XII

   Le printemps approchait maintenant ; on le sentait à mille détails. Le soleil montait déjà très haut, les souffles du vent s’adoucissaient, en plein midi la neige fondait à vue d’œil. Les parties basses du marais étaient entièrement submergées, tandis que les talus ou les mamelons des casemates se dégarnissaient du neige sur leur versant sud. C’était, pour les habitants de l’île de Ciel, la saison la plus pénible. Les liaisons avec le village, déjà considérablement espacées durant l’hiver, car les tempêtes de neige avaient été rares, étaient désormais interrompues entièrement pour des semaines au moins.
   — On va encore claquer du bec ! La peau sur les os comme un crapaud de printemps ! grogna Osvald. Tout cet hiver, leur casemate n’avait rien eu de comparable à un silo à grains ! Depuis Noël il ne leur était rien parvenu du village. Personne n’avait plus le temps rie venir car, depuis des mois et îles mois, du matin au soir, les Russes obligeaient les paysans à abattre du bois et à le transporter. La vue de ces immenses brèches serrait le cœur des hommes : c’était la forêt, leur abri de verdure qu’on ravageait.
   — Au train où ils vont, avant le printemps on pourra voir jusqu’à Kalgina !
   Mais heureusement le massacre ne continua pas. Au bruit des cognées, ils avaient tous compris que les Russes livraient une impitoyable bataille aussi bien aux hommes qu’aux forêts de leur patrie.
   Ce fut la viande du veau et de la vache qui les sauva de la disette. De temps à autre, ils essayaient de faire cuire une vague pâte de farine et d’eau, mais ces galettes non fermentées n’étaient guère fameuses et ne suffisaient pas pour tout le monde ; l’on préféra garder la farine pour faire de la bouillie. Bien souvent ils n’avaient à manger que quelques bribes de viande coriace au milieu de patates gelées.
   Le « Trou de crapaud » fut le plus vivement touché par les inondations de printemps ; chaque matin, les hommes, en se réveillant, trouvaient le bunker envahi par l’eau qui leur montait jusqu’aux genoux ; ceux qui couchaient dans les lits du bas commençaient à avoir le mal de mer ! Tout ce qu’on avait laissé traîner par terre, la veille au soir, flottait, le lendemain matin ; les hommes devaient écoper à grand renfort de seaux et de boites à conserve. Une telle situation les énervait au plus haut degré, faisait naître entre eux de perpétuelles disputes qui risquaient parfois de se terminer en pugilat.
   Dès que la neige fut partiellement fondue, Taavi recommença ses randonnées de reconnaissance. Souvent il restait absent plusieurs jours, car traverser le marais pour retourner coucher sur l’île n’était guère commode. Il dormait dans les granges, sur un restant de foin, et surveillait les environs de Roosi et la mairie de Kalgina. Il s’était même, à plusieurs reprises, aventuré jusque dans la cour de Roosi, contournant, au risque de mille dangers, les sentinelles russes. Ce jeu passionnément dangereux lui plaisait. À d’autres moments, il attendait près de la mairie, le revolver au poing, une grenade à la main, guettant l’instant propice pour se faufiler à l’intérieur. Il avait même repéré la chambre de Marta au premier étage.
   Il aimait se réveiller chaque matin dans une grange, les membres gourds, sentant l’odeur du froid matinal monter de la terre fraîche avec le parfum du foin déjà pourrissant. Il aimait aussi cet éveil de la forêt, de jour en jour plus tumultueuse. C’était d’abord le ramage des moineaux, puis le martèlement des piverts accrochés la tête en bas aux troncs des arbres ; enfin les oiseaux chanteurs prenaient possession de leur royaume : les uns traversaient d’un coup d’aile les branches dénudées, d’autres roucoulaient au fond de quelque retraite mystérieuse, d’autres pépiaient, piaulaient, jacassaient, se lançaient des appels. Taavi secouait ses membres ankylosés, sentant naître en lui une étrange force.
   Un jour, il rencontra Osvald qui marchait dans la forêt d’un pas fatigué.
   — Tu n’as pas eu de chance ?
   — De la chance !... J’ai plutôt l’impression que Marta se doute de notre surveillance !
   — Pourquoi prends-tu tant de peine à courir après elle ? Ce n’est pas tellement ton affaire ! lui fit remarquer Taavi.
   Osvald ne releva pas la tête ; il répondit, après un long silence :
   — Moi ? Oh ! Tu sais... Je regarde juste si je la rencontre par hasard, pour mettre fin à nos relations, un point c’est tout ! Tu comprends, Tété dernier nous avons été plusieurs mois ensemble — comme un gamin ! Mon histoire a tourné en eau de boudin, même un cochon ne voudrait pas la boire ! Et maintenant c’est comme ça ! Je dois régler mes comptes ! Oh ! Tu auras le droit de faire ce que tu voudras, moi je ne la tuerai pas : je l’aime depuis toujours, depuis mon adolescence et... je voudrais seulement lui laisser un souvenir... Regarde ça !
