VIII

   Trois hommes s’étaient assis pour manger. Ils étaient dans le marais, près d’un hangar de tourbe à demi écroulé ; le soleil couchant avait séché en taches plus claires une partie du toit. Le lattis pourri et défoncé s’était racorni à la chaleur. Sous cet abri, un lit de branchages et de bruyère attestait le passage d’un devancier.
   — On va roupiller ici cette nuit ! déclara Taavi à l’approbation générale.
   Plusieurs jours de pluie avaient détrempé leurs vêtements en loques et leur belle humeur !
   — Sale pa-pa-patelin ! jura Eedi, le regard perdu sur les trous rectangulaires de tourbe, noyés d’eau. Il grignota son pain en répétant les monosyllabes qui, mieux que tout, traduisaient son état d’esprit.
   — Oh ! Oh ! Le pauvre petit a de grosses larmes ! ricana Léonard. Bien sûr ! Quand on a toute la journée les fesses à l’eau, le soir ça vous donne la fringale et envie de chouiner !...
   — Arrêtez vos moulins à paroles ! trancha Taavi, excédé. Avoir des culottes longues et dire de telles gamineries !
   — C’est plutôt la vieillesse qui rend gâteux ! De jour en jour, nous on se sent rajeunir, tout ragaillardis ! Manque plus qu’une femme pour se réchauffer les tripes ! Pas la peine de me regarder avec des yeux de merlan frit ! Une femme, c’est ce qui nous manque plus que tout ! C’en est un vrai crime !
   — Toi, l’envie des femmes, ça te porte au cerveau ! diagnostiqua Taavi.
   L’esprit vide, il regarda les buissons du marais peu à peu envahis par la nuit. II avait trop de soucis pour supporter le bavardage de ses compagnons.
   — J’ai une idée derrière la tête ! Va falloir sortir des forêts... commença Léonard.
   — Es-tu fou ? demanda sèchement Taavi.
   — Cré-cré-crétin ! opina Eedi.
   — Non ! J’ai tout pesé, tout mesuré de long en large ! Je ne serai pas le premier à me rallier, sur leur aimable invitation, la mine contrite et penaude ! On s’était réfugié dans les forêts pour éviter l’enrôlement dans l’armée allemande, mais, dans nos poitrines courageuses, battent les cœurs de valeureux patriotes soviétiques !
   — Assez de bêtises ! explosa Taavi. Tu sais très bien qu’aussitôt dans leurs mains tu disparaîtras ! C’est clair, non ? Ma parole, tu commences à divaguer...
   — Il est également clair que tôt ou tard, je disparaîtrai à nouveau ! — Retour dans la forêt ! s’esclaffa Léonard. J’ai des sources bien informées ; dans les journaux, à la radio, on n’entend que ça : « Allez, les gars, sortez des forêts ! » Depuis un an, on te promet des fermes, des places de tout repos, et sans que l’on touche à un seul de tes cheveux ! On te laisse vivre un petit bout de temps et puis hop ! Disparu ! Le plus fin limier ne retrouverait pas ta trace ! Oui, vieux frère ! Mais supposons que je tire ma révérence avant qu’on ne me volatilise, que je réapparaisse dans un coin, sous un nom nouveau, avec une nouvelle histoire à confesser ! C’est un jeu dangereux, bien sûr, mais l’hiver approche et il nous faudra tenir le coup jusqu’au printemps ! Le froid et la neige vont nous couper le souffle ! Et les femmes ! Rendez-vous compte ! Une nouvelle carte d’identité pour un certain nombre de semaines, et à moi les chambres chaudes, les petits plats sous le nez, les draps de lit et une femme au milieu !
   — De nos jours, bien des hommes sont morts dans les bras d’une femme !
   — Où veux-tu qu’on aille ? On ira toujours dans ses bras, comme un taureau à la vache ! Rien à faire ! Pour ne pas comprendre ça, faut être idiot ! Oui ! J’ai longuement soupesé ce retour au sein de la merveilleuse vie soviétique !
