IX
Ilmé éprouvait un grand réconfort à pouvoir reposer sa tête sur lépaule de son mari ; elle était soulagée : il saurait ce quil fallait faire ! Lorsquil sabsentait, elle était persuadée que cétait pour chercher Lemb ; elle attendait anxieusement son retour et laccueillait chaque fois avec la même question : « Où est-il ? » Mon Dieu ! Était-il devenu fou de gaspiller ainsi de précieuses minutes ? Chaque instant comptait !
Taavi ne pouvait supporter longtemps les murs étouffants de ce blockhaus, mais il nétait pas mieux dehors, ni nulle part ailleurs. Il partageait les travaux de ses compagnons, prenait son tour de garde, sans que rien pût détourner le cours de ses pensées. Poser les mines était son occupation favorite ; les enterrer, ou manipuler les détonateurs, le calmait.
Le capitaine Jonnkoppel qui, sans doute, redoutait les démarches que Taavi pouvait entreprendre, linvita à plusieurs reprises, il manifestait à son égard un certain respect, dû à sa qualité dofficier, mais il gardait un sourire gène.
À vrai dire, monsieur Raudoja, bien que je naie pas, personnellement, vu à lœuvre les gars de Finlande, jéprouve pour eux beaucoup destime. Vous avez un œil plus jeune que le mien, les compétences dun officier de cadres ; si vous apercevez quelque chose qui naille pas, nhésitez pas à mettre le doigt dessus. Spas ?
Mon capitaine, je nai encore quun faible aperçu de la vie et des problèmes présents ; vous comprenez, je me trouve dans une situation bien particulière...
Dun geste le capitaine larrêta, comme sil redoutait dentendre une confession désagréable.
Oui ! Oui ! Je comprends ! Nous allons voir ce que nous pouvons faire pour vous, étant donné les circonstances. De toute façon, il me semble que vous êtes parmi nous ; vous devez donc obéir aux règlements de notre camp, vous soumettre à mes ordres. Vous allez prendre le commandement des hommes du « Trou de Serpents ». Spas ?
Non, mon capitaine !
_ Comment ? Si je vous dis de...
Non, mon capitaine ! Personnellement je trouve ridicule de commencer actuellement à jouer à la petite guerre. Dautre part, je ne puis en ce moment accepter aucune charge, ne sachant même pas ce que je vais devenir. Si je reste ici, il est bien évident que je me rangerai sous vos ordres, mais si je vais chercher mon fils...
Êtes-vous fou ?
Mon capitaine, cela ne regarde que moi ! Jai déjà gaspillé pas mal dannées de ma vie, mais celle de mon fils ne fait que commencer...
Vous allez tous nous mettre dans le bain !
Je porte encore sur le visage les balafres de mes précédentes arrestations, et je nai encore jamais mis personne « dans le bain », comme vous dites ; il mest déjà venu à lidée daller le rechercher, mais les Russes ne mauront que mort.
Le capitaine alluma une cigarette et lui tendit son paquet de tabac.
Écoutez-moi seulement un instant ! répondit le capitaine en pesant ses mots. Bien sur, nul ne peut vous retenir ici de force à franchement parler jy pensais pourtant ! Car cest non seulement la vie de tous les hommes présents sur cette île qui est en jeu, mais également celle de leur famille, dans de multiples villages. Oui ! Jai lintention de vous arrêter sil vous prenait fantaisie de faire des idioties.
Taavi sétait levé, le visage méprisant :
Mon capitaine, peut-être désirez-vous que nous livrions ici même notre dernier combat entre nous ? Soyez bien persuadé que plus de la moitié des hommes se rangerait à mes côtés. Je vous remercie !
Mais lofficier le retint et poursuivit, avec tout le calme de son âge :
Vous voulez vous livrer aux mains de la NKVD en vous tirant, devant leurs yeux, une balle dans la tête, spas ? Bon. Vos souffrances prendront fin. Mais croyez-vous quils sen contenteront ? Ce serait une légèreté de penser que, dans ces conditions, votre fils serait remis en liberté. Écoutez-moi ! Si, par contre, vous vous rendez vivant : votre fils sera un excellent moyen de vous faire parler ; et vous leur direz tout ! Tout ce que vous savez ! Vous leur mentirez même, inventant Dieu sait quoi lorsque vous naurez plus rien à leur avouer !
