VII
Tom entassait les bûches dans le minuscule poêle. Pas de risques dincendie aujourdhui ! Lautomne retombait en bourrasques de crachin pénétrant et le vent, sengouffrant dans la cheminée, enfumait la casemate et faisait pleurer ceux qui sétaient réfugiés sur les châlits du haut. Mais là au moins il faisait plus chaud, et lon navait plus à craindre que les marécages, grossis de pluie, ne sinfiltrent sous vos côtes ! Cétait une utile précaution à prendre, car déjà leau clapotait lorsquon marchait sur le plancher.
À la lueur dune lampe pigeon installée sur une petite table, au centre de la cahute, Hilda tricotait avec agilité une chaussette en grosse laine paysanne. À tous les étages des lits, les hommes sommeillaient ; seul Värdi, en soufflant comme un bœuf, récurait le canon de son fusil à grands coups de baguette de nettoyage. II bougonnait davoir monté la garde : ses pieds étaient trempés. Hilda eut un bref coup dœil pour la mastication furieuse de son voisin et borda les vêtements de la malade.
Ilmé dormait aujourdhui paisiblement. La crise était passée. Elle survivrait une fois encore aux accès de la pneumonie qui lavait terrassée dès son retour.
Hilda évoquait cette soirée et les jours qui lavaient suivie ; cétait un cauchemar qui commençait juste à lui devenir familier. Mais toujours de nouveaux voiles sécartaient, mettant peu à peu en lumière la terrible vérité.
Tom se faufila auprès de Värdi pour se réfugier dans un coin. Ses cheveux hirsutes vieillissaient son visage maigri et bronzé. Un léger regard dHilda effleura la manche grise de son pull-over, remonta jusquà lépaule, et sarrêta sur le menton couvert dun rare duvet noir.
Il faut que tu dormes ! chuchota Hilda. Ça va être ton tour de monter la garde !
Elle nattendait aucune réponse, devinant que le jeune homme fixait sur elle un regard sombre mais empli de bienveillance. Sans une seule parole échangée, le retour dIlmé les avait rapprochés comme si leurs yeux sétaient enfin dessillés.
Savoir que sa mère était également alitée empêchait Tom de dormir. Comment le vieil Ignas arriverait-il à se débrouiller tout seul ? Reet avait demandé à Hilda de venir surveiller Ilmé. Les femmes de Matsu donnaient un coup de main dans la ferme, tandis que le vieil Aadu soccupait des bêtes de létable. Mais la situation restait dramatique, même après plusieurs jours et nuits passés sans dormir.
Oui ! La situation était tellement terrifiante que, ce samedi-là, ils avaient dépassé le stade de la peur ! Hilda avait refermé la porte derrière la jeune patronne, tandis que les parents allongeaient leur fille sur un divan, le long du mur chaud.
Reet avait porté dans ses bras, jusquà la table, la forme enveloppée. Tendrement elle avait écarté les chiffons sur le visage de sa petite fille, mais les coins de sa bouche, déjà prête à sourire, étaient brusquement retombés. Elle ne pleura pas. Passionnément elle se pencha sur le petit être quelle caressa de ses mains tremblantes. Lenfant était mort.
Il régnait dans la pièce un lourd silence que venaient seuls rompre les gémissements dAadu et de Pontus. Lair semblait gelé, paralysant tous les gestes ; le moindre mouvement sortait dune brume de glace. Tous regardèrent le petit cadavre étendu sur la table et leurs yeux se tournèrent vers Ilmé, immobile sur le divan.
Doù viens-tu ? demanda Ignas, dun ton quon ne lui connaissait pas : une voix dure, quasi menaçante.
De prison, des forêts, de la ville, des chemins, de partout ! Oui ! Je viens... de partout ! Partout !...
Reet sapprocha delle en titubant et caressa ses cheveux trempés. Ce contact traversa le corps dIlmé comme une décharge ; ses mains agrippèrent la jupe de Reet dans laquelle elle senfouît le visage en longs sanglots déchirants qui secouaient ses épaules, ses vêtements maculés de boue, tout son corps.
Où est le garçon ? Où est Lemb ? Ignas semblait sadresser à une étrangère, poser une question soudain vitale.