   La conversation en resta là, Taavi ne voulant pas s’abaisser à répondre. Ils se préparèrent tous trois à dormir à l’abri du toit : là au moins ils ne craindraient rien pour la nuit. Pourvu que le froid leur laisse fermer l’œil ! Il devenait de plus en plus rigoureux ; les hommes auraient préféré se coucher dans une grange de foin, bien sûr, mais le risque était trop grand.
   Bien souvent Taavi se demandait pourquoi il errait de la sorte. Il était temps de s’installer quelque part pour se protéger contre l’hiver, dans quelque endroit bien ravitaillé et tranquille, où les Russes n’auraient pas encore organisé leurs fameux commandos de choc. Mais son âme inquiète le poussait d’un point à l’autre, et ses compagnons le suivaient. Il avait décidé de se diriger vers la forêt de Pärnumaa où il savait trouver des maquisards mais, chose curieuse, il ne s’était pas montré pressé de le faire.
   Il retira ses bottes militaires, défroque allemande qu’il avait pu dénicher dans un village, arrangea tant bien que mal les bouts de tissus peu ragoûtants qui lui tenaient lieu de chaussettes, et s’enfila dans un sac à pommes de terre, faisant office de drap et de couverture, qui lui montait jusqu’au nombril. Le veston qu’il avait ôté lui couvrait le buste et la tête. Eedi et Léonard s’étaient faufilés tous deux dans le même sac un peu plus vaste ; ils mettaient ainsi leur chaleur en commun et, de plus, avaient deux vestons pour se protéger du froid. Mais en fait, les efforts qu’ils faisaient pour les tirer chacun à soi, les querelles qui s’ensuivaient, les réchauffaient bien davantage. Léonard était le plus au chaud : entre les deux ; il n’aurait pas cédé sa place pour un empire ! Pour l’obtenir il était prêt à en venir aux mains. « J’ai la nuque frileuse », prétendait-il à qui voulait l’entendre.
   — M’est, m’est-ta-ta-ta-avis qu’on a le diable aux tr...aux trousses ! ronchonna Eedi.
   — Oui ! Et depuis plusieurs jours ! Je me demande bien ce que c’est que cette plaisanterie !
   Il leur semblait en effet que quelqu’un les suivait. Ce n’était pas un Russe, mais une silhouette qu’ils n’arrivaient pas à identifier. Ils revenaient tous deux blêmes de peur de leur tour de garde. Une nuit, Taavi avait trouvé Léonard à moitié fou, les yeux exorbités dans le noir, le doigt sur la détente : « II est là ! Je l’ai vu le monstre ! Il n’a pas de corps, c’est comme un... Attends, je vais lui brûler la cervelle ! » Taavi avait eu bien du mal à le calmer. Ce n’était rien ; leurs nerfs flanchaient dans ces longues nuits menaçantes.
   — Vous avez la phobie de l’homme traqué ! affirma Taavi. C’est la peur qui se matérialise sous Dieu sait quelle forme de loup-garou !
   — Des clous ! riposta Léonard. Sais-tu, on a le crâne qui bout, un point c’est tout. Chaque nuit j’entends un chien hurler ! J’ai beau me pincer, rien à faire : cette bestiole continue !
   — J’lai au-aussi ent-entendue !
   — Eh ! Couchez-vous, bande d’imbéciles ! Après le bla- blabla sur les femmes, après toutes vos criailleries, voilà les contes de nourrices à présent ! Des hurlements de chien ! C’est le vent, voilà tout ! Un chien à corps d’homme !... De vrais bambins !
   — Hier il reniflait le buisson juste sur mes talons ! riposta Léonard. J’en mettrais ma main au feu !
   — Pas si fort ! Moi-moi aussi j’l’ai en-entendu des tas-tas- tas de fois !
   — Chère mitraillette, tu vois bien que Monsieur n’en croit pas un mot !
   Taavi en avait soupé de toutes ces histoires de gros chien reniflant leurs allées et venues. Avec quelle rapidité ces hommes, pourtant endurcis par les batailles et les dangers, pouvaient perdre la boussole ! Ils semblaient tous deux redouter la nuit et les forêts qui pourtant les protégeaient ! Ce n’étaient pas les Russes qu’ils craignaient, mais ces longues factions nocturnes. Il valait encore mieux pour eux se recroqueviller dans leur sac à patates qui les protégeait, croyaient-ils, de ce prétendu danger menaçant.