Ce nest pas vrai ! murmura Taavi dans un sursaut dorgueil. Mais il se souvenait de navoir pu leur cacher son séjour en Finlande après de simples coups, après lépreuve du froid. Il entendait à nouveau les paroles de Selma, quand on lui avait brûlé les ongles : « Je leur aurais crié chaque mot si quelquun me les avait soufflés à loreille. » Oui ! Le capitaine avait raison ! Mais Taavi ne voulait pas en convenir.
Réfléchissez et prenez le commandement de votre blockhaus !
Il nen est pas question ! Taavi serrait les poings. Il fit brusquement demi-tour et sortit, apercevant dans un brouillard le visage des hommes qui le regardaient de leur lit ; dehors, il faisait nuit. Osvald le rattrapa et sous un vague prétexte entama une conversation identique.
Je me demande sil ne va pas bientôt neiger ! Va falloir encore couper des bûches pour lhiver ! As-tu raconté à Ilmé lhistoire de Reet ? Non ! tant mieux, ça pourrait leffrayer. Paralysée, tu te rends compte ? La vie est devenue bien difficile pour Ignas... Est-ce que tu mécoutes ?
Jai des oreilles, tu dois le savoir !
Bon ! Bon ! Ne te fâche pas ! Et tous ces coups qui frappent en même temps, éclair après éclair, même pas de tonnerre !
Il ne tardera sans doute pas à gronder !
Je me fais bien du souci pour Ilmé et Lemb ! Je nen dors plus ; souvent jenfile mes boites pour partir, mais où ? Osvald se tut, puis, regardant brusquement Taavi dans les yeux : Quen penses-tu ? Vont-ils libérer ton fils si tu te rends ?
Si je me livre aux mains de la NKVD ? Oui, sans doute ils le relâcheront, à moins quils ne laient déjà torturé à len rendre méconnaissable. Oui ! Je pense quils le libéreront... pour le parquer quelque part en Russie.
Alors, tu iras ? parvint à murmurer Osvald, la gorge sèche.
Non ! répondit doucement Taavi.
À ta place, moi jirais un fils ! Oui, moi jirais ! Advienne que pourra ! Mais comment puis-je le savoir ? Comment me mettre à ta place ? Alors vraiment, tu es bien décidé ? Tu naurais pas beaucoup de chemin à faire, tu sais ! Les Russes tattendent à domicile ! Nous, on naura plus quà déménager... Écoute ! Si tu veux, je taccompagne ! Mais non, je ne suis pas devenu fou ! Je leur raconterai que jai réussi à lattraper. Oui ! Jai limpression que je déraille ! Quest-ce qui ma fourré cette idée-là dans la tête : réussir à tattraper ! Cest la nuit, lorsque jentends limé crier, je me dis dans mon sommeil : je vais accompagner Taavi, comme ça, on nous pendra ensemble ! On entrera tranquillement en disant : « Nous voilà ! » On rafalera alors quelques chargeurs et... Tu vois les idées quon peut avoir, la nuit !
Ses paroles sembrouillaient de plus en plus ; il courbait léchine, comme un animal sous la pluie. Taavi larrêta :
Va maintenant dans le bunker ! Jette-toi sur ton lit, repose-toi, dors si tu le peux ! Mais surtout ne te laisse pas dévorer par tes pensées ; nous ne sommes que des gens tout simples, des soldats, capables de lutter contre les Russes, de supporter la faim et la soif, mais incapables de repousser lassaut de nos pensées. Aussi rien détonnant que des hommes, hier encore excellents combattants, sortent aujourdhui des forêts pour se livrer aux communistes. Ils savent pourtant ce qui les guette derrière toutes ces belles promesses ; mais on ne leur a pas appris à vivre des situations comme la nôtre ; on les a laissés tout seuls, en proie à leurs pensées.
Alors, tu ny vas pas ?
Ne me pose pas de questions ! Je nen sais rien moi-même. À linstant, je dis non, mais jirai peut-être dans une heure...
Si encore on avait une occupation quelconque ! Faire un harcèlement ou tendre une embuscade nous calmerait les nerfs, nous occuperait lesprit !
Taavi ne répondit rien ; par-dessus les marais il regardait à la jumelle les découpures des forêts comme sil avait oublié la présence de son interlocuteur ; on ne voyait pas grand-chose à travers la nuit et le brouillard ! Si les Russes avaient vent de leur retraite, ils sapprocheraient sans peine à la faveur de la nuit et, le jour venu, leur tomberaient dessus. Il faudrait renforcer les mines, en mettre plusieurs rangées tout autour de lîle !
Alors tu niras pas ?
