XIII

   Les harcèlements recommencèrent plus tôt qu’il n’était prévu, mais ils se limitèrent à la fouille des villages de Metsaoti et d’Harou, et à une incursion dans les collines de Koolu ; le commando de choc ne s’aventurait pas plus avant dans la forêt. Le milicien, la main bandée, et le chef du commando faisaient des va-et-vient incessants entre Metsaoti et Kalgina.
   Peu de temps après, la NKVD quittait Roosi. Derrière cette conduite déconcertante, Taavi entrevoyait une gigantesque partie d’échecs jouée à partir de Tallinn même. Lu printemps tranquille parmi les fleurs et les parfums n’était-il pas un mirage de paix, un piège, dissimulant fouie une organisation de force ? Il savait trop bien que la NKVD ne reculerait jamais après un échec ; cette accalmie n’était que le prélude à de nouvelles et plus considérables attaques.
   La plupart des hommes ne partageaient pas cette opinion ; ils ne voyaient dans cette manœuvre qu’un recul, des Russes fatigués. Ils auraient dû pourtant se souvenir des rafles générales de l’année précédente, en plein cœur de J’Estonie ; elles avaient duré tout l’été, mais, en dépit de cet exemple, ils croyaient passer tranquillement l’été à venir ! Des patrouilles de reconnaissance commençaient à circuler dans des villages plus éloignés et pourtant le capitaine Jonnkoppel en personne, lorsqu’il faisait le point de la situation, ne voulait pas prévoir un danger imminent : le gros des forces russes se trouvait quelques dizaines de kilomètres plus loin, dans des bases ou aux abords des aérodromes, prétendait-il : partout ailleurs les sections s’amenuisaient plus que jamais ! Les partisans pouvaient donc circuler presque librement et se procurer chez eux de quoi manger. Maintenant tout le monde voulait s’éloigner Je plus possible de l’île de Ciel ; les hommes de Metsaoti recommencèrent à travailler, de nuit, dans les champs, non seulement à Hiié, mais dans tout le village et plus particulièrement sur les terres de Lépikou, car Anton et Luise étaient très âgés et n’avaient pas encore surmonté la fin tragique de leur fils Mihkel.
   C’était à nouveau Hilda et Värdi qui se chargeaient de la surveillance nocturne ; Taavi, lui aussi, montait la garde, mais derrière les buissons de lilas de Roosi ! Osvald était le plus zélé à travailler sur les champs de Hiié ; il était déjà là avant que le crépuscule ne fût entièrement tombé, et il se refusait à partir alors que le soleil était déjà haut dans le ciel. Il insistait même pour rester toute la journée auprès d’Ignas, mais le patron le lui interdisait formellement.
   Le temps semblait peu à peu réparer l’irréparable : le fait, pour Ilmé, d’avoir perdu ses enfants. De même que renaissaient ses forces physiques, de même naissait en elle l’espoir que l’on déportât Lemb en Russie et qu’il y pût grandir. Peut-être pourrait-elle le voir un jour ? Elle n’osait faire part à Taavi de cette espérance, redoutant la réponse de son mari : mieux vaut que le garçon meure plutôt que grandir en communiste ! Mais Ilmé souhaitait que son fils vive, dans n’importe quelle circonstance ! Cette nouvelle croyance en la survie possible de Lemb devenait pour elle une source de force, l’aliment de ses prières. Plus le printemps avançait, et plus elle était persuadée de le retrouver.
   Tandis qu’elle vivait de cet espoir sans fondement, une nouvelle lui parvint du village qui la bouleversa : un ouvrier, arrêté autrefois dans une base des environs, venait d’être libéré de prison pour rentrer chez lui. Peu lui importait de connaître le motif de son arrestation, un seul mot comptait pour elle : libéré.
   Ainsi on libérait les gens ! Lemb aurait donc pu quitter la prison depuis l’automne !