Ilmé se mit alors a parler en phrases entrecoupées mais sa voix était presque calme :
Taavi doit aller se livrer pour quon libère Lemb ! Hilja est déjà... libre ! Cest une chance quelle le soit, je nai plus de lait. Moi aussi je suis libre maintenant, et je pourrai partir en Finlande ! Ilmé se leva en dévisageant chacun dun œil brûlant. Est-ce que Taavi est déjà parti chercher Lemb ? Vous croyez que je suis folle ? Non, je ne le suis pas ! Bonjour, Hilda ! Ah oui ! Nous nous sommes déjà vues. Cest une bonne idée davoir refermé la porte car ils vont bientôt venir. Cette femme ne me laissera pas en paix ! Elle ma brisé la main ; elle me disait : « Au revoir. » Ils sont tous à mes trousses ! Ils veulent me voler Hilja !
Allons, mon enfant ! Mon enfant ! Quest-ce que tu... Reet sefforçait de la calmer.
Sauvez-moi ! Cachez-moi jusquà ce que Taavi revienne avec Lemb ; père, enterre-moi auprès dHilja ! Ensevelis-moi près delle ! Oh, père ! Oh, maman ! Sauvez-moi jusquau retour de Taavi !
Sa main bandée dissimulant son visage, elle seffondra en pleurs sur le divan, la tête renversée, se convulsant de douleur. Ses cheveux se collaient à son visage en feu.
Oui, pour Hilda aussi ce fut une nuit épouvantable. Son regard effleura les murs de la casemate : pourquoi Tom restait-il là, accroupi, inerte, hors du cercle lumineux ? Et Värdi qui se mettait à inspecter son canon contre la lampe...
Pour elle, cette nuit était liée à celle du bombardement destructeur de Tallinn. Elle y retrouvait les mêmes détails infimes : le cri muet sur le visage déjà figé des hommes, leur course désordonnée se découpant sur le fond dincendie. « Tu sais très bien que ta mère, ton père, ton frère gisent sous les décombres ! Et toi, tu te balances au bout dune corde. Ta gorge nouée nexhale plus quun râle ; tu ne sens plus tes pleurs couler, le vent brûlant du brasier les sèche sur ton visage. »
Elles avaient disposé Ilmé sur le lit de Reet dans larrière-chambre. Comme Hilda, Reet ne pleurait pas.
Enlevez-lui ses guenilles ! conseilla Ignas.
Sortez-moi dici ! Ils arrivent ! Ils vont arriver dans un instant ! hurlait Ilmé, les yeux clos à nouveau, tremblante de fièvre, murmurant des sons incompréhensibles.
Sans mot dire, Reet et Hilda la déshabillèrent. La vue de ce corps couvert decchymoses et de balafres infectées ôtait leurs dernières forces.
Enterrez-moi avec Hilja ! Ensevelissez-nous ensemble ! Cest le seul moyen que jen réchappe. Mère, mère, est-ce toi ? Maman ! Tu menseveliras là-bas, au bord de la rivière !
Apportez-lui quelque chose de chaud et laissons-la en paix ! recommanda Ignas en retournant dans la pièce commune, suivi de Hilda qui portait une lampe à pétrole. Ignas referma la Bible ; il regarda lenfant mort, ses lèvres tremblaient. Il sapprocha alors de la fenêtre, la main sur ses yeux comme sil pouvait scruter à travers les rideaux de défense passive, à travers la nuit même. Il était à demi baissé ; tout son corps saffaissa en avant ; sa main gauche retomba inerte.
Alors Hilda, dans la nuit et les forêts, courut comme une démente. Des bois, des prés, encore des bois. À deux mains elle se protégeait les yeux, mais les branches mouillées lui fouettaient le visage, accrochaient ses cheveux. Aux abords du marais, elle saperçut quelle sétait égarée dans la nuit. Une force instinctive la remit sur le bon chemin. Elle sentait sous ses pas les troncs darbres vacillant dans leau stagnante, la mousse chuintante. Elle avançait, les mains en avant, nayant pas de bâton sur lequel sappuyer, tâtonnant les piquets de balisage, inondée, de la boue jusquà la taille. Arrivée sur la terre ferme, elle entendit lappel de la sentinelle, heureusement cétait Osvald, un immense imperméable jeté sur la tète.
Ils se précipitèrent alors de nouveau, en groupe cette fois-ci, dans les marais. Hilda avait bien du mal à suivre Osvald qui portait un paquet de cordes ; derrière elle, Tom haletait. Au bout de quelques minutes dattente, un grincement de chariot se fit entendre, le cheval sébroua. Tout se passa rapidement, en silence. Avec de longues perches les hommes confectionnèrent un brancard de fortune sur lequel on sangla Ilmé, enveloppée de couvertures et de bâches. Elle divaguait, appelait en des mots incompréhensibles, suppliait quon allumât du feu.