   Osvald, avec un certain sourire, sortit de sa poche une grosse pomme de pin bien ouverte. Taavi la regarda sans comprendre.
   — Ça ! Je le lui enfoncerai si bien qu’elle ne pourra plus la faire sortir !...
   
* * *

   De nouveau Osvald rencontra Réku dans la forêt, par un jour de printemps.Tout l’hiver on n’avait plus entendu parier de l’idiot, et les gens pensaient que Jaak de Võllamäe le cachait quelque part dans sa ferme ; mais à voir la maigreur et le visage hâlé de Réku, cette supposition ne semblait plus probable.
   — D’où vient donc notre général ? lui demanda Osvald. Le fou se mit à rire ; après avoir vidé le paquet de tabac
   d’Osvald dans sa propre blague en vessie de porc, il annonça :
   — De loin ! Là où la terre et le ciel se rejoignent !
   — En effet ça fait loin ! Mais pourquoi reviens-tu ?
   — Il n’y avait pas de femmes, tu comprends, et Réku a envie de Marta !
   — Allons, ne commence pas à te ficher du monde ! lui conseilla Osvald, interloqué. Qu’est-ce que tu lui veux à Marta ? Que sais-tu d’elle ?
   — Réku sait ! À la regarder ça lui chatouille le bas du ventre !
   — Tu n’as pas à être chatouillé nulle part en la regardant ! répliqua Osvald qui s’énervait. Le jeune homme ne devait pas être aussi fou qu’il en avait l’air ! Il devait bien rigoler de le voir, lui Osvald, se balader à son tour dans les forêts en jouant les hommes des bois !
   — Toi, tu vas laisser Marta tranquille !
   — Pas question ! Marta est gentille comme tout ! Elle fait signe à Réku.
   — Elle te fait signe ? ! Marta est donc venue dans la forêt ?
   — Bien sûr, imbécile ! Le gagne-petit de Hiié a la tête aussi enflée que les citrouilles de Matso, ma parole ! La nuit, pendant que toute mon armée dort, Marta me dit : « Viens ! Viens, Réku, mon petit chéri !... » Tu vois, c’est la fiancée de Réku.
   — Qu’est-ce qu’il y a de vrai dans tout ça ? Où as-tu vu Marta ? Parie ! Osvald le saisit par la manche.
   L’idiot se libéra brusquement :
   — Ne me touche pas avec tes pattes sales ! Réku va te flinguer ! Réku a vu Marta à la mairie !...
   — Imbécile heureux ! Tu es allé nous donner !... Reculant de quelques pas le fou se mit à hurler :
   — Ah ! Tu veux y passer !
   Avant de pouvoir esquisser un geste, Osvald se retrouva nez à nez avec l’orifice béant du fusil de chasse. Il eut le temps de penser ; « Ça y est ! Je vais mourir comme un lapin : une giclée de plomb ! »
   Mais Réku détourna son regard, comme s’il en avait reçu l’ordre ; lentement le fusil se rabaissa ; Réku s’était recroquevillé de peur, le corps secoué par des mains invisibles, au point de laisser échapper l’arme ; Osvald voyait de grosses gouttes rouler sur le front de l’idiot.
   — Qu’est-ce qui se passe ?
   — Andrès ! ! !
   Osvald vivait dans un cauchemar ; il allait se réveiller tandis que l’idiot faisait demi-tour, la tête dans les épaules, et disparaissait en traînant les pieds.
   
* * *

   Depuis longtemps déjà, Taavi avait appris que son ancien copain d’école, Tiit Kalmré, était revenu de Russie et qu’il était maintenant chauffeur de camion à Tallinn. Il le revoyait encore : un danseur hors pair, avec sa crinière frisée, qui faisait valser les femmes comme un lion ! Et en plus, courageux, d’une humeur joviale ! D’après les on-dit, il était devenu encore plus viril, malgré les souffrances subies ; chaque samedi soir il venait courtiser Ella de Matsu ; ses intentions devaient être sérieuses pour faire d’aussi fréquents et d’aussi longs voyages, lui que la déportation avait tant marqué !
   La dernière fois qu’il était venu à Matsu, Tiit avait discrètement demandé où se trouvait Taavi. Comme la réponse était demeurée vague, il était allé jusqu’à Hiié et Sooserva. Là, sans qu’on lui dise rien de très précis, il avait compris pas mal de choses et avait indirectement fixé rendez-vous à Taavi dans un bosquet de pins, sur la pâture de Matsu, au cas où son ami ne pourrait entrer dans la ferme. Mais qu’il vienne sans faute ! Il y avait une fête à Täoaru, on y célébrerait dignement les retrouvailles.
