II
Dans la grande mairie blanche à volets verts, Mikhaïl Turban, le nouveau responsable, qui remplaçait Holdé, était fait dune tout autre étoffe que son prédécesseur. À première vue, il paraissait chétif, tout rabougri. Il était chaussé de bottes, habillé dune simple veste de soldat dont la poche sornait dune étoile à cinq branches en émail rouge. Pour les cérémonies, il arrivait à dissimuler sa poitrine rachitique derrière un flot de médailles et de décorations. Cétait un Estonien né en Russie, ancien officier, invalide, taciturne, morose et soupçonneux. Ses rares paroles avaient tout lair daboiements.
Depuis le changement de responsable, latmosphère dans la grande salle du conseil municipal était devenue étouffante et tendue. Dès les premiers jours, Marta observa son nouveau supérieur ; il se gominait les cheveux et la moustache, ce qui lui donnait une vague ressemblance avec Hitler. Turban se méfiait de tout le monde, et lorsque Marta le regardait dans les yeux, il se détournait de profil avec un tic nerveux, comme sil avait envie de cracher. Constamment il cherchait à dissimuler ses mains : debout, il tirait sur ses manches, assis, il en gardait toujours une sous la table. Elles étaient difformes, presque sans doigts. Cétait un homme marqué par la guerre, et personne narrivait à comprendre la raison de ce choix pour un chef de Comité Exécutif.
Son second, à la grande terreur de toute la région, était un milicien : Beetal Rause. La vue de ce colosse avait épouvanté Marta. Le visage de Rause était criblé de marques de variole, ses yeux aussi nus que ceux dun poisson, sans un poil ni un cil. Il avait une bouche large et forte garnie de longues dents jaunies, puissantes comme celles dun fauve, des trous noirs et béants en guise de narines. Au premier coup doeil il avait tout du gorille, même les longues mains pendantes ; mais il nen avait pas la stupidité et semblait bien connaître son affaire ; insouciant du danger, il roulait à moto sur toutes les routes forestières. Mais, lorsquil partait sans sa monture, cétait alors quil fallait se méfier : il revenait chaque fois avec une nouvelle proie. Malheur à la victime qui cherchait à résister : Rause lassommait à moitié.
Au bout de quelques semaines, sa réputation dépassait les bornes du département. De son passé, on savait uniquement quil était allé en prison, durant les années de paix, pour avoir violé une petite bergère, Beetal Rause était le seul nuage noir sur lhorizon de Marta, le seul quelle redoutât. Elle cherchait à se raisonner : après tout, cet homme nétait quun vulgaire outil dans la main de lactuelle puissance, une simple hache. Mais elle se méfiait de son regard de convoitise animale. Aussi fut-elle soulagée en obtenant de la NKVD lautorisation de porter un revolver sous prétexte de se défendre contre les bandits en forêt. Elle avait désormais déposé sa candidature au Parti Communiste.
Vers la fin de la fenaison, le temps se mit à lorage. Les faneurs attendaient laide supplémentaire de Linda et Aadu ; ce dernier arriva tout essoufflé. Personne naurait remarqué son arrivée, au milieu de la fébrilité générale, si le sourd-muet navait été tellement surexcité. Se précipitant vers Ignas, il gesticula en poussant des cris ; de toute évidence, il avait quelque chose de grave à expliquer.
Hilda, toi oui as des jambes rapides, cours donc voir ce qui se passe ! Jette un coup dœil dans la cour !
Oui ! Oui ! sempressa-t-elle de répondre. Elle eut un regard furtif en direction de Tom qui, en short, le torse bruni par le soleil, le visage cuivré, coltinait dénormes bottes de foin. Si quelquun était menacé, cétait bien lui ! Hilda. À toutes jambes, entre les arbres et les buissons, senvola vers les prés de Metsaoti.