Reste avec elle ! lui avait ordonné Ignas. Bien sûr ! Mais si les Russes venaient fourrer leur nez à Hiié et saperçoivent de son absence ? Et puis, comment la patronne, seule, viendrait-elle à bout de toute la maisonnée ?
Personne ny pensait pour linstant : ils avaient tant dautres soucis !
Je raconterai que tu es allée quelque part ! la rassura Ignas. Sois très prudente si tu dois revenir pour chercher quelque chose ou si Ilmé va plus mal. Viens demain ! Je serai dans les champs en dessous de Lépikou. Mais empêche Tom de te suivre ! Va ! Dépêche-toi maintenant pour rattraper les autres.
Ignas prit le cheval par la bride pour tourner la charrette sous les pins. Ils devaient se hâter : vers lest, le ciel séclaircissait déjà. Pourvu que le vent et la nuit continuent, couvrant ainsi le bruit des roues ! Sinon les Russes allaient les entendre du village.
Hilda revoyait clairement les deux bons vieux de Hiié près du petit cadavre, au lever du jour. Reet navait pas eu la force de laver le corps de la morte ; Hilda avait appris quau matin la patronne ne sétait pas levée. Elle navait pas rie fièvre, ne souffrait de rien. Elle parlait peu dailleurs : les pieds sur le carreau, elle navait pu détacher ses mains du lit.
Ignas, qui depuis toujours possédait cette vaste ferme et qui était habitué à envoyer de nombreux ouvriers aux champs, devait maintenant prendre lui-même le seau pour aller traire. Le lendemain matin. Hilda le découvrit dans la remise, rabotant des planches.
Je les fais bien lisses pour que ce soit plus joli ! La fosse est prête au bord de la rivière, sous le bouleau, comme Ilmé le désirait.
Vous ne lenterrez pas au cimetière ? sécria la jeune fille.
Ignas ne répondit pas tout de suite ; lissant ses sourcils épais il fixa le sol de terre battue.
Elle nest pas baptisée ! Elle sappelle Hilja, cest un beau nom ! Maintenant la terre entière est un cimetière béni. Notre terre est une terre sainte.
La nuit suivante, Hilda navait pu empêcher Tom de laccompagner à Hiié ; il voulait voir sa mère alitée. Elle avait voulu le persuader de rester auprès de sa sœur malade, maïs ses yeux avaient brillé de colère. Ils marchèrent tous deux plus de dix kilomètres à travers marais, champs et tourbières. II faisait chaud après la pluie ; tout était silencieux ; un brouillard opaque assourdissait les vois, ouatait les échos : Hilda peinait à le suivre.
Reet dormait dans sa chambre, le visage creusé dombres, remuant les lèvres sans prononcer un seul mot. Elle ne se réveilla pas lorsquils approchèrent sur la pointe des pieds. Une veilleuse découpait son halo ; le lit dIgnas navait pas été défait.
Ils explorèrent la maison, pièce après pièce, la cour, les étables, la grange, sans découvrir Ignas. Tom muselait les aboiements de joie de Pontus.
Ils traversèrent le clos en toute hâte. Au-dessus du roulement des eaux de lautomne parvenait jusquà eux le crissement dune pelle : Ignas jetait les dernières pelletées sur la fosse de sa petite-fille. Ils néchangèrent pas un mot. Tom se découvrit, comme lavait fait son père, et se mit debout sur le monticule fraîchement retourné où dormait sa petite nièce. Il demeura là un instant, les mains croisées en une attente muette. Tous trois rentrèrent.
Cette malheureuse Hilja, venue trop tard, a quitté trop tôt notre lignée ! Dans mes prières solitaires je me demandais bien qui dentre nous suivrait sa trace ! Pourquoi êtes-vous revenus ? Il ne faut pas plaisanter avec ces choses-là ! Ce nest pas pour mon plaisir que jenvoie ma fille agonisante dans les marais. Vous tous souvenez trop bien de ce qui est arrivé à Mihkel de Lépikou on la arraché de chez lui, à demi mort. On ne laissera pas mourir tranquilles tous ceux que le sort a marqués ; et marqués, nous le sommes tous.
Comment se porte ma mère ? Elle va mieux ?
Je ne sais pas ! Hier soir elle essayait de parler sans y parvenir.
