XV
À lépoque des moissons, peu après lenterrement de Ebéhard de Võllamäe, se produisit un événement qui devait se répercuter par la suite sur tout le village de Kalgina.
Comme la nuit de la cérémonie personne navait eu le cœur de toucher aux victuailles entassées par Jaak devant la grange, et que ce dernier avait tout abandonné sur place des miches de pain frais, du beurre, de la viande, de la boisson Taavi et ses compagnons en emportèrent une bonne partie et allèrent chercher le reste le lendemain même, par un beau matin de canicule.
Sur les instances de Léonard, ils sassirent à lombre, en lisière des forêts, sur de grosses racines daulne, et attaquèrent à belles dents les provisions. Ils mangeaient presque sans mot dire, se régalant de liquide et de solide, respirant avec délice lair plus frais sous les grands arbres. Entre deux bouchées ils cueillaient des myrtilles en guise de dessert. Devant eux les prés embaumaient le foin au parfum de menthe sauvage. Juste au-dessus de leur tête ramageait une mésange huppée.
Que le ciel nous accorde de nombreux enterrements et tous les jours on bâfrera des tripes et de la brioche ! sexclama Léonard.
Les autres le regardèrent, le visage sévère ; les yeux de Värdi fulminaient derrière ses lunettes :
Là, tu charries ! Et le bossu leva le coude pour se rafraîchir abondamment le gosier ; sa glotte faisait un va-et-vient de piston.
Allez, on y va ! déclara Taavi en se relevant. Lordonnance du capitaine Jonnkoppel lui avait signalé des déplacements massifs de sections russes aux abords des aérodromes et des bases. Nom de Dieu ! sexclama tout à coup Tom, en se postant derrière un arbre que le vent avait déraciné. Son juron avait fait taire les autres qui sétaient, eux aussi, plaqués au sol. Au bout du pré, juste devant la grange de Võllamäe, ils apercevaient des inconnus, le fusil à la main. Leurs cartouchières miroitant au soleil ne pouvaient laisser aucun doute sur leur identité. Deux autres débouchaient du coin de la grange.
Un ratissage !
Ils dissimulèrent rapidement leurs provisions sous les branches de larbre déraciné.
On aura encore dautres enterrements ! murmura Osvald.
Ça, ils blanchissent déjà les linceuls ; regardez-les se glander au soleil ! fit remarquer Léonard.
Très calme, Värdi, derrière une butte, réglait la hausse de son œilleton.
Alors, on se paye une bonne fenaison ? demanda Tom. Tes pas fou ! riposta nerveusement Taavi. Ils sont sûrement plus dune poignée, attention à ne pas se faire encercler. Léonard, cours avertir au campement...
Il plaça Tom pour protéger larrière ; Värdi et Osvald restèrent en place ; lui-même, pour mieux observer, escalada un sapin. Lenvie le démangeait de jouer un sale tour aux Russes. Le vin quil avait bu était pour beaucoup dans cette excitation quil ne parvenait pas à dompter.
Près de la grange stationnaient une dizaine de Busses ; plus loin, à travers les prés de Lépikou, avançait une ligne de soldats. Taavi dégringola de son arbre mais se figea sur la dernière branche : une soudaine agitation animait le groupe près du hangar ; avec de grands gestes, ils se dirigeaient tous vers le coteau, là où se trouvait le tombeau de Réku.
Eh les gars !
Alors quoi ? Ils déguerpissent oui ou non ? demanda Osvald.
Ils sont en train denfoncer leurs baïonnettes dans la tombe de Réku ; ils vont sans doute louvrir.
Tu charries ?
Ces enfoirés, ils pourraient au moins le laisser tranquille dans Mon cercueil !
Au même instant ils entendaient le cri du coq de bruyère, leur signal de reconnaissance ; avant même que lun deux eut pu répondre, Léonard accourut, essoufflé.
Venez vite, les gens de Hiié sont dans les pattes du commando de choc. Il y en a toute une bande près de la grange, Ignas avait déjà les canons de fusil contre la poitrine et...
