XI

   Marta de Roosi était revenue à Kalgina. August allait plus que jamais à la mairie, car on réquisitionnait les chevaux pour les travaux en forêt. Les fermiers étaient écrasés de nouvelles charges et d’impôts ; où prendre les roubles ? Même August l’ignorait ; les soldats qui achetaient habituellement du vin et des vivres avaient levé le camp, or c’étaient eux les premiers pourvoyeurs de roubles.
   Par August, Linda de Sooserva apprit que Marta avait rencontré Taavi en ville. Cette nouvelle la bouleversa, lui réchauffant le cœur tout en la rendant inquiète. Ses pensées qui, jusqu’à présent, avaient accompagné son fils un peu à l’aveuglette, se fixaient maintenant sur Tallinn. Après le départ d’August, elle continua à travailler comme dans un rêve. À la nuit tombante, enveloppée d’un grand châle, elle se dirigea à pas pressés vers Roosi. Elle voulait à tout prix voir Marta ; pourquoi apprenait-elle seulement maintenant cette nouvelle, alors que Marta était de retour depuis longtemps ?
   Marta était toute seule ; terriblement amaigrie et fatiguée, elle revenait à l’instant de la mairie. En voyant Linda elle n’arbora pas son sourire de commande ; ses lèvres restèrent farouches et méchantes. Elle observa froidement Linda sans même lui offrir une chaise. Bien que le feu flambât dans le fourneau, la pièce, froide et humide, sentait le moisi.
   — Continue, mon enfant, continue ton dîner ! Je ne te dérange pas, j’espère ? demanda Linda.
   — J’ai déjà fini, je termine mon café !
   — Je viens, tu t’en doutes, à cause de Taavi.
   — Et alors ? répliqua Marta en se détournant brusquement.
   Linda rajusta son châle ; jamais encore elle n’avait vu Marta dans un pareil état. Peut-être avait-elle eu des ennuis à la mairie par suite de son absence injustifiée ? Le régime actuel ne faisait pas la vie belle à ceux qui tombaient dans ses filets.
   — Bois !... Bois ton café ! insista Linda en voyant que la jeune femme commençait à nettoyer le manchon de la lampe à pétrole. Pas besoin d’allumer, le pétrole se fait rare ! Je ne voudrais pas te déranger après ta rude journée de travail ; je voulais seulement savoir comment ça s’est passé... avec Taavi et son petit garçon ; ce qu’ils sont devenus !
   — Ton fils est le dernier des imbéciles ! riposta Marta furieuse.
   — Ça se peut ! quelquefois on...
   — C’est un imbécile et il l’a toujours été !
   — Qui sait ? À chacun sa manière de voir ! Est-il encore à Tallinn !
   — Oui, et il s’entête à y rester. Il a refusé de traverser le golfe, alors que j’avais trouvé un moyen de le faire.
   — C’est peut-être à cause de sa femme et de son fils ? Est-ce qu’à ce moment-là il avait des nouvelles d’eux ?
   — Et comment donc ! Ils étaient déjà en Finlande !
   — Pas possible ! Ils sont en Finlande ! répéta Linda.
   À présent elle ne comprenait plus ; elle sentait qu’entre Marta et son fils il s’était passé quelque chose, mais quoi ?
   — Comment Ilmé et Lemb ont-ils pu arriver en Finlande sans Taavi.
   Marta le lui expliqua brièvement, impatientée, tout en nettoyant le manchon de la lampe avec une telle virulence qu’il se brisa entre ses mains.
   — Tu vas tout casser, on n’y voit rien où tu es ! Viens ici, à la clarté du fourneau !
   Mais Marta évitait la lueur du feu.
   — Les Russes l’ont battu ; je l’ai trouvé dans mon lit... Non, les blessures étaient sans gravité, mais sur le visage... les coups de talons... ça laisse des marques !
