V

   Ilmé ne comprenait toujours pas pourquoi on la gardait si longtemps en prison. C’était une question de hasard, ou ça dépendait de l’humeur d’une quelconque tchékiste ; les prisons regorgeaient de victimes ; dans chaque cachot, les détenus, entassés par dizaines, avaient juste la place de se tenir debout. Partout, semblait-il, on s’efforçait de les liquider !e plus rapidement possible, car de nouveaux venus affluaient sans cesse.
   Pourquoi faisait-elle exception à la règle ? On l’avait de nouveau séparée de son fils, et plusieurs fois par jour on lui enlevait Hilja pour que l’étrangère la nourrit. Parfois, son absence était si longue qu’Ilmé, au désespoir, ébranlait la porte de ses poings affaiblis, mais en vain : personne ne venait ouvrir. Elle regagnait alors sa couche en titubant.
   À chaque coup de peigne ses cheveux tombaient ; ils blanchissaient de plus en plus. Dans ses chaussettes loqueteuses ses pieds étaient glacés, enflés ; les gerçures provoquées par la crasse commençaient  à s’envenimer. Elle avait beau les laver dans le seau d’eau potable, leur état ne faisait qu’empirer. De même, les blessures qu’elle avait aux mains, au lieu de cicatriser, s’infectaient, en dépit de la vague pommade noirâtre, nauséabonde, épaisse comme de la graisse à chariot, que lui mettait l’infirmier. Lentement le froid du cachot annihilait ses ultimes forces vitales. Elle tremblait perpétuellement de fièvre ; l’idée de sa petite fille qu’elle devait sauver était son unique soutien.
   Un jour qu’elle attendait, tout contre la porte, le retour d’Hilja, on poussa dans le cachot une femme qui tenait l’enfant dans ses bras. C’était une personne corpulente, de trente-cinq ans environ, vêtue comme les paysannes en hiver ; elle avançait d’un pas assuré. Sans dire un mot, elle jeta un coup d’œil à Ilmé et, déposant l’enfant sur le bat-flanc, se mit à l’emmailloter de chiffons. Ilmé se précipita :
   — Elle est mouillée ?
   Toujours muette, la femme lui lança un regard sournois. Lorsque Ilmé voulut se pencher sur sa fille endormie, la femme eut une conduite surprenante : elle arrêta Ilmé d’un geste brutal, la dévisageant longuement cette fois-ci, détaillant ses mains, ses vêtements ; ses yeux inquisiteurs firent le tour de la cellule comme si la petite était menacée par quelque invisible danger ; puis elle reprit l’enfant dans ses grosses mains de paysanne.
   Ilmé sentit sa gorge se nouer de peur ; elle parvint pourtant à parler :
   — Ne voulez-vous pas la mettre ici ? C’est la caisse où elle dort.
   La femme, serrant le bébé contre sa poitrine, jeta un coup d’œil soupçonneux vers le rudimentaire assemblage de planches et le repoussa du pied.
   — L’enfant, là-dedans ? C’est tout juste bon pour des chiots ! dit-elle furieuse, d’une voix rauque : tout son corps était tendu, prêt à l’attaque.
   — Oui, c’est horrible ! opina Ilmé. Ils traitent mon enfant moins bien qu’une bête ; quand je l’ai mise au monde, je croyais que nous allions mourir toutes les deux, mais la vie a été plus forte que la misère et la souffrance.
   Parler avec l’inconnue causait à Ilmé une sensation bizarre ; la joie d’une présence humaine la rendait loquace, mais c’est avec surprise qu’elle entendait les mots sortir de sa bouche ; ce pouvoir oublié de s’exprimer ne lui revenait que peu à peu. Cependant les agissements de l’inconnue demeuraient incompréhensibles ; aux propos d’Ilmé, son visage pétrifié de souffrance s’était animé d’une sorte de férocité de fauve pris au piège. Lorsque la mère tenta une fois de plus de prendre sa fille qui pleurait, elle le lui interdit farouchement.
   — Mais Hilja a faim ! essaya de la raisonner Ilmé.
   — Hilja ? marmonna la femme ; son front se plissa. Elle s’appelle Leili ! et, s’asseyant, elle commença à donner le sein au bébé. Sa poitrine était rayée par la profonde cicatrice d’un coup récent. Elle s’appelle Leili ! répéta-t-elle en regardant tendrement le bébé. Ilmé s’approcha en chancelant.
   — Qu’avez-vous dit ? Son nom est Hilja ! Elle est à moi, c’est mon enfant !
   L’inconnue resserra son étreinte autour du nourrisson.
   — Je vous en prie, rendez-la-moi !
   — Vous donner mon enfant ? À vous ? La femme regarda Ilmé avec dédain. Je sais que vous voulez me la prendre, vous et les autres ; je le sais ! Je le sais ! Mais ne m’approchez pas !
   Tendrement, elle berçait le bébé qui s’était remis à crier quand le sein avait échappé de sa bouche.
   — Seigneur ! Êtes-vous folle ? Cette enfant est à moi ! se désespéra Ilmé.
   — Je vous dis de ne pas approcher ! avertit la femme. Ne venez pas la déranger lorsqu’elle boit. Où l’avez-vous prise ? Vous l’avez volée ! Sorcière ! Maintenant je comprends tout ! Votre enfant !... Ah, si vous la touchez...
   — Mais vous êtes réellement folle !
