I

   Dans un pré, bordant la rivière, Ignas avait installé une grosse meule à aiguiser. Il partait faner avec Hilda à travers la rosée matinale, tandis que Reet et Linda de Sooserva vaquaient aux travaux domestiques et soignaient les bêtes. En réalité, Ignas n’aimait guère s’absenter ainsi de la maison pour toute une journée d’été : Aadu, le sourd-muet, était le seul homme à rester à la ferme, et, de temps à autre, du côté de Kalgina, des Russes venaient au village. Reet était bien une femme robuste, mais, depuis quelque temps, sa santé laissait à désirer. Chaque changement de temps, surtout au printemps, lui causait des douleurs dans les membres. Durant la canicule, ses pieds enflaient, lui rendant les matins particulièrement pénibles. Elle n’était pas femme à se plaindre, et il y avait tant à faire du petit jour jusqu’à la tombée de la nuit !
   Depuis l’arrestation de Mihkel de Lépikou, Osvald, Tom et Värdi vivaient dans les forêts et s’étaient imposé un étrange mode de vie. De nouvelles troupes russes étaient venues s’installer à Kalgina ; ils n’osaient donc plus travailler dans les champs en plein jour, mais le faisaient la nuit tombée, se faufilant comme des ombres. Dans l’obscurité, ils plantaient des pommes de terre, roulaient, hersaient la terre.Värdi, le bossu, qui ne connaissait rien en agriculture, faisait le guet du côté de Võllamäe, sa bicyclette camouflée dans un buisson, prêt à tirer une fusée en cas d’alerte. Pendant le jour, les hommes dormaient, réparaient les clôtures, coupaient des fagots ou aménageaient leur campement d’été.
   Tous les gens du village étaient au courant, d’une façon ou d’une autre, de leur présence dans les bois. Les hommes de Hiié auraient été bien en peine de donner le chiffre
    exact des maquisards. À chaque détour de sentier on pouvait tomber sur un gars de Dieu sait quel village, pistolet à la ceinture ou fusil en bandoulière. Quant à Héku, l’idiot, on le croyait caché à Matsu ou à Kadapikou. En fait, il cheminait seul, bien qu’il vînt parfois manger un morceau avec la bande de Metsaoti. Il se liait avec n’importe qui, et toujours quand on s’y attendait le moins. Parfois il lui arrivait de redevenir lucide et de ne plus s’occuper de son armée fantomatique ; mais le plus souvent, il déraillait tellement que même Jaak, son père, devait se rendre à la triste évidence :
   — Cré vingt dieux ! Moi, je n’ai pas un chat à envoyer, la nuit, sur mes champs ! L’autre crétin déterre les truffes dans le marais ! C’est pas encore lui qui inventera la poudre!
   Les hommes de la forêt donnaient un sérieux coup de main à Ignas. De son côté, avec Hilda, il veillait à leur apporter de quoi manger. Les faux bien aiguisées, alignées sur une branche d’aune, attendaient les travailleurs au bord de la rivière. Osvald arrivait bien souvent en retard au travail ; son visage ruisselait, tellement il s’était dépêché. Ignas ne lui posait aucune question, mais ses copains, eux, ne se gênaient pas :
   — Qu’est-ce que tu fabriques avec Marta ? Elle te porte au cerveau ! lui lit remarquer Tom.
   Osvald répondit par un rire qui n’était plus celui d’autrefois. Il débordait d’insouciance et de joie de vivre.
   — Eh ! Une femme c’est une femme !
   — Alors, t’es complètement mordu !
   — Mordu, mordu... que veux-tu, je n’ai plus ton âge ; de temps en temps on a besoin... tu comprends ? Et même, on a intérêt ! Maintenant je sais tout ce que le Comité mijote à la mairie, comment les Russes se déplacent, où ils vont... Que veux-tu d’autre ? C’est utile !
   — Sacré tâcheron va ! Moi je ne peux pas la sentir, avec ses yeux en trou d’aiguille ! Et puis, ça ne dure jamais bien longtemps avec personne ! Son mari, le vieux Laan, c’est elle qui l’a poussé dans les pattes de la NKVD — du moins à ce qu’on raconte ! Ça ne m’étonnerait pas qu’un beau matin les Ruski viennent te piquer dans la grange de Roosi, où tu fricotes avec elle, pour t’embarquer direction la mairie avec accompagnement de chœurs et tout et tout !...
   — Imbécile ! Tu me crois aveugle ? Et puis qu’est-ce que tu as à me harceler ? Ça ne regarde que moi ! Ma parole, est-ce que tu serais jaloux
   Comment qu’elle est cette animale-là ? demanda Värdi.
