XVII
Taavi Raudoja revivait sa désertion de larmée russe qui lavait enrôlé de force ; ses pas retrouvaient les mêmes sentiers familiers. Il sétait enfui lors de lété 41 avec un ami, mais il lui semblait maintenant quils ne sétaient pas alors rendu compte de limmensité des dangers qui les guettaient. Ils étaient partis tout simplement, traversant les marais, contournant les tombes des victimes russes, saventurant aux alentours de Saltou pour arriver à Kiisa où avait commencé leur vraie vie de maquisard, se dirigeant vers le front qui se rapprochait. Ils étaient jeunes, enthousiastes, intrépides ; et ils avaient eu, surtout, beaucoup de chance !
La route aujourdhui bifurquait vers la droite en direction du village dAsmou que Taavi connaissait depuis le premier été des hostilités, ce premier été où ils marchaient vers Tallinn, bataillon de volontaires du major Hirvélaan dont Taavi était le plus hardi soldat. Il se souvenait des derniers mots du major, lorsquil était tombé à la bataille de Rapla : « Les gars, cen est fait de moi ; continuez la lutte, terminez-la bien ! » Tous avaient soif de liberté, mais aucun de ces jeunes nen connaissait encore le véritable prix. Maintenant Taavi avait appris quil y avait bien peu de pays au monde où lon payât aussi cher cette liberté ; tant de sang, de larmes, dhumiliation ! Et tout ça en vain !
Les fils de la liberté !... Les bourreaux venus de lEst voulaient obliger Taavi Raudoja à trahir ses compagnons pour les anéantir ensuite tous ensemble, les tuer dune halle dans la nuque, le long dun fossé, tuer la liberté ! Non ! On ne tuera pas la liberté. Par milliers, par millions, les camps de travaux massacraient les innocents sans assouvir la cruauté raffinée des tortionnaires. Respire lair enivrant dune nuit dété, larôme des forêts résineuses, le souffle de la terre déjà embaumée des senteurs du blé ! Toi, tu es libre ! Libre comme le vent. Ton avenir dépend de ta propre volonté. Regarde ! Regarde, le ciel est couvert et la nuit tenveloppe. Mais cest mieux ainsi, car ton avenir demeure inconnu.
Taavi se reposa près dun bois de pins. Les environs de Pääsküla grouillaient de soldats russes, dans les camps, dans les maisons, partout. Le vrombissement des moteurs montait jusquici ; un coin dangereux ! Mais Taavi navait plus le choix ; dici à laube il devait être loin. Il marchait en lisière de la forêt, le long de la route, loreille aux aguets pour ne pas tomber sur des sentinelles. Son expérience passée, et létat de faiblesse dans lequel il se trouvait, le rendaient doublement méfiant ; navoir aucune arme, pas même un couteau de poche, le mettait mal à laise ; laboiement des chiens à lapproche du village lénervait. Ces cabots, eux aussi, étaient vigilants ; ils lavaient flairé de loin, et leurs jappements résonnaient dans la nuit.
Il rejoignit la route et se dirigea vers les silhouettes des maisons blotties entre les arbres. Soudain, au sommet dun mât dressé dans la première ferme, salluma un puissant projecteur qui inonda de lumière toute la cour et ses bâtiments. Taavi sarrêta. Curieux ! Pas un seul Russe, seulement un chien qui redoublait ses hurlements. Tandis quil essayait de calmer lanimal furieux, un gong métallique se mit à résonner dans la cour ; il entendit les voix des fermiers, des portes qui se claquaient ; il continua pourtant à avancer à travers le village, au milieu dun cortège daboiements. À la ferme suivante, on souffla dans une corne et, peu à peu, tout le village salluma. Taavi tourna dans la ferme de loncle dEvald ; une voix dhomme lui cria :
Kto tam ? Qui va là ?
Blotti contre la palissade, sous un épais bouquet darbres. Taavi sapprêtait à bondir jusquà langle des bâtiments, si par hasard il sagissait de Russes. Il répondit en estonien.
