IV

   Ilmé ne se sentait pas capable de supporter l’enfantement. Son état lui avait valu un régime de faveur, mais elle était tellement à bout de forces qu’elle se faisait bien du souci pour le petit être qui se débattait en elle. Elle ignorait ce qu’étaient devenus ses compagnons d’infortune arrêtés l’automne dernier. On avait dû prononcer leur sentence depuis longtemps déjà, ils devaient être déportés en Sibérie. À longueur de mois, Ilmé était enfermée dans une cellule isolée. Qu’elle n’ait pas subi le sort des autres, seule sa grossesse pouvait l’expliquer. Fait étrange, Lemb aussi était resté là, mais on ne leur permettait que rarement de se voir ; pourtant, savoir son fils dans les mêmes murs lui redonnait courage. II était devenu étiolé et chétif, mais ne voulait pas se plaindre, bien que la peur voilât ses yeux d’enfant. Chacun de ses regards blessait le cœur d’Ilmé ; elle s’efforçait pourtant de lui sourire afin de le réconforter.
   — Pourquoi Papa ne vient-il pas ? demandait Lemb chaque fois. Il était persuadé que son père viendrait et le libérerait. Ses compagnons de cellule essayaient de lui remonter le moral du mieux qu’ils le pouvaient. En fait, c’était le plus souvent le gamin qui les soutenait par sa foi inébranlable. Mais Lemb avait l’âge de raison et n’était pas aveugle au point de ne pas comprendre où il était ni ce qui se passait autour de lui. Ce qui le marquait le plus profondément c’était la disparition successive de tous ces hommes pour qui il s’était pris d’amitié, ou la vue de leurs corps couverts de blessures, au retour des interrogatoires. Ils avaient beau essayer de lui cacher de telles horreurs, Lemb les découvrait de lui-même.
   Les Russes avaient essayé d’en faire un mouchard, mais il avait appris à leur mentir, et, au lieu de chocolats, il recevait des coups. On lui bourrait le crâne de propagande, faisant miroiter à ses yeux une libération prochaine : tout s’embrouillait dans son esprit ; il racontait ce qu’il n’aurait pas fallu dire ou dissimulait des faits sans importance.
   Longtemps avant l’accouchement, Ilmé avait redouté qu’on ne lui enlevât le nouveau-né. Elle n’était qu’une prisonnière en instance de travaux forcés ! Jamais elle ne se convertirait au nouveau régime, il ne lui restait plus qu’à mourir. Mais son enfant, on allait le transplanter dans la serre soviétique, comme un orphelin sans feu ni lieu, pour faire de lui un des fidèles esclaves de la révolution mondiale !
   Le souvenir de ces journées d’épreuves devait rester flou dans sa mémoire. Des coups par trop violents l’avaient fait accoucher avant terme. Les premières douleurs qui l’avaient déchirée avaient estompé tout ce qui l’entourait ; en comparaison, l’horreur environnante lui avait paru insignifiante. L’infirmier de la prison l’avait malmenée comme un boucher, mais Ilmé avait gardé confiance en lui : c’était sa seule planche de salut.
   Ses muettes supplications n’avaient pas échappé à l’infirmier, mais que pouvait-il faire ? Il souhaitait simplement que tout se passât vite et le mieux possible ! L’enfant n’avait guère de chances de vivre, mais il s’en souciait peu. Le principal, c’était que la femme ne hurlât pas trop — il avait horreur des cris ! Stoïque, Ilmé les avait étouffés. Il n’était pas accoucheur professionnel ; pour s’occuper de cette femme à deux doigts de la mort, il ne trouvait même pas d’aide auprès des gardiennes russes.