Ce départ eut lair de calmer quelque peu Aadu, mais, au lieu de se joindre aux travailleurs, il sassît sur une butte de terre en continuant son soliloque de grognements, remuant les mains comme sil conversait avec le buisson dosier. De temps à autre, il gobait un brin dherbe entre ses lèvres barbues, contemplant les faneurs et les forêts derrière lesquelles se blottissait le village de Metsaoti. Lorsquil se mit enfin à ramasser le foin, à chaque instant il arrêtait son râteau pour émettre quelques sons inquiets, le regard apeuré et triste de ne pas être compris.
Tout le monde était en train de déjeuner lorsque Hilda revint, hors dhaleine, le visage livide.
Les Russes sont à Hiie ! Il y a une limousine noire dans la cour et des NKVD en uniforme qui montent la garde. Jai surveillé quelque temps de lenclos, mais je nai rien pu voir dautre. Tout est calme dans le village, pas âme qui vive !
Diable ! lança Osvald. Cette fois patron, cest lorage !
Deux hommes en uniforme...
Oui ! Mitraillette au poing !
Ça nous fera de bonnes armes ! plaisanta Tom en reposant sa gamelle. Hein Osvald ? Quest-ce que ten penses ?
Quoi ? Tes pas fou ! Une limousine noire et des NKVD ?
Ignas bourrait sa pipe, le regard indifférent aux nuages dorage. Il ne sapercevait pas que ces doigts calleux tremblaient. Une limousine dans la cours, alors... Et sils emmenaient Reet ! Quest-ce quelle nallait pas leur raconter sous leffet de la peur ! Cétait donc pour Tom ! Il fallait sy attendre ! Et lui qui voulait semparer de leurs armes !...
Je suis allé prévenir Värdi...
Un souffle dair frais agita le sommet des bouleaux et les premières gouttes chaudes sécrasèrent au sol, larges, de plus en plus drues et froides. En toute hâte, les hommes ramassèrent les victuailles et renfilèrent leur chemise en courant vers la grange. Aadu les suivit, bâton dune main, râteau de lautre. Ignas était le seul à regarder tomber la pluie qui noircissait peu à peu le foin crépitant ; son estomac se creusait dangoisse.
Laprès-midi, sous les dernières gouttes deau, Linda arriva à la grange, enveloppée dun fichu, les pieds flicflaquant dans la boue.
Assise sur le foin, la vieille, toute menue et recroquevillée, semblait harassée et bouleversée :
Je suis venue dire que... Je ne sais plus ce qui arrive !
Qui ont-ils voulu emmener ? Cest moi quils venaient chercher ? demanda Tom.
Non ! Ils cherchaient Taavi.
Taavi ?
Comment ça ? Mais Taavi est en prison ! renchérit Ignas.
Je ny comprends plus rien, jvous dis ! Chez moi, ils fouillaient partout en me demandant quand est-ce que javais vu mon fils pour la dernière fois, et ils ne voulaient pas croire que cétait à lautomne dernier ! Ils ont regardé les photos et les ont toutes prises. Ensuite ils mont menacée de membarquer si je ne leur disais pas où était le fiston. Moi, je leur ai répondu que, vu mon âge, ça métait bien égal de mourir ici ou ailleurs. Un homme tout en noir, comme un pasteur, leur servait de traducteur. Il avait lair si gentil, si calme et si sérieux, que jai fait remarquer à cet Estonien quils devaient savoir mieux que personne que mon fils était en prison. Ça les a mis en rogne ! Et comment javais su quil était en prison ? Qui me lavait dit ? Jai répondu que cétait Marta de Roosi, en revenant de Tallinn Qui cétait cette Marta ? Je leur ai répondu quelle travaillait à la mairie comme secrétaire ou quelque chose dans ce genre-là Ah ah ! Et quest-ce que Marta fabriquait avec mon fils pour savoir ça ? Moi je leur ai dit : quest-ce que vous voulez ! Ils sont allés ensemble à lécole et voilà tout ! Et puis je me suis rappelé soudain que ce nétait pas du tout Marta qui me lavait appris, mais bien la cadette de Kousé ! Jai voulu alors réparer mon erreur, mais ils mont tellement inondé de questions que jai tout laissé en plan !