On y va ! linterrompit Taavi.
Tom, qui revenait juste, avait entendu la dernière phrase de Léonard. Il le saisit par les épaules, décomposé, la voix blanche.
Parle !
Ils foncèrent tous vers Hiié ; Léonard entre deux foulées trébuchantes continuait ses bribes de récit :
Jarrivais à toute vitesse, et voilà que jentends, près de la grange de Hiié, une femme qui appelait au secours. Vingt dieux ! Je me mets le nez au vent et quest-ce que je vois ? Hilda ! Elle devait engranger le foin avec Ignas. Je me planque derrière un buisson ; le cheval avait pris le mors aux dents et galopait dans le pré ; les cosaques avaient plaqué le patron et la fille contre le mur de la grange...
Assez de littérature ! Parle clairement ! sénerva Tom.
Parle clairement, parle clairement ! Je ne suis pas un phonographe. Cest tout ce que javais à dire ; ils ont encadré ton vieux avec leurs flingues et ont décroché vers Hiié.
En sautant de buisson en buisson, les cinq hommes traversèrent les prés de Hiié. Personne ! Le cheval gambadait en liberté, la charrette de foin penchait dangereusement le long de la grange. Taavi sarrêta.
Chut !
Des voix leur parvenaient de la grange : des appels étouffés de femme, entrecoupés de rires gras. Osvald, Tom et Värdi, en entendant ces cris, revoyaient la fameuse nuit dautomne à Matsu, les cadavres et les femmes violées. Perdant toute prudence ils contournèrent dun bond la grange.
Haut les mains !
Le tableau qui soffrait à eux ne différait guère en horreur de celui de Matsu. Hilda se débattait dans le foin, à demi déshabillée ; sa robe de coton sétait déchirée dans cette lutte inégale. August de Roosi maintenait sous ses genoux les bras levés de la jeune fille, tandis que le milicien, Beetal Rause, le pantalon baissé, couché sur Hilda, se préparait à la violer. Épouvantés, les deux hommes neurent que la force de se redresser, mains en lair.
Le premier réflexe des partisans aurait été de les descendre à bout portant si Tom ne les avait devancés pour se ruer sur les deux scélérats à coups de poing sur le visage, sur la nuque, sur les yeux, cognant au hasard.
Ne méborgne pas ! pleurnicha le vieil August. Moi je ny suis pour rien !
Ah tu ny es pour rien ! Ah tu ny es pour rien ! répétait Tom, tandis que ses coups écrasaient le visage dAugust. Avant même que le vieux pût cracher sa mâchoire, il lempoigna et le jeta à terre. Ah vraiment tu ny es pour rien ? Tu immobilisais les mains dHilda, espèce de monstre ! Où est mon père ? Quen avez-vous fait ? hurla-t-il à ladresse du milicien, la crosse levée. De navoir pas encore démoli entièrement le visage du gorille redoublait sa fureur.
Attends ! Taavi arrêta son geste. On va soccuper deux, regarde dabord comment va Hilda.
Le visage enfoui dans le foin, la jeune fille sanglotait hystériquement. Elle ne parut même pas sapercevoir que Tom, hésitant et craintif, sapprochait delle pour la relever. Elle ne répondît à aucune de ses questions ; elle pouvait à peine respirer entre ses spasmes. Us étaient intervenus à la dernière seconde ! Dun bond elle se leva, et sans regarder personne, disparut de la grange.
Hilda !
Laisse-la courir et .se remettre un peu ! lui conseilla Taavi.
On ne lui a rien fait ! affirma précipitamment August, Rien du tout, parole dhonneur ! Rause est un vrai verrat, tout de suite prêt à saillir !...
Beetal Rause sursauta légèrement. Sur son visage impassible, seules ses narines béantes palpitaient comme celles dun animal effrayé. Toute sa bestialité sétait concentrée dans un rictus méchant.
Où est le patron ? lui demanda Taavi.