   À l’annonce qu’elle avait mis au monde une fille, rassurée par les vagissements, Ilmé était tombés dans une brève et salutaire prostration. Les douleurs de la délivrance avaient accablé son organisme déjà tant affaibli. Malgré les tortures physiques et morales, malgré les murs suintant d’humidité, c’était un grand miracle de joie : son enfant était vivant ! Elle devait se trouver quelque part à l’étage supérieur, car la lumière brutale et inaccoutumée du jour l’aveuglait. Elle dormait d’un sommeil pesant et, pour la première fois depuis bien longtemps, sans cauchemars. Mais, de temps à autre, un brusque sursaut la faisait tressaillir, cramponnée à la couverture grise ; ses yeux égarés cherchaient la petite caisse blanche où dormait son enfant enveloppée de chiffons. Elle retombait alors, rassurée, dans son inconscience. Elle souffrait encore atrocement, mais ses douleurs lui paraissaient extérieures, comme une boule de feu suspendue à son chevet, presque à portée de sa main. Au réveil, ce n’était plus que les rayons obliques du soleil qui s’infiltraient par l’étroite fenêtre.
   La vue du soleil faisait douloureusement revivre en elle mille souvenirs. Petite fille, elle aimait à dessiner des cercles avec son crayon, les entourant de hachures. « C’est le soleil ? » lui avait demandé son professeur. « Non, le soleil est jaune ! » Elle avait alors barbouillé son dessin d’ocre clair et le résultat ne l’avait pas enchantée. « Le soleil est doré ! » s’était-elle écriée en ajoutant de la dorure. « C’est comme ça, le soleil ? » avait redemandé le professeur. « Non ! Le soleil est blanc, d’un blanc brillant ! » Mais elle n’avait pas su fabriquer cette couleur... « Regarde ! » avait conclu le professeur, « le soleil est le chef-d’œuvre de la nature que nul artiste ne peut imiter ! ». Mais elle ne voulait pas admettre cette explication : elle suivait la danse des paillettes sur l’eau, sur la rosée du matin ; les rayons tombant en pluie sur la clarté des fleurs. Elle laissait le soleil et le vent jouer sur sa peau jusqu’à la rendre dorée et lumineuse ; les mèches de sa chevelure se muaient en or sombre.
   « Je ne croyais pas que tes yeux puissent contenir tout le soleil du monde ! » lui avait déclaré Taavi. « Avec la nuit, il se couche dans tes yeux ! » — « Mais non ! J’ai les yeux bruns ! Il se noie bien plutôt dans les tiens qui sont bleus ! » — « L’espace infini de sa course, c’est toi, Ilmé, qui le renferme ; mes yeux sont trop glacés, le soleil y mourrait ! » À cette époque, le soleil, pour eux, était partout, à ne plus savoir qu’en faire ! Peu à peu ils avaient découvert que leur plus beau soleil c’était Lemb — et maintenant on avait jeté le soleil en prison, pour le faire mourir sous la terre froide...
   La cellule était obscure, près du lit se tenait l’infirmier, Ilmé lui demanda à boire mais l’homme eut un geste de refus et s’en alla, refermant la porte à clef. Bast ! Quelle importance ! N’avait-elle pas maintenant une fille tout près d’elle ? Elle ne l’entendait pas respirer, mais, en se penchant, pouvait apercevoir la forme blanche.
   Elle ne parvenait plus à s’assoupir ; les pensées s’entrecroisaient dans son esprit ; ses oreilles bourdonnaient de faiblesse, l’isolant d’un mur nouveau dans cette existence déjà emmurée. Le front brûlant de fièvre, elle recommençait à gémir de douleur, inconsciemment.
   Les yeux grands ouverts dans l’obscurité, elle revoyait, image par image, son arrestation sur la côte et les longs mois d’emprisonnement. Les premières rafales de mitrailleuse les avaient glacés de frayeur juste au moment où les fugitifs, à demi morts d’épuisement, rampaient déjà sur les galets en direction du bateau, le cœur ivre d’espoir. Elle avait vu, entre les taillis, les feux entrer en danse. Elle avait entendu les clameurs déchirantes des femmes, le hurlement des enfants, et cet homme qui jurait d’une voix rauque rapidement éteinte dans un râle. Vite, elle avait plaqué Lemb au sol. Une brusque chaleur : la tempête se ruait sur les cotes ; des milliers de bêtes en folie qui la piétinaient. Où s’enfuir ? Comment s’enfuir ? Son esprit était vide.
   Dans la colonne de prisonniers, les blessés trébuchant s’écroulaient ; on les achevait d’une rafale de mitraillette, Ilmé n’avait plus la force de se traîner ; qu’elle se réveille enfin de son cauchemar ! Marta n’était pas au milieu d’eux, elle s’en apercevait à l’instant même. Où était-elle au moment du carnage ? Tombée dès les premières balles ?