   — Moi, folle ? C’est vous et les autres qui êtes fous ! Regardez donc comme Leili me ressemble ! Mon mari lui-même le disait : c’est mon portrait tout craché î Vous êtes tous des bourreaux ! Après mon mari, c’est maintenant le tour de mon enfant ! Quel péché a-t-elle commis ? Ma petite chérie, Leili, Leilikene, Illikene ! Nourris-toi, mon petit oiseau. Ne crains rien, l’étrangère ne t’approchera pas ; ta mère veille sur toi !
   Ilmé s’assit à côté de la femme en laissant tomber sa tête dans ses mains. Était-ce elle, Ilmé, qui était folle, ou faisait-elle un cauchemar ?
   — Donnez-la-moi ! hurla-t-elle soudain en saisissant l’enfant ; mais la femme se rua vers elle. Ilmé avait déposé sa fille sur le coin du grabat, la protégeant de son corps contre les assauts de la paysanne qui saisit Ilmé par les cheveux en lui frappant le visage à coups de poing.
   Ilmé parvint à s’arracher des mains de la furie et à son tour frappa. Son corps brûlait, la colère la faisait trembler ; derrière son dos le bébé hurlait ; Ilmé se rendait compte qu’elle allait finalement succomber sous une adversaire plus forte qu’elle.
   Haletante, l’inconnue, le regard vide et démentiel, se précipita avec une sauvagerie accrue, mais Ilmé, cramponnée au bat-flanc, la reçut à coups de pied. Ses pansements s’étaient défaits et sa main infectée pendait sans force. Les puissants battoirs de la paysanne s’écrasaient sur le visage de la malheureuse, essayaient de la saisir à la gorge. — Arrête ! cria Ilmé, tu vas tuer la petite ! Elle se rendait compte que le poids du corps de l’inconnue allait étouffer le bébé, coincé entre elle et le mur.
   — Au secours ! hurla-t-elle.
   Soudain, comme par enchantement, l’inexorable pression cessa. Dominant les cris de l’enfant, des martèlements de bottes, des bruits de crosse, les hurlements de la paysanne emplissaient le cachot.
   Péniblement, Ilmé se releva, saisissant le bébé dans ses bras pour la protéger. Combien de temps allaient-ils battre cette malheureuse ! Ils feraient mieux de l’emmener !
   Les gardes sortirent enfin, laissant la femme étendue sur le sol, baignant dans son sang. Elle essaya de se relever pour retomber aussitôt, le visage sur le pavé boueux. De longs sanglots hystériques, mêlés de râles, la traversaient.
   Ilmé s’approcha d’elle ; devant cette souffrance naissait en elle une pitié qui lui faisait oublier sa propre détresse. Elle tâta la tête et les membres ensanglantés de la paysanne.
   — Souffres-tu beaucoup ? demanda-t-elle. Immobile, insensible, l’autre continuait à gémir.
   Avec un morceau de chiffon qu’elle trempa dans le seau, Ilmé essaya de laver les blessures faites par les coups de crosse. Mais la paysanne s’accrocha au sol lorsque Ilmé voulut la retourner pour continuer à la soigner du mieux qu’elle le pouvait.
   — Le sol est glacé, venez vous étendre sur la couchette, j’essaierai de vous aider ! lui proposa Ilmé.
   La femme ne bougeait toujours pas ; elle se remit à sangloter, implorant Dieu, réclamant l’enfant.
   — Venez, vous allez prendre froid ! La paysanne se redressa à demi, hurlant avec rage :
   — Moucharde !
   Ilmé passa sa main sur son visage couvert d’égratignures et de sang ; tout son corps lui faisait mal ; la plaie de sa main s’était rouverte ; involontairement, ses ongles pénétrèrent dans ses paumes.
   Qui, d’elles deux, était folle ?
   Ilmé regarda avec tendresse le petit visage endormi dans les chiffons, les yeux rouges et enflés, la bouche blême, le duvet mêlé de croûtes qui couvrait le crâne anormalement carré. C’était tout de même sa fille ce petit être fragile arraché à la mort !
   Les jours suivants, Ilmé s’entendit un peu mieux avec la paysanne. Mais la femme restait des journées entières sans dire un mot, sans rien laisser transpirer de sa vie, et ce fut par hasard qu’elle apprit qu’elle se nommait Elli Saluste.
   Elle ne parvenait toujours pas à faire comprendre à la paysanne qu’Hilja était son enfant ; à de telles paroles, Elli brandissait une cruche, prête à frapper. Mais elle permettait à Ilmé de la nourrir ; par un accord tacite, les deux femmes l’allaitaient à tour de rôle. Par contre la paysanne gardait jalousement pour elle seule le droit d’emmailloter le nourrisson, tenant Ilmé à distance en la menaçant de sa cruche.
   Les deux femmes se craignaient et se surveillaient mutuellement. Elli ne voulait pas dormir sur le bat-flanc bien qu’il fût assez large pour les recevoir toutes deux ; elle s’obstinait à grelotter, pelotonnée sur le sol contre la caisse du bébé, et pourtant, chaque matin, ses membres couverts d’ecchymoses étaient gelés.
   La seule chose qu’Ilmé avait fini par apprendre de la bouche d’Elli, c’est qu’on l’avait arrêtée en hiver avec son mari et sa fille à peine âgée d’un mois. Parfois aussi, Elli se mettait à parler toute seule, évoquant sa ferme et ses animaux, mais le plus souvent elle racontait ses souvenirs à l’enfant, l’appelant sa Leili !
