VI

   La voiture, en s’arrêtant brutalement, tira Ilmé de la torpeur de son rêve éveillé. Elle attendit, assise sur la banquette, tenant sur ses genoux son enfant enveloppé dans une couverture. On ouvrit la portière ; un homme en civil lui fit signe de descendre. Peureusement elle sortit de sa léthargie. Les piétinements sur le trottoir montaient à ses oreilles comme une rumeur inhabituelle, bruit familier déjà oublié. Les yeux, agrandis, elle prit pied sur le trottoir. — Au revoir ! lança le chauffeur. La voiture partit. Elle la suivit quelques mètres en titubant, effrayée de rester seule, mais y renonça. Elle avait du mal à respirer ; ses membres étaient si las qu’elle redoutait de s’écrouler sur place. L’esprit vide, elle gravit la pente de la colline qui surplombait la ville et s’assit sur un banc.
   Cette brusque succession d’événements dépassait ses forces ; son esprit refusait de tout emmagasiner à la fois. Elle regarda d’abord devant ses pieds, détachant des yeux chaque grain de sable, gros ou petit, marron, jaune, noir ou blanc ; Ses touffes d’herbu fanée où se dressaient encore de longues brindilles cassées, d’un vert plus tendre ; les feuilles qui tombaient des arbres rondes ou ovales, larges, déchiquetées, marquetées de roux, de violet et de noir, zébrées de nervures plus sombres, plus vertes ; un morceau de papier bariolé, un bout de ferraille rouillée, un silex blanc qui tranchait sur le sol foncé, piqueté de trous de vers. C’était assez regardé pour le premier jour ! Elle n’avait pas la force de lever les yeux sur les fleurs déjà courbées, sur les buissons et les troncs d’arbre, ou — plus haut encore — jusqu’à la source de ces rayons de soleil qui faisaient miroiter les fenêtres, qui blanchissaient de lumière les hommes et les rues : les branches se balançaient sous le vent, les nuages flottaient sur les fumées montant des cheminées, par-delà les toits et les tours, qui, droites et hautes, s’élançaient vers le ciel.
   Elle était donc libre ! Mais loin de l’enivrer, cette liberté retrouvée la voyait craintive, assommée, repliée sur elle-même : elle n’osait pas faire un pas, hésitant comme un enfant après une première chute malencontreuse.
   Parfois il lui semblait être là depuis toujours — tout lui était si familier ! Mais en même temps elle ressentait le poids de dix, de vingt années, de plusieurs siècles d’absence ! Brutalement on la rejetait dans cette vie qu’elle n’avait pas su jadis réussir. — « Vivez maintenant, encore plus avidement ! » Sottise ! Elle n’avait plus de vie ! Sa liberté même était injuste ! — Écoute ! Que veut te raconter cet oiseau ? Tiens ! Un moineau ! Ses plumes sont encore décolorées de la chaleur d’été !
   — Au revoir ! lui avait lancé le chauffeur.
   — Nous nous retrouverons peut-être, avait murmuré la tortionnaire.
   — Au revoir, maman ! Oh ! maman, maman ! Les mots s’étaient éteints sur les lèvres de son fils...
   Lorsque le soleil glissa derrière les nuages, Ilmé sentit l’air frais et léger qui l’attirait à lui, très haut ; là-bas, dans le cachot, l’air écrasait : on respirait la pesanteur du plafond et des murs. Tout son corps trembla ; il lui fallait courir, se ruer hors des murs effrayants et glacés qui l’encerclaient de toutes parts. À nouveau elle entendait la voix de la tortionnaire :
   — Va, et ne regarde pas en arrière ! Ne prends pas de repos avant d’avoir retrouvé ton mari ; il nous le faut et nous l’aurons. Ne te retourne pas, ne parle à personne, cours ! Il est peut-être à Tallinn ! Tu sais où il peut se cacher, et si tu as besoin d’aide, adresse-toi aux autorités. Avec le papier qu’on t’a donné, tout le monde t’aidera. Mais attention ! Pas de bêtises ! La vie de ton fils est en jeu ! Vous serez libres, c’est promis ! Mais tiens ta bouche close ; sache bien que nous entendrons la moindre indiscrétion ! Nous voyons et entendons à travers le monde entier ; il n’y a pas un recoin que nous ne puissions atteindre !