   Taavi était heureux de le revoir après tant d’années de séparation que Tiit avait passées en Russie ; mais la proposition de son ami lui semblait irréfléchie, de simples mots jetés en l’air. Aller à une fête ! Quelle bêtise ! Il avait dû recevoir dans l’Armée Rouge quelque commotion qui lui avait détraqué le cerveau ! L’époque où ils faisaient tous deux mille folies était à jamais révolue !
   Pourtant, cette idée de se rendre à la fête lui travailla l’esprit toute la semaine : il pouvait en effet y rencontrer Marta ! Avec un peu de chance et d’habileté il réussirait à la coincer dans un couloir ou dans le buffet vide, lorsque tout le monde danserait ! Et pourquoi pas l’inviter à danser ? Tant pis si elle était accompagnée de quelque ponte russe ; en profitant du tourbillon de la valse, il lui braquerait son revolver entre les côtes et la ferait sortir dans la nuit. Bien sûr l’aventure pouvait se solder par des coups de feu et du sang versé ; mais au moins il arriverait à cerner la vérité ! En imagination il se voyait déjà pousser dehors la femme paralysée de peur en se faufilant entre les groupes de danseurs : « Maintenant, raconte ce qui s’est passé sur la côte ! Je veux l’entendre de ta propre bouche ! »
   Taavi se rasa soigneusement dans le blockhaus, se fit couper les cheveux, enfila des vêtements décents et troqua ses bottes contre une paire de chaussures légères afin de pouvoir courir plus rapidement si c’était nécessaire.
   À la tombée de la nuit, il se dirigea vers le lieu du rendez-vous. Un soupçon l’effleura : son compagnon d’école avait été mobilisé de force dans l’Armée Rouge pendant trois ans ; c’était un laps de temps suffisamment long pour faire changer un homme de couleur et d’opinion ! Que faisait-il exactement ? Personne, pas même les membres du parti, n’avait le droit de circuler librement en voiture à travers le pays ! Cette méfiance offensait l’amour-propre de Taavi mais il décida pourtant d’ouvrir î’œil et de rester sur ses gardes.
   Arrivé en lisière de forêt, il aperçut par-dessus les champs, juste derrière la grange de Matsu, un camion gris stationnant sur la route ; le fiancé était donc arrivé. Il l’attendit, accoudé à la palissade ; la brume printanière rafraîchissait l’air ; elle avait l’odeur du sol, de cette terre que le soleil avait fermentée tout le jour. Les grenouilles coassaient dans les mares, le ciel répercutait les chants d’oiseau, messages de cette éternelle joie du printemps. Une à une les étoiles s’allumaient ; les contours rosés de la forêt viraient au jaune ; le soleil, disparaissant dans l’ombre de la terre, semblait éteindre son brasier rougeoyant en longues lueurs glauques. Une haute silhouette, légèrement voûtée, sortit alors de Matsu et se dirigea nonchalamment vers la forêt ; ils se trouvèrent l’un en face de l’autre, s’examinant le temps d’une longue poignée de main, les yeux embués d’émotion.
   — Pas croyable ! C’est toi, vieux frère, toi en personne ! Saperlipopette, il arrive encore des miracles dans ce bas monde ! Tiit était si heureux que sa voix tremblait de tendresse. Il n’était pas changé comme l’était Mihkel de Lépikou, l’infortuné déserteur. On avait juste rasé sa fameuse houppe ; la brosse, d’un centimètre à peine, ne lui permettait pas encore de se coiffer. Son visage avait mûri, était devenu plus maigre et plus osseux ; l’éclat joyeux de son regard s’était légèrement terni, mais il ne paraissait pas trop marqué par les épreuves. Assis sous les pins, ils discutèrent jusqu’à la nuit devant une bouteille de vodka que Tiit avait apportée.
   — Sais-tu que j’ai en poche la carte du parti ! avoua ce dernier avec un ricanement de triomphe. Ne t’en fais pas, elle est fausse ! Mais si un jour on me coince, mon compte est bon : on nie collera un ticket de plomb derrière la nuque ! Jusqu’à présent c’est la belle vie : je vais épouser Ella, lui fabriquer sur mesure une paire de gosses, histoire de me rendre utile. Je ne suis guère bon à autre chose ! La Russie m’a sucé jusqu’à la moelle. Alors ? Tu te risques à la fête ? — On y va ! murmura Taavi, les dents serrées ; la gorgée de vodka lui avait redonné du cœur au ventre. Une fausse carte du parti dans la poche ! Pas étonnant de sa part ! Quel incorrigible casse-cou ; c’est ce qui lui valait sans doute d’être toujours en vie !