   Accompagnée de Taavi, elle avait décidé de rendre visite une nuit à ses parents. Elle était dans un brusque état d’énervement que Taavi n’arrivait pas à expliquer. En cours de route, rapidement fatiguée, elle dut reprendre plusieurs fois haleine et s’asseoir sur le talus. La toux lui déchirait la poitrine et serrait le cœur de Taavi comme s’il en était responsable.
   — C’est tellement long ! Jadis le chemin était plus court !
   — C’est à cause de ta faiblesse ; et puis tu n’as plus l’habitude de marcher !
   Oui. sûrement ! Comme tout embaume dans la nature entière ! Un tel printemps, si vite arrivé ! Le marais aussi s’emplit de roucoulements et de cris ; souvent je m’assois au soleil, et l’alouette se met à chanter sur les marécages ; elles y viennent par centaines ! Et les papillons, les libellules, les hannetons entrent dans la ronde. Les grosses mouches tourbillonnent, les abeilles, les guêpes bourdonnent, tous les insectes de la terre se mêlent à la farandole multicolore... Pourquoi ne viens-tu pas t’asseoir parfois auprès de moi ? Je sais bien que tu te fais du souci ; moi aussi je sens la nuit m’envahir, une nuit totale, oppressante, douloureuse ! Mais sous l’immense ciel bleu dégagé, Je soleil peut rayonner jusque dans mon âme, un peu... un tout petit peu ! Je nie pose alors calmement des questions ; je me demande de quel droit tu laisses ton fils se débattre — si longuement ! De quel droit tu me surveilles, tu m’empêches de retourner auprès de lui puisque désormais on libère les gens...
   — Laisse, Ilmé !
   — Je pense seulement...
   — Pourquoi te torturer et moi avec ?
   — Que sont nos tortures comparées aux siennes ?
   — Avançons maintenant.
   — Bientôt ce sera l’été ! Les hommes de l’île pourront se séparer, aller quelque part ailleurs, dans d’autres forêts ; tu n’entendras plus parler d’eus ! Si tu le voulais maintenant...
   — Oui ! Si je voulais maintenant me laisser égorger comme un mouton !
   — Répond-moi, Taavi ! Réponds-moi malgré tout ! Que devons-nous faire ? Personne ne me le dira ! Personne ! Si seulement j’étais sûre qu’il soit déjà mort ! Oh, Taavi ! Ton propre fils .’
   Taavi ne pouvait plus en supporter davantage.
   — Si tu ne te tais pas immédiatement, je te ramène à l’île de Ciel et je t’enferme dans le blockhaus ! Si tu veux que je meure, c’est ici, devant toi, que je me tirerai une balle dans la tête !
   Il avait prononcé ces derniers mots d’un ton très calme ; Ilmé lui répondit tout aussi calmement, presque en chuchotant  :
   — Alors, tue-moi la première !
   — Nous DEVONS vivre ! Nous DEVONS lutter ! On ne nous a pas donné la vie pour que nous la supprimions de nos propres mains, tu devrais le comprendre ! Reculer dans la lutte, c’est mourir d’une mort honteuse et malhonnête. Tais- toi maintenant ! Moi aussi je suis un être humain qui ne peut tout supporter indéfiniment !
   — Non ! Tu n’es pas un être humain ! murmura-t-elle, en se repliant davantage. Pourquoi ne pas me rendre mon enfant ? C’est pourtant en ton pouvoir ! Il est encore en vie ! Chaque jour je le sens !
   — Tais-toi, Ilmé ! Je t’en supplie, calme-toi !
   — Ses grands yeux où brille une dernière lueur de vie me regardent : « Maman ! Est-ce que toi aussi tu m’as abandonné ? Je n’ai plus la force d’attendre mon père ; mais toi, tu m’as donc oublié ! » Ilmé éclata en sanglots. Mon fils doit-il mourir ?
   - Il est déjà mort ! Mort, martyr de notre peuple ! Un, parmi des milliers d’autres martyrs !
   Ilmé ne répondit rien, ses lèvres tremblaient ; ils avançaient, aveugles et sourds à tout ce qui n’était pas leur douleur.
