VI
La voiture, en sarrêtant brutalement, tira Ilmé de la torpeur de son rêve éveillé. Elle attendit, assise sur la banquette, tenant sur ses genoux son enfant enveloppé dans une couverture. On ouvrit la portière ; un homme en civil lui fit signe de descendre. Peureusement elle sortit de sa léthargie. Les piétinements sur le trottoir montaient à ses oreilles comme une rumeur inhabituelle, bruit familier déjà oublié. Les yeux, agrandis, elle prit pied sur le trottoir. Au revoir ! lança le chauffeur. La voiture partit. Elle la suivit quelques mètres en titubant, effrayée de rester seule, mais y renonça. Elle avait du mal à respirer ; ses membres étaient si las quelle redoutait de sécrouler sur place. Lesprit vide, elle gravit la pente de la colline qui surplombait la ville et sassit sur un banc.
Cette brusque succession dévénements dépassait ses forces ; son esprit refusait de tout emmagasiner à la fois. Elle regarda dabord devant ses pieds, détachant des yeux chaque grain de sable, gros ou petit, marron, jaune, noir ou blanc ; Ses touffes dherbu fanée où se dressaient encore de longues brindilles cassées, dun vert plus tendre ; les feuilles qui tombaient des arbres rondes ou ovales, larges, déchiquetées, marquetées de roux, de violet et de noir, zébrées de nervures plus sombres, plus vertes ; un morceau de papier bariolé, un bout de ferraille rouillée, un silex blanc qui tranchait sur le sol foncé, piqueté de trous de vers. Cétait assez regardé pour le premier jour ! Elle navait pas la force de lever les yeux sur les fleurs déjà courbées, sur les buissons et les troncs darbre, ou plus haut encore jusquà la source de ces rayons de soleil qui faisaient miroiter les fenêtres, qui blanchissaient de lumière les hommes et les rues : les branches se balançaient sous le vent, les nuages flottaient sur les fumées montant des cheminées, par-delà les toits et les tours, qui, droites et hautes, sélançaient vers le ciel.
Elle était donc libre ! Mais loin de lenivrer, cette liberté retrouvée la voyait craintive, assommée, repliée sur elle-même : elle nosait pas faire un pas, hésitant comme un enfant après une première chute malencontreuse.
Parfois il lui semblait être là depuis toujours tout lui était si familier ! Mais en même temps elle ressentait le poids de dix, de vingt années, de plusieurs siècles dabsence ! Brutalement on la rejetait dans cette vie quelle navait pas su jadis réussir. « Vivez maintenant, encore plus avidement ! » Sottise ! Elle navait plus de vie ! Sa liberté même était injuste ! Écoute ! Que veut te raconter cet oiseau ? Tiens ! Un moineau ! Ses plumes sont encore décolorées de la chaleur dété !
Au revoir ! lui avait lancé le chauffeur.
Nous nous retrouverons peut-être, avait murmuré la tortionnaire.
Au revoir, maman ! Oh ! maman, maman ! Les mots sétaient éteints sur les lèvres de son fils...
Lorsque le soleil glissa derrière les nuages, Ilmé sentit lair frais et léger qui lattirait à lui, très haut ; là-bas, dans le cachot, lair écrasait : on respirait la pesanteur du plafond et des murs. Tout son corps trembla ; il lui fallait courir, se ruer hors des murs effrayants et glacés qui lencerclaient de toutes parts. À nouveau elle entendait la voix de la tortionnaire :
Va, et ne regarde pas en arrière ! Ne prends pas de repos avant davoir retrouvé ton mari ; il nous le faut et nous laurons. Ne te retourne pas, ne parle à personne, cours ! Il est peut-être à Tallinn ! Tu sais où il peut se cacher, et si tu as besoin daide, adresse-toi aux autorités. Avec le papier quon ta donné, tout le monde taidera. Mais attention ! Pas de bêtises ! La vie de ton fils est en jeu ! Vous serez libres, cest promis ! Mais tiens ta bouche close ; sache bien que nous entendrons la moindre indiscrétion ! Nous voyons et entendons à travers le monde entier ; il ny a pas un recoin que nous ne puissions atteindre !
Debout, Ilmé grelottait. Dans lu clarté du soleil, de grandes taches sombres dansaient autour delle, se plaquant aux buissons, aux troncs darbres, tenaces ou fugitives. Lenfant sagitait en gémissant.