Elle dormait quand nous sommes...
Ça lui fait du bien de pouvoir dormir. Et Ilmé, comment va-t-elle ?
Elle délire ; la fièvre est montée. Värdi pense que cest une pneumonie.
Alors, sans doute ce sera elle la prochaine à partir... répondit Ignas. la voix pesante. Je naurais pas dû lenvoyer là-bas... Le toit a bien du mal à vous y abriter déjà tous ; il fait froid et il ny a pas de médecins parmi vous.
Värdi a appris quelques rudiments de médecine... lis sarrêtèrent à la hauteur du sauna.
Hilda devrait rester ici ! Tu ny arriveras pas, père, avec tous ces travaux !
Bien sûr, le blé va pourrir et, si le froid arrive, les pommes de terre seront perdues. Matsu me donnera un coup de main : il devine pas mal de choses mais il ne pose pas de questions. Allez maintenant ! Retournez tous deux auprès dIlmé.
Arrivé devant la cour il arrêta dun geste Tom qui voulait voir sa mère et lui parler.
Non, Tom ! Plus tard ! Je prendrai soin delle ! Tu ne peux que lénerver.
Mais père, voyons, comprends au moins...
Non ! En ce moment je ne veux rien comprendre ! Je ne sais même pas ce qui nous guette après cette mort. Pour quon ait envoyé Ilmé chercher Taavi, cest sûrement un piège ! Ce nest guère la saison de traverser la mer ! Ils sont sur ses traces ; à chaque instant la maison peut être cernée.
Maintenant ? En pleine nuit ?
Noublie pas quil y a des soldats à Sooserva et à Roosi. Ils peuvent te cueillir à tout moment ; je vais veiller votre mère.
Tom faisant mine de le suivre, le vieux se fâcha tout rouge :
Je tinterdis de venir ! As-tu compris ? Un vrai gamin ! Il aurait dû ne pas prononcer ces derniers mots, pensa Hilda. Elle devinait linquiétude du vieux, mais Tom, lui, ne la comprenait pas. Passant brusquement devant son père, Tom entra. Ignas se tut, mais sa respiration sifflante traduisit son anxiété et sa colère.
Il a tellement envie de voir sa mère ! murmura Hilda pour lexcuser.
Mais il lui fait du mal ! Elle se calme à peine !
Jetant sa pelle au sol, il se précipita à son tour à lintérieur. Ses craintes se réalisaient : Reet sétait réveillée, les yeux remplis de larmes à la vue de son fils. Seules ses lèvres remuaient en des mots inaudibles.
En voyant le visage dIgnas, Hilda redouta quil nempoignât son fils agenouillé près du lit de sa mère et ne le jetât dehors.
Ils repartirent ensemble vers le blockhaus. Hilda était secouée de sanglots ; elle trébuchait de faiblesse.
Quest-ce qui te prend de chialer, idiote ? Une vraie gosse !
Mais cétait plus fort quelle, accumulé en son cœur depuis on ne sait quand, Elle suivait Tom de loin, mécontente delle-même.
Écoute, cesse de pleurnicher ! trancha le jeune homme en sarrêtant, lair menaçant. On ne ta rien fait de mal, sacré moineau ! Alors pourquoi chigner ? Allons ! Sois une brave fille ! Sinon tu vas encore être suffoquée ! Ecoute les premiers ramages doiseaux ; cest déjà le matin, il faut se dépêcher ! En plein jour on ne peut pas traverser le marais à cause des avions. Ça, tes rien sotte ! Moi qui espérais que tu serais bientôt une vraie femme !
Quest-ce que tu ferais dune femme ?...
Ce quon en fait toujours ! Je la garderais dans la cambuse, au moins elle me tricoterait des chaussettes !
Ça ne nous mènerait pas loin !...
Quoi ? mariage...
Imbécile ! Toi, je ne tépouserai jamais ! Quand je repense à tout ça, comment Ilmé sest retrouvée en prison avec Lemb et tout ce qui sensuit...
Bien sûr !... Et toujours rien de Taavi ! Dans son délire Ilmé ne parle que de fusillades... Ils marchaient côte à côte.
Moi jai bien limpression que... commença Hilda.
Quelle impression ?
Jai peur de le dire ! Cest tellement effroyable !...
Alors quest-ce que cest ?