Cela ne regarde que moi ! Si jy vais, il vous faudra tripler les champs de mines, car nul ne peut savoir si je ne serai pas alors au premier rang des assaillants !
Ilmé laissait errer son regard sur le plafond de la casemate, sur la mousse noircie qui colmatait les troncs. La lumière vacillait sur ces poutres mal équarries ; le feu teintait de reflets rouges la lueur tamisée et jaunâtre de la lampe pigeon. Pendant des heures entières, limé regardait ce jeu des ombres ; parfois cette vision lendormait paisiblement, parfois son regard saccrochait aux objets familiers qui brisaient de leurs arêtes et de leurs lignes géométriques les rayons de lumière. Les flammes dansantes du poêle animaient détincelles et de cercles bleus et rouges les longues planches noires du châlit supérieur ; sur la couverture de traîneau qui sassombrissait, les différents motifs se transformaient en longues aiguilles dorées qui lui perçaient les yeux. Ilmé fermait rapidement les paupières, mais elles poursuivaient leur ronde sauvage. Le lit de sangle tanguait et roulait. La voix étouffée des nommes lui parvenait lointaine, à travers une chute deau ; mais dautres voix la dominaient, résonnant dans un vide total, se répercutant dans une immense nef glacée ; les mots insoutenables se brisaient contre les murs, voix creuses et métalliques de lau-delà.
« Envoyez votre mari... envoyez votre mari... Alors vous serez libre... alors vous serez libre... libre... libre... »
Lemb aussi sera libre !
Il lui semblait tomber, senfoncer ; elle levait vers son front moite une main qui soudain lui semblait plus distante encore que ces murs fondus dans lirréel. Même sa main séloignait delle, dépourvue de signification, de vie... Lemb sera libre !... libre !
Parfois Ilmé arrivait à se dégager de ces mots qui la martelaient sans cesse. Les yeux grands ouverts, elle redressait la tête :
Vous voulez mon mari ! Cest lui que vous voulez ! Ces mots lanéantissaient. Tu sais maintenant quel destin attend Lemb ! Maintenant tu le sais !... Cest un piège ! Vous voulez vous emparer de Taavi ! Vous ne libérez personne, personne qui soit encore vivant ! Ce nest quune formalité ! Une simple formalité ! Vous serez tous libres !... Votre fils pourra commencer une nouvelle vie si seulement...
Les jeux de lumière continuaient leur sarabande sur les troncs du plafond. Des éclairs de pensée la faisaient haleter.
Peut-être veulent-ils simplement voir Taavi ? Peut-être le laisseront-ils repartir avec Lemb ? Mon Dieu ! Il doit bien y avoir une issue ? On lavait bien libérée, elle, après quelle avait purgé sa peine ! Toute une année de prison ! Elle était sans doute coupable ? Oui ! Elle avait voulu se sauver en Finlande ; cest un crime, selon la loi soviétique. Mais Lemb ? Pourquoi ne pas le relâcher, ce nest quun enfant ? Ah oui ! Parce que Taavi !... Il faut quil y aille !
Son regard désespéré effleurait les visages qui lentouraient. Lequel dentre eux lui donnerait la solution ? Qui lui montrerait le chemin ?
Hilda !
La jeune fille reposa son ouvrage et se pencha sur elle. Son visage était amaigri dinsomnie, encore davantage creusé par les ombres de la faible lampe.
Hilda, dis-moi...
Veux-tu boire ? Peeter de Valba nous a apporté du lait ce matin.
Du lait ? Non merci ! Dis-moi. Hilda ! Vont-ils libérer mon fils si Taavi...
Taavi ne doit pas y aller !
Mais le libéreraient-ils ?
Oui, sans doute, ... oui ! Hilda éclata en sanglots, Ilmé se retourna vers son frère.
Tom ! Est-ce quils laisseraient...
Comment veux-tu que je le sache ! Ils veulent simplement semparer de Taavi, voilà tout !
Alors... alors jirai moi-même ! On ne peut pas abandonner Lemb,
Osvald intervint furieux :
Quest-ce que tu as à bavarder, Tom ? Oui, ils relâcheraient le garçon ; on ne peut pas se mettre â leur place bien sur, mais ils le libéreraient si...
Taavi ! cria Ilmé à son mari qui venait dentrer. Osvald prétend quils libéreraient Lemb si...
Taavi jeta son fusil dans un coin et lit face à Osvald :
Va remplacer Léonard ! « Osvald prétend… » Qua-t-il à prétendre ? Tu as quelque chose à prétendre, toi ?