   Debout, Ilmé grelottait. Dans lu clarté du soleil, de grandes taches sombres dansaient autour d’elle, se plaquant aux buissons, aux troncs d’arbres, tenaces ou fugitives. L’enfant s’agitait en gémissant.
   « Ne te retourne pas ! Cours ! » Où peut se trouver Taavi ? Où le chercher? Le sablier était retourné et le sable coulait lent et tranquille, le tas de grains rayonnants montait, montait — et le temps, que nul argent ne peut acheter, passait ! Les pans de son manteau entrouverts, l’enfant dans les bras, Ilmé descendit en toute hâte la colline à la rencontre des hommes. Elle les dépassait, les dévisageait, le regard toujours rivé à leurs épaules, en quête de la nuque blonde, des yeux gris et tranquilles de son mari.
   La ville n’était pas très animée ; pourtant l’après-midi était déjà bien avancé. À chaque pas, elle entendait des bribes de phrases russes. Elle redoutait qu’on la suivit, mais n’osait se retourner. Elle se hâtait sous les sifflements d’un fouet invisible. Lorsqu’elle eut longtemps marché, lorsque ses yeux se couvrirent d’une brume de plus en plus opaque, elle dut s’appuyer contre un mur, le long d’une vitrine richement décorée de dessins encadrés de pourpre. Son cerveau fonctionna à nouveau. Où aller ? À la voir ainsi adossée au mur, les gens la regardaient d’un air stupéfait ou interrogateur. Certains accéléraient leurs pas craintifs, redoutant d’avoir des complications avec cette femme près de s’écrouler. Mais la plupart lui jetaient un regard bouleversé de compassion, trop bouleversé même pour être capable de secourir. Lorsqu’on lui posait une question elle ne savait que répondre ; elle semblait avoir perdu l’usage de la parole. Des larmes lui montaient aux yeux ; serrant plus fortement l’enfant sur son sein, elle continua son chemin, fuyant les hommes...
   Elle sentait bien qu’elle ne pourrait plus tenir longtemps. Elle craignait de tomber là, à genoux ; mais les gens feraient cercle, la questionneraient ! Non ! Il fallait avancer. Elle se faufila jusqu’au recoin obscur d’une cour pour allaiter sa petite, i’œil aux aguets, le corps prêt à bondir, comme une voleuse ; le dos contre Je mur, elle sentait ses membres endoloris lui peser de fatigue, lourds comme du plomb. L’enfant avait si peu de lait à boire qu’il se mit à crier. De nouveau elle erra dans les rues, la marche calmait son enfant.
   Les dernières forces qui lui restaient lui permettraient-elles d’atteindre son ancien appartement, maintenant celui d’Arno et Liisa ? Pourquoi n’y être pas allée tout de suite ? Si Liisa lui posait des questions, elle répondrait que, pour l’instant, elle n’avait pas le droit de parler ; qu’on lui dise d’abord où se trouvait Taavi ! Elle appuya longuement sur la sonnette et se laissa glisser sur les marches. Une femme inconnue, de mise peu soignée, ouvrit la porte.
   Ilmé voulut en vain se lever ; elle ne put que murmurer le nom de Liisa. La femme la toisa, le visage impassible ; seuls ses yeux s’agrandirent. Elle grommela quelque chose en russe, lorsque Ilmé répéta le nom de Liisa, et disparut, Ilmé avait déposé son enfant sur le perron et s’agenouillait auprès d’elle lorsque Liisa parut. Était-ce bien la femme d’Arno ? Était-ce bien cette créature autrefois dynamique, souriante, que le destin avait toujours préservée ? Non ! Ce ne pouvait être Liisa ! Ce visage blême et torturé, ces joues creuses, ces yeux cernés, cette bouche serrée en une mince ligne décolorée .’