Ils nont vraiment pas demandé après moi ? insista Tom, tout énervé.
Non ! Cétait toujours Taavi et Taavi ! Ils ont alors crié à Reet : où sont les hommes ? La patronne leur a répondu calmement quil ny avait que son mari à la fenaison. Elle avait un tel cran quil sen est fallu de peu quelle ne leur montre la porte. Sous le fichu, les épaules de Linda tremblaient.
Pendant tout ce temps-là, ils pointaient leurs fusils vers la forêt ; on aurait dit quils avaient peur de quelquun !
Les hommes sourirent. La fréquentation des forêts avait rendu la peau rudement fragile à ces redoutables NKVD qui tremblaient à la vue des buissons !
Je narrive pas à comprendre pourquoi ils cherchent encore Taavi, puisquils lont déjà arrêté au printemps ! objecta Ignas. Écoute, Linda, ne crois-tu pas que ton fils aurait joué la fille de lair ? Je ne serais pas autrement étonné de le voir revenir un jour en me disant : salut !
Que Dieu tentende ! Javais bien eu la même idée, mais je nosais y croire ! Une fois en prison, comment voulez-vous en sortir ? Jai beaucoup prié pour lui...
Du revers de la main, la vieille essuyait son visage ridé.
Et pourquoi pas ? sexclama Värdi ; ce nest pas la première fois que quelquun sortirait de leurs griffes ! On a même vu des hommes sauter des trains de déportation et prendre le maquis. Taavi est homme à les imiter à la première occasion.
Le soir, Osvald alla tout seul au village pour « prendre le vent », comme il disait. Les autres décidèrent de passer la nuit dans les granges de foin. Martin de Liiskakou, qui donnait un coup de main aux vieux de Lépikou, partit au campement des partisans pour leur donner le mot, afin que le capitaine sût où se trouvaient les hommes. On avait tourné la girouette de la cour de Hiié en direction de Matsu : cétait le signal que le danger nétait pas imminent, mais quil fallait rester sur ses gardes. Hilda entra dans la cour avec Linda, les hommes attendirent dans le clos. Peu de temps après, Hilda revenait en toute hâte ; Pontus, derrière elle, cabriolait de joie.
La patronne nest pas à la maison, ni dans les dépendances... les portes sont grandes ouvertes !...
Les derniers rayons ocres du soleil couchant firent miroiter, en sinfiltrant entre les arbres, les champs encore mouillés de pluie.
Où est-elle alors ? sinquiéta Ignas.
Si les Russes...
Quest-ce que tu vas imaginer !
Ignas se précipita dans la cour : il ny avait quune double trace de roues de voiture ; ils nétaient donc pas revenus, comme il lavait redouté un instant. Malgré les recherches, Reet demeurait introuvable. Dans la buanderie, les pommes de terre à cochons, qui cuisaient dans un immense chau-dron, étaient réduites en bouillie. Sur le feu presque éteint de la cuisine, mijotait doucement une purée de grains dorge. Ils restèrent là, désemparés. Le vieil Aadu arriva à son tour, balançant ses espadrilles au bout des lacets, pantalons retroussés jusquaux genoux, les pieds blanchis par lherbe mouillée. Peureusement il observa les traces dans la cour, en tapant le sol de son gourdin comme sil voulait exterminer un nid de vipères. Après avoir reniflé la marmite, il posa sa gamelle sur le coin de la table et reprit en quatrième vitesse sa faction au portail.
Tiens ! Il attend de nouveau ! fit remarquer anxieusement Hilda.
Il ne fait que ça !
À la stupéfaction générale, la patronne arrivait de la direction de Matsu, le visage empourpré dune joie évidente.
Ça y est ! Tout est réglé !