Moi... tu sais !.., On rafalera un chargeur et...
Alors fais-le ! Mais ne te mêle pas de ce qui ne te regarde pas, compris ?
Je devrais bien le faire !... Osvald claqua la porte.
Ilmé se tourna contre le mur. Ainsi Taavi ne voulait pas y aller ! Il ne voulait pas sauver son propre fils !
Depuis plusieurs jours, Osvald avait mystérieusement disparu de lîle de Ciel. En le voyant revenir, Taavi le regarda, lœil méfiant, mais ce dernier vint droit sur lui.
Tu nes pas allé me dénoncer ?
Idiot ! Non, je suis parti en quête dactivités possibles. Pendant la nuit on va faire une descente à Kalgina dans lusine de vodka.
Tu crois quon a tellement besoin dalcool ?
Bien sûr ! Cet hiver, pour se laver à leau, ce ne sera pas commode !
Oh ! oh ! Monsieur veut des bains de vodka ! On na pas besoin dêtre conservé dans lalcool ! Mais si lusine est gardée par des Russes, je suis ton homme ! Mes mains tremblent dinaction !
Pas question détendre quelquun raide ! Si tu ne me le promets pas, finie la balade ! Le capitaine nous interdit de toucher à un Russe, et dans notre situation jai limpression quil a raison !
Alors, où est le plaisir ?
Le capitaine ne veut pas entendre parler de ce coup de main : on na pas le droit de risquer la vie des hommes pour une bouteille de vodka. Comme si nous ne la risquions pas déjà ? Enfin, passons ! Remarque, ce nest pas la vodka qui mattire le plus ; en fait, je voudrais simplement me mettre â lépreuve, voir si je suis encore bon à quelque chose ! Je connais les alentours de lusine comme ma poche ; jy ai assez conduit de pommes de terre ! Je me suis aperçu que les Popovski eux-mêmes y entraient : les sentinelles doivent avoir un passe-partout ; chacun leur tour ils rendent hommage à la bonbonne et discutent le coup. Alors, on va examiner la question de plus près ?
Ils sont nombreux ?
Une dizaine !
Une bonne grenade, ça fera du dégât.
Si tu ne changes pas de disque, moi je prends quelquun dautre, Tora par exemple. Tout le monde ne demande que ça ; mais jai pensé à toi car tu aurais plus dexpérience en cas de pépin, et puis tu te plains toujours de ne rien faire ! Depuis longtemps je mijote un coup bien plus sérieux, mais cest trop risqué ; lhiver approche, et les Busses aussi !
Et quest-ce que tu mijotes ?
Le milicien ! Tu en as sûrement entendu parler ! Beetal Rause, le violeur de bergères ! Mais nous lui accorderons un sursis jusquau printemps... Lautre fumier, cest le chef du Comité Exécutif. Ils sont responsables de tous les crimes qui se commettent actuellement à la mairie. Leur prédécesseur était un brave homme, on a passé lhiver tranquille, sans une seule arrestation, mais ces deux-là narrêtent pas !
Alors on fera table rase !
On ne peut rien tirer de toi ! Tu ne penses même pas aux conséquences ! Sils viennent fourrer leur museau dans lîle, ce ne sera pas drôle, surtout quil y a une malade... Et les villages environnants ! La moitié de la région sera retournée dun coup de soc !
Bon ! Bon ! Je ne suis plus un bambin pour que tu me fasses la morale ! On fait le coup, on verra bien après !
La nuit obscure et orageuse était propice à leur entreprise. Osvald emporta un bouthéon de fer-blanc, ce qui fit sourire Taavi : ils avaient lair daller chercher le lait au village ! Il ne croyait pas dailleurs que leur entreprise pût réussir.
Ils marchaient rapidement, car ils avaient pas mal de chemin à faire. Sous les hautes futaies, leurs yeux shabituèrent vite à lobscurité ; de concert ils évitèrent Metsaoti, choisissant des chemins forestiers et coupèrent par les pâtures bordant le village de Pénisé, le long de la rivière. À proximité du manoir de Kalgina, ils se postèrent dans les buissons, juste devant lécluse du moulin, repérant à lavance leur point de ralliement et le chemin de repli possible. Tout était calme, pas une étoile ; quelques écharpes effilochées de nuages qui glissaient dans le ciel. On entendait juste les minces filets deau sinfiltrer entre les planches des vannes fermées. Un chien jappait très loin, dans un village ; une charrette solitaire et attardée grinçait aux ornières dun chemin. Il devait être plus de minuit. Surplombant la rivière, sur le talus den face, se dressait la masse plus sombre des ruines dont les contours se fondaient dans le ciel. Les vieux arbres décharnés semblaient plantés à lenvers, faufilant leurs racines dans les interstices de nuages.