   — Que demandez-vous ? lui dit-elle sèchement, une lueur inquiète dans le regard. Elle avait les mains immobiles, l’une sur la poitrine, l’autre sur la poignée de porte, prête à la fermer.
   — Liisa, murmura Ilmé. Ses lèvres bougeaient encore, mais aucun son n’en sortait.
   — Que voulez-vous ? La voix était encore plus impatiente,
   — Comment ! Tu ne me reconnais vraiment plus, Liisa ? Ilmé s’accrochait aux montants de la porte.
   Liisa scruta son visage ; sa main remonta jusqu’à sa gorge.
   — Seigneur ! Ce n’est pas possible ! Ilmé ! Ce n’est pas vrai ?
   — C’est bien moi !
   — Non ? Tu avais pourtant traversé... As-tu vu Taavi ?
   — Hélas non ! Laisse-moi entrer je t’en prie ! Prends l’enfant, je n’en peux plus !... Sans rien voir ni entendre, elle tituba dans l’entrée jusqu’à une chaise, près du miroir. À la vue d’une capote d’officier de la NKVD, elle se leva pour fuir. Elle entendait les pleurs de sa fillette maintenant installée dans la chambre à coucher.
   Mais elle resta là, incapable d’esquisser le moindre geste, là, devant le miroir. Combien de fois s’y était-elle déjà regardée ! Un dernier coup d’œil en partant au bras de son mari pour un concert, pour aller au théâtre, à une fête, à une réception. Est-ce que le miroir lui mentait ? La mort elle-même n’avait pas ce visage ! Les os transparaissaient sous la peau terreuse et ridée. Était-ce bien ses cheveux, raides, clairsemés, entrelacés de fils blancs ? — Est-ce bien mot ? demanda-t-elle à Liisa.
   — Je ne sais pas !
   — As-tu quelques chiffons secs pour ma fille ; je vais lui donner à manger et je repartirai, je n’ai guère de temps !
   Liisa lui apporta des linges propres. Sur son visage se lisaient toutes les questions qu’elle n’osait poser.
   — D’où viens-tu ? De prison ? lui demanda-t-elle enfin.
   — Je suis libre maintenant. Lemb aussi sera libre !
   Ah ! On vous relâche même des prisons maintenant ! ?...
   Attends ! Je vais t’apporter quelque chose à manger ; Je réchauffe juste la soupe d’hier.
   Ilmé quitta son manteau, donna à boire a la fillette. Elle entendait à côté des conversations en russe. Son regard interrogateur se posa sur Liisa.
   — Des sous-locataires, un couple russe ! Le mari est officier de la NKVD, assez distingué mais brutal, il boit beaucoup. La femme est complètement idiote.
   — Ah ! Pose la soupe ! Merci ! Je vais en donner un peu à Hilja. As-tu des nouvelles de Taavi ? Dis, Liisa, où est-il ?
   — Je n’en sais rien et je ne veux pas le savoir ! Ne me regarde pas comme ça ! Ne pose pas de questions ! Peut- être dans les forêts ! — Oui, bien sûr ! Ou pourrait-il être ailleurs ? Moi je ne sais pas !
   — Tu crois ? Dans la foret ? Arno ne l’a pas vu ? Quand rentre-t-il Arno ?
   À cette question, Liisa tomba assise sur le lit, les yeux fermés, traversée par une vague de douleur.
   — Je ne sais pas ! Arno ne le sait pas non plus ! Arno est... parti!
   — Arrêté ?
   — Oui, aussitôt après que Taavi s’est enfui de la prison ! C’est à cause de Taavi ! Tout est de sa faute !
   Ainsi Taavi se trouvait quelque part dans la forêt, traqué. Comment faire pour le retrouver avec ce petit enfant dans les bras ? Mais il le fallait ! Lemb attendait ! Oui, il le fallait ! Le sablier continuait à couler en silence, lentement, régulièrement.