   Ils atteignirent bientôt les premières maisons de Metsaoti. Les églantiers ! Taavi montra à sa femme les arbres qui découpaient leurs grappes blanches dans la nuit.
   Ils arrivèrent tous deux dans le clos de Hiié au bord de la rivière. Les berges arrondies montaient devant eux en pente douce et là-bas, sous le bouleau, se dressait une petite croix blanche...
   Ilmé tomba à genoux sur la tombe, caressant la terre que l’on avait semée de fleurs. Elle semblait apaisée ; longtemps elle resta ainsi prosternée, répétant toujours la même caresse. Il faut partir ! lui rappela Taavi. Mais elle ne se leva pas ; son regard semblait scruter les ténèbres, dépasser les vieux arbres, descendre les coteaux menant à la rivière.
   Taavi retourna vers le clos, espérant que sa femme le suivrait. Il n’en pouvait plus de rester à cette place ! Pourquoi se torturer ainsi ? Pourquoi ne pas se résigner à l’irrémédiable ?
   Il avait à peine fait dix pas qu’il entendit Ilmé disparaître dans les îlots de la rivière ; une chute douce, une simple glissade, comme pour ne déranger personne.
   En quelques bonds Taavi fut au bord de l’eau, son veston enlevé. Il voyait les bulles d’air crever encore les eaux noires ; en serrant les dents, il s’efforça d’arracher ses bottes qui lui collaient aux pieds. Il espérait toujours que le corps d’Ilmé remonterait en surface ; il plongea ; ses vêtements le gênaient, l’attiraient vers le haut. Il s’étonnait de ne pouvoir toucher le fond, que ses mains tâtonnantes ne pussent saisir sa femme.
   Il remonta à l’air libre avec une peur atroce ; le froid et l’obscurité de l’eau avaient quelque chose de terrifiant. Comment avait-elle pu disparaître comme une pierre, tout
   habillée, avec son manteau ? L’eau s’était peut-être infiltrée dans ses poumons et le courant l’avait emportée
   D’une nouvelle poussée il plongea plus profondément encore dans un trou d’eau, et ses mains touchèrent enfin les épaules de sa femme, sa tête, ses cheveux, son manteau que l’eau redressait. Elle était bizarrement assise, recroquevillée dans la vase. Lorsque Taavi voulut l’arracher vers la surface, ses doigts heurtèrent une grosse pierre qu’Ilmé tenait sur ses genoux. Elle la serrait si fort que Taavi eut toutes les peines du monde à la lui faire lâcher.
   Arrivé sur la berge, Taavi ne se rendit compte de rien, ni de Pont us qui gémissait à ses côtés, ni du vieillard qui tremblait de peur sur la rive, de vagues grognements aux lèvres. En réalité il les voyait et les entendait, mais son esprit refusait de fonctionner. Aadu, à toutes jambes, était déjà parti vers la ferme.
   Ilmé était asphyxiée d’eau, à demi inconsciente ; sa respiration se traduisait en mouvements convulsifs, tous ses membres se raidissaient. Taavi lui pencha la tête, la secoua pour essayer de faire sortir l’eau des poumons, mais fous ses membres s’affaissaient, elle ne respirait plus.
   Il se démena alors comme un possédé, déchirant le manteau, il lui fit la respiration artificielle. Lorsque le sourd-muet revint, il cria à Ignas qui l’accompagnait :
   — Frictionne-la ! Frictionne-la !
   — Elle respire encore ?
   — Faiblement !
   Aadu s’était éclipsé de nouveau ; seul Pondis pleurait dans les buissons.
   Ilmé commençait à gémir ; la respiration lui revenait, entrecoupée de râles.
   — Les nouvelles souffrances qui l’attendent seront terribles ! Rien de plus atroce qu’un noyé qui revient à la vie !
   — Elle s’est jetée à l’eau ?
   — Non, elle marchait, elle a glissé...
   — Volontairement ?.., Oui, bien sûr !