   La prison. Les interrogatoires avaient commencé à Noël seulement, de plus en plus atroces. Elle avait déjà tout dit, on en exigeait davantage. Pour la forcer à parler, on avait battu Lemb devant ses yeux. Celle qui l’interrogeait le plus souvent, une femme aux mèches de chanvre mal roui, lui vouait one haine maladive. Ce qui la réjouissait ce n’était pas tant les réponses obtenues que les tortures qui les suscitaient.
   — C’est vous qui êtes la victime du régime soviétique ! lui avait crié Ilmé, un jour qu’elle n’en pouvait plus.
   Elle devait bientôt regretter ses paroles : folie de rage, la femme lui avait lacéré le visage de ses ongles, sans qu’Ilmé, dans sa faiblesse, pût détourner la tête.
   Cette mégère la tuerait, elle ou Lemb, Ilmé en était sûre. La femme avait manifesté un intérêt satanique pour l’enfant à naître ; après avoir ordonné à un garde au rire chevalin d’arracher tous les vêtements de la prisonnière, elle l’avait menacée de lui ouvrir le ventre. De froid et de terreur, Ilmé s’était écroulée, évanouie ; de telles tortures lui faisaient craindre pour sa raison. .Tour et nuit, les yeux terrifiants de sa tortionnaire la poursuivaient. « Suis-je encore en vie ?» Ilmé entendait sa propre voix résonner à travers d’invisibles cachots, longtemps après que sa cellule avait retrouvé son silence de tombeau ; dans cet air, épais comme un brouillard de glace, luisait à peine, le minuscule fanal rouge de la lampe.
   Pendant les derniers interrogatoires, la femme l’avait battue jusqu’à l’hémorragie ; d’urgence on avait fait venir l’infirmier. Ilmé était tombée dans le coma, pressentant que c’était sa fin ; les premières douleurs avaient alors commencé, Ilmé avait fait preuve de plus d’endurance et de courage qu’elle n’aurait pu l’espérer ; il fallait que son enfant vive ! Les miracles étaient encore possibles !
   
* * *

   Ilmé avait passé les jours suivants dans un sommeil inconscient, bercée par une douceur de paix d’où venaient l’arracher de brusques ondes de frayeur qui lui traversaient le corps. Chaque fois que l’infirmier lui portait une gamelle de thé acre ou lui tendait son enfant à nourrir, elle se sentait presque heureuse. Elle avait confiance en cet homme silencieux ; dans sa déchirante solitude il lui fallait auprès d’elle la présence d’un être sans haine.
   Elle réclama Lemb. Oh ! Il se portait bien ! Il pourrait bientôt venir voir sa petite sœur !
   — Merci pour tout ! lui chuchota Ilmé. Un tel remerciement stupéfia l’infirmier ; il quitta brusquement la cellule.
   Étendue sur une paillasse, elle était mille fois mieux que sur le plancher humide de son ancienne cellule ; mais, de jour en jour, la faim la tenaillait davantage. Pourvu qu’elle ne perde pas son lait en mangeant si peu ! La nourriture était bien meilleure qu’avant mais, à peine sa maigre pitance engloutie, la faim se faisait de nouveau sentir ; c’en devenait une obsession ! Chaque nuit elle rêvait de ce que l’on mangeait à Hiié, de ce garde-manger débordant. Des heures entières elle restait obnubilée devant un pain noir qui s’envolait dès qu’elle tendait la main. Si elle réclamait à manger à la fille russe qui lui portait la soupe ou changeait une fois par jour les guenilles trempées de l’enfant, la fille ricanait bêtement, Ilmé suppliait également l’infirmier ; il lui promettait de faire l’impossible, mais son crédit devait être bien mince, car elle ne voyait rien venir. Elle possédait un trésor : un peigne fin et un bout de planche lisse ; elle pouvait ainsi enlever ses poux. Elle aurait bien voulu se laver — Oh ! le sauna ! — mais la fille, suivant les ordres reçus, ne lui apportait qu’un fond d’eau, dans une cuvette, et un chiffon sale.