   — Où vas-tu aller maintenant? lui demanda Liisa.
   — Je n’en sais rien ! L’air renfermé de cette pièce, déjà dans la pénombre, pesait sur elle comme un sommeil de mort. Liisa alluma.
   — C’est que — il est déjà tard : Il va bien falloir que tu te réfugies quelque part !
   Les mots frappèrent Ilmé en plein visage. Que Liisa redoute la vermine, l’aspect lamentable qu’elle offrait, sa vie de prisonnière, passe ! Mais imaginer que son ancienne amie lui refuse, à elle et à son enfant, asile pour une nuit ! On lui faisait comprendre qu’elle devait s’éloigner; mutile d insister ! Un inconnu, Ilmé l’aurait supplié, mais Liisa ! Elle regardait cette chambre, ces meubles choisis avec Taavi, tout ce qu’elle lui avait laissé en même temps que l’appartement contre un simple merci. Puisqu’on la chassait ainsi à la rue, en pleine nuit, elle partirait sans plus tarder. Qu’était devenue, en un an, l’ancienne Liisa ! ?
   Des événements qui suivirent, Ilmé ne devait garder plus tard que des souvenirs confus : le regard qu’elle avait jeté à Liisa pour essayer de retrouver le visage de son ancienne amie ; cette peur subite qui l’avait poussée à fuir, redoutant que cette année d’absence n’ait marqué les hommes, la vie tout entière, aussi profondément qu’elle l’avait bouleversée elle-même. En toute hâte elle avait repris son enfant ; la vue de cette capote d’officier de la NKVD avait encore activé sa fuite. Où qu’elle portât son regard, les griffes du destin semblaient se refermer sur elle ! Cours, fuis, sauve-toi !
   — Au revoir ! avait lancé Liisa avec indifférence en claquant la porte. Au revoir ! Pourquoi employer ce mot par routine ? Liisa ne tenait plus à la voir : sa voix, son regard, ses gestes d’impatience, tout le trahissait.
   Dehors le vent faisait rage : les rafales de pluie fouettaient sa tête nue. Courbée, elle luttait contre la bourrasque. D’un côté, les ruines ; de l’autre, des maisons encore debout, le rez-de-chaussée obscur, quelques fenêtres allumées se découpant aux étages supérieurs. Des pas la suivaient : il fallait encore hâter l’allure, arriver quelque part avant que les dernières lueurs du crépuscule ne se perdent dans la nuit. Devant elle surgirent des soldats russes : une patrouille ! — Vos papiers ? — Le cliquetis des fusils et, avant même qu’Urne, effrayée, ne pense au sauf-conduit, des mains qui s’abattaient sur elle et l’entraînaient. Ils se dirigeaient vers les ruines : ils étaient cinq. Allait-on la fusiller ? Non ! Ils n’avaient pas le droit ! Grand Dieu ! Non ! Surtout pas ça ! II fallait qu’elle retrouve Taavi ! À ses explications, les soldats répondaient par des rires. Elle voulut faire demi-tour : les mains l’étreignirent davantage. Ils parlaient entre eux ; leurs rires devenaient grossiers et lubriques.
   Ils s’arrêtèrent dans les ruines sous un toit délabré qui ne tenait plus que sur deux pans de mur. Quelque part l’eau ruisselait ; des tôles grinçaient dans le vent.
   — Qu’est-ce que vous me voulez ? cria Ilmé lorsque les mains se tendirent vers son enfant. Vous êtes fous ! Qu’est-ce qui vous prend ?
   Les soldats avaient posé leurs armes. Brusquement Ilmé comprit sans oser le croire. On lui avait parlé de ces sortes de violences. On lui en avait raconté de semblables en prison. Mais de cette façon ! Non ! Non ! La réalité dépassait en horreur ces histoires de dix, vingt hommes ou plus se jetant sur une seule femme !