Tiens ! Un chrétien ! sétonna lhomme en approchant de la barrière, un gourdin à la main, prêt à frapper. Cétait loncle dEvald en personne qui, en apercevant le visiteur, rejeta sa trique le long du mur et serra affectueusement la main de Taavi.
Tu mexcuses ! Mais quand jai entendu que Pärtli se mettait à cogner sur son bout de rail et que Rein sépoumonait dans sa trompe, jai cru que ces têtes de brigands de Pääsküla nous tombaient sur le poil. Il ne se passe pas une nuit sans quon nous enfonce une porte pour faucher un porcelet ou une brebis.
À ce point !
Ils sont pires que des dingues ! Lhiver, ils ne nous ont pas laissé le temps de souffler. Dis, tu nas vu aucune ombre suspecte ? Bon, alors je donne le signal de fin dalerte.
Le fermier poussa quelques notes dans sa trompette, un voisin lui répondit, plus loin un second cogna sur une planche et le gong résonna, tranquillement cette fois-ci, comme un point final. Les chiens sétaient tus également.
Dites donc, vous faites bien les choses !
Faut ce qui faut ! Ça aide un peu ; à défaut dautre chose, au moins le vacarme leur fait baisser le nez et ils ont la frousse des projecteurs. Mais le plus souvent ça ne sert pas à grand-chose ! Tu sens encore cette odeur de brûlé ? Les décombres du voisin. II y a un mois, trois Russes sont venus frapper à leur porte. Le voisin, un fort en russe, les a inondés dinjures en leur criant de ficher le camp ; mais eux, ils frappaient encore plus fort : quon les laisse entrer, juste histoire de griller une cigarette. Tu parles ! Tu les laisses entrer ces cochons-là et ce sont les femmes quils grillent ! Cette fois-là, ça a été la maison ! Un coup de fusil et elle était en feu ; une balle incendiaire dans le chaume du toit... Entre donc maintenant.
Le fermier perdit tout son bagout en apercevant Taavi en pleine lumière. Au récit du fugitif, les patrons hochaient la tête comme pour éviter de donner leur avis ; les yeux humides, la fermière caressait la main osseuse de Taavi.
Mais le jeune homme, à lévocation de toutes ses souffrances, avait brusquement envie de se ruer dehors. Courir à travers champs, à travers prés, lancer des pierres dans les buissons, enjamber les fossés, sentir à nouveau les muscles de son corps ! Il était donc réellement libre ! Oui, sortir ; cette pièce lui semblait trop étroite. Il était libre ! Le monde entier, tout lui appartenait ! La nuit et le jour, le ciel et les forêts, les chants doiseaux et le bruissement des blés !
Loncle dEvald et sa femme le regardaient, sidérés, mais ils devaient comprendre ce quéprouvait lancien prisonnier qui arpentait la pièce, admirait les chaises, les tableaux, les rideaux, le moindre bibelot. Taavi se mit à rire à pleine voix, sans raison apparente ; à table, inconsciemment, il croisa les mains, non pas pour prier, mais pour contempler le pain noir, le pain quotidien, et sa gorge se serra de larmes. Il avait posé dans sa paume une pomme de terre et dialoguait avec elle, sans se soucier de tout ce qui lentourait. « Cest avec elle que le vieux à barbe blanche minsufflait sa propre vie, sa vie et sa foi. Si la nouvelle de mon évasion parvient jusquà lui, il sera heureux ; ce sera son ultime cadeau ! »
* * *
Taavi ne resta que quelques jours dans la ferme pour y reprendre des forces. On lui proposait bien de rester plus longtemps, mais il aspirait à regagner les forêts. Rester ici aurait été par trop dangereux, Pääsküla et ses Russes étaient à deux pas. Il essayait de se souvenir de tous les endroits quil avait connus pendant le premier été de guerre, des maisons forestières, des fermes de ses compagnons mais combien dentre eux avaient été emportés par la guerre ? Tout à coup il se rappela quEedi de Piibu lui avait souvent parlé de sa ferme, toute proche des forêts. Taavi décida dy aller ; il apprendrait, par la même occasion, aux parents dEedi que leur fils avait pu rejoindre le monde libre.