   — Animale !... Animale ! grommela Osvald vexé, sans plus souffler mot. Le petit Värdi hocha la tête :
   — Un gars comme Osvald, c’est malheureux de le voir tomber dans les jupes d’une telle dingue !
   Pendant toute la fenaison, Linda et Värdi montèrent la garde, chacun leur tour, malgré l’avis d’Osvald qui trouvait ça parfaitement inutile. Quand on ratissait, Tom remplaçait Linda car, selon lui, un râteau n’était pas un outil d’homme. Linda et le vieil Aadu donnaient un coup de main aux autres, et les meules montaient comme jamais encore, les années précédentes.
   — C’est du stakhanovisme ! lança Osvald en riant.
   — Ça oui ! Du bon boulot de choc ! renchérit Ignas, tout heureux de voir ainsi avancer le travail. J’ai l’impression que vous pouvez maintenant prêter main-forte aux gens de Lépikou. Il fait beau sous la calotte des cieux, alors fauchez tant que vous pouvez !
   — C’est clair, patron, cette année nous damons le pion à tout le village ! Les Matsu, eux, commencent juste à aiguiser leurs faux !
   — Eh oui ! Lonni compte les jours maintenant et Meeta doit rester la surveiller. Je le disais à Reet : va voir un peu chez les voisins ; t’es une femme d’âge, peut-être qu’ils auraient besoin de toi ! C’est pas drôle avec cette sacrée chaleur ! La fille est toute pâlote...
   — Ça oui, patron ! acquiesça Osvald. La phrase avait une intonation de regret. Ces damnés Russes avaient fait là un joli coup avant de mourir !
   
* * *

   La vie continuait à Metsaoti. On commentait les événements en se rencontrant aux champs ou au travail obligatoire. Mais chacun gardait pour soi la majeure partie de ses soucis. Un soir, après avoir bricolé dans la cour, Ignas se sentit le cœur lourd. Le vieil Aadu sortit de la maison : il était donc déjà tard pour que le vieux eût fini de vider sa gamelle et allât se coucher. Aadu traversa la cour, le chien Pontus gémissant sur ses talons. Ils s’arrêtèrent tous deux à la palissade et Aadu arracha une touffe d’herbe tendre qu’il se mit à brouter. « Tiens ! Aadu mange de l’herbe ! C’est signe de pluie ! » pensa Ignas. Avec le chien, on n’en était jamais très sûr, mais avec le sourd-muet !...
   À son tour, Pontus mordilla quelques brins sans cesser de gronder. Aadu lui répondit dans le même langage. C’était une chose qui dépassait Ignas : Aadu, sourd comme un pot, répondait au chien dès qu’il s’arrêtait !... Pontus alla s’asseoir au beau milieu de la route, Aadu s’arrêta au portail, appuyé sur son gourdin. Tous deux regardèrent en direction de Võllamäe. comme s’ils attendaient l’arrivée de quelqu’un. De temps en temps, ils se remettaient à geindre, semblant se confier leurs misères réciproques. Ignas rentra en hochant la tête.
   — Où es-tu resté si longtemps ? lui demanda Reet ; le dîner est tout froid !
   Fatigué, Ignas, sans prendre la peine de se laver les mains, se mit à table.
   — Linda est venue faire un tour ! Reet regarda son mari pour bien lui montrer l’importance de ce qu’elle disait.
   — Ah oui ! se contenta de répondre Ignas ; son regard indifférent parcourait la vaste cuisine. Tout lui semblait bizarre : la gamelle vide d’Aadu au coin de la table, les charbons ardents dans la cuisinière, le rideau de défense passive qui obstruait la fenêtre. À quoi bon, ce rideau ? La guerre était terminée, on n’entendait plus le vrombissement des avions ; et pourtant, on le tirait encore chaque soir, comme s’il pouvait protéger aussi les pensées contre la curiosité du monde extérieur, comme si les habitants redoutaient l’obscurité, comme si le Malin pouvait pénétrer jusqu’au cœur de ces plaines reculées. Ignas sentit soudain qu’il lui aurait fallu plus de monde qui l’entourât dans cette pièce. Il avait le cœur glacé ; la chaleur intime de cette cuisine était disparue. Hilda, depuis bien longtemps déjà, avait installé son lit dans la grange à sécher le blé. De là, elle surveillait la ferme comme un bon chien de garde ; mais les partisans sortaient rarement des forêts pour venir dans le clos se coucher au sauna.
   — Hilda dort déjà ?