Quoi donc ? On dirait une jeune fille qui senfuit de la maison pour courir le guilledou ! Les vaches meuglent pour être traites, et nous sommes là, ne sachant sur quel pied danser î
Ella est venue me chercher ! Faut pas perdre de temps dans ces sortes daffaire !
Ah bon ! Alors cest un garçon ou une fille ?
Une grosse fillette, bien portante et toute ronde. La mère se porte comme un charme. Seulement elle a peur...
De qui ?
Du vieux Juhan bien sûr ! Après laccouchement, elle était affolée, elle réclamait son enfant à cor et à cri ! Mais en ce moment ils dorment tous deux bien tranquilles. Meeta rayonnait de joie ! Lorsque je jai traitée de grand-mère, elle a fait la moue mais a ajouté en souriant : cest lenfant de ma fille, moi, le reste ne me regarde pas !
Alors cest une fille ! sourit également Linda. On naura pas à craindre la guerre de si tôt ; cest une année de fillettes ! Harou, Kalgina, Pénisé, rien que des filles ! Et Ilmé ?...
* * *
La tranquillité du soir avait enveloppé la ferme. Osvald était déjà parti lorsque Juhan en personne arriva à Hiié. Ignas le conduisit dans une pièce à lécart, devinant que le vieux avait quelque chose sur le cœur.
Eh bien toi, mon cochon, tas un sacré détachement de sentinelles à ton portail ! Un chien et un infirme ! Ils ouvrent de rades soucoupes pour te reconnaître ! Le vieux a son gourdin en pogne, et si ta tête ne lui revient pas, vlan !... Fends la bûche ! On ma dit que tavais eu de la visite aujourdhui ?
Ça oui, on en a eu !
Ces espèces de rougeoles, on na pas de médication pour les enfumer !
Y a une poudre qui les fera comprendre !
Juste ! Après que! cadavre ils en voulaient ce coup-ci ?
Je ne sais pas ! Ils pourchassent mon gendre et pourtant, à ce quon dit, le garçon est au frais depuis longtemps !
Un sacré chenapan que ton gendre de fils ! Juhan éclata de rire. Ça ne fait pas un pli ! Sils le cherchent, il nest plus au frais ! Fends la bûche ! Ahahah ! Pas si bête ce vaurien de fils dAndrès ! Lidiot de Võllamäe a bien pu prendre ses jambes à son cou, alors tu penses, Taavi !... II leur aura foutu un gnon entre les deux choses ! Fends la bûche !
Alors tu crois que... ?
Que veux-tu quils cherchent dautre ? Des pissenlits ?
Juhan ce jour-là était dune humeur radieuse, barbe au vent, ventre étalé ! Était-ce en lhonneur de sa petite fille ? Ignas voulut le lui demander franchement, en voyant son voisin exhiber de sa poche une fiole deau-de-vie.
On peut ptête te féliciter ? Te vlà maintenant grand-père, y paraît !
Fends la bûche ! Moi je ny suis pour rien ! Caurait été un garçon, crois-moi, je lui tordais le cou ! Mais que veux-tu faire avec une pisseuse ? À la maison, je me suis rincé le osier avec une bonne rasade de vin, et je me suis mis à réfléchir : une fille, ça peut aller ! Ça fera une bergère toute trouvée ! Et je naurai pas de crime sur la conscience. Tiens, goûte voir ! Ya rien de mieux ! Oui, caurait été un garçon, fendant ma bûche, je lenfouissais sous les fagots. Il aurait grandi et un beau jour, en regardant on rejeton en face, peste, je me serais trouvé devant un Russe ! Jai le cœur bien léger !
Ignas considérait son rude voisin : la purge navait sûrement pas été aussi facile à avaler quil le prétendait ! Ce dénouement avait tellement soulagé Juhan que le vieux sétait précipité vers Hiié, une bouteille dans la poche.
Alors, à ta santé ! Et que ta petite-fille devienne du bon bois !