   Un molosse gigantesque ! Des mâchoires baveuses, un œil pétrifiant, une tête de chien sur un corps d’homme ! Quelle plaisanterie ! Taavi se coula près de ses compagnons. Pas commode de dormir lorsque le froid vous tenaille ! Eedi, lui, ronflait déjà ; ses lèvres pétaradaient en un chapelet d’onomatopées du genre moto récalcitrante. Un bon coup de coude de Léonard, et il s’arrêtait de ronfler en jurant comme un charretier ; allons bon ! La moto se mettait en marche à présent, avec échappement libre en plus ! Le sac à munitions que Taavi s’était glissé sous la tète lui entrait dans les vertèbres du cou : c’était préférable quand même à une motte de terre humide !
   Demain, s’il fait beau, on fera une petite sieste au soleil ! Mais il ne fallait pas trop y compter : le vent sifflait dans la bruyère et venait renifler le toit du hangar tout prêt à défaillir. Un immense chien de vent, la gueule dégoulinante d’une salive glacée de pluie.
   Taavi sursauta brusquement et écouta, le corps tendu. Avec un sourire moqueur il retomba sur son sac ; voilà que les racontars de ses copains l’impressionnaient à son tour ! Un chien ! Quelle bêtise ! Ce n’était que le vent, ses nerfs à vif, l’insomnie. Il avait la gorge douloureuse, desséchée. Rien d’étonnant avec les vêtements mouillés ! Il se cacha de nouveau la tète.
   Était-ce du délire ? Rejetant son veston, bouche bée, il écouta : il aurait juré entendre les jappements d’un chien ! Un autre, puis un autre ! Maintenant ça venait du buisson au bout du hangar. Lentement Taavi se leva. Sûrement quelque chien abandonné qui les suivait à la trace, sans oser se montrer, et que la faim attirait !
   Était-ce encore une hallucination ? Taavi se pétrifia, sentant un regard braqué sur lui dans la nuit. Oui ! Braqué ! Le dévisageant ; un regard fixe, aux aguets. Un vrai cauche-mar ! Taavi essaya de rire, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Le chien avait dû grimper sur le toit, d’une puissante détente de ses reins boueux. Il l’observait de là-haut ; le chien avait une tête d’homme ! Imperceptiblement Taavi glissa ses doigts ankylosés vers son revolver.
   — Ne bouge pas ! aboya une voix, ou je t’envoie du plomb dans la caboche !
   — Qui es-tu ?
   — Un chien ! Et le chien t’apporte ce message, Taavi de Sooserva : cours tout de suite à Vérisoo ; ta femme est grièvement malade dans l’île de Ciel.
   — Où ? Qui ? Comment t’appelles-tu ? cria Taavi, revolver au poing. Mais à peine avait-il pointé l’arme que déjà le hurlement du chien était dans les fourrés.
   Le ronflement d’Eedi avait stoppé net.
   — Qu’est-ce qui te prend à gigoter comme ça ? grommela Léonard.
   — Le chien ! Taavi bondit dehors. Dans la nuit humide et froide, seul le vent hurlait ; il courut en tous sens mais ne trouva rien : un instant il crut le voir bondir par-dessus les tranchées de tourbe ; deux secondes après la silhouette se faufilait partout, une meute de chiens... Ce n’était qu’un mirage !
   Au moment où Léonard le rejoignait, le hurlement s’éleva des marécages ; tous deux l’entendirent.
   — Alors ! Te voilà convaincu !
   — Oui ! Le loup des forêts ! murmura Taavi en se frottant les yeux.
   — Sacré animal ! Moi, dès demain, je vais à la mairie me livrer aux communistes. Sais-tu réciter le Pater à l’envers ?
   — Cesse tes idioties ! Avec toutes tes balivernes voilà que je me mets aussi à voir et à entendre n’importe quoi !
   — A-alors ! Tou-toujours incré-incré-incrédule ?