   — Oui ! C’est à cause de... D’un geste Taavi désigna le bouleau. Il faut maintenant la transporter rapidement à Hiié.
   — Oui ! mais... Reet va avoir une nouvelle secousse ! Et alors... ce sera la fin ! Attends ! On va la porter dans le sauna, il est encore tiède. Je raconterai que c’était un accident. Attention, ne dis surtout jamais qu’elle s’est jetée à l’eau !
   Taavi revoyait la grosse pierre que cramponnait Ilmé. Même à Ignas il ne pouvait en parler ! Non ! C’était pour lui un souvenir tellement effroyable qu’il en tremblait encore.
   Ilmé revint à la vie au milieu des plus violentes douleurs ; jamais elle n’avait connu de résurrection plus terrible. La vie se vrillait en elle un passage, aussi brutalement qu’elle avait voulu se retirer de son corps. Ilmé cependant tendait les mains vers cette vie recommençante ; libérée des douleurs physiques, il lui semblait avoir mis au monde un nouvel enfant.
   Ignas, à bout de forces, l’avait conduite à la maison, malgré les objurgations de Taavi.
   Ilmé resta là de longs jours à écouter le chant des sansonnets ; une bergeronnette, sur le rebord de la fenêtre, lançait ses trilles et l’appel des coucous se répercutait dans la clarté diaphane de l’enclos. « Comme il devait faire bon s’allonger dans l’herbe parmi les fleurs et les rayons de soleil ! » pensa Ilmé. « Pouvoir s’étendre, fermer les yeux, ne plus penser à rien, quel bonheur ! » Ainsi la vie recommençait, exigeante.
   
* * *

   Dans le village, personne ne savait au juste ce qui était arrivé à Marta de Roosi. D’Harou à Metsaoti circulaient les bruits les plus contradictoires, mais une chose était sûre : Marta ne travaillait plus au bureau de la mairie ; un matin, alerté par ses appels au secours, on l’avait découverte dans un taillis proche de la mairie ; une voiture l’avait emmenée à l’hôpital. 1l n’en manqua pas un pour se moquer d’elle ou se réjouir de l’aventure : tout le pays s’esclaffa.
   Lorsque Taavi questionna Osvald, ce dernier se contenta de cracher au loin.
   Marta revint bientôt à la mairie. Tout le monde pouvait déceler un changement en elle. Lorsqu’elle regardait les gens en face, ce qu’elle ne faisait plus que rarement, il fallait reculer inconsciemment. Ses yeux toujours songeurs s’étaient durcis de révolte et de hargne. La rencontrer, même par la plus chaude journée, vous faisait froid dans le dos, et l’on s’abstenait brusquement de parler d’elle. À tort ou à raison, on mettait sur son compte les arrestations ou les disparitions mystérieuses qui sévissaient de nouveau dans le pays. Le retour de la fille d’August coïncidait avec une recrudescence d’activité communiste, et une action parallèle se déclenchait dans la forêt contre les partisans. Sur les placards de la mairie, sur les poteaux télégraphiques, à chaque carrefour, sur chaque palissade, on collait des affiches invitant les révoltés à cesser toute résistance et à venir se présenter au Comité Exécutif. Que chacun vienne librement et sans crainte ; il ne leur serait fait aucun mal. L’aide de tous ceux que la propagande terroriste du fascisme avait conduits sur la voie de l’erreur se révélait indispensable à la reconstruction de la grande Patrie, à la consolidation de la victoire générale et à la restauration d’une vie meilleure. On distribuerait à chacun des terres, des postes avantageux : on avait besoin de tous.
   En même temps, de village en village et de ferme en ferme, des agitateurs commençaient leur tournée de propagande pour que cessât toute collaboration avec les partisans, à grand renfort d’avertissements, de promesses ou de menaces. Mais les regards inquisiteurs qu’ils lançaient sur les fermes, les objets, les gens, trahissaient trop bien le véritable but de leur visite. Ni les étables ni les enclos n’échappaient au zèle de leur curiosité.