Tu parles dun bon bois que cette queue de poêle ! Tu sais, une femme ça a tout de lustensile !
Alors, à la santé de lustensile !
Mais des hommes nallaient pas user leur salive à parler plus longtemps dune histoire daccouchement ! Ils avaient bien dautres écheveaux à démêler devant la bouteille ! La vie nétait plus quun vaste imbroglio : on pouvait la prendre par nimporte quel bout, elle ne faisait que sembrouiller.
* * *
Osvald se promenait tout seul dans les forêts. Après laverse, le soir dété embaumait de parfums frais à lodeur de maturité. Le brouillard montait avec la nuit chaude, enveloppant peu à peu les voix qui résonnaient encore au loin, dans lair pur du coucher de soleil. Osvald revivait tout le début de sa liaison avec Maria.
Cétait par un soir de printemps. En revenant dune longue et dangereuse expédition aux environs de Kalgina pour reconnaître limportance des bivouacs russes, il avait rencontré Marta. Tout de suite il sétait rendu compte quelle sortait de la mairie, où lon avait mené joyeux tapage toute la nuit. Tout étonné, il se rendait compte quelle sécartait des champs dHarou pour se diriger vers les bois. Elle était sûrement ivre ! Osvald, qui la suivait, souhaitait presque quelle se perdît, ce qui ne tarda pas à se produire. II sen amusa comme un gamin, à lidée que cétait lui qui la diri-geait par quelque invisible ficelle.
En arrivant à Hiié, comme jeune journalier, Osvald était devenu amoureux fou de Maria qui revenait juste de la ville pour baguenauder tout lété dans le pays. Mais Marta, à cette époque, courait après Taavi jusquaux marches de lautel, sans même se soucier de la jeune mariée. Comment aurait-elle prêté attention au jeune Osvald, à ce garçon de ferme taillé à la serpe ? Plus tard, lorsquelle sétait attaquée au vieux richard, Osvald, furieux, sétait contenté de cracher. Il avait bien fait ! Plus les années passaient et mieux il se rendait compte que la fille dAugust de Roosi nétait pas faite pour devenir une bonne épouse. Peu à peu sa colère sétait apaisée ; lorsquelle était loin du pays il la méprisait, mais face à face, son ancienne passion remontait en lui. Il devenait à la fois timide et furieux de cette timi-dité et de cet amour.
Cette espèce de fille à soldats !... Mais voila, elle laffolait, lui brûlait le sang ! En la voyant assise sur la mousse, Osvald ny tint plus... Il fit un large crochet pour arriver en sens inverse, et faire ainsi croire à la jeune femme que leur rencontre était purement fortuite.
Osvald ! sexclama-t-elle en sapprochant du jeune homme, comme si elle nattendait que lui.
Ah tiens ! Bonjour ! Tu fais une sacrée promenade. Égarée ?... Moi ? Jailais du côté de Metsaoti !
Malgré sa longue marche, Marta avait les traits pâles et tirés. Elle semblait tout heureuse de le rencontrer.
Ne me raconte pas de bobards ! Tu parles comme je ne sais pas doù tu viens ! Avec Tora, vous êtes camouflés dans le marais.
Mais Tom est mobilisé ! Moi-même je ne resterai pas longtemps dans le pays, je travaille à Tallinn. En vacances...
Marta éclata de rire : elle nen croyait pas un traître mot !
Raconte ce que tu veux, mais ne me prend pas pour une idiote ! Nous sommes du même village ! Ne ten fais pas, je nespionne pas tes faits et gestes ! Je regrette seulement que tu naies pas confiance en moi. Lautomne dernier, Taavi a pu se procurer un vieux passeport grâce à moi ; jai également aidé sa femme et son fils à passer en Finlande... Bast ! Nen parlons plus ! Écoute ! Il va pleuvoir !
Ça men a tout lair !