   — Il ne faut pas apprendre à l’enfant un faux nom, disait-elle à Ilmé, sinon elle le retiendra en grandissant, Ilmé ne répondait rien, mais ravalait ses sanglots. Souvent Elli, l’enfant dans ses bras, chantait une berceuse d’une voix enrouée. Presque tous ses chants étaient naïvement populaires, nostalgiques et douloureux. C’était aussi quelquefois de simples murmures tout chargés de souffrances ; à ce moment-là, le visage d’Elli se transformait soudain : la dureté qui y était inscrite s’effaçait entièrement, faisant place à une profonde tendresse et à une infinie douceur.
   Généralement elle s’occupait toute la journée de l’enfant, la tenant dans ses bras. Parfois même c’était toute la nuit qu’elle la berçait sur ses genoux, assise dans un coin du cachot. Voyant qu’elle déchirait sa chemise afin d’avoir quelques chiffons secs pour l’enfant, Ilmé éclata en sanglots : il lui semblait que l’amour maternel de cette étrangère lui extorquait réellement sa petite Hilja.
   — Regarde, elle sourit ! s’exclama un jour Elli. Mon Dieu, regarde ! Elle sourit pour de bon ! — Oh le petit chéri, le gros mignon, le petit rat ! Elle ne cesse pas de rire !
   À ce spectacle, Ilmé se sentit devenir folle de jalousie au point de se jeter sur la femme ! Mais la menace de la lourde cruche métallique la retint, à moins que ce ne fût un sentiment humain de pitié.
   Ainsi s’écoulait leur vie, presque irréelle, dans ce cachot à demi éclairé. À tour de rôle elles se grattaient le corps brûlant de démangeaisons. Elles avalaient leur misérable bouchée de nourriture, s’épiant comme des fauves aux aguets. Elles se haïssaient d’aimer toutes deux cet enfant.
   Ilmé, avec une stupeur douloureuse, cherchait en son âme la cause de cette méchanceté, elle qui vivait si misérable et désespérée. Tant de souffrances auraient dû purifier son cœur, comme une source sous le regard de Dieu ! Oui, elle s’étonnait : de longs mois elle avait soupiré, pleuré après une présence humaine qui la réconfortât dans sa solitude, et maintenant qu’elle l’avait — mieux encore, c’était une femme, une compagne de misère — son cœur n’était plus que haine et malédiction. Elle, si tendre ; jadis animée d’un tel idéal ! Elle souhaitait qu’on la débarrasse de la présence d’Elli — qu’elle disparaisse ! Après tout, c’était leur destin commun ! Ilmé voulait être seule ; elle voulait libérer son esprit de l’emprise de cette femme, être libre de penser derrière ces barreaux de métal qui tenaient la folle prisonnière, être libre de pleurer, d’épancher sa douleur fluante comme l’eau. Oh Dieu ! Ne permets pas que l’esprit meure avant le corps ! Ne laisse pas mon âme devenir ignominieuse comme l’est déjà ce corps jadis jeune et florissant !
   — Qu’est-ce que tu me veux ? lui cria Elli.
   — Rien, je te regarde ; ton corps est solide, mais ton esprit, on l’a sans doute déjà brisé !
   — Eh ! De quoi te mets-tu en peine ? Imagine seulement ce qui se passe là-bas ; — C’est le matin ; faut donner à manger aux bêtes ! Et qu’est-ce que je vais bien pouvoir apporter sur la table pour mes hommes ? Du café ! Encore ! — Va-t-on boire longtemps cette saloperie de breuvage amer, et un dimanche qui plus est ! — Écoute, le coq chante. Mais regarde, je te dis ! Tu ne vois pas déjà l’aube monter derrière la grange ? Hier soir, en se couchant, le soleil était bien dégagé, tout pâlot ! C’est signe de pluie !
   Ilmé accroupie sur son lit, les yeux agrandis, la regardait ; elle continua  :
   — Je vais me débarrasser de toi ! Une fille comme toi, ça ne sert à rien dans la ferme ! En plus, faudra débourser pour les frais d’enterrement ! Et où te chasser, misérable ? Ça me serre le cœur de te voir ! Oui, rien d’autre à faire que de te laisser crever ici dans un coin, rien d’autre ! T’es une vraie poison, on n’a plus qu’à l’avaler ! Et voilà que c’est de ma faute maintenant ! J’l’avais pourtant bien prévenu, mon mari...
   Désormais, jour après nuit, Ilmé échafaudait mille projets pour se débarrasser d’Elli. Au même moment recommencèrent les interrogatoires nocturnes. La tchékiste, encore et sans cesse, réclamait à Ilmé de nouveaux renseignements sur Taavi. Ilmé lui répondait comme on récite une leçon apprise par cœur, oubliant parfois quelques détails insignifiants dans la vie de son mari, ce qui déchaînait la rage de sa tortionnaire qui maintenant, pour la battre, enfilait des gants en caoutchouc. Lorsque Ilmé, devenue presque insensible aux coups, s’écroulait trop rapidement au gré de ses bourreaux, on lui braquait dans les yeux un aveuglant faisceau de lumière électrique ; elle perdait connaissance encore plus vite ; dans un tel état d’épuisement, elle n’intéressait plus alors ses interrogateurs.