« Ne te retourne pas ! Cours ! » Où peut se trouver Taavi ? Où le chercher? Le sablier était retourné et le sable coulait lent et tranquille, le tas de grains rayonnants montait, montait et le temps, que nul argent ne peut acheter, passait ! Les pans de son manteau entrouverts, lenfant dans les bras, Ilmé descendit en toute hâte la colline à la rencontre des hommes. Elle les dépassait, les dévisageait, le regard toujours rivé à leurs épaules, en quête de la nuque blonde, des yeux gris et tranquilles de son mari.
La ville nétait pas très animée ; pourtant laprès-midi était déjà bien avancé. À chaque pas, elle entendait des bribes de phrases russes. Elle redoutait quon la suivit, mais nosait se retourner. Elle se hâtait sous les sifflements dun fouet invisible. Lorsquelle eut longtemps marché, lorsque ses yeux se couvrirent dune brume de plus en plus opaque, elle dut sappuyer contre un mur, le long dune vitrine richement décorée de dessins encadrés de pourpre. Son cerveau fonctionna à nouveau. Où aller ? À la voir ainsi adossée au mur, les gens la regardaient dun air stupéfait ou interrogateur. Certains accéléraient leurs pas craintifs, redoutant davoir des complications avec cette femme près de sécrouler. Mais la plupart lui jetaient un regard bouleversé de compassion, trop bouleversé même pour être capable de secourir. Lorsquon lui posait une question elle ne savait que répondre ; elle semblait avoir perdu lusage de la parole. Des larmes lui montaient aux yeux ; serrant plus fortement lenfant sur son sein, elle continua son chemin, fuyant les hommes...
Elle sentait bien quelle ne pourrait plus tenir longtemps. Elle craignait de tomber là, à genoux ; mais les gens feraient cercle, la questionneraient ! Non ! Il fallait avancer. Elle se faufila jusquau recoin obscur dune cour pour allaiter sa petite, iœil aux aguets, le corps prêt à bondir, comme une voleuse ; le dos contre Je mur, elle sentait ses membres endoloris lui peser de fatigue, lourds comme du plomb. Lenfant avait si peu de lait à boire quil se mit à crier. De nouveau elle erra dans les rues, la marche calmait son enfant.
Les dernières forces qui lui restaient lui permettraient-elles datteindre son ancien appartement, maintenant celui dArno et Liisa ? Pourquoi ny être pas allée tout de suite ? Si Liisa lui posait des questions, elle répondrait que, pour linstant, elle navait pas le droit de parler ; quon lui dise dabord où se trouvait Taavi ! Elle appuya longuement sur la sonnette et se laissa glisser sur les marches. Une femme inconnue, de mise peu soignée, ouvrit la porte.
Ilmé voulut en vain se lever ; elle ne put que murmurer le nom de Liisa. La femme la toisa, le visage impassible ; seuls ses yeux sagrandirent. Elle grommela quelque chose en russe, lorsque Ilmé répéta le nom de Liisa, et disparut, Ilmé avait déposé son enfant sur le perron et sagenouillait auprès delle lorsque Liisa parut. Était-ce bien la femme dArno ? Était-ce bien cette créature autrefois dynamique, souriante, que le destin avait toujours préservée ? Non ! Ce ne pouvait être Liisa ! Ce visage blême et torturé, ces joues creuses, ces yeux cernés, cette bouche serrée en une mince ligne décolorée .
Que demandez-vous ? lui dit-elle sèchement, une lueur inquiète dans le regard. Elle avait les mains immobiles, lune sur la poitrine, lautre sur la poignée de porte, prête à la fermer.
Liisa, murmura Ilmé. Ses lèvres bougeaient encore, mais aucun son nen sortait.
Que voulez-vous ? La voix était encore plus impatiente,
Comment ! Tu ne me reconnais vraiment plus, Liisa ? Ilmé saccrochait aux montants de la porte.
Liisa scruta son visage ; sa main remonta jusquà sa gorge.
Seigneur ! Ce nest pas possible ! Ilmé ! Ce nest pas vrai ?
Cest bien moi !
Non ? Tu avais pourtant traversé... As-tu vu Taavi ?
Hélas non ! Laisse-moi entrer je ten prie ! Prends lenfant, je nen peux plus !... Sans rien voir ni entendre, elle tituba dans lentrée jusquà une chaise, près du miroir. À la vue dune capote dofficier de la NKVD, elle se leva pour fuir. Elle entendait les pleurs de sa fillette maintenant installée dans la chambre à coucher.