   Un soldat lui proposa de la vodka ; un autre tendit des mains avides vers sa poitrine. Elle se mit à hurler. Ce fut le début d’une lutte acharnée, ses cris déclenchant leurs instincts bestiaux. On la jeta à terre en lui arrachant l’enfant qui pleurait. C’était pour Hilja qu’elle se débattait, animée soudain d’une force surhumaine ; tout lui était égal ! Si elle l’avait pu, elle aurait empoigné une pierre pour leur écraser le visage.
   On lui bâillonna la bouche d’un morceau de chiffon ; deux hommes lui plaquèrent les mains au sol, mais elle continua de lutter, car son enfant pleurait. Déjà à demie nue, elle s’efforçait, dans un dernier éclair de lucidité, de ne pas se cogner la tète au sol en se débattant : si elle perdait connaissance, elle serait à leur merci.
   Comment réussit-elle à se libérer de leur étreinte ? Quelqu’un avait allumé une torche électrique. Peut-être eurent-ils la nausée, à la vue de son visage ? Les mains se desserrèrent ; en un instant elle roula au bas des gravats. Elle ne souffrait pas de sa chute ni des pierres tranchantes. Elle s’enfuit au hasard, arrachant le chiffon de sa bouche. Elle courait, tombait, se traînait, s’affalait à nouveau. La pluie inondait son visage et ses épaules nues ; elle haletait d’effort, le cœur battant à rompre, à demi assourdie par le sang qui bourdonnait à ses oreilles. Fuir ! Plus vite ! Elle sentait les mains des Russes prêtes à la saisir à nouveau.
   Elle se cogna les jambes dans des amas de tôles enchevêtrées, glissa sur les pierres humides, repartit encore et toujours, se tordit les chevilles, s’écroula enfin à genoux sur un monceau de poutres calcinées.
   Elle avait perdu toute notion de temps lorsqu’elle entendit à nouveau le crépitement de la pluie. Elle pensa immédiatement à son enfant. Où était restée Hilja ? Qu’avaient-ils fait d’elle ?
   Machinalement elle refit le chemin parcouru. Où était l’enfant ? Seigneur, Seigneur, ayez pitié ! Est-ce qu’on lui avait emporté sa fille ? L’avait-elle sacrifiée pour sa propre sauvegarde ?
   Il n’y avait plus traces de soldats ; comme s’ils n’avaient jamais existé. Était-ce un cauchemar? Ilmé pourtant sentait encore leurs mains brutales ; ses vêtements étaient en lambeaux, son corps douloureux des coups reçus !
   Où se trouvait la pièce écroulée ? Ilmé s’était-elle égarée ? Elle appelait, écoutait. Elle ne voyait que des murs, des écoulements de pierre qui s’estompaient dans la nuit ; elle n entendait que le bruit rauque de sa propre respiration dans les sifflements du vent. Elle retrouva la pièce par miracle : elle était vide ! Ilmé se précipita vers une forme plus claire, ce n’était qu’un cadre disloqué, la toile déchirée, parmi des morceaux de plâtras encore recouverts de papier peint.
   De nouveau et de nouveau Ilmé appela les Russes. Qu’ils fassent d’elle ce qu’ils voulaient, mais qu’on lui rende sa fille ! Nulle voix de soldat ne répondait, nul vagissement d’enfant. Quelque part une porte battait : c’était le vent. Et la pluie tombait sans trêve...
   Ilmé rampait, ses mains tâtonnaient le sol. Seigneur ! L’enfant n’était nulle part ! Elle l’avait abandonnée dans sa fuite ! Ses ongles fouillaient des débris de bois calciné, de briques mélangées à la cendre. Elle s’écorchait les mains, son pansement s’était défait sans qu’elle s’en rendit compte. Ils avaient donc emmené son enfant ou l’avaient jetée dans l’eau d’une cave ?