Faire ce chemin, à travers la nature débordante de vie, lenchantait. Loncle dEvald lui avait donné un revolver et quelques cartouches. Il sarrêtait de ferme en ferme pour se reposer, renouant ainsi contact avec les premiers maquisards. Des heures entières, il restait allongé au soleil dans les clairières, le revolver à portée de main. II se demandait parfois ce qui lattirait ainsi, vers la ferme dEedi ; pourquoi ne pas rester avec les résistants rencontrés tout au long de la route ? Mais il continuait à avancer, entraîné par un double but : gagner la ferme dEedi, proche des forêts et des marais infranchissables de Mahtra, et trouver le moyen de traverser le golfe, lautomne prochain. Il se procurerait bien une barcasse, dautant plus que, cette fois-ci, il partirait seul. Quelle heureuse surprise danniversaire ce serait pour sa femme de le voir débarquer un beau matin ! De lautre côté du golfe il avait assez damis pour passer la frontière de Finlande en Suède.
Le plein air lavait hâlé, et dans ses muscles il sentait bouillonner à nouveau son ancienne force. Lorsquil arriva, un après-midi, devant le portail de la ferme dEedi, son cœur se mit à battre démotion.
Cétait une maisonnette tapissée de fleurs grimpantes ; des dahlias et des pivoines sépanouissaient au soleil sur les massifs de la cour ; les plates-bandes, le jardin, les barrières, les allées, tout révélait le genre de vie et le caractère de ceux qui habitaient ici.
Une femme assez petite et voûtée tirait du puits un bidon de lait quelle avait mis là à rafraîchir. Ce ne pouvait être que la mère dEedi, elle lui ressemblait tellement. Son regard interrogateur se fixa sur Taavi, le même regard que celui de tous ceux quil avait rencontrés cet été : un peu méfiant, mais vite compréhensif et accueillant.
Bonjour ! Je tombe à pic ! Ma parole, vous aviez deviné larrivée du voyageur assoiffé !
Eh oui ! Surtout par cette chaleur ! Peut-être même quon a le ventre creux ?
Pas impossible ! Cest vite fait lorsquon vagabonde en plein air ! Taavi retrouvait son rire joyeux ; cette femme lui était très sympathique.
Depuis longtemps sur les routes ?
Ça dépend comme on le prend ; quelques semaines.
Ah ! Quelque chose qui ne va pas ?... Le regard de la vieille femme se voulait rassurant.
Vous êtes bien la mère dEedi ?
Je ne sais pas ! sourit-elle. On va entrer.
Oh ! Jai le temps ! riposta Taavi en empoignant le bidon de lait. Continuez votre travail !
La femme le conduisit à lintérieur et mit la table. Le fermier entra et lui tendit la main en apprenant quil sagissait dun ami dEedi. Mais, de son fils, il ne savait rien ! Juré ! Il navait même pas de fils, Taavi souriait en lui-même ; on ne lui faisait pas entièrement confiance. La jeune fille de la ferme, en voyant son crâne de prisonnier, eut un sursaut de peur. Eh oui ! prisonnier politique !
Ça, ils tont bien arrangé !
Bourrant sa pipe, le fermier tendit au visiteur son paquet de tabac et une feuille de papier à cigarette.
Bien sûr, vous ne pouvez pas encore avoir des nouvelles de votre fils, déclara Taavi dun air mystérieux et triomphant. Lui, il a de la chance ; lautomne dernier il a pu prendre le large !
À la place de lexplosion de joie quil escomptait, il vit le visage de ses hôtes se rembrunir. Le vieux le regardait fixement, envoyant au plafond des bouffées de fumée ; la jeune fille avait tressailli : quant à la fermière, elle sétait immobilisée, bouche bée. Taavi ne comprenait rien à leurs réactions ; voilà que la fermière maintenant lui tournait brusquement le dos et que la jeune fille se sauvait hors de la pièce. Sétait-il trompé de ferme ?