Ils lont raccompagné, mais pour le relâcher tout de suite ! répondit, à sa place, le vieil August, la bouche ensanglantée. Est-ce quon peut partir aussi maintenant ?
Oui ! Sous forme de cadavres I
August sessuya le front ; il devenait soudain loquace et agité. Les mots semblaient se bousculer sur ses lèvres tuméfiées.
Taavi de Sooserva, sois quand même humain ! Moi jle dis ! Regarde, vieux comme je suis, je nai rien pu faire de mal ! On ma emmené ici de force, jle dis ! Te leur racontais seulement des blagues, comme un clown, le fusil en bandoulière, et cette charogne de Rause fonce droit sur la fille ! Alors moi, je suis venu lempêcher. Tes pas fou ! que je lui ai dit...
Arrête tes bobards ! Tu la tenais ! trancha Tom, prêt à bondir de nouveau sur le vieux.
Laisse tes poings tranquilles ! le supplia August. Que voulais-tu que je fasse, moi, contre les ordres quil me donnait ! Il mécrase de toute sa puissance et de sa carrure. Je ne pouvais tout de même pas me faire tuer ! Et ça jlai dit à la demoiselle : ça ne te fera pas grand-chose... Croyez-moi, les gars, jai toujours tout fait pour vous défendre ! Toujours ! Parole dhonneur et amen...
Il se mit à ramper en direction de la sortie.
Reste les mains en lair ! lui ordonna Osvald. Alors, ou les liquide ici ?
Non, dans le marais, décida Taavi. Ici, les coups de feu donneraient léveil. Tom, ramasse les armes et la casquette du milicien.
Tom décocha dans les côtes de Beetal Rause un coup de pied qui lenvoya sécraser face contre terre, les pantalons toujours sur les talons. Värdi, avec une branche flexible de bouleau, se mit à lui cingler les jambes et les cuisses.
Alors, comme ça, enfant de putain, on perd son froc ? Rause, sous la grêle de coups, se tordait au sol.
À bout de forces, Värdi se tourna vers August.
Tiens, prends ça ! Il lui tendit la badine. Voyant que le vieux le regardait interloqué, il vociféra : Alors, espèce de vermine, il faut te faire un dessin ?
August hésita un instant, regardant cette sorte de gourdin quil tenait en main, mais après un bon coup de crosse dans les épaules, il lui devint lumineux que, pour sauvegarder sa vie, il navait plus quà cogner à son tour.
Le petit groupe se mit en route vers la forêt. August, dans ces périodes difficiles, avait tout fait pour éviter une balle dans la nuque, pour éviter la pendaison, une fois la situation changée, pour éviter de moisir trop longtemps en prison, et voilà que maintenant, à deux pas dici, on allait le descendre ! Et par la faute de qui ? De ce goret de Beetal Rause ! Lui, il était seulement resté pour voir si le milicien assommerait Hilda, comme il le faisait chaque fois quil violait une fille ; mais non ! Il avait fallu que le gorille lappelât à son aide, en lui promettant de faire part à deux, et lui, la tête encore chaude de vodka avalée avant le ratissage, avait maintenu la fille comme il maintenait autrefois les animaux quil castrait !
Le vieil August crachait du sang, ses gencives étaient toute défoncées ; quel tordu que ce milicien ! Il le regardait trébucher devant lui avec son pantalon baissé qui le faisait se dandiner comme un canard ; Rause se prit même les pieds dedans et sécroula ; August sempressa alors de le relever à grands coups de trique. Au début, il avait eu du mal à sy faire, mais maintenant, plus la forêt approchait et plus il redoublait de coups.
Saloperie de violeur de bergères ! Tout de suite à sauter sur le chignon des filles ! Tu nas pas eu assez de ma fille, non, et de toutes celles que je tai vu violer quand tu me forçais à participer à tes atrocités ? Boucher de chrétien !
Allez ! Plus fort ! Le bossu lencourageait à coups de crosse dans les reins. Plus fort, je te dis ! Cest la perspective de clamser qui tamollit les bras ?