En longeant la rivière, dissimulés par les saules et les touffes de jonc, ils sapprochèrent de lusine. Osvald saisit Taavi par le bras :
Attends ! Tiens, le poste de garde est juste là ! En suivant la haie tu y arriveras facilement. Le restant des hommes est bien plus loin. Chut ! Écoute, on entend parler russe ; on est tombés à pic, cest la relève ! Ses yeux brillaient dexcitation ; il tendit à son compagnon lune des deux solides matraques quil venait demprunter à un fagot. À la voix éméchée de la garde descendante, il était facile de comprendre quelle avait du faire de fréquentes dévotions dans lusine. Tout redevint silencieux.
Allez ! On risque le paquet ! Taavi ne tenait plus en place,
Attends, il faut voir ce quils goupillent, sinon pas moyen dentrer dans lusine : on ne sait pas qui a la clef !
Et si la relève ne ia pas ?
Alors, il faudra attendre la prochaine.
Mais quelques secondes après, nos deux guetteurs aperçurent une des sentinelles dépasser le coin de lusine : une clef grinça.
Tu vois ! Tout marche comme sur des roulettes ! chuchota Osvald. Attendons maintenant que le deuxième y aille ; toi, tu toccuperas du premier lorsquil sera revenu dans la pièce ; sil reste dehors, alors : un bon coup de matraque ; mais pas trop fort ! Ne le bousille pas ! Tiens, voilà le Popov qui revient. Avec quelques lampées il voit la vie en rouge ! Les deux Russes bavardaient à voix basse.
Taavi, je file jusquà la porte, sinon je narriverai pas à temps ; repère bien le moment dy aller, ne fais pas de boucan trop vite. Si ça ne tourne pas rond, tu prendras tes jambes à ton cou par la rivière ; elle fait des crochets, ça te protégera des balles !
Dès quOsvald eut disparu vers lusine, Taavi se mit à ramper vers le poste. Hé hé ! Un vrai Sioux ! Cette expédition nétait pour lai quun simple jeu, mais assez passionnant pour le distraire de ses soucis quotidiens.
Il sarrêta à quelques mètres à peine de la sentinelle qui revenait de libation, et attendit quil entrât dans la pièce. Lautre soldat prit la relève, direction lusine. Un coup sourd, suivi du bruit dune chute : il avait bien atteint le but ! Taavi se faufila jusquà la porte en planches quil essaya douvrir : verrouillée ! La pièce avait une fenêtre donnant sur lusine ; il sen approcha, distinguant à travers les carreaux la cigarette incandescente du Russe.
Au même instant Osvald donna le signal de ralliement. Il était temps de vider les lieux ! Dun coup de gourdin, Taavi enfonça la fenêtre en criant à la sentinelle ; Dosvidanja ! Dun bond il se retrouva le long de la rivière. Un fusil mitrailleur aboyait déjà ; la nuit semplissait de cris, de jurons et de crépitements de rafales. Les balles miaulaient au-dessus de sa tête, sécrasaient contre les pierres et les troncs darbres.
Cest lApocalypse ! exulta Osvald qui lattendait accroupi près de la passerelle de lécluse, avec deux énormes seaux de vodka. Allez, faut se dépêcher, sinon les pruneaux vont nous détecter dans le noir !
Sans mot dire, Taavi empoigna lun des seaux et les deux hommes franchirent en courant la passerelle ; abrités par le moulin, en une enjambée ils furent dans la forêt. Après avoir couru quelques centaines de mètres, ils abandonnèrent les seaux et roulèrent au sol pour reprendre haleine.
Laisse-les sescrimer avec leurs pétoires ; ils ont la frousse ! De nuit ils ne se hasarderont pas dans la forêt. Quest-ce que tu as fait du bouthéon ?