   Chaque coup de peigne enlevait une touffe de cheveux ; mais la vue des longs fils blancs la laissait indifférente. La tortionnaire devait bien se réjouir du spectacle qu’elle offrait ! Ilmé entendait encore ses sarcasmes : « Vous êtes diablement jolie ! Ne vous en faites pas, bientôt vous serez comme moi, ou pire encore ! » C’était probable ! Ils étaient capables de l’anéantir corps et âme. Ilmé essayait de remettre un peu d’ordre dans sa coiffure, non par coquetterie, mais par habitude.
   Lorsqu’elle fut à nouveau capable de penser, elle se mit à chercher un nom pour sa fille. Par symbole, elle avait pensé à Hilja  ; ce fut le nom qu’elle répondit à la question que lui posait l’infirmier. La cérémonie du baptême s’arrêta là.
   Ilmé semblait avoir ressuscité avec la venue au monde de cette petite fille, comme renaît la cime d’an arbre sous la montée de sève de nouvelles racines. Les infimes avantages qu’elle pouvait découvrir dans cette pièce qui remplaçait le cachot souterrain où elle dépérissait, lui procuraient une joie démesurée. La lumière du jour, par exemple : elle était bien mince à travers le grillage du minuscule créneau, c’était pourtant une bénédiction du ciel, et l’air pur qu’elle pouvait respirer pénétrait en elle par chaque pore.
   Un soir, en apercevant à nouveau le soleil doré qui étincelait sur la pierre, elle se redressa péniblement, les pieds nus sur le sol. Comment avait-elle pu atteindre la fenêtre, alors qu’au seul fait de s’asseoir tout s’était obscurci à ses yeux ? Appuyée au mur, elle avait dû mettre un temps infini pour y parvenir, car le soleil était déjà disparu lorsqu’elle cramponna aux barreaux ses doigts frêles. Le visage contre la pierre rugueuse, elle s’accrocha désespérément sans même avoir la force de regarder au-dehors. L’infirmier la reposa sur le lit où elle demeura inerte, les bras toujours étendus vers la lumière.
   Pendant plusieurs jours, elle n’osa pas réitérer son exploit de peur d’une chute qui lui ferait tarir son lait. Mais cette ouverture lumineuse l’attirait, l’hypnotisait, et. de nouveau agrippée au mur, elle s’y traîna, tomba et, à genoux, continua d’avancer. Ses yeux ne pouvaient quitter cette tache de lumière, malgré les ténèbres qui les voilaient de nouveau. Ce jour-là elle parvint à hisser son visage jusqu’aux barreaux, gémissant devant le tableau qui s’offrait à sa vue, ce tableau qu’elle ne pourrait plus oublier : la mer argentée de soleil ! La mer, près de laquelle on les avait arrêtés, l’automne dernier, à deux pas de la liberté !
   Lorsque le soleil n’atteignit plus son visage, Ilmé tendit la main à travers les grilles ; ses doigts diaphanes jouèrent avec les rayons ; elle riait de bonheur sous le flux qui, de ses doigts, irradiait dans tout son corps. Elle pleurait et riait en même temps puis s’effondra sur le sol ; elle regarda sa main qu’elle referma sur sa poitrine, par crainte de voir s’envoler de son cœur cet oiseau de soleil qu’elle avait pu saisir.
   Hilja restait malingre. La vue de ces membres recroquevillés et translucides désespérait Ilmé ; elle était au-delà des larmes. Cette angoisse, peu à peu, tarissait son lait.
   Un jour l’infirmier lui annonça qu’elle devait retourner dans l’ancienne cellule.
   — Retourner là-bas ! Dans la nuit ! Ilmé répéta son cri sans pouvoir le croire, le regard fixé vers les grilles au-delà desquelles scintillait la mer. S’enterrer vivante ! Les interrogatoires ! Les tortures !
   — Mais l’enfant ?
   — Vous la prendrez avec vous.
   Elle ne le questionna pas davantage. Ses protestations, cette rage qui l’enivrait auraient été vaines, n’auraient pu que leur faire du tort à toutes deux, elle le savait. Elle devait rester calme dans la pire adversité.