   Linda, assise sur une souche près du fourneau, se tassa sur elle-même. Son fils avait donc eu des jours difficiles, mais il était vivant !... Le ciel aidant, alors... Elle était sûre que Taavi n’abandonnerait pas sa femme et son fils, malgré toutes les insinuations de Marta. Elle le connaissait trop bien : il suivrait les siens même à travers le feu, d’autant plus qu’il devait sûrement savoir l’état d’Ilmé ! Bien sûr, il était quelquefois brutal, mais ce n’était qu’une apparence dissimulant une âme tendre d’enfant ! Non, il devait y avoir autre chose pour que Marta fût tellement agressive.
   — Il était couché dans mon lit, je l’ai veillé, soigné... Marta n’aurait pas dû avoir ces inflexions attendries devant la vieille femme, oubliant que Taavi était marié et père de famille. Linda comprit brusquement la cause d’un tel comportement de la part de Marta. En voyant les ongles de la femme jouer avec l’ourlet de sa robe, ses genoux gainés de soie à travers les ombres mouvantes du fourneau, Linda frissonna, envahie d’une inexplicable répulsion. Elle avait envie de se sauver, de courir, d’alerter...
   — Reste assise, tu n’es pas pressée.
   — Si, il vaut mieux que... Maintenant je sais ! murmura la vieille de Sooserva. Si je vais à Tallinn, où pourrais-je le trouver ?
   — Qui ?... Ah oui ! Taavi ! Je n’eu sais rien ! .Je l’ai cherché moi-même avant mon retour, personne ne l’a vu.
   — Mon Dieu ! Pourquoi ne pas me l’avoir dit tout de suite ?
   — J’ai dit que je n’en savais rien ! hurla presque Marta. Je ne sais rien et ne veux rien savoir de lui, même s’il se trouvait en prison ou au fond de la mer.
   — Ah bon ! chuchota Linda, effrayée.
   Elles étaient debout face à face, à la lueur du fourneau ; la vieille voyait trembler les épaules de la femme.
   — Qu’il lui arrive n’importe quoi ! ça m’est égal ! termina Marta d’une voix qui se brisait ; et elle s’écarta dans l’ombre.
   On ne parlait plus maintenant que des aérodromes construits aux alentours de Kalgina. De nombreux avions, marqués d’une étoile rouge, commençaient à tourner au-des-sus de Harou, jetant la panique sur les champs tranquilles de Metsaoti. On chassait la moitié de la population hors de leurs fermes, on déblayait la terre fertile jusqu’à la pierre, on transformait les maisons au bord des forets pour y loger l’armée, les prisonniers de guerre, et même les forçats. Des barrières de barbelés surgissaient du sol, entourant de grandes bâtisses en briques peintes de taches de camouflage. À des dizaines de kilomètres à la ronde, les paysans avec leurs chevaux se voyaient obligés de véhiculer des matériaux ou parfois des prisonniers affamés.
   Ignas était effaré de voir les anciens militaires du grand Reich, jadis arrogants et insolents, charrier maintenant des pierres ou pousser des brouettes avec une passivité servile, les pieds emmaillotés de chiffons. Il les apercevait derrière les barbelés qu’eux-mêmes avaient dressés lors de l’occupation, et remarquait qu’on les rouait de coups encore plus férocement qu’ils ne l’avaient fait, eux-mêmes, avec les Russes.
   Ignas, en revenant du travail obligatoire, racontait tout ce qu’il voyait et entendait aux « clandestins ».
   Un soir, Osvald, Tom et Värdi s’attardèrent en forêt où ils étaient allés déposer des vivres dans les caches. C’était un travail urgent car, malgré les pluies fréquentes, Noël était proche et l’hiver risquait de s’installer chaque jour. Sur le chemin du retour, Tom voulut prendre son fusil qu’il dissimulait dans les bois ; c’était une arme neuve ayant appartenu aux Allemands et le jeune homme redoutait que le mauvais temps ne la fit rouiller.
   — Mais, nous avons assez de fusils dans la ferme, lui fit remarquer Osvald..
   Tom demeura inébranlable :
   — Je ne peux pas laisser s’abîmer une arme pareille !