   On exigeait d’elle de reconnaître les fautes de son mari, Taavi Raudoja ; c’était l’assassin du peuple laborieux, un traître à l’État Soviétique, un collaborateur d’Hitler, le bouclier sanguinaire de la Finlande fasciste. Non ! Toujours elle répétait : non ! À sa propre surprise, elle avait le courage de le dire, sachant pourtant que chaque atrocité nouvelle la ferait s’évanouir : c’était devenu pour elle un refuge ; parfois même elle perdait connaissance sur une simple menace. Généralement on la retransportait dans sa cellule, et se réveiller là adoucissait ses souffrances physiques. L’atmosphère du cachot avait bien changé ! Elli prenait soin d’elle comme d’un enfant, la couvrant parfois de son manteau. Mais la femme n’avait pas toujours la force de le faire, lorsqu’elle aussi revenait d’un interrogatoire. Le matin les trouvait souvent gémissant côte à côte sur les pierres sales, et les cris de la petite Hilja résonnaient à leurs oreilles.
   Il se passa toute une semaine sans qu’Ilmé sortît de son cachot. On la gratifia de deux épaisses couvertures et l’infirmier nettoya et pansa ses blessures. — Comment vous sentez-vous ?
   Ilmé était incapable de répondre : comment pouvait-on poser une telle question ?
   On lui doubla sa ration quotidienne ; elle n’en croyait pas ses yeux : deux fois par jour une soupe à l’eau et un gros morceau de pain noir ! Elle aurait voulu partager sa nourriture avec Elli, mais on le lui interdisait. Si elle faisait mine de passer outre, une sentinelle s’installait là, pendant qu’elle mangeait. La haine d’Elli renaissait, bien qu’Ilmé réussît à lui glisser chaque jour sa ration matinale.
   Tous les soirs on venait chercher Elli, mais un matin elle ne revint pas. Ilmé l’attendit la journée entière ; l’enfant pleurait maladivement : elle aussi semblait comprendre la disparition de sa seconde mère. Les bruits de pas redoublaient devant le cachot : on lui apportait à manger, l’infirmier venait la visiter, mais jamais on ne poussait sa compagne dans la pièce. Elle attendit jusqu’au soir, jusqu’au lendemain matin ; le temps s’écoulait au rythme des pas et des bruits dans le couloir. Souvent elle croyait reconnaître la voix d’Elli dans le cri d’une femme, mais elle ne pouvait en être sûre. Elle prenait brusquement conscience que son existence misérable était plus esseulée et plus vide encore. Hilja ne cessait de pleurer : elle avait faim.
   — Où est Elli ? Dites-le-moi par pitié, où est-elle ? Pourquoi ne revient-elle pas ? Mon enfant a faim !
   Après avoir haussé les épaules, l’infirmier lui fit comprendre qu’à son avis on l’avait libérée.
   — Libérée ! Ilmé éclata d’un rire hystérique. Ce mot brusquement lui rappela Lemb. Qu’était-il devenu ? Pourquoi ne venait-il pas auprès d’elle ? Le visage indifférent et buté, l’infirmier sortit.
   Aux environs de midi, elle résolut de donner quelques cuillerées de soupe à l’enfant qui criait. Elle les aspira gloutonnement mais avec maladresse ; ses hurlements redoublèrent, Ilmé attendait toujours le retour d’Elli.
   Un matin elle n’en crut pas ses oreilles lorsque l’infirmier lui annonça :
   — Préparez-vous pour aller au sauna. Le chef de la prison veut vous voir !
   — Le sauna ?
   Depuis plus d’un an la vermine et la crasse la rongeaient, la torturaient, et maintenant : le sauna ! Chaque nuit elle rêvait de manger du pain noir, de pouvoir enfin se laver, et voilà qu’on lui distribuait la nourriture à profusion et qu’on lui donnait l’ordre de se préparer pour le sauna ! Que se passait-il ? Avait-elle bien entendu ? Le chef voulait la voir ! Non, elle n’y comprenait plus rien.
   Elle ignorait que le sauna se trouvât dans la prison elle-même. Que pouvait-elle savoir de la vie de cette immense bâtisse ? Chaque prisonnier était emmuré ; en peu de temps, même les pensées ne pouvaient plus franchir les murs ! La pièce du sauna était à peine tiède, mais l’eau, suffisamment chaude, et brusquement Ilmé en prit peur. Son contact sur la peau la revigorait si étrangement qu’elle riait et pleurait à la fois. En elle naissait un invincible désir de se jeter à l’eau pour toujours. L’eau ! L’eau qui purifie tout !
   
   
* * *

   Seule, elle ne parvenait pas à se laver : deux filles russes l’aidèrent, mais le savon faisait défaut.
   Après le bain, on lui tendit une chemise neuve pour remplacer la sienne, toute crasseuse ; on lui donna du linge, une robe, des bas, des chaussures, tous objets usagés mais décents et presque propres, allant juste à sa taille. Mais oui ! Elle devait aller voir le chef de prison ! L’infirmier pansa ses mains de bandages propres, frictionna ses pieds de pommade. C’était les chaussures le plus pénible. Malgré leur pointure élevée, elles lui meurtrissaient les pieds. Ilmé éprouvait dans son corps allégé une incroyable sensation de bien-être.
   — On peut maintenant vous regarder ! la complimenta l’infirmier. Faites sécher ici vos cheveux, en bas c’est par trop froid et humide. Les filles vont également laver la petite. « Ah bien ! » Ilmé acquiesçait machinalement. « Oui, elle a encore plus besoin que moi d’être lavée — sinon ses membres se décomposeront dans les chiffons trempés, ce pauvre cher ange, si gentil. »
   — Est-ce que mon fils peut aussi se laver ?