Mais... Je suis bien à Virusté ?
Ça oui, répondit le vieux en reprenant le paquet de tabac comme sil craignait que Taavi le lui volât.
Vous avez bien un fils qui sappelle Edouard ? Il ny a pas de doute possible, il ressemble tellement à sa mère ! Rassurez-vous, il est en lieu sûr ! Je pensais vous apporter une bonne nouvelle, mais que le diable memporte je... Je ne comprends plus rien à rien !
Le fermier, debout devant lui, le détaillait gravement.
Maintenant, mangez ; personne na jamais quitté cette maison sans prendre un morceau, mais ensuite, décampez... ça vaut mieux pour vous !
Taavi bondit sur ses pieds.
Seriez-vous communiste ?
Je suis ce que je suis et ça ne regarde pas les vauriens de votre espèce qui arrivent avec des histoires de...
Le vieux sortit de la maison.
Taavi se sentait désemparé ; il était venu là avec les meilleures intentions du monde et en voilà une réception ! Le fermier était même capable dappeler les Russes !
Écoutez-moi, vous nêtes tout de même pas des communistes ? insista-t-il en sapprochant de la fermière,
Dieu du ciel ! Que personne ne me prenne jamais pour ce que vous venez de dire !... Allez, mangez maintenant...
Mais vous êtes bien la mère dEdouard, sinon il faut que je me sauve dans la forêt. Comment pourrais-je savoir si le patron nest pas allé chercher du monde pour marrêter !
Asseyez-vous tranquillement. Oui, jai un fils qui sappelle Edouard...
Alors, dites à votre mari de revenir ; il doit y avoir une erreur parce que...
Il resta la bouche grande ouverte car, au même instant, la porte grinçait et le fermier, accompagné de deux autres hommes, se tenait sur le seuil.
Sacrebleu ! sécria le plus petit en sélançant vers Taavi.
Que-qué-quest-ce que tu tu mas ra-aconté avec tes mou -mouchards ! Cest Ta-Ta-Taavi Rau-audoja !
Taavi était pétrifié. Eedi et Léonard quil croyait en Finlande ! Quel mauvais tour le destin lui jouait-il ? Ses deux copains étaient encore en Estonie, partisans comme lui !
Alléluia ! Que les angelots embouchent leurs trompettes ! continua Léonard. Mais, raconte-nous maintenant comment tu es venu ici ?
Je sais là, voilà tout ! Ce serait plutôt à vous de méclairer ! Que sest-il passé sur la côte ?
Cest une longue histoire que lon ne peut bâcler en quelques mots. Cale-toi dabord la sous-ventrière ! Vaut mieux que tu ne demandes rien, je te dis ; ça pétait feu et flamme ; il sen est fallu dun poil quon ne nous transformât en chérubins ; autrement dit : cétait foutu !
Hein ?... Mais vous avez tout de même pris le large ?
Il y en a, oui, qui sont montés droit chez saint Pierre, une traînée de feu aux fesses !
Arrête tes idioties et parle ; tu sais que javais ma femme et mon fils là-bas...
Cest une histoire pas très drôle...
Taavi comprit que la fausse gaieté de Léonard ne lui servait quà cacher son émotion ; le garçon ne riait plus. Taavi ne savait pas encore à quel point les nouvelles étaient mauvaises, mais, soudain, les paroles du commandant de la NKVD lui revinrent en mémoire : « Tes aveux sauveraient ta femme et ton fils et... pense à celui qui va bientôt naître ». Taavi sentit son dos se couvrir de sueur froide.
Ils restèrent tous là, sans bouger, de longues minutes interminables ; puis Léonard se mit à parler, simplement, gravement :
On est tombé dans un piège.