   — Alors, je prends aussi le mien pour le graisser. Värdi suivit leur exemple et remporta son pistolet. Ils revinrent par un sentier détrempé qui serpentait à travers bois. Traversant les prés de Metsaoti ils se dirigèrent vers Võllamäe.
   Le village était silencieux, on n’entendait que le bruissement de la pluie.
   — Tiens, le vieux Juhan n’est pas chez lui ! Si on allait faire un brin de causette aux filles de Matsu ? proposa Osvald.
   — Il est rudement tard.
   — On verra bien comment Lonni et Ella nous recevront ! Moi je m’occupe de Lonni ; la plus vieille, ce sera pour Värdi ! ricana Osvald.
   — Oh, c’est drôle ! bougonna Värdi.
   — Ben quoi ! Si on ne peut plus rigoler !
   Ils s’arrêtèrent derrière la grange de Matsu dont le toit de chaume s’égouttait lentement ; Osvald et Tom contournèrent la bâtisse en pataugeant dans les flaques.
   — Fais bonne garde ! lança Osvald à Värdi qui était resté indécis au milieu de la route.
   Osvald frappa doucement à la porte de la grange de blé ; Värdi, mécontent, allait déjà s’en retourner à Hué lorsqu’il s’immobilisa : un bruit bizarre lui fit dresser l’oreille. Il se précipita vers ses compagnons.
   — Chut !
   — Où cours-tu ? Il n’y a sûrement personne, elles ont dû s’installer dans la maison ! chuchota Osvald.
   Furieux, Värdi lui lança un coup de coude dans les côtes. À leur tour, Tom et Osvald entendaient les sons inquiétants. Ils s’avancèrent tous trois vers la maison. Les voix venaient de l’intérieur : c’étaient des râles de femmes ! En passant devant l’escalier, Tom avait aperçu la porte entrebâillée ; il voulut se précipiter dans l’entrée mais Värdi le retint par le bras ; sur la pointe des pieds, ils s’approchèrent de la fenêtre pour écouter : on distinguait des paroles russes et des rires mêlés de gémissements.
   Sans avoir besoin de se concerter, ils empoignèrent leurs armes, Tom rapidement ajusta sa baïonnette, et ils se ruèrent sur la porte.
   Ils n’eurent pas le temps de contempler le tableau qui s’offrait à leurs yeux, encore moins de réfléchir. Tout se déroula comme une manœuvre longuement préparée. À l’instant où claqua le pistolet de Värdi, Osvald se précipita sur un homme en chemise dont les yeux s’agrandissaient de frayeur ; Tom, brusquement, vit un Russe empoigner son revolver, mais malgré la lueur de panique qu’il pouvait également apercevoir dans les yeux du soldat, il comprît qu’une seconde de plus et c’en était fait de lui. Tom appuya sur la détente ; une force invincible le poussait en même temps, baïonnette en avant, et le Russe resta cloué contre le mur. Il recula en arrachant sa baïonnette et l’homme lui tomba presque dessus en s’écroulant dans un râle, visage au sol, les bras en croix. Ses doigts crispés griffèrent le tapis ; l’homme eut un dernier spasme et ne bougea plus. Lorsque le jeune homme détacha enfin son regard de ces doigts agrippés, tout était terminé. Tom sentait le sang poisser ses mains, la sueur lui plaquer la chemise contre le dos. Dieu merci, il n’y avait que les quatre Russes, étendus par terre... Si quelqu’un maintenant l’avait seulement touché, il se serait écroulé.