   — Les hommes, eux, se nettoient la figure chaque matin et vont également au sauna.
   On ne la reconduisit plus dans son cachot obscur ; les sentinelles la firent monter par un escalier jusqu’à la pleine lumière du jour.
   — Ne regardez pas en arrière ni autour de vous ! Ne tournez pas la tête ! commandait, en estonien, une des sentinelles. On la poussa, tout ahurie, dans une petite pièce meublée d’une couchette, d’une table et d’une chaise. Derrière les barreaux de la fenêtre on apercevait le toit des maisons. Lorsque la porte se fut refermée à clef derrière elle, Ilmé se précipita à la fenêtre, attirée vers la lumière par une force indescriptible. En gémissant, elle ouvrit ses mains toutes grandes : des maisons habitées par les hommes ! Les hommes libres ! Les hommes libres sous le ciel ! Quelle chose incroyable ! Ilmé regardait les nuages, se sentant écrasée par leur vue, soudain apeurée par le vent.
   C’était une étrange sensation ; entre les toits gris des maisons, elle apercevait la cime des arbres ; une brusque frayeur la glaça ; ils étaient à demi dénudés ; de rares feuilles rousses se balançaient doucement dans le vent.
   Un an s’était écoulé !
   Un printemps avait fleuri et chanté sans elle ! Tous les présents dorés de l’été, elle les avait perdus : l’air, le soleil et l’eau ! Les prés, les champs et les forêts n’étaient plus qu’un conte de fées à jamais interdit, sa vie, qu’un rêve anéanti ! Regarde ! Les cimes agitent leurs feuilles multicolores, souvenirs d’un mélodieux été déjà fleuri ; écoute ! Leur chant n’a plus de mélodie, cette chanson que t’apportait le rêve et que le réveil emporte.
   On déposa la petite Hilja sur la couchette. Les gardes partis sans lui dire un mot, Ilmé se tourna vers l’enfant, se pencha, étonnée, sur la fillette qui dormait paisiblement, emmitouflée de vêtements propres.
   Assise à ses côtés, elle ne parvenait pas à prendre conscience de ce qui lui arrivait aujourd’hui. Le simple fait de se laver, de s’habiller d’une façon décente, représentait dans sa vie un événement incroyable et bouleversant qui l’abrutissait plus encore que les interrogatoires nocturnes. Elle resta longtemps sans pouvoir détacher ses yeux de l’enfant qui respirait bruyamment, comme enrhumée, et dont la lumière faisait ressortir davantage encore le visage diaphane. Cette petite créature humaine de cinq mois avait à peine entrevu la lumière du jour !
   Une forte fille en tablier blanc lui apporta à déjeuner sur un plateau en bois qui recouvrait presque toute la table, Ilmé regarda ce repas chaud et fumant sans oser y toucher, pourtant l’eau lui venait à la bouche. Ce n’était pas pour elle, on s’était trompé ! Toute une année elle avait pris l’habitude, chaque matin, de recevoir comme pitance quelques patates gelées, que l’on n’aurait pas osé donner aux cochons à Hiié, et un morceau de morue nauséabonde. Non, ce n’était pas possible qu’on lui servit maintenant cette soupe embaumante, ce morceau de viande garni de pommes de terre rôties ! Que! parfum enivrant ! Était-ce une nouvelle manière rie la torturer ?
   Son regard parcourut la pièce pour s’arrêter sur la porte : fermée à clef. Pas un bruit. Elle se leva, le corps déjà dirigé vers la table, les mains prêtes à saisir les aliments. Sa raison lui conseillait de manger lentement, mais ses doigts n’étaient pas assez rapides pour monter à sa bouche tout ce qu’elle dévorait. Sans rien voir ni entendre, elle engloutissait, s’étranglant presque, mélangeant la soupe de viande, le pain, saisissant en premier les morceaux les plus gros, par peur de les perdre.
   — Méfiez-vous ! C’était l’infirmier, derrière son dos. Elle ne l’avait pas entendu entrer. Que vous ont-ils donné ? Sans attendre la réponse il confisqua le morceau de viande. C’est trop dangereux pour vous ! Ilmé le regarda comme on regarde son pire ennemi.
   — Je ne voudrais pas vous priver, mais j’ai déjà vu, après ceux qui mouraient de faim, ceux qui mouraient de trop manger !
   Ilmé le comprenait, mais elle devait se faire violence pour obéir.
   — Que signifie ce régime nouveau ?
   — On ne fait qu’appliquer les consignes ! Sans doute va-t-on vous libérer !
   Ilmé secoua sa tête qui s’emplissait d’un étrange bourdonnement.
   — Libérée ! s’exclama-t-elle avec un rire bref, sans joie. Libérée ! Elle répéta ce mot, encore et toujours, comme si c’était le seul qu’elle connût.
   — Je ne sais pas ! On libère toujours les gens lorsqu’ils ont fini de purger leur peine. Le régime soviétique est équitable !
   Il repartit comme il était venu, sans qu’Unie s’en aperçût. Ses yeux se perdaient, par-delà les barreaux, vers le ciel gris ; ses lèvres formaient toujours le même mot, parfois fort, parfois chuchoté, parfois sans timbre. Elle n’y croyait pas, ne parvenait pas à l’imaginer. Elle ne savait, ne comprenait, ne sentait brusquement plus rien.