   Marta de Roosi avait bien des enquêtes à mener. Son attitude, même à l’égard du chef du Comité Exécutif, était devenue plus brutale et, fait incroyable, c’était Turban en personne qui cherchait maintenant à l’éviter.
   Chaque dimanche, Marta s’allongeait au fond du jardin de la mairie pour prendre des bains de soleil. En fait, son soudain appétit de soleil n’était pas sans arrière-pensée ; elle avait toujours près d’elle un revolver chargé, dissimulé sous la couverture sur laquelle elle s’étendait et sa main ne le quittait pas. À cet endroit exact, elle avait récemment rencontré Osvald !
   « Voilà pour toutes ces vies innocentes ! » La voix implacable d’Osvald résonnait toujours à ses oreilles. « Je ne te tuerai pas aujourd’hui, mais la prochaine fois... la prochaine fois !... »
   Ilmé était donc réellement libre ; Maria s’était efforcée d’avoir des éclaircissements auprès du chef de la NKVD. Elle l’avait soûlé, mais ses ruses n’avaient pu découvrir l’exacte vérité. Une chose était certaine ; Ilmé et Taavi étaient libres ; il lui fallait donc désormais lutter pour sa vie, détruire, au besoin, jusqu’à ce qu’elle pût quitter Kalgina. Elle devait réussir à s’enfuir, quitter ces lieux où la mort la guettait.
   Elle devenait de plus en plus odieuse, rendant infernale la vie de ses collègues, les surveillant, les épiant sans relâche, se délectant de leurs sursauts ou de la peur qu’elle lisait dans leurs regards. Elle entrait, le soir, en chemise de nuit dans la chambre de Turban, lui sautait au cou en présence de sa femme, et Marta en était follement amusée. Plus elle souffrait moralement et plus elle voulait torturer les autres ; elle y trouvait une sorte d’allégement.
   Ce jour-là, elle était allongée entièrement nue ; elle savait que le camarade Turban pouvait la voir de sa fenêtre. L’homme avait des jumelles ; elle sentait son regard maladif ramper bestialement sur tout son corps. Dans l’embrasure de la fenêtre, les mains de Turban se couvraient de sueur ; il se mettait alors à arpenter la chambre, à demi fou, insultant sa vieille compagne russe ; Marta savourait même les larmes de la femme, et s’étirait voluptueusement sous les rayons brûlants du soleil.
   Brusquement, elle sentit qu’un autre regard venait de se poser sur ses seins et sur ses hanches. Elle tressaillit ; était-ce Osvald ou Taavi ? Si c’était eux, elle vivait ses dernières minutes...
   Avant que sa main pût atteindre le revolver, une voix gutturale la menaça d’un fourré :
   — Ne bouge pas !
   Des branches craquèrent. Les doigts de Marta se crispaient impuissants sur le coin de couverture recelant l’arme.
   — Je te dis de ne pas bouger, sinon tu recevras une décharge de chevrotine et alors, de toute façon, tu seras violée.
   — Qui es-tu ?
   La voix, à deux pas d’elle, se mit à ricaner :
   — Je suis Réku, le chien !
   Marta se mit à rire de soulagement : l’idiot de Võllamäe !
   — Ne ris pas ! grommela le garçon, furieux.
   — Ce n’est pas de toi que je ris !
   — Si, c’est de moi ! Réku le sait ! Tu t’es toujours moquée de Réku mais il tue tous ceux qui se moquent de lui ! En plein visage, les deux canons d’un coup ! Il ne reste plus que de la bouillie ! Réku est le général des bandits !
   Marta avala sa salive.
   — Tu es un gentil gars, Réku !
   — Non, je ne suis pas gentil ! Les gentils sont déjà sous terre !
   — Qu’est-ce qui t’a conduit jusqu’ici ?
   — Réku a le nez d’un chien, et tu es pleine d’odeurs !
   — Comment ?
   — Oui, une femme comme toi, ça sent bon !