   L’adversaire d’Osvald était allongé sur le dos, un pied coincé entre les barreaux d’une chaise ; le troisième cadavre était recroquevillé au pied du lit, ses cheveux noirs en désordre, une tache de sang sur la poitrine. De son lit, Lonni le regardait, les yeux fous ; sa chemise de nuit était déchirée. Värdi continuait à secouer le quatrième Russe qu’il couvrait d’injures. Voir son compagnon bossu dans un tel état bouleversait Tom bien plus qu’il ne l’avait été en tuant son propre ennemi. Le pistolet à terre, Värdi, agenouillé sur la poitrine de son adversaire qui se débattait encore, lui serrait la gorge ; il cognait la tête de sa victime avec des cris aigus de victoire ou des grondements de colère : « Fils de putain, vermine, ordure ! Fais ta prière à Staline ! Mais regarde-moi donc, regarde le visage de ton assassin ! Regarde ! Charogne ! »
   Son adversaire était maintenant inanimé, pourtant le bossu continuait à lui marteler le crâne. Tom n’aurait jamais pu imaginer un tel spectacle. Que de haine, que de souffrances devaient s’être accumulées dans le cœur de Värdi pour le rendre fou à ce point !
   Osvald, qui s’était précipité dans la cour pour s’assurer qu’il n’y avait pas d’autres soldats, revint, l’air triomphant.
   — L’air est pur ! Nous avons bien fait le ménage !... D’où pouvaient venir ces ostrogots ?
   — Ce sont les fameux, déserteurs, répondit Tom d’une voix changée. Regarde, ils n’ont pas d’épaulettes.
   À quel moment l’avait-il remarqué ? À l’instant seulement ou lorsque le soldat l’avait attaqué ? Il n’avait vu que ses yeux gris, son visage mal rasé ; il avait tué vite, sans préméditation ; que c’était facile de tuer ! Après, on ressentait juste un grand vide dans la poitrine.
   — Allons, Värdi, cesse de le martyriser, il est déjà mort ! dit Osvald en se dirigeant vers les deux filles à moitié nues et ligotées.
   Tom délivra Ella qui gisait au travers de la porte, un torchon enfoncé dans la bouche, les mains liées dans le dos avec un drap. La pauvre fille était à demi évanouie, morte de peur. Ses cheveux défaits retombaient sur son visage inondé de larmes et de sueur ; tout son corps était marqué de traces d’ongles. Muette, elle regardait Tom d’un œil hébété.
   — N’aie pas peur, Ella ; comment te sens-tu ?
   Rouge de honte, la jeune fille se cacha la figure dans les mains.
   — Il n’a pas pu !... Il n’a pas pu ! haleta-t-elle d’une voix rauque.
   Elle se traîna dans un coin où elle se mit à sangloter hystériquement.
   Lonni était toujours prostrée sur le lit défait. Le visage enfoui dans l’oreiller, elle ne pleurait pas mais tout son corps tremblait. Osvald la recouvrit et eut un geste d’impuissance navrée vers Tom.
   Ils entendaient à nouveau des râles et des coups sourds dans une pièce voisine ; ce devait être Meeta, la femme de Juhan. Avant qu’ils aient pu faire un geste la porte s’ouvrait et Ignas, un gourdin à la main, apparaissait.
   — Que se passe-t-il ? J’ai entendu des coups de feu !
   — Tu vois, père : tout est déjà fini !
   — Juhan n’est pas là ?
   — Non, patron, répondit Osvald ; on est arrivé à temps !
   — Comment ?... Quatre Russes, et vous vous en tirez sains et saufs ?
   — Eh oui ! Tout s’est passé le temps d’en parler ! Värdi a été le plus rapide et s’en est offert deux ; moi et Tom, chacun le nôtre !
   Osvald se précipita dans la pièce à côté. Derrière la porte, Meeta, à demi étouffée par un bouchon de paille, avait déjà réussi à libérer ses pieds des liens qui les entravaient. Osvald lui arracha son bâillon. La femme reprit souffle et murmura :
   — Comment vont les filles ?
   — Indemnes.
   — Les salauds ! Droit sur elles !... pendant qu’elles dormaient... Et moi, comme une idiote, croyant que c’était Juhan, j’ai ouvert la porte !... Se sont-ils sauvés ?
   — Ils auraient eu du mal !...
   — Alors ils sont...
   — Eh oui ! Encore une chance qu’on se soit trouvés dans le coin !
   — Oui ! Ça on peut le dire ! ajouta-t-elle d’une voix brisée, en frissonnant. Les charognes !