   — Tu viens ? Au poil ! Tiit bondit sur ses pieds. On va se coincer dans le bahut, on sera arrivé le temps d’en parler ! À défaut d’autre rigolade, on va écrabouiller le nez de quelques rouges du pays. Aux fêtes de Tallinn, j’ai déjà pas mal éclopé les Russes ; pas un bal de samedi sans cadavre ! Tiens, jette un coup d’œil. Il tendit à Taavi un gant lesté de plomb. Tu leur files un gnon avec cet engin et tu n’as plus qu’à balayer les molaires et la moitié de la figure avec !
   Dans la cour de Matsu, en attendant son ami parti chercher Ella, Taavi resta immobile sans pouvoir imaginer ce que serait cette fête. Un sourire lugubre figeait ses lèvres mais, dans la nuit, nul ne pouvait remarquer combien il était féroce.
   En grimpant tous trois dans la cabine du camion, Tiit fit remarquer :
   — Le plus important, c’est que je vais te présenter ce soir au chef du commando de choc de Kalgina. Je l’ai connu à l’armée, c’était une huile d’état-major travaillant au deuxième bureau de notre bataillon. Il n’a qu’un défaut : il est communiste. Et dire que nos deux plus célèbres chefs de commando du pays ne se connaissaient même pas encore !
   Le camion roulait en veilleuse, comme en temps de guerre, mais Tiit connaissait le chemin par cœur et adorait la vitesse. Il tenait le volant d’une main, de l’autre se rinçait copieusement le gosier à coups de vodka. Ella, assise entre les deux hommes, passa le flacon à Taavi.
   — À la santé de cet heureux événement ! jubila Tiit. Ça, on va avoir de la rigolade pour jusqu’à la fin de nos jours !
   — À moins qu’elle ne sonne aujourd’hui même ! répondit doucement Taavi. Arrivés à Täoaru, Ella et Tiit entrèrent dans la salle des fêtes. Par les fenêtres entrouvertes on entendait encore des bribes de chorale.
   
* * *

   Lorsqu’il se retrouva dans un coin du jardin, Taavi se rendit compte alors combien son entreprise pouvait présenter de danger. En fait, c’était ce goût de l’aventure autant que la ferme intention de rencontrer Marta qui le poussait ; il ne pouvait le nier.
   Taavi avait eu le temps de fumer nerveusement deux pipes, en jetant un coup d’œil sur les abords de la salle, lorsque Tiit revint.
   — Désolé, mon vieux, de t’avoir fait attendre ! Mais c’était pas possible de te faire entrer comme ça, sans précautions. Tout est en ordre. J’ai mis quelques copains dans le coup ; ils vont surveiller discrètement les portes et les moindres gestes du chef du commando de choc. Il y a une fille qui s’occupe du téléphone.
   — Tu n’as pas aperçu Marta de Roosi, par hasard ?
   Non ! J’ai bien regardé, questionné ; pas l’impression qu’elle vienne jusqu’ici ! Il n’y a pas non plus de Russes, ni dans la salle, ni au buffet. Le seul qui porte un uniforme c’est le gars du commando ; lui, il se cherche une petite ! Allez, on entre ! Tiens, paye-toi une entrée et ne fais mine de rien ! On racontera que tu es de l’usine de Krull-Rouge et que tu m’as accompagné, histoire de rigoler un brin !
   Taavi glissa son revolver dans la poche intérieure de son veston et tous deux entrèrent dans la salle. Le programme de variétés venait juste de prendre fin, on ramassait les chaises pour dégager le parquet de danse. Les lumières de l’entrée et du buffet éblouissaient Taavi. Pénétrer ainsi dans une salle chaude et bien éclairée lui causait un malaise bizarre. Les murs étaient discrètement décorés de rouge, tapissés avec les effigies barbues des faux prophètes. L’atmosphère ressemblait à celle de toutes les fêtes villageoises, mais la proportion de femmes en était supérieure ; elles étaient disséminées par groupes de trois, quatre, ou plus, déjà déçues de voir si peu d’hommes. L’orchestre — un accordéon, un piano, un violon qui s’essoufflait à suivre, et une grosse caisse enfourchée par un gamin qui tétait encore sa mère — attaquait une valse. Un homme raclait une bougie avec un couteau et en semait la piste, tandis que les couples tournoyaient déjà autour d lui, le visage abruti par le travail quotidien.
   Taavi commençait à regretter d’avoir accompagné Ella et Tiit. D’abord, c’était une dangereuse bêtise de sa part, un coup de tête ! Et puis, il n’était pas à sa place dans ce bal tandis que sa femme gisait dans l’île de Ciel et que les Russes torturaient son fils. Il essaya de valser quelques tours avec Ella. Ridicule ! D’autant plus qu’elle dansait comme une savate !
   — Je m’en vais !
   — Je me demande alors ce que tu es venu faire ? La fête commence à peine ! D’ailleurs, Marta peut encore arriver, et alors... à toi la grande vie !
