   — Ouvrons la porte ! proposa Taavi qui ne pouvait supporter plus longtemps cette voix.
   — Fermée à double tour ! Et surtout ne t’avise pas d’y toucher, il y a encore une place vacante dans le cachot d’à côté ; tu en as déjà perdu le goût ?
   — J’ai bien peur qu’il ne leur claque aujourd’hui entre les doigts ! soupira le vieux. Ça dure depuis des jours et on ne le sortira pas avant la nuit. Il est résistant comme du fer, pour un gars de l’Est !
   Les hommes se regroupaient autour de Taavi.
   — Allez, raconte maintenant ; que se passe-t-il dehors !
   — Je me sens vidé...
   — Oui ! Laissez-lui le temps de respirer ! fit le vieux pour venir à son secours. Il n’est pas près de nous quitter !...
   — Je voudrais dormir...
   — Surtout pas en plein jour ! On te fourrerait immédiatement en glacière. Essaye de t’adosser derrière le poêle ; on va se mettre devant, si par hasard un garde venait fouiner. Appuie ta tête sur mon épaule !
   Taavi Raudoja n’était pas encore habitué aux règlements de la prison. Inconsciemment ses yeux se fermèrent et sa tète tomba sur l’épaule du vieux.
   
   
* * *

   Au bout de quelques jours Taavi fit plus ample connaissance avec ce mode nouveau de vie et avec ses compagnons de misère, ou du moins, avec leurs visages, car nul ne voulait raconter son passé et leurs regards restaient indéchiffrables.
   — Notre seule nourriture c’est l’espoir, affirmait le vieux.
   Il n’avait pas fait à Taavi beaucoup de confidences ; pourtant une amitié s’était nouée entre eux, dès les premiers instants. Il s’appelait Tõnis, venait de quelque part sur la côte, mais lorsque Taavi cherchait à en savoir davantage, il lui répondait :
   — À quoi bon ! Ma vie n’a pas grande importance. Elle est passée... comme passe toute vie humaine.
   Un soir, étendus côte à côte sur le bat-flanc humide, il laissa pourtant échapper quelques mots :
   — As-tu connu Alar Saarep ?
   — Bien sur ! Chaque fois qu’on se rencontrait, on finissait par se quereller ; une vraie tête de mule et comme moi la moutarde rue monte vite au nez !... Je ne sais pas ce qu’il est devenu.
   — Il a pu traverser le golfe. Je te dis ça parce que toutes ces histoires de gars de Finlande me touchent beaucoup. J’en ai moi-même fait passer plusieurs, c’est pourquoi je suis ici !... Mais c’est le devoir de tout Estonien ; il doit agir selon son cœur. Moi, je n’ai plus rien à perdre ; p!us de parents vivants. J’ignore ce qu’est devenue ma femme ; c’est mieux ainsi ! Avant, je me faisais du souci : que devient le fiston ? Ma fille et ma femme m’accablaient de jérémiades : maintenant, plus personne ! Mais la foi, on ne peut me l’arracher ! Au point où j’en suis, nulle violence ne peut plus m’abattre. Toi, tu as encore beaucoup à attendre de la vie, ça te rend faible ; mais un pauvre vieux comme moi, je ne peux guère mettre la liberté dans ma poche en disant : je la tiens ! Elle nous reviendra un jour, que je sois là ou non...
   Taavi admirait la foi et l’espérance de tous ces hommes ; pas un jour sans qu’ils ne parlent de la conférence de Yalta ou de la mise à exécution du pacte atlantique ; ce n’était plus qu’une question de temps ; mais que ces longues journées désespérées se dépêchent de passer !
   Au début, Taavi souffrit surtout du manque de tabac, puis ce fut la faim. De temps à autre, le vieux lui glissait une bouchée de ce qu’il avait.