   Le visage du garçon apparut entre les branches du taillis : une tête halée de soleil, aux yeux fiévreux. Marta pouvait aussi distinguer le fusil de chasse pointé sur elle.
   — Qu’est-ce que tu me veux ? Elle se redressa, les mains sur les seins.
   — Réku a envie de toi - Le garçon haletait en sortant du buisson, prêt à bondir comme un chat qui guette un oiseau.
   Marta regardait les guenilles qui recouvraient ce corps devenu adulte, les grenades accrochées à la ceinture. Ce dernier détail fut pour elle un trait de lumière :
   — Ne m’approche pas, Réku !
   — Si, je vais approcher.
   — Mais on va te voir de la mairie !
   — Qu’ils me voient.
   — Méfie-toi ! Ils vont te descendre !
   — Qu’ils me descendent.
   — Mais dans ce cas tu ne pourras plus me violer ! Attends, j’ai à te parier. As-tu vu Ilmé de Hiié ?
   — Bien sûr que je l’ai vue. Elle n’est plus bonne à grand- chose, toute desséchée de vieillesse ; ses enfants sont morts.
   — Où est-elle ? Est-ce que Taavi est avec elle ?
   — Oui, avec elle. Mais Réku ne te dira pas où ils se trouvent. Il n’y a que les gens de notre bande qui le sachent !
   — Alors, tu n’auras rien. Moi aussi j’appartiens à votre bande...
   — Ils sont dans les tanières de l’île de Ciel, ou parfois ailleurs...
   Marta remarquait que le garçon n’osait toujours pas s’approcher d’elle ; il semblait même apeuré ; ses yeux gardaient une lueur lubrique mais ils n’osaient pas monter jusqu’aux siens ; il restait là, tenant son fusil d’une main moins ferme, paralysé par la nudité de la femme, ce qui causait à Marta une sorte de jouissance. Elle ne cachait même plus ses seins : elle se cambrait au contraire, les jambes ouvertes, le ventre offert. Le fou déglutissait, sa bouche aspirait l’air en râles saccadés.
   — Réku, je viendrai avec toi dans la forêt à condition que tu ailles à l’île de Ciel pour jeter tes grenades dans leurs tanières, la nuit, quand ils sont tous là.
   Le garçon recula légèrement, un filet de bave coulant de ses lèvres ouvertes.
   — Mais je t’avertis : n’en dis rien à personne ! Quand tu auras jeté les grenades, je t’accompagnerai dans la forêt.
   — Andrès ne me laissera pas faire ! éructa l’idiot.
   — Pourquoi le lui dire ? Il ne faut le dire à personne, entends-tu, à personne !
   Mais Andrès le saura sans que je le lui dise ! Il sait tout, le père de Taavi !
   — Le vieux de Sooserva ? Mais il y a longtemps qu’il est mort !
   — Qu’est-ce que ça peut faire ! Il fait partie de mes hommes !
   Marta le regardait, sidérée. Le fou, près des buissons, se dressait comme un être surgi d’une autre planète. On l’avait recherché partout dans le pays pour désertion et, sans crier gare, il venait de lui-même à la mairie, en toute tranquillité, libre comme l’oiseau, ou plutôt comme une bête sauvage.
   Jette les grenades à l’intérieur ! Jettes-en deux, trois en même temps, mais ne dis pas un mot à personne, rappelle-toi ! Ni avant, ni après !
   — Réku ne sait pas... Il s’écartait petit à petit,
   — Évidemment, si tu ne veux pas venir avec moi !... Marta lui souriait, prenant une pose encore plus érotique.
   L’homme sembla traversé d’une brusque décharge.
   — Alors, tu accompagnerais Réku dans la forêt ?
   — Oui... après !
   Les yeux étincelants, l’idiot fit brusquement demi-tour et s’enfuit dans les buissons, faisant craquer les branches et bruire le blé dans les champs. Elle le regarda s’éloigner, le cœur déchiré de sentiments contradictoires. Contemplant ses jambes sveltes, ses hanches pleines, elle enfonça brusquement ses ongles dans ses cuisses avec une telle force et une telle rage que le sang perla ; sur sa peau se formaient de longues balafres rouges.