   Taavi souriait en dedans de lui-même : si son ami connaissait les raisons qui le poussaient à rechercher Marta, s’il savait ce qu’il voulait faire d’elle, alors il se serait empressé de le reconduire jusqu’à la porte en quatrième vitesse !
   — Viens au buffet, on va s’en jeter un, fends la bûche, comme dit mon futur beau-père. J’ai le cerveau trop dégagé, c’est pas sain ! On risque d’attraper un coup de cafard au beau milieu de la fête !
   En entrant au buffet, Taavi se trouva nez à nez avec le chef du commando de choc. Tiit fit les présentations d’usage sans que Taavi pût s’éclipser. Cette nouvelle connaissance de Taavi était un Russe de trente-cinq ans environ, bien bâti, le visage volontaire et intelligent ; un adversaire de choix, au physique comme au moral !
   Tout se déroula comme dans un rêve ; ils se serrèrent la main, le lieutenant le dévisagea de ses yeux perçants, ils commandèrent du thé, des sandwiches, du vin et s’attablèrent tous quatre. Taavi devait faire montre de réels talents d’acteur, c’était le moment ! Aussi bien lui que Tiit et Ella, d’ailleurs ! Fort heureusement, cette dernière était tellement sidérée qu’elle en avait perdu la langue ; quant à Tiit, rien à craindre de son côté : il s’amusait de la rencontre de ces deux ennemis mortels comme d’an vaudeville du plus haut comique !
   — De quel côté habitez-vous, camarade Raudoja ? À Tallinn peut-être ? demanda le lieutenant, le regard soupçonneux.
   — Oui, à Tallinn ! Je suis venu jeter ma gourme ! Avec le boulot et les difficultés de transport, c’est pas tous les jours qu’on peut le faire !
   Tandis qu’il prononçait ces paroles, une brusque pensée l’inonda de sueur : comment le lieutenant connaissait-il son nom ? Avait-il pu le retenir d’une façon aussi précise, lorsque Tiit avait fait les présentations, alors que lui, Taavi, n’avait même pas compris le nom du lieutenant ? Le chef du commando de choc de leur propre région ! Celui qui le recherchait dans tout le pays ! Il n’avait plus qu’un faible espoir : que le Russe oubliât rapidement son nom qui lui avait peut-être paru familier sans qu’il pût se rappeler pourquoi.
   Le regard inquisiteur du Russe semblait d’ailleurs justifier ses craintes.
   — Où travaillez-vous, à Tallinn ?
   — À Krull-Rouge ! Mon père était déjà tourneur ; on l’est de père en fils. Un fameux bagarreur que mon père, en 1917 ! Un vrai cogneur de Krull, si vous vous souvenez encore de cette histoire ! Prosit, camarade lieutenant !
   Tout le monde leva son verre ; dans la salle, la danse battait son plein et les couples, rouges d’animation, venaient se rafraîchir au buffet. À tout prix il devait dévier la conversation de son interlocuteur loin de ce terrain brûlant ; Taavi ne voulait pas que cet entretien dégénérât en fusillade, au milieu de tant de gens innocents.
   — Je suis revenu en Estonie bougrement vite ! Et on en a fini avec l’Allemagne ! continua-t-il en se rengorgeant. Quel malheur de n’avoir pas pu assister jusqu’au bout à toute cette rigolade !
   — Ce n’a pas été si facile que ça ! Le pays est rempli de traîtres qui pointent leur nez derrière chaque buisson. Il faudra tous les tuer, ces enfants de salauds ! La police n’est pas assez sévère, mais on arrivera peut-être à les rééduquer... Même en ce moment les forêts sont pleines de...
   Il s’arrêta brusquement. Venait-il de se rappeler ? Taavi ne cilla pas ; sans trembler il tendit sa cigarette à Tiit pour qu’il allume la sienne. Le lieutenant lui demanda :
   — Pourquoi ne vous êtes-vous pas enrôlé dans les bataillons contre-terroristes, puisque...
   — Je me trouvais à la bataille de Vélikijie Luki ! J’y ai reçu de sacrés jetons ! marmonna entre ses dents Taavi, l’air furieux. Tous les toubibs du monde n’arrivaient pas à me recoller ! Et des infirmières jolies à croquer. Humm ! Quand j’y repense, l’eau m’en vient à la bouche ! Ensuite ça a été la convalescence, puis j’ai dû rester là-bas comme travailleur de kolkhoze. Quelle honte ! Revenir dans son pays appuyé sur une canne, tandis que les camarades finissaient le travail !
   — Où as-tu été blessé ? lui demanda le lieutenant, le tutoyant de confiance.
   — Droit au poumon. Ces salauds de Boches !
   — Oh oh ! Une grave blessure, camarade ! Tu faisais partie de quelle section ?