   — Je n’ai pas faim, c’est beaucoup trop pour moi.
   Taavi l’acceptait, tout en sachant parfaitement que le vieux Tõnis mentait.
   Un matin, on les fouilla à nouveau de fond en comble : cellule, vêtements, bat-flanc, même le poêle. La perquisition était commandée par un dénommé Kousk, un Estonien né en Russie. On ne découvrit rien. Avant de partir, Kousk leur annonça, l’air victorieux :
   — La guerre tire à sa fin ! Nos armées sont aux faubourgs de Berlin, bientôt nous pendrons Hitler et avec lui tous les fascistes de votre espèce.
   C’était tout de même un écho du monde extérieur qui les distrayait un instant de leur chasse aux poux dans les chemises tannées de crasse.
   Ah, ces poux ! Ils semblaient être les fidèles auxiliaires de la NKVD ! Taavi, à cause d’eux, ne pouvait fermer l’œil ; ils grouillaient dans sa chemise. De plus, la nuit, ses pieds nus se glaçaient ; il essayait en vain de tirer le bas de son pantalon sur ses chaussures. Comment pouvait-on survivre tant de mois dans de telles conditions ? Une seule fois il vit l’un de ses compagnons appuyer son front blême contre le mur qu’il martela de ses poings ; puis, son regard levé vers le plafond, il sembla demander pardon au ciel et implorer de nouvelles forces.
   De la force ! Beaucoup de force ! Ils en avaient tous besoin. Les jours passaient. On n’amenait plus personne dans leur cachot, pourtant les chambres froides étaient toujours occupées ; vers l’aube, on y poussait le condamné et il n’en ressortait qu’à minuit, pour l’interrogatoire. Certains demeuraient stoïques, mais d’autres se démenaient comme des fous furieux derrière la porte, jusqu’à ce que leurs coups se transforment en brèves convulsions. D’autres pleuraient et suppliaient. Entendre ces cris désespérés était mille fois plus pénible que la faim.
   Un jour, Tõnis fit remarquer :
   — Écoute c’est encore l’Ukrainien.
   — Oui, approuva un autre, je l’ai reconnu ce matin ; il avait la bouche en sang...
   — Il se débat comme un fauve ; il a la vie dure, à moins qu’il ne soit devenu vraiment cinglé.
   — II n’avoue rien, voilà tout.
   — Que veux-tu qu’il avoue ? Il est tombé dans les pattes des Allemands qui l’ont à moitié assommé, ensuite il a dû suivre l’armée de Vlassov et maintenant... Pas très enviable, ce fameux paradis soviétique !
   — Pourquoi les Ukrainiens ne se débarrassent-ils pas des chaînes communistes ? Qu’ils fassent une révolution ! hurla un jeune homme au visage poupin, nommé Hendrik. Ils ont l’habitude des révolutions ! Praasnik, Guljaanjé, les noces de sang ! ! Pourquoi vient-il me ronger les tripes avec ses plaintes ?
   Il courut à la porte fermée qu’il frappa à son tour.
   — Tais-toi, tais-toi ! Arrête de cogner, tu me rends fou ! Le prisonnier avait-il réellement compris ? À l’intérieur, tout se tut. Ce n’est que dans l’après-midi qu’ils l’entendirent râler : quelques coups sur la porte comme une pendule qui s’arrête ; on n’y prêta même pas attention.
   Vers le milieu de la nuit, quand les gardes vinrent chercher l’Ukrainien pour l’interrogatoire, ce dernier s’affaissa au sol, les membres raides et recroquevillés. Il était mort depuis des heures.
   Hendrik, près du poêle, se mit à pleurer comme un gosse.
   