   Dans les prisons de la NKVD, il régnait, le jour, un silence de tombeau. Les détenus n’avaient pas le droit de dormir, ni parfois même de s’asseoir ; c’était la nuit que la vie reprenait avec l’agitation des interrogatoires. Les caves, les cachots, les corridors, les chambres, tout, derrière les portes hermétiques, s’emplissait d’une animation fébrile, de minuit jusqu’à l’aube. On sortait les fichiers des armoires, on tirait les revolvers de leurs étuis. C’était l’heure où, au Kremlin, le dictateur soviétique se mettait au travail ; comment les serviteurs n’auraient-ils pas suivi les traces de leur chef et pasteur ? Il est vrai que, de nuit, les victimes sont plus vulnérables, leur courage les abandonne pins rapidement. C’est la NUIT qui gouverne l’immensité du pays soviétique, car son maître c’est la MORT.
   La nuit tombée, on conduisit Ilmé Raudoja devant le chef de la prison. Jamais auparavant elle n’avait pénétré dans cette vaste pièce. La première chose qu’elle aperçut, lorsque la sentinelle lui eut ouvert la porte, ce fat les immenses portraits de Staline et de Beria, tout enluminés de pourpre et d’or. Autour scintillaient des slogans russes qu’Ilmé ne pouvait comprendre. Au milieu de la pièce, derrière un bureau encombré de multiples téléphones et de dossiers ouverts, trônait, l’air las, un officier de la NKVD en uniforme. Il leva lentement la tête avec un mot de bienvenue, lui désignant une chaise. Son visage était étrangement bienveillant mais énergique ; les traits fins évoquaient plus un haut fonctionnaire État qu’un petit tchékiste. Au bout de la table attendait respectueusement la tortionnaire, mains croisées derrière le dos.
   — Comment se porte votre famille ? demanda l’homme derrière la table, tandis que la femme traduisait.
   — Vous voulez dire : mes enfants ? Il y a bien longtemps que je n’ai vu mon fils ! Un mois, deux peut-être, je n’en sais même plus rien !
   — Pourquoi ne l’avez-vous pas vu ?
   — Parce qu’on ne me l’a pas montré ! Il aura bientôt huit ans.
   Le chef de la prison parla en russe à la tortionnaire. Ses paroles devaient manquer d’aménité, car un fugitif éclair de peur traversa les yeux de la femme. Chacun son tour ! Cette idée réconforta Ilmé.
   — Vous avez une petite fille ! Elle pousse bien ?
   — Elle est sous-alimentée, couverte d’excoriations, car je n’ai pas de langes !
   — Pourquoi ne pas en avoir demandé ? Ilmé le regarda avec stupeur.
   — Il ne m’a même pas été possible de la laver ; aujourd’hui c’est la première fois depuis sa naissance !
   À ces paroles, l’homme devint furieux et se mit à pousser des jurons. Comment pouvait-il être si mal informé ? Ilmé ne pouvait le comprendre ; à moins que ce ne soit une ruse, une comédie ! Oui, ce devait être ça ! Un instant elle eut l’idée de lui montrer ses propres blessures, ses ecchymoses, mais se ravisa ; c’aurait été un manque de réflexion, même une bêtise ; son visage, mieux que tout autre témoignage, devait révéler les souffrances qu’elle avait endurées. Comment être assez naïve pour imaginer que l’exhibition de ses blessures confondrait la tchékiste. Ce ne serait qu’un surcroît de haine accumulée sur sa propre tête. Non ! Ilmé resta assise et attendit.
   L’homme examina longuement les papiers posés devant lui.
   — Vous fumez ? lui demanda-t-il. Ilmé secoua la tête. Dès demain vous êtes libre si... Il parlait doucement, en détachant ses mots, afin que la tchékiste traduise.
   Lentement Ilmé se leva, cramponnée à la chaise. Elle n’était pas foudroyée par la nouvelle. Libre ! — Ce seul mot résonnait à ses oreilles, incroyable, vidé de sens.
   — ...si vous acceptez de signer le pacte suivant ; maintenant, écoutez-moi bien. Voulez-vous être libre ?
   Ilmé n’avait pas la force de répondre, mais ses grands yeux emplis de larmes parlaient à sa place. « Voulez-vous être libre ? » Ces mots lui parvenaient de loin, comme répercutés en échos sans fin dans une église vide. « Voulez-vous être libre ? » Les sons chuchotaient à son oreille. « Voulez-vous être libre ? Voulez-vous venir auprès de moi ? Je suis Taavi, ton mari ! Viens Ilmé, viens ! » — Grand Dieu ! Oui, elle voulait être libre ! Oui, elle le voulait !
   Ses larmes l’empêchaient de parler.
   — Écoutez-moi bien. Demain vous serez libre ; vous vous promènerez en ville, dans les rues, à la campagne, où bon vous semblera. Vous partirez et retrouverez votre mari, Taavi Raudoja, pour l’amener ici.
   — Ici ! Pourquoi ?
   — Nous voulons le voir ; ne craignez rien, nous ne lui ferons pas de mal : c’est une simple formalité ! Il viendra ici chercher vos enfants.
   — Il ne m’est donc pas possible de les emmener demain avec moi ?
   — Non ! Ils resteront là comme otages, pour que votre mari revienne.
   — Alors je n’irai pas ! Je n’abandonnerai pas mes enfants. C’est une duperie honteuse : jamais vous ne les libérerez et vous voulez capturer mon mari ! Ma fille va mourir si elle reste ici, elle n’est pas encore sevrée. Je ne partirai pas sans eux !