   — Elle s’est sauvée ; elle avait une fois encore les yeux pleins de larmes !
   Ignas remarqua que sa femme était triste et inquiète, que ses mains, essayant de se cramponner au rebord de la table, faisaient des gestes maladroits. Reposant sa cuillère, il s’appuya contre le dossier de sa chaise.
   — Linda m’a dit qu’elle avait vu la cadette de Tooma de Kousé. Selma leur a écrit de Tallinn que Taavi...
   — Qu’est-ce qui lui est arrivé ?
   — On l’a arrêté, depuis mars déjà.
   Une bien mauvaise nouvelle qu’Ignas aurait mieux aimé ne pas apprendre après une telle journée de travail !
   — Et Ilmé avec le petit, ils ont pu prendre le large ?
   — Oui, les pauvres ! Maintenant ça lui fait deux enfants ! Linda a bien de la misère ! Elle ne pleurait même pas ! Elle ne parlait que de son Andrès. Mais depuis que Taavi a suivi le sort du père, il ne lui reste plus grand-chose qui la retienne dans ce bas monde ! J’ai bien peur qu’elle n’en finisse, qu’elle ne se jette dans la rivière ou...
   — Ah ! Qu’est-ce que tu nous chantes ! coupa Ignas. Mais il se sentait, lui aussi, inquiet.
   — Elle avait l’air tellement drôle ! Toute calme comme si elle était déjà partie... Reet éclata en sanglots.
   — Ainsi, ils ont pu mettre le grappin sur Taavi ! Ça m’étonne de lui ! Qui sait ? C’est le portrait tout craché de son vieux père Andrès. S’il a vu qu’il ne pouvait plus s’en tirer, il a sauté tout droit à la gorge des Russes, pour en finir plus vite ! Allons, ne pleure pas, Reet ! Faudra bien s’y faire ! On en perdra bien d’autres !
   — Malheureusement oui !... C’est pourquoi je...
   Pour la première fois Ignas remarqua combien sa compagne s’était tassée ; elle avait maintenant plus de che-veux gris que de noirs ; imperceptiblement, toutes ces années de soucis l’avaient brisée.
   — Je me tracasse tellement pour limé, continua Reet ; au milieu de tous ces étrangers !...
   — Eh oui ! Mais l’important c’est qu’elle n’ait plus à vivre dans la peur ! Et puis, de savoir que les enfants vont grandir libres, ça nous donnera du courage !
   Ignas sortit de nouveau dans la cour. Il se rendait compte que sa femme souffrait, qu’elle avait besoin de sa présence. Il avait de la peine pour Reet, de la peine pour le monde entier et plus encore peut-être pour Linda de Sooserva : il revoyait cette petite vieille fragile agenouillée à la place même où était tombé son mari.
   Au bout de la maison, sous les pommiers, il s’arrêta, le regard au-delà des champs en direction de Võllamäe. Attendait-il, lui aussi, quelqu’un ? Bêtise ! De ce côté il ne pouvait venir que des rafles.
   Pontus continuait à geindre ; la silhouette du sourd-muet se penchait toujours sur son bâton. De la plaine montait le crissement de la herse qui griffait le sol. Ah ! Cet Osvald ! Se risquer ainsi à découvert ! En une soudaine intuition, Ignas voulut lui conseiller de retourner dans la forêt. S’il lui arrivait malheur ! Au même instant, vers les collines de Koolu, éclata un coup de feu suivi d’une fusée jaune traçant un arc dans le ciel. Les Russes ? Pontus et le féroce Saulus de Matsu se mirent à aboyer à tout rompre. Le chien de Võllamäe s’étranglait presque d’excitation, et les glapissements du roquet de Kadapikou emplissaient les pâtures. Toute la tranquillité de la nuit était brusquement rompue. Pans de veste au vent, le bâton cognant contre les pierres, Aadu s’enfuit au fond de la cour, comme s’il avait le diable aux trousses, et escalada quatre à quatre l’échelle de son grenier en poussant des cris gutturaux.
   En même temps parvenait à Ignas le galop assourdi d’un cheval s’éloignant dans la forêt. Un rapide, cet Osvald ! En ce moment. Värdi devait pédaler ferme sur les collines de Koolu en direction de Vérisoo. L’oreille aux aguets, Ignas avança jusque dans les champs : il n’entendit rien, hormis le concert d’aboiements. Ce n’était donc qu’une fausse alerte ; mais une alerte quand même ! Elle rappelait aux habitants de se tenir sur leurs gardes ; nul ne pouvait savoir ce qui arriverait avant l’aube.