   Durant la nuit, on la reconduisit dans son ancienne cellule ; une sentinelle la soutenait, l’autre portait l’enfant. Ce n’était pas le cachot qu’elle avait connu de longs mois, mais il lui était identique : un lit de planches, une minuscule lampe sous sa muselière de grillage, pas de feu, une écœurante odeur de tombeau.
   Une fois la porte verrouillée, Ilmé, à demi asphyxiée par cet air vicié et par cette pénible marche, s’écroula sur le bat-flanc. L’avait-on jetée ici pour qu’elle y mourût ? Son corps tremblait de frayeur et de froid. Pour tout vêtement, elle portait une chemise et de vieilles chaussettes en lambeaux qui protégeaient mal ses pieds amaigris. Dans un élan pour survivre elle se rua à coups de poing sur la porte : qu’on lui donne au moins une couverture ! Malgré ses efforts, les coups résonnaient faiblement, assourdis, étouffés sous le poids des murs. Pas un bruit dans les cachots voisins ! Nulle approche de pas ! Un instant découragée, Ilmé s’arrêta. Non ! Elle devait lutter pour son enfant ! Elle se remit à cogner. Les pas d’une sentinelle ! Mais, en dépit de ses appels, ils dépassèrent sa porte. Elle entendit le grincement d’une serrure, des ordres aboyés en russe. Des hurlements de femme, le rire d’une sentinelle repassaient dans le couloir et s’estompaient au milieu des jurons. La main d’Ilmé retomba sans force. C’était la nuit, l’heure de la NKVD, Chaque matin, Ilmé pensait ne pas voir le soir, tant elle avait faim et froid ; mais les semaines s’écoulaient. Devant sa porte passaient des troupeaux entiers de détenus. La prison regorgeait de captifs et c’était étrange qu’on la laissât ainsi isolée.
   L’enfant criait de faim. On ne l’avait jamais nettoyée, elle était enveloppée de morceaux crasseux de vieilles chemises d’homme. Son corps perpétuellement mouillé n’était plus qu’une plaie rouge. Mon Dieu ! Pourquoi torturer ainsi cette innocente ? Ilmé souhaitait presque qu’on la lui retirât ; elle ne pouvait plus supporter un tel spectacle !
   Elle avait supplié les sentinelles de voir Lemb. L’avait-on déjà déporté en Russie ? Pourquoi, en ce cas, ne le suivait-elle pas ? Mais personne ne répondait.
   Elle s’embrouillait dans le décompte des jours et des nuits, qui lui paraissaient durer des semaines. Parfois elle se parlait toute seule, en chancelant d’un mur à l’autre : « J’ai faim ! Qu’on me donne à manger ! On en a sûrement caché quelque part ! » Même dans son sommeil, elle quémandait du pain, se débattant comme une folle dans d’invisibles barbelés.
   Regarder son enfant déjà marquée par la mort lui donnait envie de la tuer. Même les prières ne pouvaient chasser ce projet monstrueux. Ces sarabandes insensées dans sa tête l’affaiblissaient encore davantage. Tôt ou tard, Hilja devait mourir ! Alors, pourquoi ne pas abréger ses souffrances ? Mais Ilmé tombait à genoux, aveuglée. Non ! Jamais ! Jamais elle n’aurait la force de retourner son enfant pour l’étouffer ! Une nuit on l’appela ; elle ne parvenait pas à y croire. Et maintenant ? Était-ce la route vers la Sibérie ? Elle était bien trop épuisée pour envisager les conséquences d’une telle hypothèse.
   À sa grande surprise, elle aperçut, en plus de la tortionnaire, plusieurs hommes de la NKVD en civil ou en uniforme. On lui désigna une chaise, politesse inhabituelle. La femme discutait longuement en russe avec les hommes qui, de toute évidence, formaient deux clans opposés.
   L’officier de la NKVD, une feuille de papier à la main, l’air hargneux, affirmait quelque chose qu’un manchot approuvait avec fougue. Ilmé s’aperçut que les autres l’écoutaient avec dédain.
   L’homme lui tendit le papier : c’était la photocopie d’une lettre.
   — Tu connais cette écriture ?