Tu mens ! hurla Taavi qui pourtant savait que son ami lui disait la vérité. Comment auriez-vous pu tomber dans un piège, alors que Marta a vu la barque quitter la côte ?...
La barque na même pas eu le temps de se détacher des galets...
Et tout le monde a été pris ?
Y en a-a eu pas mal de tu-ués ! Taavi se sentait devenir fou.
Comment ! Tout le monde a été embarqué, mais vous, vous avez pu passer à travers les mailles du filet, comme des souris savantes ! Ou alors les Busses vous ont renvoyés porter la bonne nouvelle ; ils ne vous ont pas trouvés assez intéressants pour eux ! Allez, parle, décide-toi !...
Eh bien, le voilier est revenu de Finlande la nuit même où lon était retourné à la grange de Siim pour attendre à labri. Seuls quelques-uns, qui étaient restés sur la plage, ont pu partir, et le bateau a cinglé à moitié vide. Parmi nous, Jüri Paarkoukk et le prêtre Vaptas ont pu ainsi sen aller. Comme le voilier devait revenir deux jours plus tard, la côte était noire de monde : des hommes, des femmes, des enfants qui patientaient là depuis des semaines. Bien sûr. Ilmé et Lemb étaient avec nous, mais ta femme refusait de partir : elle voulait tattendre. Il était plus de minuit et, par hasard, javais envie de faire mes besoins ; Eedi, en bon serviteur fidèle, maccompagnait. À peine accroupi, quest-ce que je vois ? Un Russe qui se faufilait à quelques pas de moi ! Je fais signe à Eedi de se jeter à plat ventre ; on entendait déjà la pétarade du moteur auxiliaire du voilier qui sapprochait du rivage. Mille pensées sentrecroisaient dans ma tête ; que faire ? Crier pour donner lalarme ? Cétait peut-être provoquer un massacre encore plus terrifiant. Dailleurs je nen ai pas eu le temps ; tout sest déroulé en un clin dœil ; déjà les fusils crépitaient, le bateau venait sûrement daccoster. Les coups de feu partaient de tous côtés ; ceux qui eurent la présence desprit de se plaquer au sol ont eu la vie sauve, mais les femmes, à demi folles, se mettaient au contraire à courir et... il ny en a guère eu de capturées vivantes ! Nous deux Eedi, on navait pas de temps à perdre ; le plus souvent à quatre pattes, on sest taillé comme on a pu ; la forêt était envahie de Ruski ; je me demande encore quel miracle nous a sauvés ! Daprès moi. il sagit sûrement dune trahison. Avoir été encerclés de cette façon et, dès que le bateau accoste, le tonnerre qui se met à éclater de partout, ce nest pas une coïncidence ! Il y a un salaud parmi nous qui a dû vendre la mèche !
Sans sen rendre compte. Taavi était tombé assis sur une chaise, anéanti ; devant ses yeux se déroulait toute la scène, dans ses moindres détails. Après un long silence, le père dEedi prononça lentement :
Et moi qui vous prenais pour un mouchard ! Jen étais persuadé, puisquen dehors de Léonard et de mon fils personne navait pu échapper au massacre !...
Il sapprocha de Taavi et lui mit la main sur lépaule.
Excusez-moi de...
Mais Taavi ne le voyait même pas ; son visage était tellement décomposé que personne nosait plus bouger.
* * *
Taavi sentait à nouveau la colère et la douleur monter en lui. Il se retrouvait prisonnier au milieu même de cette liberté rayonnante de soleil. Le soutien-gorge et le bas déchiré appartenaient donc à Ilmé ! Était-elle encore en vie, ou ces guenilles avaient-elles été arrachées à son cadavre ? Pourquoi ne lui avait-on pas montré les vêtements de Lemb ? Son gamin était-il tombé sur la côte ?