Osvald regretta un instant de sêtre prêté à ce jeu. On navait raconté que trop dhistoires sur le compte de Marta, et elle revenait juste de se soûler avec les Russes...
Au-dessus des marais immenses grondait maintenant le roulement de lorage ; le vent, en se heurtant aux troncs des sapins, tordait les branches ; une barre sombre de nuages partageait le ciel. Si brusquement !...
Osvald lentraîna par la main : il fallait se dépêcher, sinon ils seraient trempés.
On na plus le temps darriver au village ! Va falloir recevoir la douche quelque part ailleurs !
Peu importe ! Dailleurs je nai pas tellement envie aller au village. Allons nimporte où, sous, un arbre.
Pas avec la foudre !
Quest-ce que ça peut nous faire dêtre inondés ?
À peine débouchèrent-ils en lisière que les premières lourdes rafales les rattrapèrent. Ils furent soudain environnés dune obscurité laiteuse que venait déchirer la flamme fusante des éclairs.
Allons, cours ! Dépêche-toi ! La grange de Kadapikou st à deux pas !
Assis dans le foin, Osvald se renfrogna, comme si Marta était cause de lorage. Ils restèrent quelque temps, chacun de leur côté, à écouter le grondement du tonnerre. Chaque éclair allumait les recoins de la grange. Marta, fatiguée, sétait étendue.
Osvald ?
Quest-ce quil y a ?
Jai froid !
De sa place, le jeune homme ne pouvait apercevoir que les jambes de sa compagne ; il leva la tète. Toujours couchée sur le dos, la femme se coula vers lui. Sa poitrine se dressait dans le décolleté du manteau ; sa tête se renversait comme pour dormir.
Osvald. jai froid !
Le tonnerre, en longues vagues, roulait sur les plaines et les forêts, mais ils ne lentendaient plus.
* * *
La nuit était chaude et étouffante ; il se préparait sans doute une nouvelle averse. Les cimes touffues des arbres ségouttaient encore sur le toit de chaume, envahi de mousse, de la grange de Roosi, et dégoulinaient en flaques devant la porte et dans le cou dOsvald.
Une fois encore il frappa selon le signal convenu ; il écouta attentivement : Marta était-elle absente ? Non ! Il perçut un craquement, suivi de pas feutrés en direction de la porte.
Est-ce toi, Osvald ? La voix semblait fatiguée.
Qui dautre ! À sa grande surprise Marta était encore habillée ; tu nes pas encore couchée ?
Non ! Je tattendais.
Osvald ne laurait pas cru ! Il se faufila à lintérieur, elle repoussa le verrou.
Quest-ce que tu as ?
Moi ? Rien ! affirma-t-elle avec un rire qui sonnait faux. Jétais là, en train de réfléchir. Tout ça commence à me porter sur les nerfs !
Quoi donc ?
Les Russes et... tout ! Nallume pas la bougie ! Je me demande si je ne vais pas minstaller à la mairie !
Pour quoi faire ? Y vivre ?
Oui ! Dailleurs on me la ordonné ; cest un décret, à ce quil paraît, et la place ne manque pas. Laisse ! Pas maintenant !... Je nen ai pas envie ! Parlons un peu, on a eu bien peu de temps jusquici ! Dis-moi, Osvald, crois-tu que je sois mauvaise ? Avec tout ce que tu sais de moi, tous les ragots !...
Voyons, petite idiote ! Comment ça ?
Assis au bord du lit, Osvald la tenait par la taille : elle sabandonnait sur ses épaules, mais tout semblait différent des autres nuits.
La NKVD était à Hiié aujourdhui, hein ?
Oui, avec une limousine noire.
Taavi sest sauvé de prison !
Ah ! Cétait donc vrai ! Eh bien, parfait !
Bien sûr ; toi, ça te fait plaisir ! À moi aussi au début, mais depuis je commence à réfléchir : il nen sortira rien de bon ! Rien ! Jai limpression que cest maintenant que tout va commencer.