August courait comme un dératé autour du milicien, faisant tournoyer son bâton qui le marquait de longues estafilades écarlates ; lhomme gémissait de douleur, lui lançait des bordées dinjures, les mains toujours derrière la nuque ; August frappait avec la force du désespoir : encore quelques pas et cétait la forêt, la mort !
Vous ne pouvez pas larrêter, cette espèce dencorné ? les supplia le milicien.
On ne veut pas le priver de sa dernière joie ! rétorqua Taavi. Une fois en enfer, vous vous arrangerez entre vous !
Taavi de Sooserva, sois clément ! implorait maintenant August, la gorge nouée de peur. Montre-toi humain, je te le…
Est-ce que tu étais humain, toi ? Et ta fille, est-ce quelle était humaine ? Qui a tué mes enfants, peux-tu me le dire ? Sais-tu que cest elle qui a livré aux Russes plus de cinquante personnes, et entre autres ma femme et mon fils ? Dis-moi, peux-tu me dire qui a brisé notre vie, notre liberté ? Les rouges, ta fille, toi et tous les collabos de ton espèce ! Qui a jamais eu pitié de moi ? Qui aura pitié de moi plus tard ? Peux-tu me répondre ? Quest-ce que ça veut dire la pitié ?
Arrivé dans la forêt, August sentit que ses forces labandonnaient. Il continuait à frapper le milicien, mais lui-même chancelait et trébuchait ; sa bouche était sèche, tuméfiée. Osvald avait devancé le groupe pour éclaircir le chemin ; Tom et Leonard surveillaient de chaque côté ; ils avançaient en lisière de bois, longeant les prés en direction du marais. August savait que les sections de choc étaient maintenant reparties à Kalgina. Il ne pouvait plus espérer laide de personne.
À la hauteur des près de Võllamäe, tout le monde se regroupa.
On va les balader longtemps ? ronchonna le bossu.
August rouait de coups de pied son compagnon.
Satanée ordure ! Cest de ta faute tout ça ! jurait le vieux en pleurant de détresse. Je tai pourtant assez rabâché de laisser tranquilles toutes les bergères et les filles des environs ! Combien de fois je tai vu les humilier devant moi ! On devrait couper ta sale verge de taureau, ça, jte dis ! De ma propre main je devrais tarracher les grelots pour que tu nempoisonnes plus personne avec ton sang de pourriture ! Les hommes sarrêtèrent autour du milicien qui était à nouveau tombé et accablait de menaces et dinjures le vieil August.
Attache-le ! ordonna Taavi.
Moi, lattacher ? Et avec quoi ?
Débrouille-toi, mais fais vite.
August tira la ceinture de sa cartouchière et attacha à un arbre les mains du milicien toujours étendu sur le dos, puis, avec les racines souples de jeunes pins quil déracina, essaya de lier les pieds du prisonnier ; mais la tâche nétait pas aisée : bien que son pantalon lui entravât les jambes, le mili-cien parvenait à décocher des ruades, avec ses bottes clou-tées, dans les mollets et les côtes du vieil August.
Aidez-moi donc, bonnes gens ! pleurnicha le vieux ! Les autres ricanèrent ; Värdi sapprocha, la crosse levée.
Ramassant ses dernières forces, August, après avoir arraché le pantalon du milicien, réussit à lui coincer un pied sous son bras ; il essayait de lattacher à une grosse racine de pin sortie de terre ; essoufflé, chancelant sous les coups reçus, il sacharnait tant et si bien quil parvint à limmobiliser. Tout courbatu, il se mit à lutter avec la deuxième hotte qui continuait à le frapper comme un sabot de cheval ; August sentait la colère le gagner : un bon coup de poing dans les parties et le milicien ne bougea plus. Tremblant encore de cette lutte démesurée, il se redressa : Beetal Rause, jambes écartées, était solidement attaché aux racines.
Tu as ton couteau ? lui demanda Taavi.
Mon couteau ? Oui... je lai ! le vieux hésitait, le visage pâle, couvert de sueur.