Hilda pensa que, dans la nuit, le garçon ne pouvait pas voir son visage. Mais elle ne reconnaissait même pas le son de sa propre voix ; elle était à demi défaillante lorsquelle osa ajouter :
Jai limpression... quon a attaqué Ilmé en route. Comme Lonni de Matsu... Mais elle est arrivée à senfuir, et alors, daprès moi, on a tué son enfant !
Les salauds ! murmura Tom après un long silence.
En traversant les marais, il prit dans sa main celle de la jeune fille, chaude et tremblante ; Hilda létreignit encore plus fort.
Maintenant ces mêmes doigts tricotaient à la lueur de la lampe ; ils tricotaient pour Tom et pour tous les autres aussi agilement quils le pouvaient.
À la grâce de Dieu ! Ilmé traverserait peut-être cette nouvelle crise et retrouverait le rythme normal de son souffle.
* * *
Lorsque, dans ses bras, Osvald avait transporté sa jeune patronne, de la boue jusquaux genoux ou glissant sur les troncs gluants, il navait pas prononcé une parole. Le jour suivant il resta également muet. Il revoyait distinctement le départ dIlmé et de Lemb pour Tallinn à la recherche de Taavi ; en les accompagnant il avait porté le petit garçon sur son dos jusquà la gare. Une année sétait écoulée. Tout le monde savait quOsvald chérissait Ilmé comme sa propre mère. Lavoir retrouvée ainsi, au milieu des marais, lui brisait le cœur.
En entendant le nom dIlmé, il avait ressenti une brûlure dans tout son corps. Sa tête sétait mise à tourner ; il était incapable de rien comprendre. Marta ne lui avait-elle pas dit quils avaient traversé ? Mais maintenant, comment se faisait-il que... ? Marta avait vu, de ses propres yeux, le bateau quitter la côte, et voilà quIlmé sortait de prison ! Il ne parvenait pas à croire que ce corps quil portait était bien celui dIlmé. Lorsquil avait regardé le visage de la femme, une violente douleur avait fait trembler ses bras puissants, remontant jusque dans les épaules. Cétait seulement le soir, devant la casemate, quil était enfin sorti de la torpeur dans laquelle ses pensées confuses lavaient plongé.
Brusquement il avait rejeté son capuchon, ôté sa casquette, pour laisser la pluie ruisseler sur son visage ! Il demeurait sous laverse comme sil priait, mais sans pouvoir le faire. Il navait plus quun désir : se jeter la tête la première dans les flots dune rivière, au plus profond, et de temps à autre reprendre souffle à la surface que la pluie chaude balayait. Il se sentait tout à coup sali, comme sil sétait roulé dans la boue, car un brusque éclair de lumière venait de laveugler. Il arracha un sapin rachitique, le frappa au sol, encore et encore, jusquà dénuder ses racines blanchâtres. Il regarda le pauvre arbuste avec pitié : il ny en avait guère dans le marais, mais était-ce la faute de larbre si le vent avait porté semence sur cette terre mouvante ? Osvald le rejeta et entra dans le fortin.
De longues heures il demeura prostré sur son grabat. Au-dessus de lui sommeillait Martin de Pénisé. Osvald avait cédé à Ilmé la place où il dormait dhabitude, la plus large, tout près du poêle. Quil regrettait de ne pas lavoir construite encore plus large !
De temps à autre, Hilda dormait sur le lit de Tom, quand ce dernier lobligeait à le faire, sinon elle naurait jamais pris de repos ! Chacun était prêt à aider Ilmé, mais hélas, personne ne pouvait faire grand-chose pour elle ! Cétait atroce dentendre ses cris, ses appels : elle réclamait Taavi, Lemb, Hilja. Elle luttait aux mains des Russes qui la torturaient. Elle racontait les horreurs quelle avait vécues, transformant en cauchemar la vie de ceux qui lentouraient. Hilda avait suspendu une couverture devant sa couche de peur que la lumière ne la gênât, mais Ilmé larrachait, les mains tendues vers la lampe.
Lorsque Osvald nétait pas de garde, ou quil nen pouvait plus dentendre les cris délirants de la malade, il préparait les caches de vivres, tandis que Tom et Värdi se consacraient aux munitions. Plusieurs fois par jour, ce dernier nettoyait et graissait la mitrailleuse lourde, comptait les cartouches, prophétisant la mort de milliers de Russes. Les hommes de Pénisé leur avaient donné en abondance des grenades à main, mais Värdi voulait en fabriquer encore dautres avec de la poudre récupérée dans les mines et des essieux de roue, comme il lavait déjà fait le premier été de guerre.