   
* * *

   D’après leur calcul, ce fut aux environs du mois de mai que transpirèrent de l’extérieur les premiers bruits alarmants. Les filles qui distribuaient les rations chaque matin vibraient de joie à cette nouvelle attendue depuis des années : la guerre se terminait, la deuxième guerre mondiale, victorieuse, glorieuse pour le pays soviétique au-delà de toute prévision. Kousk se faisait un devoir de descendre quotidiennement pour leur annoncer les nouvelles victoires de l’armée rouge.
   — Les canons grondent d’allégresse ! hurlait-il avec une joie sauvage. L’Armée Rouge est à Berlin ! N’entendez-vous pas comme notre grand Moscou triomphe !
   Non. Les visages cadavériques des prisonniers restaient indifférents. Ils ne voyaient rien, n’entendaient rien, le cœur étreint de douleur. De plus en plus fort, les canons exultant de joie tonnaient dans le cachot, dans cette misère souterraine. Berlin était en cendres, les Russes et les Anglais avaient fait jonction à Wismar et buvaient de la vodka pour cette fraternisation éternelle. Hurrah ! Et Kousk vint un jour leur porter la grande nouvelle :
   — L’Allemagne a capitulé sans conditions ; les clauses ont été signées à Berlin, la deuxième guerre mondiale est finie ! Camarades, poussez des hurrah à la santé de notre grand Staline ! Hitler est à terre ! À terre ! Dans la poussière et dans la boue ! Notre grande patrie est à jamais délivrée de tous dangers ! L’Estonie est libre !
   — Et nous, est-ce qu’on nous libère aussi ? demanda quelqu’un.
   - Vous serez tous libérés ! s’égosilla Kousk, le visage cramoisi. Camarades, criez hurrah pour notre grand chef, père et pasteur ! Vivat le grand Staline ! Vivat Jossif Visarionovitch Staline !
   Il laissa brusquement retomber ses bras, car aucune voix ne lui faisait écho. N’y avait-il pas même une lueur de moquerie dans les yeux enfoncés des prisonniers ? L’homme écumait de colère.
   — Sacrés fumiers ! On vous enterrera le plus vite possible pour faire place nette. Maintenant on va nous en amener de la racaille ! La moitié de l’Europe va défiler dans nos cachots pour y mûrir à point ! Débarrassons-nous de tout ce fumier !
   Il reclaqua violemment la porte derrière lui ; ses jurons et ses crachats allèrent se perdre au fond du couloir. Moscou avait gagné !
   Les prisonniers se rassirent ; cette nouvelle les avait assommés et écrasés de fatigue plus que tous les interrogatoires nocturnes. Ainsi la paix était revenue en Europe, mais une paix contraire à leurs désirs, qui faisait s’écrouler tous leurs espoirs. Les Anglais avaient bu avec les Russes la vodka de la fraternité ; c’était un plus rude soufflet que tous ceux jamais donnés par la NKVD, une gifle qui fouettait toute l’Estonie.
   — La paix rouge ! murmura le vieux. Ma fille me le disait avant sa mort : la paix rouge, voilà ce qui peut nous arriver de plus effroyable ! Et nous y sommes !...
   C’était donc le printemps dehors, immense, tout en fleurs, pensait Taavi, et lui, un prisonnier sans espoir auquel ses compagnons de misère prédisaient vingt ans au moins de travaux forcés, ou pire ! Taavi ne se faisait pas d’illusions ; un forçat soviétique, si robuste fût-il, ne pouvait survivre à quelques années de bagne. C’était plus atroce qu’une mort brutale, car peu à peu l’espoir s’éteignait, ne laissant plus à l’homme qu’un instinct bestial de survie. Quelle lente dégradation avant que la mort vienne libérer le restant de raison d’un corps déjà décomposé... Mais il savait qu’il préférerait encore le bagne au peloton d’exécution, car il voulait vivre ; il croyait, il espérait un miracle ! Ce goût de vivre lui faisait dévorer sans remords les quelques miettes que lui tendait le vieux ; à peine s’étonnait-il que Tõnis eût la force de les lui donner. Combien de fois avait-il décidé de ne plus rien accepter ? Mais il continuait à les prendre, le regard obnubilé par la main tremblante de son bienfaiteur. Il devinait ce que pensait le vieux : sa vie était finie, morte ; même si on le libérait, il ne serait plus bon à grand-chose, tandis que le jeune homme, lui, n’avait accompli que la moitié du chemin et ses bras étaient encore vigoureux ; il fallait le sauver.
   C’était donc le printemps dehors, et les forêts enfermaient encore tant de liberté ! Combien d’hommes s’y trouvaient qui vivaient et luttaient, libres comme l’oiseau, libres de tomber les armes à la main ! Pouvoir respirer l’air pur, ne fût-ce qu’un instant ! La mer devait être dégagée. Maintenant elle s’agitait furieuse ou bien, toute calme, étincelait d’un bleu d’argent !
   — La mer est libre ! murmura-t-il.
   Le vieux tressaillit, ses lèvres tremblèrent.
   — Oui, oui !... La mer est libre, mais moi je suis enraciné à ce sol et il n’est pas libre, lui ! Notre seule nourriture,c’est l’espoir ! Cette terre sera libre...
   La guerre était terminée, mais les choses ne pouvaient pas s’arrêter là ; non ! Elles ne le pouvaient pas ! Certains seraient libérés, quant aux autres, qu’ils sachent bien que la lutte continuerait. D’innocentes victimes mourraient, mais leurs droits devaient survivre, bien que les Occidentaux eussent fait alliance avec le plus grand criminel de l’humanité pour une éternelle fraternité dans un verre de vodka. Qu’ils sachent que chaque traité signé avec les bolcheviques est une inscription sur leur propre tombeau.
   