   En entrant dans la chambre, elle s’arrêta sur le seuil, les yeux agrandis d’horreur devant les cadavres sanglants. Mais c’était une femme énergique, solide, dont la forte poitrine et les hanches larges passaient à peine dans la porte. Une telle femme n’allait pas s’évanouir comme une mauviette à la vue du sang. Elle se précipita vers le lit de sa elle.
   — Eh ! fit-elle en secouant les épaules de Lonni. Écoute, relève-toi !
   — Où vas-tu ? demanda Tom à son père qui s’apprêtait à partir.
   — On ne peut pas laisser les choses comme ça ! répliqua Ignas. Écoutez les chiens hurler ! Quelqu’un peut arriver du côté de Võllamäe ! Je vais envoyer Hilda faire le guet. Cette histoire ne peut nous attirer que des embêtements !
   Il sortit, serrant toujours son gourdin. C’est alors seulement que Tom se rendit compte que tous les malheurs pouvaient en résulter. Oui, son père avait raison : fusillades, représailles, 3e village même entièrement rasé. Ces conséquences ne semblaient pas encore préoccuper les autres : Värdi s’était assis sur une chaise. Osvald raflait les munitions des Russes, jetant de temps à autre un regard soucieux vers la fille qui restait sourde aux appels de sa mère.
   — Oh ! Lonni ! Vas-tu bouger ?... Bien sûr, c’est ce que je craignais ! Allons, lève-toi vite et va te laver. Dieu du ciel ! ma propre fille ! Allez ! frotte-toi, tu peux encore te débarrasser de cette ordure ! Les cochons !
   De force elle traîna sa fille dans la chambre voisine. Ella, qui s’était rhabillée entre temps, les suivit, tenant une lampe dans ses mains tremblantes.
   — Allons, finissons-en rapidement avant le retour de Juhan. Cet excité serait encore capable de nous tomber dessus !... On a sali sa maison !
   
* * *

   À Matsu, personne ne put fermer l’œil de la nuit. Les hommes revinrent à Hiié vers minuit après avoir fait l’essentiel : la chambre avait été lavée à grande eau pour faire disparaître les traces de sang. Les quatre cadavres avaient été alignés, derrière la maison, sur l’herbe mouillée.
   Reet rejoignit les hommes et regarda son fils ; elle ne le reconnaissait plus ; même sa voix lui paraissait changée tout à coup : cette voix forte, virile. Ainsi son garçon était devenu un homme ! Ce petit garnement, qui courait chaque printemps à travers les champs, avait tué un soldat, un homme ! Et il se tenait là, assis, comme si rien ne s’était passé, le visage à peine tiré. Reet s’en retourna ; son fils avait grandi trop vite, c’était maintenant un étranger. Ses yeux se remplirent de larmes. En entrant dans la maison elle croisa Ignas.
   — Je vais atteler le cheval !
   — Comme ça, au milieu de la nuit ?
   — Oui, un tel enterrement ne peut se faire au grand jour ; demain matin tout doit être terminé et oublié.
   Lorsque Ignas sortit la carriole, Pontus se mit à aboyer : un homme s’avançait dans la cour d’Hiié. Ignas le rejoignit comme le visiteur entrait dans la maison.
   — Toi, Juhan ?
   — Oui. moi !
   Sans attendre qu’on l’invite à le faire, Juhan s’affala sur une chaise en allongeant ses jambes lourdes de fatigue ; il croisa d’un air important ses bras sur sa poitrine, mais sa barbe en bataille tremblotait.
   — Dis-moi, voisin, qu’es-tu allé foutre dans ma maison pendant mon absence ?
   — Moi ? Rien !
   Juhan essayait de rester calme, mais tous ses efforts semblaient bien dérisoires.
   — Fends la bûche ! Je veux entrer dans ma cour et voilà que le cheval se met à renâcler comme s’il avait le diable aux fesses ; j’entre, et qu’est-ce que je vois ?... les femmes qui pleuraient comme des fontaines, des traces de balles plein les murs. Sacrée vieille ! J’lui ai flanqué une volée, ça l’apprendra à laisser les Russes attaquer mes filles. Et toi, voisin, qu’en penses-tu ?