Tout quoi ? Une fois envolé, comment le rattraper ? Ainsi Taavi avait réussi à leur filer sous le nez !
Ils ne pourront peut-être pas le retrouver, mais la situation nen sera que pire ! Tu ne peux pas savoir quel immense filet représente la NKVD ! Jai grand-peur maintenant que bien des faits oubliés ne remontent en surface ; même les morts vont ressusciter !
Ces mots, Marta les chuchotait comme un monologue intérieur. Osvald la sentait frissonner contre son corps.
Écoute ! Quest-ce qui te prend ? Tu as lair hors de toi !
Ce sont les nerfs, le temps !... Ny fais pas attention ! Jaurais dû tépouser, Osvald ! Nous aurions des enfants déjà grands ! Des enfants ! Tiens, quelle drôle didée ! Je nen ai jamais voulu et voilà que tout à coup ... Oh parle ! Dis-moi quelque chose, nimporte quoi ! Quel nom aurais-tu donné à notre fils ?
Notre fils !
Non, Osvald ne pouvait imaginer cette éventualité !
Bien sûr, je dis des bêtises ! Lorsquon devient intelligente et bonne, cest toujours trop tard ! Moi, je nai jamais su être ni lune ni lautre ! Je voudrais quitter Kalgina, aller en ville, nimporte où... Mais avec ces sacrés ordres, on est enchaîné comme des bêtes conduites à labattoir ! Ah ! Jai du vin aujourdhui ! Veux-tu boire ?... Enlève tes chaussures ! Moi, sans alcool, je narrive pas à noyer mon cafard !
Jamais encore Marta navait reçu le jeune homme dune telle manière. Ordinairement elle avait hâte de faire lamour, toujours brûlante et avide comme une terre assoiffée deau. Dans lobscurité elle tâtonna après une bouteille dalcool.
Allume la bougie ! Est-ce que tu ne me désires plus ? Tu as déjà pris lhabitude de moi ?
Ne dis pas de bêtises... Osvald fouilla sa poche à la recherche dallumettes.
Ce sera peut-être notre dernière nuit ! continua-t-elle, le regard fixé sur la flamme. Oui ! Qui peut le savoir ? Nas-tu jamais eu lintuition de voir quelquun surgir à la porte et frapper, dune façon différente de la tienne ? Les Bosses, peut-être ? Ou quelquun dautre ! Qui sait ? Que faire alors ?... Jai mon revolver, bien sûr, mais il ne sera peut-être pas suffisant ! Ah ! Que le diable memporte, je deviens folle ! Allons, buvons ! À la tienne, Osvald !
Osvald buvait, mais le vin lui paraissait sans saveur. Il pensait constamment à Taavi : quel fauve pour avoir pu se dégager ainsi du piège à loups !
Buvons à la santé de Taavi ! Il en a bien besoin !
Marta faillit renverser son verre. Avec un regard désespéré de bête traquée, elle le vida dun trait et se jeta sur le lit, visage contre le mur. Le vin commençait à échauffer Osvald... Marta lui effleurait doucement les jambes... son visage était en feu, ses narines frémissaient de désir...
« La dernière nuit ! » avait-elle dit. Cest incroyable que des paroles puissent contenir, sans le savoir, tant de vérité ! Marta ne sétait pas installé à la mairie ; cétait inutile pour linstant car lon avait implanté à Roosi toute une section de la NKVD, de jeunes soldats bien équipés qui creusèrent autour de la maison leurs emplacements de tir. Ils poussèrent le zèle jusquà mettre en batterie une mitrailleuse lourde pointée vers la forêt et vers les terres de Metsaoti. De ce côté, ils semblaient redouter de sérieuses attaques !
Une section identique sétait mise en place à Sooserva. Pour Maria, Osvald et tous les gens de Hiié, il était évident que ce déploiement de forces était destiné à Taavi Raudoja et que bientôt les Russes allaient entreprendre le ratissage systématique des forêts...