   Ilmé ne pouvait lire, les lettres et les phrases dansaient devant ses yeux. Muette, elle releva la tète.
   — Alors ? grommela le manchot.
   — Taavi ! Où est mon mari ? Ilmé se redressa en chancelant.
   — Il va très bien ! Seulement — il est en train de rendre nos hommes fous ! murmura la tortionnaire en désignant d’un geste le manchot et le capitaine. Sans plus se préoccuper d’elle, ils continuèrent leur discussion orageuse en russe et quittèrent la pièce. Parmi eux, Ilmé avait reconnu de hauts fonctionnaires dont elle avait subi la présence au cours de ses interrogatoires ; il s’était donc passé, ou se passait, quelque chose de grave ! Elle dévisagea la tortionnaire : que voulait dire son insinuation et la photocopie de l’écriture familière ?
   La femme lança bruyamment son revolver sur la table et se mit à détailler Ilmé — ses pieds, ses vêtements, ses mains crevassées de saleté. Un tel examen ne pouvait rien présager de bon ! En effet, après chaque coup d’œil, les yeux de la femme se durcissaient davantage. Chaque regard renforçait sa haine qu’elle semblait extraire du corps même de sa victime.
   — Ils veulent te tirer de là ! Laisser s’envoler le papillon pour lequel je formais de si charmants projets ! Pas fou, ton homme ! Mais aucun autre ne viendra plus se coller dans tes pattes, même si tu te barbouilles de glu !
   — Je vous en prie, que savez-vous de mon mari ? Ilmé avait toujours redouté que Taavi, en revenant de Tallinn, ne tombât dans l’embuscade que lui tendait la NKVD sur la côte.
   — Ces balourds l’ont laissé échapper ! Les cochons ! Les bourriques ! Les têtes de lard ! Incapables de retenir ce fumier ! Et maintenant ils brament ! Mais je te le garantis, on le pendra ! Ces deux crétins, en ce moment, regrettent bien d’être nés !
   — Alors mon mari a été ?...
   — Pose pas de questions ! De toute façon on le rattrapera ! D’ailleurs, c’est peut-être déjà fait ! Ne t’inquiète pas, on n’aura pas besoin de ton aide ! Avance ! La femme avait empoigné son revolver, le ton montait : par ici ! Face à moi ! Donne ta main ! Mais ma parole, tu es couverte de croûtes ? Pourquoi trembles-tu ?
   — Où est mon fils ?
   — Ton fils ! Écoutez-moi ça ! Elle a un fils, un mari, et quoi encore ? Mari, maison, manoir ! Peste ! Et tu te crois jolie ! Et tu choisis une prison pour mettre bas ? Salope !... Férocement, elle lui plaqua la main sur la table et, avant qu’Ilmé pût faire un geste, la lourde crosse du revolver s’écrasa sur le revers de sa main, meurtrissant ses doigts et ses ongles. Ilmé n’entendit plus que faiblement les halètements de la femme qui s’acharnait sur elle. Elle sentit qu’on la transportait.
   En revenant à elle, elle se retrouva sur le bat-flanc de son cachot, la main enveloppée d’un bandage poisseux de sang. À sa grande stupeur, on lui avait apporté une couverture ; l’infirmier se tenait à son chevet. Lorsqu’elle rencontra son regard, l’homme s’en alla brusquement et verrouilla la porte. Ilmé chercha des yeux son enfant : la caisse était vide.
   
* * *

   Avec mille précautions, Lemb renouvelait les compresses froides sur le front de sa mère. Il les changeait sans perdre une minute, trempant dans une gamelle d’eau potable de vieux bouts de chiffon qui noircissaient l’eau. Il ne devait pas s’arrêter, sa mère pouvait mourir, lui avait dit l’infirmier.
   Il avait bien changé ce garçonnet qui, un an plus tôt, gambadait à travers les champs et les prés de Hiié en jouant à l’Indien ! Maintenant il savait ce que représentait la mort ! C’était quelque chose de laid el de terrifiant qui vous arrivait après avoir été battu ou fusillé ! On ne parlait plus, on ne bougeait plus ; mais on gardait les yeux ouverts, prêt à bondir! C’est ainsi qu’il avait vu mourir le jeune Paul, un ami de prison qui avait connu Taavi en Finlande, On l’avait battu et torturé. Personne ne croyait qu’il était si mal en point, mais il était mort à côté de Lemb, et le jeune garçon ne parvenait plus à chasser de son esprit cette effroyable vision.