   
* * *

   « Cours vite à Vérisoo, ta femme est grièvement malade ! » Toute la nuit cette phrase l’empêcha de dormir. Dans son demi-sommeil il se redressait sur son séant. Rien ! À la clarté du jour, il crut de nouveau avoir été le jouet d’un cauchemar.
   Il était doublement impossible que sa femme emprisonnée fût malade à l’île de Ciel. Quel dommage que le rêve d’un homme manquât à ce point de logique ! Mais pourquoi ne pas y aller ? Il en profiterait pour voir sa mère, il y pensait depuis si longtemps ! Bien des fois il en avait eu l’idée, durant l’été, et tout particulièrement lorsqu’il s’allongeait sur la mousse, après un combat. Mais, après avoir quitté la ferme d’Eedi, la bataille avait fait rage dans le centre de l’Estonie et son projet n’avait pas eu le temps de mûrir ! Une division entière d’armée régulière russe, renforcée de sections spéciales de la NKVD, avec les tanks, l’aviation, les avait repoussés vers l’est du pays. En fait, il ne s’agissait pas de bataille rangée proprement dite : les partisans évitaient de former un front régulier, préféraient harceler comme des guêpes furieuses. On les voyait à peine, mais leurs actions étaient éloquentes : très peu de pertes de leur côté, quelques cadavres disloqués pendus aux branches, mais des morts dix fois plus nombreux chez l’ennemi pourtant cent fois plus puissant.
   Taavi avait définitivement abandonné son projet de traverser la mer, après avoir appris le sort réservé à sa famille. Il n’avait plus rien à chercher dans le monde libre, ni maintenant, ni plus tard. Metsaoti ! La maison où l’attendait sa mère l’appelait encore ! Pourvu qu’on ne l’ait pas déjà arrêtée, la pauvre vieille, aussitôt après la fuite de son fils ! Peut-être savait-on là-bas ce qu’étaient devenus Ilmé et Lemb ? Marta ! Elle pourrait sûrement le renseigner !
   Quelques jours plus tard, ils franchissaient les collines de Koolu et se dirigeaient vers Sooserva. Ils avaient pu se raser et se laver dans une maison forestière ; ils avançaient en forêt, à quelques pas les uns des autres ; Taavi les guidait Le soleil s’inclinait vers le couchant, embrasant de ses dernières lueurs la couronne des arbres. Bientôt il serait devant sa mère ! Qu’elle serait heureuse de le voir en vie, bien portant ! L’homme doit toujours retourner vers sa mère qui l’attend, éternellement patiente et fidèle ! Comment avait-il pu ne pas entendre tout l’été cet appel ?
   Devant eux éclata le hurlement d’un chien, tout proche : une brève mise en garde qui se prolongeait en grognements furieux. Involontairement Taavi ralentit le pas.
   — Cette fois-ci, tu l’entends ? triompha Léonard.
   — Et en plein-plein-plein jour !
   — C’est exactement le même hurlement !
   — Et maintenant il nous crie carrément au nez ! Guère plus marrant que de traverser un cimetière !
   Ils virent alors s’approcher une ahurissante silhouette qui zigzaguait devant eux, se postant d’un arbre à l’autre, prête à faire feu.
   — Pas possible, c’est un maquisard ! affirma Léonard. L’inconnu s’arrêta à une dizaine de pas, adossé contre un pin. C’était un homme assez jeune d’allure, le menton parsemé d’une barbe claire, le regard perçant. Il était chaussé de bottes, croulait sous de volumineux paquets et portait, jetée sur ses épaules, une peau de chien.
   — Salut les gars !
   — Salut ! Qui es-tu ? demanda Taavi, étonné. L’autre se mit à rire.
   — Je suis le fiston-chien de Réku ! Mais ne le traite pas d’idiot, sinon Réku va te descendre comme un crapaud pustuleux ! Il dévisageait Taavi et ses compagnons comme de vieux copains, sans paraître surpris le moins du monde de les trouver là.
   — Tu ne serais pas, par hasard, Ebéhard de Võllamäe ? questionna Taavi.