   — Attends voir ! Comment s’appelait-il déjà ?... Ah oui : camarade Mihkin !
   — Est-ce que tu as connu Paul de Kaarna ?
   — Paul de Kaarna, Paul de... Un gars de taille moyenne ?
   — Oh non ! Grand comme un cheval ! Les dents du devant tout ébréchées !
   — Ah oui ! Bien sûr que je le connais ! Ce sacré Paul ! Et où est-il maintenant ?...
   Alors la véritable conversation commença : peu à peu Taavi fut lui-même persuadé d’être allé en Russie, d’avoir tout fait ; Tiit lui prêtait main forte lorsqu’il voyait que son copain s’embourbait : Ella pouffait de rire derrière sa main. Une seule chose inquiétait Taavi : le lieutenant était peu porté sur la boisson et viciait son verre encore moins souvent que lui, malgré les invites réitérées. Ils semblaient ainsi rester tous deux sur leur qui-vive, avec des soupçons bien ancrés. De plus, l’officier regardait son bracelet-montre de temps à autre, l’air nerveux.
   Il se produisit alors un coup de théâtre : l’assistance s’agita, et un groupe de soldats russes, en armes, fit son apparition : « Que personne ne bouge ! Contrôle d’identité ! »
   En un éclair, la main de Taavi se glissa dans la poche de son veston ; mais avant qu’il eût pu toucher le revolver, il reçut un magistral coup de pied dans les tibias. Lorsque son regard croisa celui de Tiit, tranquillement Taavi fouilla une autre poche à la recherche de sa pipe. Il venait de comprendre sur quoi misait son ami ! Il poursuivit la conversation, comme si de rien n’était, tout en bourrant sa pipe. De toute façon c’était trop tard ! Les Russes entraient déjà dans la salle du buffet, quelques-uns restaient sur le pas de la porte. Sauter à travers les carreaux ? Bien risqué, et pas assez rapide !
   L’orchestre s’était tu ; les gens cherchaient leurs papiers, parfois l’air apeuré. Taavi avait encore mal à la cheville, mais son ami poursuivait son jeu astucieux : lorsqu’Ella chercha ses papiers dans son sac, il l’arrêta dédaigneusement :
   — Laissez ça, ma chère ! Nous sommes au-dessus de tout soupçon !
   La jeune fille le regarda interloquée ; le lieutenant lui-même leva les yeux, mais l’incident en resta là. De soulagement Taavi voulut allumer sa pipe, mais Tiit déjà lui tendait une cigarette ; très juste ! La puanteur du tabac campagnard aurait pu donner l’alerte au lieutenant, sortant de la pipe d’un respectable ouvrier de Krull !
   Le chef de la patrouille, un officier de la NKVD s’approcha de leur table ; après avoir cordialement salué le lieutenant, il vida le verre que lui tendait Tiit et prit joyeusement part à la conversation générale.
   Le contrôle dura environ une vingtaine de minutes. Lorsque l’officier russe les eut quittés. Taavi se considéra comme sauvé une fois encore, grâce, involontairement, au chef du commando de choc, mais surtout, grâce à la présence d’esprit de Tiit. Aussi vida-t-il de bon cœur les verres suivants. La vérification terminée, les Russes restèrent dans la salle. Ce fut alors un déchaînement. Même Taavi saisit à pleins bras une fille qui se trouvait là, adossée au mur, et se jeta dans le tourbillon général. Il éprouvait une certaine jouissance à bousculer les Russes qui dansaient, à leur rire au nez à pleines dents et il tournait, tournait, comme possédé par le diable.
   — Mais vous allez me tuer ! lui cria la jeune fille, tout excitée. Vous êtes aussi sauvage qu’un partisan sorti des bois ! Elle se blottit contre lui. Quelle bonne et brave fille ! pensa-t-il.
   Mais cette remarque, jointe aux paroles de la jeune fille, calma soudain sa fougue. Que faisait-il là à tourner en rond ? Le corps chaud de la jeune fille appuyé contre son revolver le dégrisa, l’emmena jusqu’aux casemates de terre, sur l’île de Ciel. Il était brusquement lucide, fatigué, dégoûté de lui-même, et la danse se termina plus languissante qu’elle n’avait commencé.
   Il dépassa le buffet, se dirigea vers la sortie, traversant directement un groupe de soldats russes.
   — Taavi ! ! !