Je te prends au mot !.... Coupe-les-lui !
August regarda les hommes, les uns après les autres, sans oser comprendre. Il sortit son couteau à la pointe recourbée, en contemplant ce colosse étendu qui renâclait farouchement, dénudé jusquau nombril.
Alors, tu nas pas compris ? lui cria le bossu en lui bourrant les omoplates de nouveaux coups de crosse.
August de Roosi, le castreur de porcs, ôta son veston et retroussa ses manches ; comme dans un rêve, il sassit à califourchon sur le ventre du milicien.
Au secours, à laide ! Bande dassassins ! hurla Beetal Rause. Son torse se redressait dans un effort surhumain lorsquil sentit la main dAugust lui saisir les testicules.
Inutile de te débattre, enfoiré ! haleta le vieux. Si mon couteau glisse, en moins de deux il ne te restera plus nen entre les jambes. Ne hurle pas, charogne !
Fourrez-lui au moins quelque chose dans la bouche, ça me fait mal de lentendre ségosiller !
As-tu perdu la raison de beugler comme ça ? demanda-t-il gravement en se retournant vers Je milicien. Tu ne comprends donc pas que mon couteau peut dévier et te couper une veine, imbécile ?
August avait limpression que son cerveau se dédoublait. Quelle situation ! Il lui fallait lutter avec le milicien comme avec un animal de qui dépendrait sa propre peau. Et pensez-vous que les partisans allaient laider, non ? Et le milicien lui-même qui se montrait aussi peu compréhensif quun vieux taureau ou quun vieux verrat. Mais écoutez-le crier, hurler ! Ma parole, il avait lair de croire quAugust ne connaissait pas son métier !
Oui, il vaudrait mieux ne pas faire ça sur un homme, même sil sagissait de Beetal Rause ! Mais, après tout, cétait un service à rendre à lhumanité ; combien de jeunes filles navait-il pas violées et tuées à coup sur !
Si seulement javais mes tenailles roupies à blanc pour lui pincer les veines ! Oui, cest fout de même plus difficile de castrer un homme quun cochon !
Le rugissement de Beetal Rause fit trembler la forêt, puis ce fut le silence, un silence inquiétant, tandis quAugust se relevait, les mains trempées de sang. En détachant lhomme, il eut envie de vomir. Le milicien, le visage cadavérique, déchira sa chemise et sefforça, le corps tremblant, darrêter le sang.
August regarda autour de lui : il ny avait plus personne ; il lui semblait se réveiller de son cauchemar et quil ny avait jamais eu de partisans ; mais les gémissements du colosse, le; couteau ensanglanté quil tenait encore, attestaient quil ne sagissait pas dun rêve. August se mit à courir vers le village, des ombres dansant devant ses yeux.
* * *
August était là, lui aussi, libre comme lair depuis quinze jours, mais, vieux comme il létait, cette liberté lui pesait bien plus quà ces jeunes loups de partisans.
On le laissait à lécart ; les forêts elles-mêmes ne voulaient pas de lui et, à la mairie, on le guettait pour lenvoyer faire son dernier voyage.
Le premier soir, il sétait précipité chez lui pour se munir de provisions, mais, dans son affolement, navait presque rien emporté.
August savait que lheure du règlement de comptes allait sonner, le camarade Turban le lui avait déjà affirmé avant le ratissage général qui nétait, en fait, quun prélude ; Marta aussi avait fait allusion à ce proche événement.
Ainsi sa propre fille avait envoyé à la mort plus de cinquante personnes ! Et combien dans les camps desclavage ! Grand Dieu ! Pourquoi ? Quelle clémence pouvait-il encore espérer, lui, August de Roosi ? Une halle dans la nuque ou la pendaison, mains liées derrière le dos par un morceau de barbelé, voilà ce qui lattendait. Un tel crime perpétré par la main dune femme nentraînait pas seulement le châtiment jusquà la troisième ou quatrième génération, mais annonçait la destruction de toute la souche. Ici, plus de marchandages ni de suppliques possibles.