Ils avaient miné les zones supposées dinfiltration. Osvald voulait entourer toute lIle de Ciel de profondes tranchées ; cétait une lourde tâche et déjà lhiver approchait. Il nétait pas facile non plus de dissimuler aux vues aériennes les emplacements actuels de tir et les buttes des blockhaus.
Le capitaine, dans le bunker central, sétait opposé à de si importants travaux. Ils devaient éviter tout accrochage, à cause des représailles dans les villages environnants. Il nétait pas très content non plus de voir Ilmé parmi eux ; cest ce qui rendait Osvald le plus furieux.
Un jour quOsvald, par un temps gris de pluie, était plongé dans ses réflexions, il aperçut du mouvement sur le marécage. Il y avait quelquun sur lîle voisine. Les Russes ! Il saisit des jumelles : non ! Cétait seulement une forme grise qui cherchait à sapprocher de lIle de Ciel. Coiffée dun large chapeau, le fusil en bandoulière, la silhouette était encombrée de paquets et de baluchons. Sans doute un vagabond ! Quil naille pas couper à travers le marais, cet idiot ! II senliserait au bout de quelques pas ! Mais lhomme avançait avec précautions ; Osvald inondé de sueur, laissa retomber les jumelles.
Lorsquil les braqua de nouveau, il reconnut Réku. Lhomme prenant pied sur un morceau de terre ferme, Osvald lui cria : Attention aux mines ! Mais le bonhomme ne lentendait pas. Il sétait arrêté de lui-même comme sil pressentait le danger, faisant des moulinets avec son bâton, gesticulant à lintention de quelque interlocuteur invisible. Il fit demi-tour, prit par la gauche et, traversant tout droit, arriva sain et sauf. On pouvait donc sinfiltrer jusquici sans utiliser les troncs darbre !
Osvald contemplait Réku comme un revenant ! Lidiot était affublé dune dépouille de bête jetée sur ses épaules, sans doute une peau de chien.
Salut, vieux frère ! cria-t-il à Osvald comme à son meilleur ami. Réku na plus de tabac !
En lui tendant sa blague, Osvald ne cessait de le dévisager comme une bête curieuse, tandis que lhomme, assis sur la butte, se roulait une cigarette.
As-tu faim ?
Laisse pour cette fois-ci ! Vous avez assez de bouches à nourrir ! Nous, ce ne sont pas les vivres qui manquent !
Vous êtes nombreux ?
Ah ah ! Nombreux ! Il y en a pas mal de crevés entre-temps ! Donne du feu à Réku ! Visiblement la fumée lui portait au cerveau, ses yeux se mettaient à rouler en tous sens.
Ne tire pas si goulûment sur ta cigarette ! Doù viens-tu donc ? Ça fait longtemps quon na pas entendu parler de toi !
On est là ! Il désignait les forêts. Partout ! Du côté dIlmaotsa et plus loin encore. On sest bagarré ferme !
Oui je sais ! On entendait dici le crépitement des rafales.
On en a fauché des tas ! déclara fièrement Réku. Durant tout lété on leur a fait mordre la poussière. Comme les autres ne voulaient plus écouter les ordres de Réku et le traitaient didiot, Réku est parti avec le restant. Il nest pas bête, Réku ! Même Andrès le dit : « Partons, sinon ce sera bientôt la fin ! » Ceux qui sont restés ont maintenant passé larme à gauche !
Chaque rencontre avec Réku causait à Osvald un étrange malaise. Il le considérait comme un idiot ce dont personne ne doutait mais son idiotie était à part. Ses racontars vous donnaient la chair de poule.
Il va y avoir ici de grandes tueries ! prédit le fou.
Où as-tu pris ça ?
Cest évident ! Tout le monde le sait ! Pourquoi crois-tu que Réku soit venu ? Même Andrès avait hôte darriver ici avant son fils !
Avant qui ? Avant Taavi !
II paraît ! Mais voilà, Andrès ne laisse pas Réku engager le combat. II faut attendre ; cest Andrès qui surveille du côté de Sooserva ; il prétend quil ne faut pas commencer au début de lhiver. Mais après lété, cest lhiver ; après lhiver, lété, après lété... on nen finit pas ! Andrès dit : « Attends. Le grand châtiment arrive ! Garde tes cartouches en réserve. » Mais Réku frappe en plein visage en emportant la moitié de la tète, comme ça on reconnaît que cest lui qui la fait ! Osvald, donne-moi encore un peu de tabac.