   En revenant dans la cour, Ignas y trouva Reet et Hilda. Cette dernière, en chemise de nuit, pieds nus, un manteau jeté sur les épaules, tenait ses vêtements sur le bras par précaution.
   — Qu’est-ce qui se passe ? demanda Reet effrayée.
   — Rien pour l’instant !
   — Comment rien ! Hilda a entendu un coup de feu !
   — Je te dis qu’il n’y a rien pour le moment. On verra par la suite... Tâche de dormir, Hilda ! Tu as besoin de sommeil, jeune comme tu l’es ! Sinon tu vas t’épuiser !
   — Dormir !... Toujours dormir ! répéta la jeune fille, semblant ne pas comprendre ce que lui disait Ignas.
   Le ciel, tout scintillant d’étoiles, formait une voûte apaisante au-dessus du monde. II n’avait pas de mystère à cacher, comme cette terre enténébrée !
   Et l’aube se leva sans qu’il se passât rien. Les jours s’égrenaient embaumés ; le ciel éclatait de lumière et de musique, peuplé de chants d’alouettes, comme une poussière bleue aux rayons du soleil. Les hommes embellissaient leurs cœurs de cet or bleu du ciel qui chassait les miasmes mortels de l’hiver. Il leur semblait vivre à nouveau les anciens jours heureux, dans ce halo d’été, symbole de la vie.
   Plus que personne, et contre toute attente, Hilda y paraissait sensible. L’été la faisait revivre. Ignas était le premier à se réjouir de cette métamorphose car, à son âge, il avait besoin de voir auprès de lui des yeux riant de joie, ne fût-ce qu’un instant.
   Chez Hilda, ce n’était pas une lente floraison, mais le brusque éclatement des glaces à la chaleur du printemps. Son rire fusait, telle une gerbe de soleil dans un ciel d’orage, illuminant un instant son regard trop vite voilé de tristesse, embué de larmes. Mais, caché en elle, l’épanouissement de son âme devait se faire plus lent et plus sûr. Les fleurs du jardin, qu’elle regardait de longues heures, effaçaient de son cœur, par leur couleur, les dernières lueurs de l’incendie, chassaient, de leur parfum, l’odeur calcinée des maisons en ruine.
   — Elle se remet ! disait Reet.
   — Oui, ça m’en a tout l’air !
   — Il faut qu’elle guérisse ’. Sinon elle ne pourra pas supporter un nouveau malheur !
   Ce nouveau malheur, c’était, pour Hilda, l’arrestation de Taavi. Elle l’avait à peine vu, mais connaissait bien limé. Elle aimait profondément la mère de Taavi, Linda de Sooserva, et courait chaque jour lui rendre visite dans sa ferme minuscule.Linda l’appelait sa fille ; toutes deux, elles allaient sous les sapins de Sooserva où l’on avait gravé une croix dans l’écorce. Longtemps Hilda n’avait pas osé y aller, mais maintenant cet endroit paisible, où était mort le père de Taavi, était cher à son cœur.
   Mais, plus que tout, la cause de ce renouveau en elle c’était un homme bel et bien vivant et qui d’ailleurs semblait ne s’apercevoir de rien. Mais comment aurait-il fait pour s’en rendre compte alors que, depuis l’hiver, Hilda, au lieu de son ancien empressement d’esclave, ne faisait plus que sombre mine à Tom, le jeune héritier de Hiié ? La jeune fille se cabrait orgueilleusement devant ce garçon qu’elle ne daignait même plus regarder. Mieux encore ! Aux réflexions aigres-douces du jeune homme, elle se contentait de répondre sèchement : « Ah! tu crois être bon à quelque chose ? »
   Tom en demeurait bouche bée, persuadé d’être vraiment un moins que rien. Avec son ski cassé elle l’avait suivi jadis, docile et penaude, mais maintenant ! Le garçon, à la vue de ce corps souple, de cette bouche moqueuse, se sentait comme un chiot mouillé : honteux et mal à l’aise. Par sa suffisance, il s’était joué lui-même ! À table, elle ne lui apportait même plus à manger, ou le faisait avec un petit sourire de dédain qui l’exaspérait. Il enrageait tellement qu’il bondissait, prêt à lui arracher les cheveux ; mais chaque fois sa main retombait ; pourtant Hilda se blottissait de frayeur. Sans savoir pourquoi, il était incapable de sortir une syllabe.
   Ils vivaient maintenant comme chien et chat et c’était là, pour Hilda, l’étrange cause de sa résurrection. À moins que ce ne fût le baiser reçu dans la neige profonde des collines de Koolu ? Elle n’en savait trop rien !
   
   

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