August se réfugiait au plus profond des forêts, mangeait des myrtilles, déterrait le soir des pommes de terre ou cueillait dans les champs des cosses de petits pois. Parfois, à la faveur de la nuit, il saventurait dans les pâtures pour traire une vache dans une vieille boîte à conserve rouillée. Une telle vie ne pouvait durer, il le savait. Pourtant, lorsque la voix du destin se fit entendre, il ne sy attendait pas.
Il était couché dans un champ de petits pois, du côté de Matsu, fusil sous le bras, grignotant sa maigre pitance, lorsque la première section de Russes, commandée par ses propres camarades de commando, arriva jusquà lui.
Il faisait déjà si noir quil avait du mal à les identifier. Sans doute venaient-ils directement de Roosi ou de Kalgina, longeant les forêts en direction de Kadapikou. Ce qui stupéfiait le plus August ce fut de les voir sapprocher maintenant des forêts menaçantes : cétait lindice quil devait en ce moment se dérouler dimportantes opérations.
Avant davoir pu bouger, il entendit un nouveau groupe approcher, le martèlement sourd des bottes et le faible cliquetis des armes. Le souffle coupé, il se pelotonna pour laisser les soldats défiler devant lui sans le voir. Le vent caressait doucement les champs, faisant frissonner les feuilles des trembles. Les nuages dor rouge du couchant se délayaient en cendres sanglantes.
August bondit dans la forêt. Ses pieds avaient brusquement retrouvé lagilité de la jeunesse ; il savait pourtant que Beetal Rause ne pouvait être parmi les assaillants, mais il redoutait que ce dernier ne vînt le relancer ; il entendait encore les hurlements du colosse.
Il jeta son fusil dans un buisson ; il eût été incapable de sen servir, même en cas de danger ! Une idée lincitait à progresser rapidement darbre en arbre : il devait avertir les partisans ! August ne les considérait pas comme ses ennemis ; bien sûr ils lui avaient tourné le dos avec dégoût, mais peu importait leur haine ! De sa vie, August navait pu sasseoir aux festins des riches et il savait, trop tard hélas, que cétait lexistence obscure dun insecte sur son brin de fumier qui présentait, en fin de compte, le moins de dangers.
Les épaules voûtées, il senfonça encore plus loin dans la forêt. Il pourrait rejoindre les partisans avant que les assaillants ne le fassent ; dailleurs ces derniers ne commenceraient pas le ratissage pendant la nuit. Mais soudain il sarrêta : il ignorait où se cachaient les hommes ! Il devait retourner au village chercher Ignas, lui seul pouvait en ce moment laider. Traversant le village en courant, August tomba en plein sur les Russes, à la hauteur de la cour de Kadapikou. Il se baissa derrière Je mur bas et sefforça de progresser au fond du fossé desséché pour séloigner des soldats. Il avançait, centimètre par centimètre, lorsque devant lui il entendit de nouveaux chuchotements russes ; il sétait donc précipité dans la gueule du loup ! Les soldats encerclaient tous les bâtiments de Kadapikou.
Au même instant la porte de la ferme grinça ; lesprit tendu. August regarda par-dessus la clôture de pierre ; il fallait les prévenir ! Déjà sa bouche souvrait pour le faire, mais personne ne sortit : on lâchait juste le chien dans la cour. Lanimal descendit les marches et sauta en lair en aboyant de panique, comme sil se heurtait à quelque mur invisible. Il se tuf et dévora quelque chose sur lherbe. « Cest la mort quil avale », pensa August.
En effet, après avoir englouti le morceau de viande, le chien cessa de gronder. Avec des jappements plaintifs, il sefforçait déchapper aux soldats qui maintenant affluaient dans la cour ; on entendit le coup mat dune crosse de fusil qui sabattait et la plainte lugubre du chien parmi le rire des soldats.
Discrètement on donna lordre de lever les mains à Paavel qui venait dapparaître sur le seuil, pieds nus, en chemise. August lentendait chevroter de peur.