   Il craignait maintenant que la même chose n’arrivât à sa mère. Que deviendrait-il alors ? Que dirait-il à son père lorsqu’il viendrait les libérer ? — Car Lemb était toujours persuadé de sa venue prochaine.
   Sa mère était très malade, même l’infirmier le lui avait dit ! Sa main ensanglantée devait la faire rudement souffrir, il ne comprenait même pas ses plaintes ! Elle cherchait à lui parler, à répondre à ses questions, mais les mots s’embrouillaient ; par moment elle le fixait intensément avec des yeux qu’il ne lui connaissait pas. Ses sourcils se contractaient de douleur lorsqu’elle les refermait.
   Il y avait bien longtemps que Lemb n’avait vu sa mère ; l’infirmier lui avait appris la venue au monde de sa petite sœur, Hilja, mais il n’avait pas encore pu la voir, bien que le berceau fût là, à ses pieds. C’était une histoire bien compliquée : on avait confié Hilja à une femme inconnue, après lui avoir enlevé son bébé une fois fini de le nourrir. Lemb n’y comprenait rien !
   — On ne va tout de même pas donner ma sœur à cette étrangère ? demanda-t-il à l’infirmier venu visiter sa mère.
   — Bien sûr que non ! Elle la nourrit seulement, parce que ta mère n’a pas assez de lait ! La fièvre le fait disparaître !
   — Où est-ce qu’il disparaît ?
   — Ne pose pas trop de questions, mon petit !
   Lemb ne demanda plus rien et resta sur sa curiosité ; cet infirmier lui plaisait : il n’était pas Russe, c’était le principal, bien que certains Estoniens fussent encore pires, complètement fous ! Par exemple, ceux qui l’avaient ligoté pendant qu’il priait ! Depuis ce jour-là, il n’osait plus le faire qu’en cachette. Il avait autrefois aperçu sa grand-mère s’agenouiller sous les sapins de Verisoo, à l’endroit où l’on avait fusillé son grand-père ; depuis ce jour, Lemb savait comment prier. Dans le malheur, il faut tout essayer, comme disaient les autres prisonniers.
   Après le départ de l’infirmier, Lemb enleva son manteau qu’il plia sous la tête de sa mère. Après tout, il n’avait guère froid et de simples bouts de guenilles devaient être bien durs !
   Il avait posé au coin du grabat la nourriture destinée à sa mère. Il en avait l’eau à la bouche, mais se forçait à ne pas y toucher bien que la faim lui « pinçât le cœur » comme disait sa grand-mère, à Hiié. Il grignota juste un petit morceau : une épluchure de pomme de terre, et suça la queue du poisson malodorant.
   Chaque fois que sa faim démentielle allait le faire mordre à pleines dents, les gémissements de la malade l’arrêtaient en lui rendant toute sa lucidité. Il appuya sa tête contre la poitrine de sa mère et se mit à pleurer. On lui avait donné des chaussures neuves, ses amis de cachot lui avaient parlé de libération prochaine ; toutes ces nouvelles, qui lui tenaient tant à cœur et qu’il s’était bien promis de raconter à sa mère, s’étaient envolées de son esprit ; il se nicha sur la planche, le cœur lourd de tendresse et d’espoir, pour trouver auprès de sa mère protection et refuge.