Prends tout si tu veux !
Il était sûrement à craindre que lapparition de lidiot dans les parages ne compliquât la situation. Il pouvait leur causer bien des ennuis ! Un coup de son fusil de chasse, et les Russes rappliqueraient en pagaille à Vérisoo. En plein hiver ils pourraient, avec leurs skis, traverser les marais.
Dis-moi, Réku ! Sais-tu si Taavi se trouve encore en Estonie ?
Où veux-tu quil soit ? Sa femme et ses enfants trouvent là.
Est-ce que tu aimes bien la femme de Taavi ?
Rien sûr que Réku laime bien !
Elle est très malade en ce moment...
Réku le sait parfaitement !
Comment las-tu appris ?
Réku a un flair de chien I
Osvald se tut. Ses yeux ne pouvaient se détacher de la peau noire du chien qui engonçait le cou de lidiot. Un flair de chien ! Voilà pourquoi lidiot marchait à la trace sans aucune difficulté. Dans ses oreilles il entendait encore les cris déchirants dIlmé appelant Taavi dans son délire.
Si tu partais chercher Taavi, est-ce que tu le retrouverais ?
Réku retrouverait sa tombe si... Il se tut, en voyant le visage épouvanté dOsvald.
Quest-ce que tu débloques ? lui cria ce dernier. Dégage, espèce didiot !
Réku se dressa, le transperçant dun. long regard noir, lourd de menaces. Reculant pas à pas, il enleva son fusil du dos.
Quest-ce qui te prend maintenant ?
Réku va te descendre comme un chien galeux. Répète un peu que Réku est un idiot !
Allons ne fais pas de bêtises, laisse ton fusil tranquille ! Nous sommes du même bord !
Bon ! Cest bien à cause du tabac ! Et puis, de toute façon, Andrès mempêcherait de te descendre ! Maintenant Réku va vous ramener Taavi de Sooserva.
* * *
Lorsque Ilmé fut à nouveau capable de voir, dentendre, de comprendre ce qui se passait autour delle, il lui restait tout à apprendre. Que dénigmes à résoudre ! La couverture bariolée du traîneau, que lon avait étendue sur son lit, lui évoquait ses longues glissades lorsquelle était encore enfant. Le grelot des chevaux tintait à nouveau à ses oreilles ; les forêts givrées, poudrées de neige, surgissaient devant ses yeux ; lacre sueur des chevaux flottait encore à ses narines. Ils allaient à léglise, à une réception ; ou bien le père laccompagnait à la gare ; sa tête émergeait à peine entre les fourrures par-dessus lesquelles on avait jeté cette couverture teinte à laide décorces darbres, dherbes et de mousse.
La respiration rauque, elle aspirait avidement lair, ses membres inertes inondés de sueur. Déjà elle commençait à reconnaître les visages : Hilda, Tom, Osvald ; mais elle était encore trop faible pour les questionner, ou, si elle le faisait, ne comprenait pas le sens des mots : encore en marge de la vie, elle se demandait doù venaient les sons issus de ses lèvres. Cétait la vue de sa propre main blessée qui, progressivement, ramenait les bribes de sa pensée, également déchiquetée, dans le domaine du réel. Chaque jour elle la regardait, étonnée, cherchant une explication à cette blessure qui lui semblait étrangère.
Allons-nous rester longtemps ici ? demanda-t-elle à Hilda.
Un souvenir soudain la traversa.
Jusquà ta guérison !
Mais je suis guérie ! Permettra-t-on à Lemb de venir me voir demain ou après-demain ?
Oui ! Il pourra bientôt venir !
Pourquoi es-tu triste, Hilda ? couchée ?
Cest déjà le jour. Non, je ne suis pas triste !
En venant, Lemb mapportera des fleurs. Pour la Fête des Mères, il en avait lui-même cueilli par brassées et me les avait offertes. Cest bien du souci, les enfants, mais ils vous procurent aussi tant de joies !
Un autre jour elle demanda :
Taavi fait-il toujours la guerre ? Elle devrait être terminée... Ecoute, Hilda, pourquoi tout ce bruit en pleine nuit ?
Les hommes écopent leau sous le plancher.
De leau sous le plancher ? ! Dis-moi, Hilda, où suis-je ? Dis-le-moi ! Tu sais, jai un mari, un fils ; écoute jai aussi une petite fille ! Je narrive pas à comprendre. On ma poursuivie et maintenant je suis ici ! Mais nous ne sommes pas encore en pleine mer pour quon écope ? Où sommes-nous ?