   — Réku. c’est Réku ! Le chef suprême de toutes les armées ; mais toi, comme un imbécile, tu n’es même pas au courant ! Ne rigole pas ! Réku se bat l’oeil de cette girouette de Taavi, mi-citadin, mi-cul-terreux ; Réku a une flopée de combattants plus valeureux que lui, à ne savoir qu’en faire ! C’est que Réku a du flair pour reconnaître ceux qui cognent ferme ! Tout le coin est pourri de Ruski maintenant ! Mais Réku est venu à cause d’Ilmé de Hiié. Allez, en avant ! Et il fit demi-tour pour partir.
   — Attends donc ! Tu parles d’Ilmé, a-t-on de ses nouvelles ?
   — Sur qu’on en a ! C’est chez elle que nous allons !...
   — Parle ! cria Taavi en le saisissant par les épaules. Parle ! Comment as-tu su que nous étions là ?
   Réku s’était dégagé avec un jappement de fureur. Eedi et Léonard le regardèrent interloqués : ainsi c’était lui qui leur avait flanqué une telle frousse à renifler leurs traces chaque nuit, ou à les épier dans l’ombre ?
   — Cesse tes jeux de main ! Ton père est le conseiller de Réku. C’est Andrès qui lui a dit : « Prends garde, sinon Taavi courra tout droit à Sooserva et ce sera la fin de tout ! Le coin grouille de Russes ! s Allons, avançons maintenant, Ilmé nous attend à l’île de Ciel.
   Taavi regardait tour à tour Ebéhard et ses compagnons ; il se sentait devenir fou :
   — Comment ça, Ilmé ? Elle n’a pas pu atteindre l’île de Ciel.
   — Les hommes la portaient. Elle n’est plus en prison, elle est là-bas. Ne pose pas de questions, allons-y !
   Quelles explications un idiot pouvait-il lui fournir ? Qu’aurait-il répondu à toutes ces questions qui l’assaillaient ? Il se mit à le suivre précipitamment.
   — Que veut dire cette histoire de Russes à Sooserva ? Sais-tu quelque chose de ma mère ? Que fait Lemb, mon fils?
   — Réku ne l’a pas vu, ni lui ni son tombeau. Il y a bien une tombe à Hiié, sous le bouleau, mais Andrès m’a dit que ce n’était pas celle de Lemb ! C’est toi que les Russes attendent à Sooserva...
   Un tremblement de froid, ou d’énervement, parcourut la nuque de Taavi. Le soleil était couché ; l’obscurité s’allongeait dans les sous-bois et l’étoile du berger clignotait entre les déchirures de nuages. Devant eux, Réku bondissait de temps à autre dans les taillis, pivotait en courant autour des arbres. À la hauteur de sa maison natale, Taavi s’arrêta : on entendait l’accordéon des Russes ! L’idiot avait dit vrai ! Il serra plus fort la crosse de son revolver ; de nouvelles pensées, de nouvelles images bouillonnaient dans son esprit comme des bulles crevant à la surface des marais.
   — Oh ! Taavi ! Sais-tu où ce vieux loufoque nous conduit ? Ça me fait une sale impression !
   — On va bien voir ! Ce n’est pas la première fois que la folie nous fait bourlinguer !
   — Moi, j’ai le citron qui ramollit !
   — Ferme ton cla-cla-clapet !
   Ils avançaient rapidement, en silence. Taavi connaissait chaque arbre, chaque buisson, chaque clôture, les moindres détails du marais de Vérisoo. Il savait donc que les chemins de Pile de Ciel, après ces pluies d’automne, devaient être impraticables ; les ténèbres s’épaississaient, sans la moindre lueur d’étoile et, de lui-même, jamais Taavi ne se serait aventuré dans le marais par une telle nuit.
   — Attention à ne pas vous enliser ! recommanda l’idiot en ramassant une longue perche. Réku connaît plusieurs chemins, mais c’est celui-là le plus direct ; on se mouillera jusqu’aux genoux, même pas ; les hommes ont jeté des troncs d’arbres !
   En tâtonnant du pied ils se risquèrent sur les troncs vacillants qui dégoulinaient d’eau chuintante. Ses prédictions se réalisèrent : ils atteignirent !a terre ferme.
   — Méfiez-vous des mines ! Obliquez à droite !