Mais elle resta là, incapable desquisser le moindre geste, là, devant le miroir. Combien de fois sy était-elle déjà regardée ! Un dernier coup dœil en partant au bras de son mari pour un concert, pour aller au théâtre, à une fête, à une réception. Est-ce que le miroir lui mentait ? La mort elle-même navait pas ce visage ! Les os transparaissaient sous la peau terreuse et ridée. Était-ce bien ses cheveux, raides, clairsemés, entrelacés de fils blancs ? Est-ce bien mot ? demanda-t-elle à Liisa.
Je ne sais pas !
As-tu quelques chiffons secs pour ma fille ; je vais lui donner à manger et je repartirai, je nai guère de temps !
Liisa lui apporta des linges propres. Sur son visage se lisaient toutes les questions quelle nosait poser.
Doù viens-tu ? De prison ? lui demanda-t-elle enfin.
Je suis libre maintenant. Lemb aussi sera libre !
Ah ! On vous relâche même des prisons maintenant ! ?...
Attends ! Je vais tapporter quelque chose à manger ; Je réchauffe juste la soupe dhier.
Ilmé quitta son manteau, donna à boire a la fillette. Elle entendait à côté des conversations en russe. Son regard interrogateur se posa sur Liisa.
Des sous-locataires, un couple russe ! Le mari est officier de la NKVD, assez distingué mais brutal, il boit beaucoup. La femme est complètement idiote.
Ah ! Pose la soupe ! Merci ! Je vais en donner un peu à Hilja. As-tu des nouvelles de Taavi ? Dis, Liisa, où est-il ?
Je nen sais rien et je ne veux pas le savoir ! Ne me regarde pas comme ça ! Ne pose pas de questions ! Peut- être dans les forêts ! Oui, bien sûr ! Ou pourrait-il être ailleurs ? Moi je ne sais pas !
Tu crois ? Dans la foret ? Arno ne la pas vu ? Quand rentre-t-il Arno ?
À cette question, Liisa tomba assise sur le lit, les yeux fermés, traversée par une vague de douleur.
Je ne sais pas ! Arno ne le sait pas non plus ! Arno est... parti!
Arrêté ?
Oui, aussitôt après que Taavi sest enfui de la prison ! Cest à cause de Taavi ! Tout est de sa faute !
Ainsi Taavi se trouvait quelque part dans la forêt, traqué. Comment faire pour le retrouver avec ce petit enfant dans les bras ? Mais il le fallait ! Lemb attendait ! Oui, il le fallait ! Le sablier continuait à couler en silence, lentement, régulièrement.
Où vas-tu aller maintenant? lui demanda Liisa.
Je nen sais rien ! Lair renfermé de cette pièce, déjà dans la pénombre, pesait sur elle comme un sommeil de mort. Liisa alluma.
Cest que il est déjà tard : Il va bien falloir que tu te réfugies quelque part !
Les mots frappèrent Ilmé en plein visage. Que Liisa redoute la vermine, laspect lamentable quelle offrait, sa vie de prisonnière, passe ! Mais imaginer que son ancienne amie lui refuse, à elle et à son enfant, asile pour une nuit ! On lui faisait comprendre quelle devait séloigner; mutile d insister ! Un inconnu, Ilmé laurait supplié, mais Liisa ! Elle regardait cette chambre, ces meubles choisis avec Taavi, tout ce quelle lui avait laissé en même temps que lappartement contre un simple merci. Puisquon la chassait ainsi à la rue, en pleine nuit, elle partirait sans plus tarder. Quétait devenue, en un an, lancienne Liisa ! ?
Des événements qui suivirent, Ilmé ne devait garder plus tard que des souvenirs confus : le regard quelle avait jeté à Liisa pour essayer de retrouver le visage de son ancienne amie ; cette peur subite qui lavait poussée à fuir, redoutant que cette année dabsence nait marqué les hommes, la vie tout entière, aussi profondément quelle lavait bouleversée elle-même. En toute hâte elle avait repris son enfant ; la vue de cette capote dofficier de la NKVD avait encore activé sa fuite. Où quelle portât son regard, les griffes du destin semblaient se refermer sur elle ! Cours, fuis, sauve-toi !
Au revoir ! avait lancé Liisa avec indifférence en claquant la porte. Au revoir ! Pourquoi employer ce mot par routine ? Liisa ne tenait plus à la voir : sa voix, son regard, ses gestes dimpatience, tout le trahissait.