* * *

   C’était sans doute le milieu de l’été lorsque les interrogatoires recommencèrent. Brusquement, après cet oubli volontaire, leur vie s’enfiévra de cris d’abattoirs. Les interrogateurs semblaient pressés de liquider le cachot, inventant de nouvelles brutalités.
   — Les prisons de Tallinn rivalisent de zèle dans la compétition socialiste ! ricanait Tõnis. Il était devenu faible et fragile depuis l’annonce de la paix.
   — J’ai l’impression que les prisons ne se communiquent même pas entre elles les dossiers des prisonniers, par jalousie ! renchérissait un autre, revenant d’un interrogatoire nocturne.
   Taavi ne cessait de penser à sa femme et à son fils. II revoyait constamment le bas et le soutien-gorge, entendait de nouveau l’insinuation du commandant sur l’enfant à venir. Lorsqu’il ne pouvait plus supporter l’angoisse d’ignorer où était sa famille, il se forçait à répéter tout haut : ils sont en Suède, ils sont dans un monde libre ! Marta, de ses propres yeux a vu le départ du bateau ! Les Russes mentent !
   Il attendait avec impatience de passer devant ses enquêteurs : peut-être aurait-il des éclaircissements ! Mais on ne l’appelait toujours pas. Un par un, les hommes disparaissaient du cachot ; le premier à ne pas revenir ce fut Otto, que l’on avait pourtant pris pour un mouchard. Valter, en dépit de sa constitution robuste, rentra un matin en chancelant, essayant de se raccrocher aux murs ; mais avant d’atteindre le bat-flanc, il s’écroula au sol en gémissant. Les hommes se précipitèrent et virent qu’on lui avait ébouillanté les pieds. C’était le signe qu’il n’y avait plus d’espoir d’échapper au bourreau.
   Les coups de feu qu’ils entendaient maintenant chaque nuit les réveillaient en transes ; Ils ne venaient pas de très loin et c’était des coups de revolver, sans nul doute possible. Chaque détonation faisait tressaillir Hendrik qui, les mâchoires serrées, se cachait la tète dans son veston. Pourtant Taavi ne voulait pas croire que les exécutions se fissent dans la prison même. Il était plus commode de transporter en lisière de forêt un prisonnier vivant qu’un cadavre. Mais des revirements politiques les obligeaient peut-être à faire disparaître les détenus au plus vite !
   Taavi était bouleversé à la vue des souffrances intérieures d’Hendrik. L’adolescent était issu d’une famille simple et bonne, et c’était touchant de le voir chaque soir joindre les mains pour prier. Il priait pour ses parents, pour ses frères et sœurs, demandant au ciel du courage pour lui-même. Il était très faible et sanglotait de plus en plus fréquemment, s’efforçant de cacher ses larmes ; mais que c’était difficile ! Ce n’était encore qu’un enfant. Quelle faute, avait-il commise ? Était-ce vraiment un dangereux criminel, menaçant la sûreté soviétique, parce que les Allemands l’avaient enrôlé de force pour le travail obligatoire ? Il n’était jamais allé au feu, à peine savait-il se servir d’un fusil. Mais il était tombé sur la NKVD, et son destin était tout tracé.
   Le vieux Tõnis essayait de le consoler, lui glissant de temps à autre une pomme de terre que le jeune homme ne mangeait pas ; il la faisait rouler entre ses longs doigts diaphanes en répétant comme un leitmotiv : « Qu’attendent-ils pour me tuer au plus vite ? » La tête appuyée contre la poitrine du vieux, tout son corps était secoué de sanglots muets ; Tõnis le calmait en caressant sa tète rasée. Déjà il y avait bien des manquants dans la cellule, mais le restant des prisonniers s’en apercevait à peine, entassés comme ils l’étaient. Tõnis lui-même était très faible ; Taavi avait l’impression que le vieux se laissait mourir de faim ; si Taavi refusait les bouchées qu’il lui tendait, il les remettait dans sa poche ou les distribuait à d’autres. Il n’avait plus que la peau sur les os, la respiration sifflante ; sa jambe raide le faisait de plus en plus souffrir. La toilette matinale lui était devenue une corvée presque insurmontable. Il gardait pourtant l’esprit lucide ; quand les gardes le rouaient de coups à cause de sa lenteur, il ripostait en russe avec des termes si méprisants que les gardiens ne soufflaient plus mot. Malgré son état, il demeurait pour tous un réconfort, un havre de salut.
   — Souvenez-vous de mes paroles ! Si l’on vous déporte en Sibérie, tâchez de survivre. Dès la première occasion, fuyez dans les forêts, vous arriverez bien à subsister ; et lorsque débutera l’écrasement de la Russie, vous regagnerez votre patrie ravagée. Malgré ces murs qui brisent notre corps, notre pensée doit continuer à. vivre. Notre propre mort n’est pas la fin d’un peuple !
   La nuit suivante on appela Taavi Raudoja.
   

>>> Chapitre suivant >>>