Cest la faute de Popov ! Il aurait été plus raisonnable, on aurait pu faire un brin de causette ! Mais pas mèche ! Il a fallu tout de suite les arguments frappants ! Comme je nai que deux mains, jai abandonné la gamelle dans un buisson pour aller dabord le bercer un peu. II était juste autour du bouchon, une allumette à la main ! Diable, que je me suis dit, il va faire sauter la baraque ! Aussi, à la seconde allumette, vlan et vlan ! Il a dégringolé sur des seaux vides ; ça a été pour moi un trait de lumière. Bien sûr, cest idiot de sembarrasser de deux seaux, mais jai pensé quavec toi jy arriverais bien ! Et surtout nen renverse pas une lichée ! Écoute-les, tu entends ? Ils font toujours de la musique ; cest pas les munitions qui leur manquent !
Lorsque le feu dartifice se fut un peu calmé du côté du manoir, ils reprirent chacun leur seau en direction de lîle de Ciel.
Si on y goûtait voir !
Ça te brûlerait tripes et boyaux ! Cest de lalcool pur ; pour avoir une vodka potable, il faut le couper deau par moitié.
Eh bien, la rivière est là !
Avec quoi veux-tu quon trinque ?
Ta casquette est imperméable ?
À la pluie, oui !
Assis au bord de la rivière, ils firent un savant mélange dans la casquette dOsvald.
Cest infect ! Cest tout tiède ! cracha Osvald sans pourtant sarrêter de boire en faisant claquer sa langue.
Installons-nous bien tranquillement pour savourer en paix ! décréta Taavi. On a bien le temps ! Dans la casemate, la vie est étouffante ; tu sais, ce nest pas tout simple, mon histoire ! Tiens, prends ! Ça te dérouillera les engrenages du cerveau. Mieux vaut en avaler un peu que de le semer dans la forêt !
Attention, pas trop ! Juste un doigt ! Une médication contre le froid et les nerfs !
Taavi décida de prendre un bain, ne serait-ce que pour se décrasser une fois entièrement. Osvald se déclarait obstinément contre et leurs voix montaient à mesure que le niveau baissait dans la casquette.
Si tu te mets à faire des idioties comme ça, alors...
Alors... alors quoi ? Ton expédition vodka nétait guère plus brillante ; oui, il faut que je me débarrasse de toute ma saleté ! En Finlande, on découpait un trou dans la glace et hop ! la tête la première !
Avant quOsvald ait pu esquisser un geste. Taavi sétait déshabillé et plongeait dans la rivière. Le seul clapotis de cette eau noire et glacée faisait frissonner Osvald.
Taavi ressortit en vitesse, claquant des dents et sébrouant comme un phoque.
Alors ?...
Quoi, alors ! Leau est remplie de saloperies dalgues qui vous saignent comme un porc, alors... Brrr ! Fait pas chaud ! Passe-moi le ciboire ! Il se rhabilla en maugréant.
Taavi donnait bien du mal à ce pauvre Osvald : il se soûlait de plus en plus ; sil faisait mine de len empêcher, lautre devenait furieux :
Quon laisse tranquille le fils de lHomme. Que diable lui voulez-vous ? Il trébuchait aux aspérités du chemin, renversait lalcool dons ses bottes.
Allons, sois raisonnable, ne crie pas !
Crier, moi ? Tu appelles ça crier ! Cest hurler que je devrais faire ! Et cogner ! Dis, Osvald, cest vrai que je ne sais plus vivre ; pourquoi fais-tu des yeux de carpe ? Je vais faire quelque chose ! Il le faut !
Non pas à cause de ces malheureuses gouttes de vodka, ce nest pas la première fois que jen bois !
Mon âme devait être déjà trop pleine, et ces quelques gouttes ont fait déborder le vase. Mais, où me conduit mon intelligence ? Dans notre pays, avoir de lintelligence ne sert plus à rien ! Que signifie ce mot pour la terre entière si elle na plus la conscience en paix ? Et lâme se débat comme une sardine sur le gril ; et un beau jour, clac ! Tout explose ! Et tu voudrais minterdire de boire ? Passe-moi ta casquette...
Il bafouillait de plus en plus, sa démarche salourdissait, lœil brillait dans son visage empourpré ; ses cheveux étaient en bataille.
Bon ! déclara-t-il brusquement en lâchant le seau, le regard perdu dans le soleil qui montait à travers les arbres. Prends aussi le deuxième seau et va-ten droit à lîle de Ciel !
Et toi ? sexclama Osvald effrayé.
Le fils de lHomme doit être seul ! Moi, je dois faire mon bilan. Il nest pas homme celui qui laisse monter lécume à sa bouche sans avoir le courage de cracher loin de lui toute sa souffrance. Ramène sur lîle ta précieuse vodka et au revoir !
Osvald, sans avoir eu le temps de dire un mot, le vit disparaître dans la forêt.