   D’une torsion de reins elle se retourna sur le ventre. Tout ce qui pouvait advenir dans le monde lui était indifférent !
   
* * *

   August de Roosi avait voulu guider ses pas dans des voies non dangereuses, sous le régime actuel, et qui ne risqueraient pas non plus de le conduire à la potence, après la libération. Mais il trouvait que son double jeu devenait de plus en plus périlleux. Mentir, nier, devenait peu à peu au-dessus de ses forces. Il se voyait glisser dans des entreprises qui l’emplissaient de dégoût, et la vodka ne pouvait plus apaiser ses remords. August, l’infatigable fouineur, commençait à se fatiguer.
   Il circulait jadis, la poitrine bombée, pochette rouge en bataille ; maintenant il glissait furtivement le long de la mairie, les épaules voûtées de peur, cherchant à se faire le plus petit possible.
   Ce qui le dégoûtait le plus, c’était d’avoir à farfouiller dans tous les recoins de ferme ; n’avait-il pas autrefois déclaré ouvertement aux fermiers, et plus particulièrement à Ignas son conseiller, que tout ce qui pouvait se tramer dans les arrière-cuisines ne l’intéresserait jamais ? Mais ça intéressait les autres ! Il commençait à recevoir des menaces et des avertissements ; même sa propre fille lui conseillait de montrer un peu plus de zèle, sans pour autant mettre la vie de quiconque en danger ! Mais c’était justement ces vies qu’on exigeait de lui !
   Il redoutait encore plus sa fille depuis qu’elle était revenue de l’hôpital, car il savait qu’elle se mettait à mijoter sa vengeance. Quel en serait le résultat ? Un flot de sang au milieu de l’été !...
   Un soir, Marta le fit appeler dans sa chambre, l’endroit que le vieux redoutait le plus au monde. À la vue de son visage sévère, de ses gestes brusques et nerveux, il resta tout maladroit devant elle, faisant tourner sa casquette comme un pauvre pécheur à confesse ou un écolier attendant sa punition.
   — Écoute, vieux ! Marta se tourna vers lui, les mains sur les hanches. On m’a dit que tu es trop timoré !
   August, gêné, faisait maintenant pivoter sa casquette autour de son pouce. Il lui semblait avoir du poivre sous les aisselles.
   — Il va falloir que je te laisse tomber ! Fais marcher un peu ta jugeote ! Vois ce que tu es : un aide-milicien, le membre du bataillon de protection du peuple, l’homme de confiance du Comité ! On te donne des ordres et tu ne fais que rire ; mais qu’est-ce qui te prend à rire sans arrêt, vieil imbécile ! Tu n’as donc pas encore compris qu’eux ne peuvent pas souffrir le rire, excepté leurs hennissements en cours de beuverie ! Un soviétique ne rit pas ! Il crie ou il ; hennit, oui ; ou bien il se tait. Mais tout ce qui est intermédiaire lui paraît louche. Marta allait d’un mur à l’autre en fumant :
   — Ce sont tous des imbéciles : Turban, le milicien, tous… Ou alors, c’est de moi que tu ris ? Elle s’arrêta brusquement.
   — Pourquoi veux-tu que je rie de foi ?
   — Oh, il y aurait de quoi ! Ce serait sûrement la meilleure raison ! Mais ça coûtera cher à toi et aux autres. Tu sais, vieux, je les tiens fous dans le creux de ma main, je n’ai qu’à serrer, comme ça ! Tas d’idiots ! Et le chef du commando de destruction, voilà bien encore le plus crétin de tous ! Enfin, te rends-tu compte ? En pleine salle des fêtes, il était attablé avec un bandit, portant des toasts à leur éternelle amitié alors qu’il aurait dû se rappeler, même pendant son sommeil, ce que signifiait le nom de Taavi Raudoja ! Et ensuite il me saute au nez, furieux, sous prétexte que j’étais là tandis que le bandit courait à toutes jambes dans la forêt ! Il a passé la porte comme à la parade, en traversant tout le troupeau de miliciens et de Russes en armes ! Qu’il ne vienne pas me faire endosser ses propres bêtises ! Tous des cinglés !