Dehors le vent faisait rage : les rafales de pluie fouettaient sa tête nue. Courbée, elle luttait contre la bourrasque. Dun côté, les ruines ; de lautre, des maisons encore debout, le rez-de-chaussée obscur, quelques fenêtres allumées se découpant aux étages supérieurs. Des pas la suivaient : il fallait encore hâter lallure, arriver quelque part avant que les dernières lueurs du crépuscule ne se perdent dans la nuit. Devant elle surgirent des soldats russes : une patrouille ! Vos papiers ? Le cliquetis des fusils et, avant même quUrne, effrayée, ne pense au sauf-conduit, des mains qui sabattaient sur elle et lentraînaient. Ils se dirigeaient vers les ruines : ils étaient cinq. Allait-on la fusiller ? Non ! Ils navaient pas le droit ! Grand Dieu ! Non ! Surtout pas ça ! II fallait quelle retrouve Taavi ! À ses explications, les soldats répondaient par des rires. Elle voulut faire demi-tour : les mains létreignirent davantage. Ils parlaient entre eux ; leurs rires devenaient grossiers et lubriques.
Ils sarrêtèrent dans les ruines sous un toit délabré qui ne tenait plus que sur deux pans de mur. Quelque part leau ruisselait ; des tôles grinçaient dans le vent.
Quest-ce que vous me voulez ? cria Ilmé lorsque les mains se tendirent vers son enfant. Vous êtes fous ! Quest-ce qui vous prend ?
Les soldats avaient posé leurs armes. Brusquement Ilmé comprit sans oser le croire. On lui avait parlé de ces sortes de violences. On lui en avait raconté de semblables en prison. Mais de cette façon ! Non ! Non ! La réalité dépassait en horreur ces histoires de dix, vingt hommes ou plus se jetant sur une seule femme !
Un soldat lui proposa de la vodka ; un autre tendit des mains avides vers sa poitrine. Elle se mit à hurler. Ce fut le début dune lutte acharnée, ses cris déclenchant leurs instincts bestiaux. On la jeta à terre en lui arrachant lenfant qui pleurait. Cétait pour Hilja quelle se débattait, animée soudain dune force surhumaine ; tout lui était égal ! Si elle lavait pu, elle aurait empoigné une pierre pour leur écraser le visage.
On lui bâillonna la bouche dun morceau de chiffon ; deux hommes lui plaquèrent les mains au sol, mais elle continua de lutter, car son enfant pleurait. Déjà à demie nue, elle sefforçait, dans un dernier éclair de lucidité, de ne pas se cogner la tète au sol en se débattant : si elle perdait connaissance, elle serait à leur merci.
Comment réussit-elle à se libérer de leur étreinte ? Quelquun avait allumé une torche électrique. Peut-être eurent-ils la nausée, à la vue de son visage ? Les mains se desserrèrent ; en un instant elle roula au bas des gravats. Elle ne souffrait pas de sa chute ni des pierres tranchantes. Elle senfuit au hasard, arrachant le chiffon de sa bouche. Elle courait, tombait, se traînait, saffalait à nouveau. La pluie inondait son visage et ses épaules nues ; elle haletait deffort, le cœur battant à rompre, à demi assourdie par le sang qui bourdonnait à ses oreilles. Fuir ! Plus vite ! Elle sentait les mains des Russes prêtes à la saisir à nouveau.
Elle se cogna les jambes dans des amas de tôles enchevêtrées, glissa sur les pierres humides, repartit encore et toujours, se tordit les chevilles, sécroula enfin à genoux sur un monceau de poutres calcinées.
Elle avait perdu toute notion de temps lorsquelle entendit à nouveau le crépitement de la pluie. Elle pensa immédiatement à son enfant. Où était restée Hilja ? Quavaient-ils fait delle ?
Machinalement elle refit le chemin parcouru. Où était lenfant ? Seigneur, Seigneur, ayez pitié ! Est-ce quon lui avait emporté sa fille ? Lavait-elle sacrifiée pour sa propre sauvegarde ?
Il ny avait plus traces de soldats ; comme sils navaient jamais existé. Était-ce un cauchemar? Ilmé pourtant sentait encore leurs mains brutales ; ses vêtements étaient en lambeaux, son corps douloureux des coups reçus !