   « Eh eh ! On a bien fait les choses », pensa Taavi avec orgueil.
   — Qui va là ? Le mot de passe ! Une sentinelle surgit des buissons.
   — Ne tire pas ! Ce sont nos propres gars ! Moi, je suis le fiston-chien de Võllamäe ; j’accompagne Taavi de Sooserva.
   Un petit homme, engoncé dans un immense manteau, se planta droit devant eux.
   — Toi ! Värdi ! Taavi le saisit par les épaules.
   — Taavi ! Tu ne te plaisais donc pas en prison ? Et Léonard et Eedi ! Il leur étreignit les mains.
   — Dis, Värdi ! Ma femme est réellement là ?
   — Oui, dans le blockhaus, venez, je vous y conduis ! De joie il leur lançait de grandes tapes dans les côtes. Cet accueil soulageait Taavi.
   Il descendit les marches étroites et s’arrêta un instant sur le seuil de la casemate. Ainsi la boucle était refermée ! Un même destin les avait tous deux séparés, lui et sa femme, en une ronde insensée ; un même destin les réunissait en les jetant au sol comme une toupie qui s’arrête.
   Les hommes bondissaient de leurs couchettes avec des exclamations de stupeur, ils se ruaient vers lui les mains tendues : Osvald, Tom, Martin. Il apercevait également Hilda, derrière la table ; elle avait arrêté net ses aiguilles à tricoter et portait les mains à sa bouche. Oui ! Taavi embrassait tout du regard, en cet instant fugitif : les armes, les vêtements, le poêle, le plafond de troncs humides ; mais cette vision ne parvenait pas jusqu’à son esprit en contours précis : il n’avait d’yeux que pour cette femme qui se redressait sur sa couche.
   Brusquement l’air s’était appesanti, figé, vidé de sons. Taavi sentait ses membres devenir étrangement légers, plus légers que le vent ; ses mains flottaient dans l’air, douloureuses.
   Hilda se leva ; elle regarda la femme, prête à voler au secours de cette forme dressée contre les montants du lit. Mais elle ne put faire un geste, pétrifiée comme tout ce qui l’entourait.
   — Taavi ! ! ! C’était une voix d’étrangère. De ses grands yeux noirs elle regardait son mari. Ses muscles se contractèrent pour redresser la tête, mais son regard s’affaissa avec ses épaules, et les doigts, restés noués sur le bois de lit, blanchirent d’effort comme des mains de noyée encore accrochées à l’épave entraînée dans les flots.
   Taavi se sentait renaître et mourir tout ensemble. Il avait devant les yeux toute la souffrance humaine, des pages d’Évangile encore non écrites, pages plus saintes que l’Écriture Sainte. L’homme chancela vers sa femme dans un seul murmure : Ilmé. Il enlaça son corps amaigri, fragile comme une tige brisée.
   Ilmé n’avait pas la force de pleurer, mais tout son corps tremblait. Un sursaut de fierté lui redressait le front, ses yeux brillaient de larmes ; à ses lèvres convulsées montait un rire de folie.
   Les hommes se détournèrent, éprouvant un besoin soudain de remuer leurs membres gelés. Värdi s’éclipsa, trébuchant sur les mottes de terre. Osvald et Martin le suivirent.
   Lorsque Tom caressa le bras d’Hilda, la jeune fille le remercia du regard. Elle aurait voulu se blottir contre lui, mais ce simple contact de la main sur son poignet, ce simple toucher, volontaire ou non, la bouleversait comme le cadeau le plus précieux, libérait ses larmes.
   La couverture bariolée du traîneau avait glissé au sol. Avec tendresse, Taavi faisait asseoir sa femme. Ses traits durcis semblaient vouloir protéger son âme fragile de quelque invisible fêlure. Par contre le visage d’Ilmé reflétait tous les mouvements de son âme.
   — Te voilà enfin de retour auprès de moi ! murmura Ilmé. Pourquoi n’es-tu pas venu avec Lemb ?
   — Où est-il ?
   — Ainsi tu ne le sais pas ! Oh Dieu ! Tu ne le sais pas encore ! Je t’ai tant supplié d’aller le chercher ! Il t’attend, tu sais ! Ce n’est qu’un enfant pour qui l’attente et les souffrances sont plus cruelles encore !