   Il reconnut cette voix grave, en ce moment légèrement émue, surprise, joyeuse peut-être. Leurs yeux se croisèrent sans qu’on muscle ne tressaillit sur le visage de Taavi, sans que son pas ne vacillât : Marta était devant lui, toujours aussi élégante avec ses fourrures et ses bijoux. Elle regarda Taavi, les lèvres encore entrouvertes de l’appel qu’elle venait de lancer. Ses mains montèrent jusqu’à sa gorge, de longs doigts écartés surchargés de bagues. La main dons la poche intérieure de son veston, Taavi dépassa la femme, le milicien à la stature de géant, et les soldais qui faisaient cercle. Ses doigts se crispèrent sur la crosse, mais son pas demeura ferme ; il sortit sans regarder personne. Tout lui semblait irréel, les gens figés comme des personnages de cire ; ses oreilles tintaient, tout son corps se tendait comme un ressort, attendant l’instant où claquerait l’ordre de faire halte. Une brusque volte-face, un plein chargeur dans le tas, un bond dans l’obscurité — question de vie ou de mort. Mais rien ne se produisit. Seule la vois de Marta résonnait à ses oreilles, longtemps après qu’il eut disparu dans la nuit printanière.
   
* * *

   Marta quitta la salle alors que la danse atteignait son point culminant. Elle était pourtant arrivée très tard, avait peu dansé, bu quelques verres de vin, mais elle voulait repartir à Kalgina : elle en avait assez.
   La voiture d’un des Russes la déposa à la mairie. Elle se précipita dans sa chambre en refermant soigneusement la porte à clef, tira les rideaux de défense passive et, après s’être assurée que les fenêtres étaient bien fermées, sortit de son sac un revolver : l’arme était chargée ; elle le remit en place, ôta son manteau en tombant assise sur le lit, le sac à portée de main. Elle était bouleversée, son bel équilibre était rompu. Il loi manquait encore quelque chose, elle le sentait, mais n’eut pas le réflexe d’allumer une cigarette. Ainsi, les morts étaient en train de ressusciter ! Ces morts qu’elle redoutait plus que sa propre mort ! Ce mort dont elle avait presque désiré, espéré la résurrection ! En réalité, depuis longtemps déjà, elle sentait que Taavi Raudoja était de retour. Lorsqu’elle en avait eu les premiers soupçons, après certaines remarques du chef de la NKVD, lorsqu’elle avait décelé quelques indices stupéfiants qu’on avait voulu lui cacher, sans plus tarder elle s’était installée à la mairie, tellement elle avait eu peur. Le capitaine Kasinski, chef de la NKVD, avait répondu à ses questions concernant le sort réservé à Ilmé par un rire ironique : la situation semblait l’amuser : « Le cœur de la pauvre petite colombe se mettrait-il à trembler ?» Il n’avait rien ajouté, mais Marta avait pourtant compris qu’il s’était passé quelque chose de nouveau. D’après ses calculs, Ilmé aurait dû être déportée depuis longtemps déjà, oubliée dans quelque coin de Russie. Que le nom d’Ilmé soit encore sur les lèvres du tchékiste lui semblait inconcevable, tout comme ces questions sur Ilmé que le capitaine Kasinski lui posait lorsqu’ils étaient seuls.
   — Vous n’avez pas l’intention de la libérer ? lui avait-elle demandé.
   — Personne ne peut échapper aux griffes de la NKVD ! Cette réflexion ambiguë lui était aussi destinée, Marta le sentait. C’était vrai ! N’était-elle pas également dans leurs mains ? Oui ! Elle s’y était fourrée sans s’en rendre compte, et plus le printemps avançait, plus sa résistance diminuait, moins son jeu devenait habile. La peur semblait l’anéantir, elle lui était même le sommeil. Toujours la même question lui revenait : que faire ?
   Elle jouait avec ceux qui tenaient le pouvoir, espérant leur voler de cette manière la puissance. Mais cet espoir était chaque fois déçu, car en fait ils ne possédaient aucune de ces forces qu’elle s’imaginait y trouver. Certes, en façade, ils étaient tout-puissants, mais en fait ils tremblaient de peur, se méfiaient les uns des autres, s’espionnaient. Le seul pouvoir possible appartenait à celui qui détenait entre ses mains la vie des autres ; d’ailleurs cette réussite était illusoire, éphémère. Chacun redoutait l’œil invisible, s’en était même représenté l’image ; Marta n’avait pu échapper à cette hallucination collective : elle s’était mise à le recréer, à ressentir sa présence.