Où se trouvait la pièce écroulée ? Ilmé sétait-elle égarée ? Elle appelait, écoutait. Elle ne voyait que des murs, des écoulements de pierre qui sestompaient dans la nuit ; elle n entendait que le bruit rauque de sa propre respiration dans les sifflements du vent. Elle retrouva la pièce par miracle : elle était vide ! Ilmé se précipita vers une forme plus claire, ce nétait quun cadre disloqué, la toile déchirée, parmi des morceaux de plâtras encore recouverts de papier peint.
De nouveau et de nouveau Ilmé appela les Russes. Quils fassent delle ce quils voulaient, mais quon lui rende sa fille ! Nulle voix de soldat ne répondait, nul vagissement denfant. Quelque part une porte battait : cétait le vent. Et la pluie tombait sans trêve...
Ilmé rampait, ses mains tâtonnaient le sol. Seigneur ! Lenfant nétait nulle part ! Elle lavait abandonnée dans sa fuite ! Ses ongles fouillaient des débris de bois calciné, de briques mélangées à la cendre. Elle sécorchait les mains, son pansement sétait défait sans quelle sen rendit compte. Ils avaient donc emmené son enfant ou lavaient jetée dans leau dune cave ?
Enfin elle la trouva. Elle était dehors, sous la pluie. Dans un râle, Ilmé sabattit prés du corps de son enfant : ses membres fragiles et glacés ne bougeaient plus ; ses langes avaient glissé. Elle tituba avec son précieux fardeau jusquau morceau de toit crevé.
Elle lacéra sa chemise pour emmailloter à nouveau la petite Hilja qui gémissait à peine. Doucement elle se mit à la frictionner. Les membres sassouplissaient mais la chaleur ny revenait toujours pas.
Ce jour-là, le vieil Aadu était bizarrement inquiet. Plus que jamais son gourdin résonnait dans la cour, entre les maisons, contre les pommiers du jardin. II ne se tenait tranquille quau portail de Hiié. Cétait là que semblaient aboutir ses allées et venues désordonnées.
Mais pas pour longtemps ! À peine quelques minutes de guet en direction de Võllamäe, et il filait à nouveau dans la cour, le chien Pontus ne le quittant pas dune semelle.
Cette nervosité du vieux nétonnait plus personne. Ce nétait pas la première fois quil trottait par monts ou par vaux, poussé par quelque incompréhensible force. Sous nimporte quel temps il continuait sa faction au portail.
Aujourdhui la pluie tombait particulièrement dru. Les femmes étaient restées à la maison pour bricoler à labri. Le matin, Ignas, en menant aux champs le tombereau à pommes de terre, avait conseillé à Reet et à Linda qui, accroupies, arrachaient les plants :
Laissez ça ! Il y a bien assez à faire à lintérieur. Aussi personne nétait plus retourné, laprès-midi, aux champs. Ignas, dans la remise, réparait des instruments agricoles ; les femmes raccommodaient des sacs de jute ; on avait envoyé Aadu allumer le sauna. Il y avait plus rie travail quon en pouvait faire, même en empiétant sur les heures de sommeil, car, depuis la fenaison, il ne fallait plus compter sur laide des maquisards. Les liaisons avec eux étaient de plus en plus périlleuses, les soldats étant toujours installés à Roosi et à Sooserva.
Mais ce jour-là, par un fait étrange, la nervosité dAadu avait progressivement gagné Ignas. Chaque fois que le vieil infirme bondissait à travers la cour, inondé par la pluie qui bruissait sur les feuilles, Ignas à son tour se précipitait sur le seuil de la remise. De rares feuilles frissonnaient encore aux branches des érables ; les ormes squelettiques se découpaient déjà contre la nuit montante. Leau des rivières grondait au loin, se bousculant en cascade par lécluse ouverte du moulin de Kalgina.
Vaguement mal à laise, Ignas était allé bavarder avec les femmes qui travaillaient en silence, sans que la conversation pût le ramener au calme. Son cœur était impatient de révolte, mais sa raison lui conseillait, en même temps, de la mater. Le sentiment dimpuissance quil éprouvait en face de cette domination étrangère était effroyable à supporter. Lhiver proche allait de nouveau lencercler de ses pièges : il bloquerait la dernière route conduisant à la forêt, et pourtant il avait lintuition quil devrait la prendre un jour pour y chercher refuge. Lété, cétait chose aisée ! Mais lhiver !... Et Reet ? Où la laisser ? Plus que jamais Ignas sentait gronder en lui une révolte desclave contre le nouveau régime.