   S’ils savaient seulement comme je peux les haïr, tous ces vieux singes ! Ils me pendraient par les pieds, sans autre forme de procès ! Mais moi, je caracole toujours ; il y a pas mal de renseignements sur Turban qui sont déjà partis ; il ne fera pas long feu ! Et après lui, le milicien... couic ! Ne t’imagine pas, vieux, que toutes ces huiles ne soient pas à ma merci : ils sont là, je te dis, dans mon poing !
   August regardait craintivement la porte : sa fille parlait trop fort, elle s’énervait.
   — Qu’est-ce que tu me voulais !
   — Il faut que tu sois prudent ; mens à tour de bras, joue les gens affairés : ils préparent quelque chose ! Sa voix se fit plus confidentielle. Sans doute des déportations ! Nous devons tout faire pour qu’elles échouent ; avertis les gens, qu’ils se tiennent sur leurs gardes ! Moi, j’essaye de collecter ici le maximum de documents contre eux et je vais les expédier directement à Tallinn. Alors ce sera la saignée ! Ils ont beau avoir des preuves les accablant l’un l’autre, ils ont beau les conserver précieusement pour essayer de sauvegarder leur vie, ils me font bien rire avec leurs secrets ! Les miens les dépassent de mille coudées ! Va maintenant, préviens les partisans, préviens tout le monde !
   Le vieux s’était levé, mais il restait en place, roulant toujours sa casquette.
   — Qu’est-ce que tu veux encore ? grogna-t-elle.
   — Si tu... Enfin j’ai bien peur que ton jeu ne soit trop compliqué, c’est ça que je voulais te dire.
   — Écoute, ne te tracasse pas, j’ai déjà un nouveau poste en vue. Je vais classer cette affaire et disparaître. Mais laisser quelque chose à moitié bâclé, jamais ! Je n’ai aucune raison de partir maintenant ; d’ailleurs mon départ semblerait suspect. Je ne te souhaite pas de mal, vieux ; tu comprends, en ce moment il est plus facile de vivre quand on n’a pas de parents !... Tiens ! Je me suis presque calmée en te parlant. Prends une cigarette. Je vais te dire encore une chose qui va peut-être t’apaiser l’esprit : tous ces gros pontes, en uniforme ou en civil, qui sont ici, tu n’as pas à en avoir peur ! La section secrète les surveille tous, même le capitaine, rappelle-toi bien ça ! Et moi — je fais partie de cette section !
   Pas la peine d’ouvrir des yeux pareils ! Mais si tu en dis le moindre mot, la moindre syllabe, tu es un homme mort ! Va maintenant, et fais ce que je te dis !
   August quitta la pièce en titubant comme un homme ivre. On ne pouvait donc pas laisser sa vieille âme tranquille, non ? Il ne comprenait pas qu’une chose : ce qu’on exigeait de lui l’éloignait de la prison mais le rapprochait de la potence !
   Quelques jours plus tard, alors que le vieil August chuchotait déjà ses avertissements à travers le village, alors que l’île de Ciel pouvait d’une minute à l’autre sauter sous les détonations grondantes des grenades de Réku, Marta était bouleversée au point d’en perdre pour un temps l’usage de ses sens. Elle avait beau se tenir fermement sur les jambes, tomber dans un gouffre sans fond, toujours plus profond, à une vitesse vertigineuse. Elle s’arrachait les ongles aux aspérités des parois, les yeux luisant de peur panique, elle cherchait à écarter de son visage d’invisibles toiles d’araignée. Elle ne pouvait quitter des yeux le pan de mur où elle s’était appuyée, par hasard, en déchirant la tapisserie. Caché dans l’ouverture maintenant béante, il y avait un micro.

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