   Elle s’était vouée corps et âme à ceux qu’elle haïssait le plus. Elle haïssait les Russes, elle haïssait ce pouvoir despotique, elle haïssait le chef du Comité Exécutif, elle haïssait Beetal Rause, elle les haïssait tous, les uns après les autres ! Elle s’était offerte à eux, leur avait procuré un plaisir bestial, mais elle n’avait été qu’un jouet entre leurs mains. Elle avait surmonté le dégoût que lui inspiraient leurs étreintes, elle avait supporté leurs caresses, s’était complaisamment prêtée à leurs désirs et à leurs caprices dépravés ; le seul qu’elle eût pu transformer en docile larbin, c’était le plus crétin de fous : le gorille de milicien ! Elle se dégoûtait ! Quels chemins l’avaient conduite au crime ? C’était une question qu’elle se posait souvent. L’amour, dans sa folie, pouvait-il justifier tout ce qui s’était passé ? Mais l’égarement d’esprit et le désir de sauvegarder sa propre vie devaient y être pour beaucoup. Oui, elle s’était enfoncée comme une folle dans cette nuit d’automne pour livrer ses amis, mais, en revoyant cette scène, elle ne pouvait y découvrir de préméditation : en rencontrant les Russes elle ne pouvait plus choisir ; si elle ne les avait pas dénoncés, on l’aurait arrêtée et Je massacre aurait quand même eu lieu. Elle n’avait fait que sauver sa propre vie, fout le reste était le jeu du destin.
   Et voilà que Taavi Raudoja lui était apparu aujourd’hui ! Il devait maintenant connaître tout ce qu’il ignorait encore lors de leur dernière rencontre. Mais que savait-il exactement ? En tout cas, l’intuition qu’elle avait eue de quitter Roosi ne lui avait pas menti ; elle s’en était rendu compte en un clin d’oeil, rien qu’à voir la démarche et la façon dont l’homme l’avait toisée !
   Elle n’avait pas eu la force de hurler ; « Arrêtez cet homme ! » En face de Raudoja, elle se sentait impuissante ; en ce moment, elle aurait été incapable de lever le petit doigt si Taavi s’était dressé devant elle en réclamant vengeance !
   Dans un accès de rage, Marta se jeta sur son lit qu’elle voulut lacérer de ses ongles ; les yeux fermés, elle se frappa la tête de ses poings. D’un coup de reins elle se redressa, la bouche ouverte pour crier, les yeux agrandis de peur. Il n’y avait personne.
   Non ! C’était impossible de passer la nuit toute seule, même en se soûlant à mort. Appeler le gorille ? Il viendrait, il était toujours prêt à venir en dépit de la présence de sa propre femme. Non, pas ça ! Elle devait passer la nuit, toutes lumières allumées, le dos contre le mur.
   Ce n’était pas la première fois qu’elle le ferait ! Le petit jour était le plus pénible à passer ; les pensées se désintégraient, s’infiltraient alors dans tous les rouages du cerveau. Dehors une moto s’arrêta devant la mairie : le milicien ! En entendant son pas lourd dans l’escalier, un immense soulagement l’envahit ; elle se précipita pour ouvrir, mais lorsque le colosse surgit dans l’encadrement de la porte elle se recula, effrayée : tête nue, blême, la mâchoire contractée de douleur, il se tenait le poignet gauche ; du sang coulait entre ses doigts.
   — Qu’est-ce que tu as ?
   — Les bandits ! Beetal Rause s’écroula sur une chaise. Fais un garrot, vite ! Ça pisse comme un robinet !
   Avec mille difficultés, ils parvinrent à ôter l’imperméable et le veston ; le colosse se tortillait de douleur mais la balle avait laissé l’os intact.
   — Ce n’est pas si terrible que ça ! essaya-t-elle de le réconforter, en bandant la main blessée.
   — Oh les fumiers ! Qui c’était le gars qui a quitté la salle ?
   — Une ancienne connaissance... de Tallinn ! répondit-elle en s’efforçant de maîtriser ses mains qui refusaient de lui obéir.
   — On m’a tiré dessus juste en haut de la colline ! L’espace était dégagé, ils ont pu me reconnaître avec ma casquette militaire. Sur ma moto, je me suis écrasé de tout mon long dans le fossé. Alors un énergumène m’a demandé si j’étais tout seul. J’avais à peine eu le temps de tâter mon revolver qu’on me demandait ce coup-là si j’étais fort amoché. La voix de sauvage s’est mise à vociférer : « Sors d’ici, saleté, éjecte avant que je ne te tue ! » Je suis encore resté planqué une demi-heure, mais comme le sang n’arrêtait pas de pisser, j’ai eu la trouille de me vider complètement. Quand j’ai fait à nouveau pétarader la moto, il a crié derrière les arbres : « Au revoir ! » mais sans me tirer dessus ! Lui ! Un bandit ! Ne pas me tirer dessus ! En me demandant si j’étais seul, qui diable voulait-il alors tuer d’autre ?
   Maria le savait ! Elle détailla Beetal Rause : malgré son allure de bœuf et ses grands airs de brute, ce n’était qu’une lavette !
   — Descends chercher du vin, Marta ! Tu te rends compte : il ne m’a pas descendu !
   — Va-t’en ! ! ! File en vitesse !
   La voix de la femme avait des accents incompréhensibles qui firent reculer le milicien jusqu’à la porte. Il entendit la clef tourner dans la serrure — à double tour.

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