   — Lorsque je t’ai donné des conseils, quand j’ai voulu organiser la surveillance, tu m’as ri au nez !
   — Alors c’est de ma faute si le pays regorge de gredins ? Fends la bûche ! Je vais ailer enfoncer les fenêtres de la mairie pour qu’ils viennent ramasser leurs ordures !... Bon, écoute, va dire à tes gars — je ne sais pas combien tu en as de planqués dans les forêts — va leur dire de jeter ces charognes dans la carrière... Et dis-leur : vous êtes des vrais hommes ! Mais je n’irai pas serrer la pogne de n’importe quel garnement !... Tiens, on va juste se la serrer entre nous !...
   Ignas était de nouveau Ignas et Juhan redevenu Juhan... jusqu’à la prochaine querelle, plus une vie ! Chaque soir, en allant se coucher, faudra mettre une hache sous l’oreiller !... Allez, buvez les gars ! On est tout de même à l’enterrement.
   — Ça doit suffire maintenant ! souffla Osvald. J’ai déjà de l’eau jusqu’à mi-cuisse.
   Le jour se levait quand les hommes achevèrent de combler le trou.
   — Un bonne pluie là-dessus et on ne verra même plus les traces de roues de chariot, déclara Ignas ; on va aller chercher du bois mort pour dissimuler la tombe.
   Aussitôt rentré à la maison, Juhan se mit à installer tout un dispositif d’alarme. Au-dessus du portail, il accrocha une cloche à vache qu’il pouvait tirer directement de son lit à l’aide d’une corde qui traversait le chambranle de la fenêtre. Deux jours plus tard, il partait pour Harou afin d’en ramener un molosse gros comme un lion.
   
* * *

   L’enterrement s’acheva un peu avant l’aube. Ils étaient couverts de boue ; ce n’était pas facile de creuser une tombe dans l’obscurité, malgré la terre détrempée. Tom était allé remplacer Hilda au poste de surveillance, Värdi s’était couché au sauna ; son pied blessé lui faisait mal de nouveau.
   Juhan lui-même avait choisi l’emplacement de la fosse : au bord du marais, là où l’on avait enfoui la carcasse d’une vache morte de la peste.
   — Comme ça, si quelqu’un vient fouiner, il crèvera. Fends la bûche ! Bonne place pour pourrir. Tenez, buvez un coup de vodka pour vous donner du cœur à l’ouvrage. Toi, Osvald, tu ne voudras sûrement plus de notre Lonni ? Eh oui !... Les fumiers ! Mais je le déclare au bord de cette fosse : si la fille est grosse, c’est moi qui tuerai le bâtard de mes propres mains pour l’enfoncer dans ce même trou. Qu’on me brûle en enfer après ! S’il n’y a plus de lois sur terre, c’est à nous de les rétablir à coups de hache. Fends la bûche ! J’ai bien l’impression que ça va se reproduire tous les matins ; c’est plus une vie ! Chaque soir, en allant se coucher, faudra mettre une hache sous l’oreiller ! … Allons, buvez les gars ! On est tout de même à l’enterrement.
   — Ça doit suffire maintenant ! souffla Osvald. J’ai déjà de l’eau jusqu’à mi-cuisse.
   Le jour se levait quand les hommes achevèrent de combler le trou.
   - Une bonne pluie là-dessus et on ne verra même plus les traces de roues de chariot, déclara Ignas ; on va aller chercher du bois mort pour dissimuler la tombe.
   Aussitôt rentré à la maison, Juhan se mit à installer tout un dispositif d’alarme. Au-dessus du portail, il accrocha une cloche à vache qu’il pouvait tirer directement de son lit à l’aide d’une corde qui traversait le chambranle de la fenêtre. Deux jours plus tard, il partait pour Harou afin d’en ramener un molosse gros comme un lion.

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