La vie de partisan quil menait maintenant, à demi oisive, le rendait fou. Dans sa colère impuissante il navait plus quune chose à faire : écrire au chef de la NKVD, rue de Nunn. Il posta lui-même sa lettre, se faufilant jusquà une mairie, douze kilomètres plus loin. Dans cette lettre, rédigée en estonien, il jurait par le Saint Camarade Staline que son évasion réussie était due à la complicité du capitaine et du manchot à chacun desquels il avait promis mille roubles, pour prix de leurs services. Cétait la seule pitoyable vengeance quil fût actuellement en mesure daccomplir.
Au retour, Taavi sadossa à un arbre ; le soleil se mouvait entre les futaies ; les senteurs de la nuit montaient en nappes fluides ; lor du couchant se délayait dans le ciel, se dégradant, au sud, depuis le rouge jusquau violet profond, au nord, du jaune au vert tendre. Sur sa tête, de minuscules étoiles se mirent à scintiller ; ululant, un jeune hibou se cogna dans son vol aux branches des bouleaux puis disparut dans les brumes vaporeuses ; lair sentait la résine fondue de soleil et le foin coupé ; un pic-vert entama son interminable sape, mais Taavi ne sentait ni ne voyait rien. Son esprit sinuait dans dautres labyrinthes où jamais laube ne succédait à la nuit.
Taavi avait demandé à ses amis de lui donner de nouveaux détails, mais au premier mot il leur avait crié de se taire, incapable den supporter davantage. Marta avait vu Ilmé et Lemb prendre la mer, et elle avait pu quitter le coin, tout tranquillement. Il y avait là quelque chose, de bizarre. Il se rappelait les paroles du père dEedi : « En dehors de Léonard et de mon fils, personne na pu échapper au massacre. » Alors... Il avait raison de soupçonner Marta qui devait en savoir plus long quelle ne le prétendait. Pourquoi lavait-elle envoyé à Tallinn ? Que sétait-il passé EXACTEMENT ?
Sa foi et son espérance sétaient écroulées. Cette foi, que le vieillard avait nourrie de sa propre vie. était donc si peu résistante ? Lessence dun homme était-elle donc limitée au cercle étroit dune famille ? Le vieillard affirmait : après avoir tout perdu je suis au-delà de la vie, au-delà même de la mort ! Taavi Raudoja, revenu en soldat dans son pays, avait délibérément offert sa vie pour son peuple, pour la victoire comme pour la défaite, dans la vie comme dans la mort. Si sa femme et son fils sétaient éteints avant lui, il devait se résigner, cétait le destin, sa mère le lui disait aussi ; et si maintenant la mort lui laissait un sursis, ce nétait pas par hasard ; il devait y avoir une raison valable.
Il regardait ses mains puissantes, brûlées de soleil, ces mains qui savaient tenir une arme. Que devaient-elles tenir dautre ? LEurope se reconstruisait sans quil puisse participer à cette résurrection, même pas en esclave, car on exigeait de lui le nom de ses frères. Oui, il devait encore utiliser son arme ; seul le sang pouvait le laver de ses souffrances ; mais le pouvait-il vraiment ?...
Eedi vint le chercher. Ils devaient tous trois quitter la ferme pour un long, très long voyage ; retrouver dans les forêts tous ceux qui les attendaient.
Fusil sur lépaule, Eedi ployait sous son sac débordant de vivres.
On a pen-pen-sé quil était t-temps de pa-partir ! Taavi laccompagna en silence jusquà la maison. Dans la cour, Léonard saffairait à boucler son sac ; le fermier en préparait un troisième pour Taavi.
Nous allons rester quelques jours dans les environs pour voir la tournure que prendront les événements et si ça bouge, alors...
Mais ils ne restèrent pas longtemps en lisière ; bientôt parvint la nouvelle de larrivée dimportantes sections russes près de Rapla ; dautres rassemblements venaient embouteiller Kohila et Kosé ; Taavi et ses compagnons se penchèrent alors sur leurs cartes chiffonnées, essayant de prévoir les zones qui seraient attaquées ; il nétait pas prudent de sattarder ici...
On va les réchauffer nos flingues !
Et co-co-copieusement !
Ils ramassèrent leur sac et disparurent dans la nature.