   Ilmé ne comprit pas ce qui la réveilla. Elle essaya de se lever, mais elle était aussi faible qu’au lendemain de son accouchement. Sans un mot, la fille russe reposa Hilja dans sa caisse et sortit. Ilmé aperçut son fils endormi sur le plancher rugueux. Il se cramponnait à elle de toute la force de ses frêles membres, cherchant un peu de chaleur pour ses mains bleuies de froid. Longtemps elle regarda ce visage pâle et amaigri. La vue de sa main douloureuse, enveloppée de bandages la ramena à la réalité. Elle revit tout ce qui s’était passé. Hilja ! Une peur panique l’envahit : on avait voulu la lui voler ? Non ! La petite fille dormait là, entortillée de guenilles ; Ilmé se tâta la poitrine : la petite devait avoir faim. Grâce au ciel, elle avait encore un peu de lait ! Et Lemb ! ce pauvre gosse que les tortures avaient épuisé ! Ilmé remarqua le pardessus glissé sous sa tête ; elle en eut les larmes aux yeux ! Tendrement elle déplia le manteau chiffonné pour en couvrir son petit bonhomme. Elle tâtait le vêtement pour bien se persuader de la présence de son fils. Elle n’avait pas recouvré toute sa lucidité, et fixait le mur de pierre au lieu de prendre Hilja pour lui donner à boire. La fièvre la faisait délirer. Son enfant vivait-elle encore ? Que lui avait-on fait pendant son absence ?
   Un éclair la réveilla de sa prostration : Taavi s’était enfui ! Mais alors, il avait été arrêté ? Cette lettre de Taavi qu’elle avait lue, était-ce un rêve ? À moins que sa raison n’eût brusquement chaviré, savait-on jamais ? Pour l’instant son esprit était par trop malade pour résoudre ce dilemme.
   Lemb se réveilla en sursaut, comme une bête prise de panique. Il regarda sa mère sans la reconnaître, effarouché, le visage hébété.
   — Lemb !
   — Maman ! Tu n’es plus malade ? II se blottit contre elle, en grelottant de froid.
   — Mon fils ! Mon tout petit ! Et toi, comment vas-tu ?
   — Oh moi, très bien ! Mais tu étais bien malade ! Je changeais tes compresses et voilà que je me suis endormi. Ça alors ! Tu sais, j’ai vu papa en rêve ! Je ne me rappelle plus très bien : il me prenait par la main en disant : allons-nous-en, fiston ! Et nous partions. Mais alors j’ai pensé à toi. et je me suis mis à ta recherche dans fous ces murs ; c’est fou ce qu’il y avait de portes et de numéros ! Et puis, cette sorcière qui n’arrête pas de nous battre s’est mise à nous suivre avec ces grands escogriffes de Russes qui essayent toujours de me tenter à coups de chocolat. J’avais très peur, mais papa riait : on est deux hommes, que veux-tu qu’ils nous fassent ! Tout à coup il y a eu le noir ! C’était tout froid, tout humide, et je ne trouvais plus la main de papa ! C’est ta que je me suis réveillé !
   Les yeux du petit garçon étaient encore agrandis de terreur et de larmes : de grands yeux bruns, pétillants de vie, mais étrangement sérieux dans ce visage étiolé.
   — Ton père est libre de nouveau ! On l’avait arrêté, mais il s’est sauvé !
   — J’en étais sûr ! Je l’avais bien dit aux hommes que si mon père était ici je serais parti depuis belle lurette en Finlande, en Suède, ou...
   — Et Hilja ? C’est vrai, tu ne l’as pas encore vue !
   — L’infirmier m’a dit qu’on l’avait donnée à une femme étrangère ! Tiens elle est déjà revenue ? Tout étonné Lemb se pencha doucement sur la caisse mais se releva bien vite, le visage grave : Comme elle est...
   — C’est encore bien petit !
   — Bien petit et... affreux ! Maman ! Ça ne ressemble même pas à un enfant !
   Tous deux se taisaient. Ilmé ne répondait rien à l’exclamation déçue de son fils. Du couloir parvenait un piétinement étouffé : on appelait des noms, des portes grinçaient.
   — On les fait partir ! Lemb se serra encore plus contre sa mère. Là-bas, j’avais toujours peur qu’on vienne me chercher et qu’on me sépare de toi !
   — Ils ne peuvent pas le faire !
   — Si ! Ils le peuvent ! Ils peuvent fusiller, ils peuvent tout !
   — Voyons, Lemb ! On les conduit ailleurs, peut-être pour les libérer !
   — Personne ne peut sortir d’ici, pas même Hilja ! Il n’y a que papa, et lui seul ! Oui, il viendra ! Il n’y a que lui qui puisse nous tirer de là !

>>> Chapitre suivant >>>