   L’homme feuilletait ses papiers en écoutant la traductrice.
   — Dommage ! Pensez à vos enfants !
   Ilmé s’assit, la figure cachée dans les mains.
   — Réfléchissez bien ! Vos enfants !
   — Puis-je voir mon fils ? Je n’ai pas la force de prendre toute seule cette décision ! — Je ne peux pas abandonner ma fille, c’est impossible ! Elle est trop jeune, vous devez bien le comprendre ! Je vous en supplie, comprenez-le !
   L’officier et la tortionnaire discutèrent longuement en russe. Un sourire railleur retroussa les lèvres méchantes de la femme, sans adoucir son regard impitoyable.
   — Bien ! Vous prendrez votre fille avec vous, mais c’est tout ! Ne m’en demandez pas davantage. Si par malheur vous aviez l’intention de nous jouer un mauvais tour, si votre mari ne venait pas, alors — votre fils est ici ! Souvenez- vous-en ! Nous serions obligés de faire preuve à son égard de plus de sévérité ! Quant à vous, nous vous retrouverions toujours !
   — Alors, vous tueriez mon fils ? L’homme haussa les épaules.
   — Non, ça nous ne le ferons pas. Puisque je vous dis que nous vous retrouverons toujours ! Le pays est bien trop petit pour que vous puissiez vous cacher longtemps ; où que ce soit, nous vous découvrirons, vous et votre mari. Vous voyez ! Nous avons l’esprit large : vous avez la possibilité de refaire votre vie ! Souvenez-vous aussi que vous devez rester muette sur tout ce que vous avez vu et entendu dans cette prison.
   — Je le sais. Mais — aurai-je la possibilité de voir une nouvelle fois mon fils ? Je n’arrive pas encore à me décider ! Ilmé s’efforçait en vain de réfléchir. Elle revoyait la mer, les champs dorés sous le ciel bleu, les sombres forêts de Vérisoo ; tout était privé d’âme : un tableau silencieux comme la mort, une vision derrière la grille étroite d’une épaisse muraille. Est-ce que je pourrai voir mon fils avant de...
   — Non !
   — Il n’est plus ici ?
   — Il est là et restera là jusqu’au retour de votre mari.
   — Je ne quitterai pas la prison sans l’avoir vu. L’officier se leva. Pour la première fois il était impatienté. Il alluma nerveusement une cigarette et jeta l’allumette dans un coin.
   — Vous marchandez trop ! La porte de la liberté vous est ouverte et vous ne voulez pas la franchir ? Signez ici les consignes de silence.
   — Je ne signerai rien tant que je n’aurai pas vu mon fils ! Je ne partirai pas ; faites ce que vous voulez !
   — Ne soyez pas déraisonnable à ce point !
   Ilmé ne disait plus rien ; elle n’avait pas la force de le faire. Pourvu qu’on ne recommence pas à la torturer ! Elle n’était plus capable de le supporter ! Pour y échapper elle se sauverait plutôt de prison en abandonnant là ses deux enfants ! Oui, elle s’enfuirait pour se jeter à la mer !
   — Bien ! Je ferai venir votre fils. Signez maintenant ! Notre pacte entre en vigueur et demain, avec votre fille, vous pourrez partir où vous voudrez.
   Ilmé signa à plusieurs endroits. Elle avait bien du mal ! Son écriture irrégulière et tremblée rendait la signature méconnaissable. L’homme lui lisait certains passages : des menaces, des recommandations auxquelles elle ne comprenait rien. Il lui semblait signer la condamnation à mort de toute sa famille. Ainsi tu seras libre ! Cette justification lui grondait dans la tête. Être libre !
   — Eh bien vous êtes libre désormais, je vous félicite ! Envoyez votre mari, on libérera alors également votre fils. Les gardes la reconduisirent dans la chambre.
   — Ne regardez pas derrière vous ni autour de vous ! Plus vite ! Allons, plus vite, camarade !
   
* * *

   Assise auprès d’Hilja, Ilmé, surexcitée, attendit son fils : depuis si longtemps qu’elle ne l’avait vu ! Ainsi donc elle allait être libre ! Libre ! Que voulait dire ce mot ? Y avait-il un seul homme de libre dans toute l’Union Soviétique ?
   Lorsqu’on poussa Lemb dans la pièce, elle se leva mais n’eut pas la force de se précipiter à sa rencontre ; elle le regarda, la bouche ouverte en un cri muet qui jaillit de son cœur...
   — Maman ! Ça va très bien, tu sais ! affirma Lemb, contre sa mère, en ravalant ses larmes.
   — Mon enfant ! Mon tout petit ! Que tu es maigre ! Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ? Et ton bras ?
   — C’est juste l’os ! Il guérit déjà. L’infirmier m’a dit qu’il allait se ressouder, comme s’il n’y avait rien eu !
   Ilmé le tenait tendrement dans ses bras, doucement, par crainte de le briser tout entier comme s’était cassée cette main dans les attelles, retenue autour du cou par un torchon sale. Le pardessus de Lemb glissa de ses épaules ; tous ses membres semblaient ne tenir que par les loques de la chemise, tellement cette peau, sur les os friables, était abîmée, couverte de croûtes.
   — Lemb ! Oh, Lemb ! Mon chéri !
   — Ne pleure pas, maman !