   — Alors... il est resté en prison ?
   Le regard de Taavi se faisait de plus en plus intense. Il voyait les cheveux devenus gris encadrer ce visage méconnaissable : les yeux noyés d’ombre, les lèvres jadis bien dessinées et qui maintenant traçaient une mince ligne décolorée, la poitrine qui se creusait sous les épaules voûtées, les genoux, les jambes décharnées. Ce n’était plus qu’une épave rongée par la souffrance. II prit les mains tremblantes de sa femme.
   — Ils m’ont dit : que votre mari vienne chercher Lemb et vous serez tous libres ! Ils ont ajouté : s’il refuse de venir, s’il cherche à nous tromper, alors… Ilmé éclata en sanglots.
   Qui aurait pu inventer piège plus diabolique ! Il savait les hommes de la NKVD prêts à tout pour atteindre leur but, mais jamais il n’aurait pu imaginer une astuce aussi géniale ! Ils devaient connaître la présence d’Ilmé sur cette île, ils l’avaient sûrement suivie jusqu’à Hiié. Jamais ils ne laissaient leur victime hors de portée de vue. Le pays aurait-il été encerclé de murs qu’ils n’auraient pas perdu sa trace ! Et quand bien même ! Ils étaient tellement sûrs d’eux ! Sûrs qu’une mère comme Ilmé n’abandonnerait pas son enfant ! La NKVD savait scruter l’homme jusqu’au tréfonds de son âme, la mettre à nu !
   Taavi demanda soudain  :
   — Qu’est devenu notre... deuxième enfant ?
   — Remercions le ciel ! Elle est morte !... Elle mourut- mais ses lèvres pouvaient à peine parier.
   — À la naissance ?
   — Non ! Non !... C’était une fille : Hilja. Père l’a enterrée là-bas près de la rivière sous le bouleau où... te rappelles-tu ?
   Oui Taavi s’en souvenait. C’était là qu’ils avaient tous deux décidé de lier leur vie, pour le meilleur et pour le pire, espérant surtout le meilleur !
   — Hilja est morte... dans les ruines !
   Ses épaules se tassèrent encore davantage. Lorsque la main de Taavi s’y posa, elle eut un geste de recul, de fuite. Après avoir regardé son mari, elle ferma les yeux.
   Machinalement il remonta le manteau sur les épaules de sa femme, l’obligeant à s’étendre, mais elle se débattît. Il lui restait encore tant de choses à dire ! Le premier choc d’émotion passé, elle se retrouvait anéantie, avilie : plus jamais elle n’oserait se réfugier entre les bras puissants de son mari. Comment le pourrait-elle ? Mais, pour traduire ses pensées désordonnées, les paroles restaient brûlantes :
   — Va, Taavi ! Sauve notre fils !
   L’esprit vide, Taavi contemplait la casemate silencieuse. Il n’y avait plus qu’Hilda, accroupie près de la table ; non ! Tom et Léonard se tassaient aussi dans un coin d’ombre.
   — Je vais réfléchir !... murmura-t-il.
   — Tu n’as pas le droit de réfléchir ! Ils vont tuer ton fils !
   — Mais alors... C’est moi qu’ils tueront !
   — Comment ? Ils veulent juste te voir, te questionner. Ils m’ont bien promis de ne pas te faire de mal !
   Tu ne peux pas comprendre ! Si je vais là-bas... Non ! C’est impossible ! Je devrais trahir tous les autres ! Guider les Russes sur les traces de mes amis, les conduire ici, dans le marais ! Trahir et toujours trahir ! Et lorsque je n’aurai plus personne à trahir, alors ce sera ma fin ! Ils veulent simplement me tenir ! Se venger de ma fuite ! Ilmé, nous n’avons plus rien à sauver ! Plus rien !
   — Il le faut ! Mon Dieu, Taavi ! Et Lemb ? Imagine comme il t’attend ! Tu ne peux t’en rendre compte ! Chaque fois que je le voyais il n’attendait que toi ! Pense, Taavi, pense qu’on l’a battu ! Que l’on m’ait torturée, moi, peu importe ! Regarde ma main ! Mais Lemb ! Ils lui ont brisé le bras, à coups de crosse, sur l’escalier, parce qu’il trébuchait ! Taavi ! Pense à Dieu ! Pense à notre fils !