   Enfin elle la trouva. Elle était dehors, sous la pluie. Dans un râle, Ilmé s’abattit prés du corps de son enfant : ses membres fragiles et glacés ne bougeaient plus ; ses langes avaient glissé. Elle tituba avec son précieux fardeau jusqu’au morceau de toit crevé.
   Elle lacéra sa chemise pour emmailloter à nouveau la petite Hilja qui gémissait à peine. Doucement elle se mit à la frictionner. Les membres s’assouplissaient mais la chaleur n’y revenait toujours pas.
   Ce jour-là, le vieil Aadu était bizarrement inquiet. Plus que jamais son gourdin résonnait dans la cour, entre les maisons, contre les pommiers du jardin. II ne se tenait tranquille qu’au portail de Hiié. C’était là que semblaient aboutir ses allées et venues désordonnées.
   Mais pas pour longtemps ! À peine quelques minutes de guet en direction de Võllamäe, et il filait à nouveau dans la cour, le chien Pontus ne le quittant pas d’une semelle.
   Cette nervosité du vieux n’étonnait plus personne. Ce n’était pas la première fois qu’il trottait par monts ou par vaux, poussé par quelque incompréhensible force. Sous n’importe quel temps il continuait sa faction au portail.
   Aujourd’hui la pluie tombait particulièrement dru. Les femmes étaient restées à la maison pour bricoler à l’abri. Le matin, Ignas, en menant aux champs le tombereau à pommes de terre, avait conseillé à Reet et à Linda qui, accroupies, arrachaient les plants :
   — Laissez ça ! Il y a bien assez à faire à l’intérieur. Aussi personne n’était plus retourné, l’après-midi, aux champs. Ignas, dans la remise, réparait des instruments agricoles ; les femmes raccommodaient des sacs de jute ; on avait envoyé Aadu allumer le sauna. Il y avait plus rie travail qu’on en pouvait faire, même en empiétant sur les heures de sommeil, car, depuis la fenaison, il ne fallait plus compter sur l’aide des maquisards. Les liaisons avec eux étaient de plus en plus périlleuses, les soldats étant toujours installés à Roosi et à Sooserva.
   Mais ce jour-là, par un fait étrange, la nervosité d’Aadu avait progressivement gagné Ignas. Chaque fois que le vieil infirme bondissait à travers la cour, inondé par la pluie qui bruissait sur les feuilles, Ignas à son tour se précipitait sur le seuil de la remise. De rares feuilles frissonnaient encore aux branches des érables ; les ormes squelettiques se découpaient déjà contre la nuit montante. L’eau des rivières grondait au loin, se bousculant en cascade par l’écluse ouverte du moulin de Kalgina.
   Vaguement mal à l’aise, Ignas était allé bavarder avec les femmes qui travaillaient en silence, sans que la conversation pût le ramener au calme. Son cœur était impatient de révolte, mais sa raison lui conseillait, en même temps, de la mater. Le sentiment d’impuissance qu’il éprouvait en face de cette domination étrangère était effroyable à supporter. L’hiver proche allait de nouveau l’encercler de ses pièges : il bloquerait la dernière route conduisant à la forêt, et pourtant il avait l’intuition qu’il devrait la prendre un jour pour y chercher refuge. L’été, c’était chose aisée ! Mais l’hiver !... Et Reet ? Où la laisser ? Plus que jamais Ignas sentait gronder en lui une révolte d’esclave contre le nouveau régime.
   Il s’était trompé en espérant que la vapeur du sauna libérerait son âme des lourdes pensées qui s’y accumulaient. An retour, ses pas le guidèrent instinctivement vers le portail. Qu’attendait-il ? Son fils n’allait tout de même pas venir des îles de Vérisoo dans une calèche attelée de six chevaux !
   Les femmes étaient encore au sauna lorsque Aadu le rejoignit dans la maison. Quoi encore ? Il ne comprenait rien à ses gesticulations, à ses grognements gutturaux. Aadu lui désignait du doigt la cour pour l’inciter à le suivre, furieux que le patron ne voulût pas comprendre.