   C’était un homme maintenant ! Non ! Les yeux d’Ilmé ne pouvaient plus pleurer ; elle contemplait douloureusement le visage terreux de son fils, la bouche enfoncée, les immenses yeux noirs sous le crâne rasé.
   — Comment s’est-il brisé ?
   — C’est juste un accident ! On nous poussait tous ensemble dans un autre cachot et le garde criait toujours : « Vite ! Plus vite ! » Alors j’ai trébuché dans l’escalier et le Russe m’a frappé.
   — Frappé ?
   Oui, avec la crosse de son fusil ! L’os s’est cassé net ! Et puis fendu aussi, d’après l’infirmier ; ça faisait très mal !
   — Et maintenant ?
   — Maintenant ça me fait encore mal !
   Tout son visage le criait. Mon Dieu qu’il devait souffrir ! Avec quel courage il le supportait !
   — Maman, je peux voir Hilja !
   — Mais oui, mais oui !
   — Oh ! Elle a bien grandi ! Maintenant on dirait un vrai poupon ! Quand on sera libres, on courra tous les deux ; non ! Tous les trois, Pontus aussi ! Et je mettrai Hilja sur le dos de Pontus et... Dis ! Tu veux bien, maman ?
   — Viens, Lemb, assieds-toi ici, j’ai à te parler ! Comment faire, comment prononcer des mots aussi durs devant le visage torturé de son fils ?
   — Oui, maman ! Parle !
   — Ils vont m’envoyer demain auprès de papa.
   — Tu t’en vas ! cria-t-il, effrayé.
   — Ils veulent que ton père vienne te rechercher.
   Lemb resta silencieux ; ses lèvres tremblèrent de sanglots refoulés. Il s’efforçait de réfléchir.
   — Ne me laisse pas ici ! Je sais que papa viendra nous prendre, mais il ne sait pas où nous retrouver ! Les hommes m’ont dit qu’il y avait maintenant beaucoup de prisons à Tallinn. Bien sûr, comment veux-tu qu’il devine la nôtre ? C’est vrai, il vaut mieux que tu partes. Je ne veux pas rester tout seul mais... papa viendra ! Il viendra ! Il ne m’abandonnera pas ! Va, parle-lui, j’attendrai.
   — Alors, tu crois que ton père...
   — Oui ! Il viendra !
   Lorsque les gardes l’entraînèrent, il criait encore : « J’attendrai, maman ! Au revoir ! Oh, maman ! Maman ! »
   On l’emmena malgré ses larmes. Il partit en trébuchant, son pardessus sous son bras valide. Ilmé s’était levée, chancelant vers lui, mais déjà la porte était refermée.
   Elle la frappa de ses poings, jusqu’à ce qu’elle glissât à genoux, le visage contre la porte pour capter le dernier bruit de pas. Mais c’était le silence ; et les yeux désespérés de son fils qui la regardait à travers ses larmes lui déchirèrent le cœur.
   « Maman ! Maman ! » ce cri l’envoûtait.
   Étendue sur le sol, le visage dans les mains, elle priait Dieu à haute voix, lui clamait sa douleur — mais Dieu restait muet. Que votre volonté soit faite. La prière commençait sur ses lèvres sans lui apporter de réconfort.
   Ilmé bondit auprès de sa fille : c’était donc pour elle ? Pour la liberté de cet enfant innocent ? — Mais aussi pour la sienne ! Oui ! Pour sa propre liberté ! — C’était impossible ! Elle n’avait même plus de réaction humaine ! Elle ne sentait même plus cette soif de liberté ! — Tu cherches à l’aveugler ! En réalité tu réclames en tremblant ta liberté, ta vie ! Tout ton être y aspire ! Tu es prête à lui sacrifier ton fils, ton mari ! — Non ! Seigneur ! Tu vois bien qu’il n’en est rien ! Tu me vois nue devant toi ! Tu lis en mon âme que c’est faux !
   La liberté ! L’âpre odeur des routes empoussiérées parmi les champs de blé poudreux ! Tiens ! Une silhouette s’avance sur le chemin ! Mais c’est Ilmé, portant dans ses bras son enfant dont la bouche a soif ! Elle se baisse et cueille des fraises de bois qu’elle lui glisse entre les lèvres ; elle aussi est altérée et se penche sur l’eau. La rivière est un miroir d’azur encadré de sables d’or. La femme s’y regarde, pique des fleurs dans ses cheveux, de grandes fleurs rouges. Mais la fleur blanche, la bleue, la jaune sied également à merveille à sa chevelure abondante et vaporeuse. Son corps est hâlé de soleil, ses membres déliés et robustes, tout son être respire la joie de vivre ! Elle est heureuse. Le soleil et les chants d’oiseaux se cachent dans les replis de sa robe ; les chemins de la liberté sous le vent du ciel lui sont ouverts ! Elle se penche à nouveau pour boire.
   Regarde ! Le visage de Taavi, debout derrière elle, se reflète dans l’eau. Ses yeux lui sourient. Mais que se passe-t-il ? Pourquoi, tout à coup, ce regard grave, lucide, interrogateur ? Et le miroir qui s’assombrit comme à l’approche des nuages d’orage ! Taavi ! Pourquoi me regarder ainsi ? Le cours de la rivière grossit, le miroir se retourne au-dessus d’elle, sombre de menaces. Et Ilmé ? Elle gît dans un fossé du chemin, piétinée par mille pieds ! Ses vêtements sont en lambeaux ; ce n’est plus qu’une femme à cheveux gris, tendant ses mains pour prier !...
   

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