Où se cachent les bandits ? lui demanda-t-on, en estonien, au moment où Sessi, la femme de Paavel, le rejoignait. Elle sortait de son lit, un manteau jeté sur les épaules ; contrairement à son mari, elle se mit à attaquer les assaillants, forte de son bon droit ; on la poussa jusquau bas des marches avec ordre de se taire ; par ses cris elle voulait avertir les fugitifs, hein ? Les soldats firent sortir dans la cour les six petits enfants du couple ; la mère prit dans ses bras le plus jeune qui se mettait à hurler, les autres, tout tremblants, nosaient ouvrir la bouche.
Où sont les hommes des forêts ? demanda-t-on aux enfants. Où sont les bandits que vous allez ravitailler ?
Jamais mes enfants nont porté quoi que ce soit à quiconque ! riposta Sessi. Ils nosent même pas aller dans la forêt ! Quest-ce que vous nous voulez ?
Habillez les enfants et suivez-nous ! August reconnaissait la voix du chef de commando de choc.
Où ça ? pleurnicha Paavel. Nous navons rien fait de mal !
Mais vous portez à manger aux partisans ?
Dieu men garde ! rétorqua Sessi. Nous ne leur avons rien porté du tout ; cest déjà bien rare que les enfants puissent se remplir correctement le ventre ! Où devons-nous aller ? La voix de cette petite femme maigrichonne, mais si courageuse, restait calme.
Conduisez-nous dans le repaire des bandits. Si vous ne le faites pas, ce sont les enfants qui le feront.
August se mit à bouger lentement comme sil réalisait enfin quil existait. Par-dessus le mur de pierres, il pouvait voir les soldats envahir la maison, les dépendances, fouiller le moindre buisson de groseillier.
Dun bond, sans même se rendre compte de ce quil faisait, August sortit du fossé et courut vers la forêt, comprenant en même temps la faute quil commettait.
Stoi ! Stoi ! Une rafale crépita, puis ce fut le silence comme si toute vie humaine avait disparu.
August sétait écroulé dans les fourrés ; sa tête heurta un arbre, il sentit ses reins écrasés par la chute dun autre tronc. Il essaya de se lever, mais larbre laplatissait au sol, lui faisant tellement mal quil navait plus la force desquisser un mouvement pour se dégager. Un gémissement monta de sa gorge : il était blessé. Ne voulant pas y croire, il tâta le bas de son corps : aucun arbre ne sétait abattu, mais du sang tiède coulait le long de ses jambes ; de souffrance, ses doigts se crispèrent dans la terre. La salve lavait atteint aux cuisses et au bas-ventre.
Des ombres noires se penchèrent alors sur lui ; au lieu de lui donner des coups de crosse, on le releva et August de Roosi sortit de la forêt, escorté de ses anciens amis.
* * *
Ignas et son fils dételèrent le cheval et, au lieu de prendre un repos bien gagné, se mirent à rafistoler la palissade quils avaient dû abattre pour rentrer le foin dans la grange.
Laisse, je vais le faire, ne te fatigue pas ! lui conseilla Ignas. Souffle un peu, tu tes tellement escrimé toute la journée avec la fourche !
Oh ! Jai lhabitude... Le jeune homme avait brusquement pitié de son père, en voyant ce corps voûté, ces cheveux gris et clairsemés sur le vaste front brûlé de soleil ; en deux ans, son père semblait en avoir vieilli de dix ! Dans un brusque accès de tendresse, Tom aurait voulu que son père sassit et se reposât ; il réparerait tout seul la palissade ! Mais le vieux ny consentirait jamais, il le savait. Tom se sentait bouleversé daffection ; il était à lâge où lon saperçoit que ses parents sont aussi des hommes. Il avait fermement décidé de passer la nuit dans la grange, auprès de son père, et de laider, aux premières rosées du matin ; aussi ne raccompagna-t-il pas Hilda lorsquelle vint leur apporter, en plus du souper, un pichet de lait encore tiède. Cétait pourtant une tentation bien séduisante de se promener avec la jeune fille à travers les rejets dherbe mouillée ; bientôt la nuit allait séclaircir dun brouillard laiteux, les grenouilles mêleraient leur coassement au crissement des sauterelles et des grillons.