Il sétait trompé en espérant que la vapeur du sauna libérerait son âme des lourdes pensées qui sy accumulaient. An retour, ses pas le guidèrent instinctivement vers le portail. Quattendait-il ? Son fils nallait tout de même pas venir des îles de Vérisoo dans une calèche attelée de six chevaux !
Les femmes étaient encore au sauna lorsque Aadu le rejoignit dans la maison. Quoi encore ? Il ne comprenait rien à ses gesticulations, à ses grognements gutturaux. Aadu lui désignait du doigt la cour pour linciter à le suivre, furieux que le patron ne voulût pas comprendre.
La nuit était impénétrable ; la pluie redoublait. Comme Ignas faisait mine de rentrer, le vieil Aadu lui empoigna le bras en jappant. Pontus était-il encore au portail ? Toute cette histoire contenait quelque chose de louche !
Pontus nétait pas là ; la porte cochère était grande ouverte. Ignas la referma ; Aadu, furibond, louvrit de nouveau, indiquant la route à grand renfort de gourdin. Ignas siffla le chien, mais il ne revint pas.
Aadu devait attendre le chien qui sétait sauvé au village, voilà pourquoi il était nerveux ! Cette explication calma Ignas.
Sinstallant dans la pièce commune, il bourra sa pipe et se mit à fumer. Les femmes qui revenaient du sauna laccablèrent de questions sur Aadu :
Quest-ce quil a, tous ces temps-ci ? sétonna Beet, Les autres fois il attendait son tour des heures entières devant le sauna, et aujourdhui on dirait quil la complètement oublié !
Ne te fais pas de bile ! Il ira ! II y a bien de la vapeur jusquà demain matin. Il va manger et ensuite, tout dune traite, sautera des planches du sauna à celles de son grenier !
Tu mas lair de méchante humeur ce soir !
Bah ! Cest sans doute davoir regardé le cheval de Lemb !... Tu peux mettre le couvert !
Le regard de Reet sarrêta aussi sur les jouets de son petit-fils. Elle avait suggéré de les ranger dans la grange, mais Ignas sétait fâché tout rouge : que le garçon vienne lui-même les prendre ! Elle navait rien trouvé à répondre.
Aadu, trempé comme une éponge, vint enfin se mettre à table. Il prit juste la peine dôter la calotte de feutre qui lui servait de chapeau et se rua sur sa gamelle quil lapa gloutonnement en continuant à grogner. En un clin doeil elle était vide, mais, contrairement à son habitude, il ne la tendit pas une seconde fois. Lâchant sa cuillère, il sessuya le visage avec sa manche. II était déjà debout quand ses mains se joignirent pour une vague oraison bâclée. Renfonçant son fond de chapeau sur le crâne chenu, il se précipita dehors, attrapant son gourdin au vol.
Dis donc, Ignas. quest-ce qui lui prend aujourdhui ?
Il va peut-être au sauna !
Possible ! Mais quelle idée de se faire tremper bêtement ! Regarde les flaques sous son banc !
Toute cette veillée de samedi, plana sur eux un lourd malaise sans cause ; ils étaient fatigués de leur rude travail hebdomadaire. Demain cétait dimanche « le jour du repos » comme il fallait lappeler maintenant mais pour eux, depuis bien longtemps, il ny avait plus de dimanches !
Ignas, tu devrais nous lire quelques pages de lÉcriture après souper ! Le patron dHiié prit la Bible et louvrit lentement. Il avait lui-même soif de cette ancienne mais vivante parole, de ce livre sacré dont la présence, chez soi, était une faute passible de mort, dans un pays où la Foi et la Religion étaient prétendues libres.
Avant davoir commencé la première ligne, il entendit au loin les aboiements de Pontus. Il écouta, la main posée sur la page... Les femmes le regardèrent. Au même instant, Aadu surgit et se réfugia dans un coin, laissant la porte grande ouverte.
Ignas, Reet et Hilda se levèrent. Leur regard se tourna vers lentrée qui se découpait dans la nuit.
Une femme inconnue apparut dans la lumière de la pièce : elle portait dans ses bras une masse sans forme ; leau ruisselait sur son visage et ses vêtements. Pontus gémissait derrière elle.
Un long moment passa avant que linconnue ne dise :
Mais je suis Ilmé ! Le chien ma reconnue, mais pas les hommes ! Pardonnez-moi !... Je suis venue... à la maison !