   
* * *

   Durant cette nuit-là, Taavi eut à livrer son plus rude combat : une lutte pour ses convictions, pour toute sa vie passée, à ses propres yeux et aux yeux du monde. II demeurait là, tranquille en apparence, le visage impassible, mais ses gestes étaient incontrôlés, distraits, saccadés. II ne com-prenait pas les questions qu’on lui posait ; à quoi bon ? Qu’avaient-ils à le dévisager de la sorte ? Que lui voulait-on ? Il aurait aimé se débarrasser de tout, de tout ! Mais c’était impossible, à moins de cesser d’exister ! Mourir ? Il ne le voulait pas, bien que la vie, dans de telles souffrances, fût pire que la mort. Était-ce la vengeance de la NKVD ? Dans ce cas, elle ne pouvait en inventer de pire dans son sadisme ! Cette douleur dépassait toute mesure humaine, annihilait le corps et l’âme, supprimait le reste du monde ; l’homme tout-puissant n’était plus qu’un atome.
   « Pense à Dieu, pense à notre fils ! » Oui, il le faisait ! Mais quelle en serait l’utilité ? Il avait perdu toute foi — foi en Dieu, en la vie, en la liberté et, plus que tout, en lui-même. Avec ses compagnons, il échangeait des propos vidés de sens, posait des questions, répondait sans s’y intéresser. — Ah bon ! Ils avaient deux blockhaus sur l’île, des mitraillettes, des réserves de vivres ? Au diable tout cela ! Une poignée d’hommes, ou plus, qu’est-ce que ça représentait ? Ils pouvaient stopper une compagnie, deux compagnies de Russes en bordure des marais ? Possible ! Ils étaient en mesure d’anéantir un régiment complet ? Mais ce ne lui était d’aucun secours à lui, Taavi Raudoja, que sa femme appelait dans ses cauchemars, lui, le vaillant combattant estonien, réduit à attendre son fils torturé, son propre enfant ! — Un vaillant soldat ? Le plus misérable des êtres, oui ! Le fils de l’homme abandonné de Dieu dans ce marais sans fond ! On lui offrit un endroit où dormir ; ils étaient tout joyeux d’avoir trouvé un bras supplémentaire pour frapper ! Qu’ils étaient donc stupides ! Après avoir reçu du sort le plus rude des soufflets, il n’était plus ce héros attendu. Même pour le plus vaillant des hommes, il est des bornes qui ne peuvent être franchies. Mais de quoi êtes-vous donc faits, mes amis ? Et Hilda, cette petite orpheline qui avait déjà tant souffert, qu’avait-elle à le regarder de ses grands yeux tragiques embués de compassion ? Pourquoi faisait-elle ici l’offrande de sa vie en partageant le sort de ces hommes traqués ? La reconnaissance qu’elle pouvait avoir envers les gens de Hiié ne l’obligeait pas à faire ces perpétuelles courses entre la ferme et !e marais ! La souffrance d’autrui ne vous oblige pas à souffrir vous-même ! Non ! Taavi n’avait plus rien de commun avec la douleur des autres ; il n’avait plus de place à lui donner, plus un recoin ! Il avait eu sa part, pour jusqu’à la fin de ses jours. La faute en retomberait sur sa tête, il s’en accuserait lui-même et ses blessures ne pourraient se cicatriser. Mais il est impossible de transformer un précipice en un champ fertile !
   — Attention ! Au bord du marais il y a des mines !
   — Pourquoi cet avertissement d’Osvald ? Pouvait-on lire sur sa figure la résolution de se jeter dans les marais ? Une autre sentinelle, qui pourtant ne le connaissait pas, lui réitéra la même mise en garde. Que lui voulait-on à la fin ? Pourquoi tant de sollicitude ? Taavi comprit que tous connaissaient son histoire, et se demandaient avec angoisse ce qu’il déciderait de faire demain, ou les jours à venir.
   

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