Dans le murais de Vérisoo, à lIle de Ciel. Par les temps qui courent, cest lendroit le plus sûr !
De nouveau tout sembrouillait dans sa tête, Ils étaient pourtant bien dans une maison ! Elle demanda à manger et sendormit.
Elle se réveilla la nuit, alors que Tom revenait de faction.
Où est Hilda ? demanda-t-elle à son frère.
Elle est retournée hier soir citez nous. On a besoin de son aide. Je vais éteindre la lumière, elle te gêne.
Non, laisse ! Laisse, Tom ! Je viens de faire un cauchemar épouvantable.
Cétait fatal, dans une bicoque pareille ! Moi aussi jen fais souvent ! Je prends sans doute un coup de vieux, je narrive même plus à dormir.
Les Russes mont attaquée... Mais quest-ce que tu fais ?
Oh rien ! Je passe un peu dhuile dans !e canon ; il fait si froid dehors quà lintérieur il se couvre de buée.
Ma parole, cest un fusil !
Que veux-tu que ce soit dautre ? Cest une bonne arme, une fidèle compagne ! Elle a déjà fait ses preuves ! Je te raconterai tout ça quand tu iras mieux.
Ilmé regardait de nouveau sa main bandée.
Tom ! Est-ce que jai perdu la raison ?
Comment ça ? Remarque, nous voudrions bien la perdre aussi, ce serait le plus beau cadeau à nous faire ! murmura- t-il.
Un brusque frisson secoua Ilmé : fuir nimporte où ! Son cerveau meurtri revoyait une course désespérée à travers les couloirs, dans le dédale des pièces dune maison déserte, des portes qui souvraient et se claquaient. En une lueur, tout redevint clair. Elle arracha fébrilement ses pansements.
Ilmé ! Quest-ce qui te prend ? Hilda vient de te les refaire à linstant ! Attends, je vais les changer, ceux-là sont déjà tout tachés. Cest une pommade de résine qui fait sortir lhumeur !
Ilmé ne répondit rien. Des élancements douloureux la traversaient. Elle ne se rendait même pas compte que Tom lui refaisait son pansement ; elle ne voyait plus rien, même pas cette casemate qui pourtant ressemblait à son ancien cachot.
Elle avait profité de la nuit pour quitter la ville et senfuir dans la forêt. Courbée de douleur, elle se hâtait, essayant dinsuffler un peu de vie dans la bouche de son enfant. Elle redoutait de tomber sur des contrôles russes. Son unique raison de vivre était là, dans ses bras : cette petite Hilja affamée et que lon navait pas encore baptisée. Aux alentours de Tallinn une patrouille lavait arrêtée. Mais à la vue de son visage, les soldats avaient reculé leurs mains et, comme terrifiés par lapparition dun spectre, avaient fait demi-tour.
Une fermière lavait ramassée sur la route et conduite chez elle ; mais Ilmé, tremblant de crainte, se refusait obstinément à lâcher lenfant. Elle avait peur de tout le monde : chacun voulait lui prendre sa fille, dérober Hilja. Cétaient tous des communistes venus la lui ravir ; le visage le plus honnête devenait à ses yeux celui dun voleur. Les fermiers qui lavaient recueillie étaient demeurés pétrifiés : lenfant quelle tenait était morte.
Pourquoi lavait-on punie ? Quelle était sa faute ? Contemplant le visage immobile dHilja, elle sétait mise à sinjurier elle-même, à blasphémer Dieu. Elle repoussait loin delle toutes ces mains qui se tendaient pour laider, pareilles à des serpents. Elle sétait précipitée de nouveau dans la nuit.
Voulait-on len empêcher, elle se mettait à hurler : chaque homme était un ennemi. La fermière lavait rattrapée en courant, lui glissant dans la poche un morceau de pain. Elle avait pris ce geste pour une nouvelle tentative de brutalité. Ce bout de pain, quelle avait négligé de jeter, lui avait sauvé peut-être la vie. Elle lavait mangé quelque part en forêt, machinalement.
Appelant Taavi sans trêve, fuyant les hommes quelle effrayait par ses clameurs, elle était arrivée enfin à sa maison natale.
Elle était morte en même temps que son enfant. On lavait tuée à force de tortures. Elle sétonnait de se trouver encore en vie. Mais les tortures, elles aussi, demeuraient vivantes.