   La nuit était impénétrable ; la pluie redoublait. Comme Ignas faisait mine de rentrer, le vieil Aadu lui empoigna le bras en jappant. Pontus était-il encore au portail ? Toute cette histoire contenait quelque chose de louche !
   Pontus n’était pas là ; la porte cochère était grande ouverte. Ignas la referma ; Aadu, furibond, l’ouvrit de nouveau, indiquant la route à grand renfort de gourdin. Ignas siffla le chien, mais il ne revint pas.
   Aadu devait attendre le chien qui s’était sauvé au village, voilà pourquoi il était nerveux ! Cette explication calma Ignas.
   S’installant dans la pièce commune, il bourra sa pipe et se mit à fumer. Les femmes qui revenaient du sauna l’accablèrent de questions sur Aadu :
   — Qu’est-ce qu’il a, tous ces temps-ci ? s’étonna Beet, Les autres fois il attendait son tour des heures entières devant le sauna, et aujourd’hui on dirait qu’il l’a complètement oublié !
   — Ne te fais pas de bile ! Il ira ! II y a bien de la vapeur jusqu’à demain matin. Il va manger et ensuite, tout d’une traite, sautera des planches du sauna à celles de son grenier !
   — Tu m’as l’air de méchante humeur ce soir !
   — Bah ! C’est sans doute d’avoir regardé le cheval de Lemb !... Tu peux mettre le couvert !
   Le regard de Reet s’arrêta aussi sur les jouets de son petit-fils. Elle avait suggéré de les ranger dans la grange, mais Ignas s’était fâché tout rouge : que le garçon vienne lui-même les prendre ! Elle n’avait rien trouvé à répondre.
   Aadu, trempé comme une éponge, vint enfin se mettre à table. Il prit juste la peine d’ôter la calotte de feutre qui lui servait de chapeau et se rua sur sa gamelle qu’il lapa gloutonnement en continuant à grogner. En un clin d’oeil elle était vide, mais, contrairement à son habitude, il ne la tendit pas une seconde fois. Lâchant sa cuillère, il s’essuya le visage avec sa manche. II était déjà debout quand ses mains se joignirent pour une vague oraison bâclée. Renfonçant son fond de chapeau sur le crâne chenu, il se précipita dehors, attrapant son gourdin au vol.
   — Dis donc, Ignas. qu’est-ce qui lui prend aujourd’hui ?
   — Il va peut-être au sauna !
   — Possible ! Mais quelle idée de se faire tremper bêtement ! Regarde les flaques sous son banc !
   Toute cette veillée de samedi, plana sur eux un lourd malaise sans cause ; ils étaient fatigués de leur rude travail hebdomadaire. Demain c’était dimanche — « le jour du repos » comme il fallait l’appeler maintenant — mais pour eux, depuis bien longtemps, il n’y avait plus de dimanches !
   — Ignas, tu devrais nous lire quelques pages de l’Écriture après souper ! Le patron d’Hiié prit la Bible et l’ouvrit lentement. Il avait lui-même soif de cette ancienne mais vivante parole, de ce livre sacré dont la présence, chez soi, était une faute passible de mort, dans un pays où la Foi et la Religion étaient prétendues libres.
   Avant d’avoir commencé la première ligne, il entendit au loin les aboiements de Pontus. Il écouta, la main posée sur la page... Les femmes le regardèrent. Au même instant, Aadu surgit et se réfugia dans un coin, laissant la porte grande ouverte.
   Ignas, Reet et Hilda se levèrent. Leur regard se tourna vers l’entrée qui se découpait dans la nuit.
   Une femme inconnue apparut dans la lumière de la pièce : elle portait dans ses bras une masse sans forme ; l’eau ruisselait sur son visage et ses vêtements. Pontus gémissait derrière elle.
   Un long moment passa avant que l’inconnue ne dise :
   — Mais je suis Ilmé ! Le chien m’a reconnue, mais pas les hommes ! Pardonnez-moi !... Je suis venue... à la maison !
   

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