Le fils et le père sétaient assis sur lherbe, devant la grange, pour manger, et se passaient le pichet à tour de rôle ; ils découpaient leur viande sur un bout de planche ; non loin deux, entre les osiers, broutait le cheval.
Voilà bien longtemps que nous navions pas mangé ensemble à la même table ! remarqua Ignas, enjoué.
Ça oui, reconnut Tom ; mais il savait que la réflexion de son père nétait pas aussi enjouée quelle le paraissait. Jai lintention de passer la nuit ici, sinon demain matin jarriverai trop tard ! Je veux taider à remonter la palissade ! Voyant que son père faisait la grimace, il ajouta : Impossible de dormir dans le blockhaus avec les hommes qui travaillent y grand bruit toute la nuit ; ici, personne ne viendra nous déranger.
Bon ! ! Mais ne te plains pas ensuite davoir fait une bêtise ; tu es en âge de savoir ce que tu fais !
Ignas noua dans la serviette les reliefs du repas et grimpa dans le fenil ; le foin craquait, encore chaud de soleil ; que cétait bun de sy jeter, les membres las ! Tom glissa ses cartouchières sous sa tête et déposa son fusil à portée de sa main. Ne parvenant pas à sassoupir, il continuait à contempler le ciel à travers le triangle de la lucarne. Comme il avait peu discuté avec son père ces dernières années, alors quil avait tant de choses à dire !
Cétait Ignas, ce jour-là, qui éprouvait le besoin de parler, les mains croisées derrière la nuque :
Que va-t-il advenir de nous ? Les années passent et la tenaille se resserre : la résistance sera brisée, le peuple réduit à la mendicité ; pour nous la fin ne tardera guère, mais ailleurs? Si ça continue, accepter le communisme ne pourra même plus sauver notre peuple. Maintenant que la puissance russe a jeté des bases solides, les gens commencent à le comprendre !
Ce sera bientôt la fin ? Que veux-tu dire par là ? Ignas se tut un instant avant de répondre :
Oui, la fin est aisément prévisible ; une pierre qui roule ne peut sarrêter à mi-pente. Lorsque Ilmé est revenue, portant son enfant mort, jai compris que nul ne pourrait plus nous sauver nous, les vieux. Toi, Taavi et les autres, vous avez encore pieds et mains libres, vous pourrez résister. Les hivers sont rudes, les étés, passe encore, mais plus les jours avancent et plus la solution est proche pour tous : la mort pour les uns, la lutte pour les autres, la liberté dans les deux cas !
Ignas continuait à parler lentement, cherchant parfois ses mots qui ne parvenaient pas à traduire la pensée trop brûlante.
Pourquoi sommes-nous restés petits parmi les grandes puissances ? Est-ce par manque de volonté, par dégoût de vivre ? Non ! Il ny a pas assez dimbéciles parmi nous pour transformer, dans leur esprit débile, notre peuple en troupeau ! Mais à quoi bon maintenant que notre esprit soit demeuré sain ? À quoi sert lesprit dun petit people, lorsque déferle sur lui un flot stupide qui le roule dans la boue ? Où va Je monde dans de telles conditions ? La terre entière est en train de devenir insensée ; on ne peut empêcher les imbéciles de procréer ! Nous, les parents, avons pu gagner pour vous la liberté ; avec vous nous lavons défendue, avec vous nous lavons perdue.
Ignas se tut, la tête encore lourde de ces sombres pensées ; mais son cœur était soulagé. Advienne que pourra ! Lui ne pouvait plus être utile à grand-chose ! En écoutant la respiration de son fils endormi, il croisa ses mains calleuses et pria longuement. Il demanda à Dieu, pour son peuple, des jours meilleurs, ensoleillés, des jours de travail joyeux et de chants. Non, Ignas ne priait ni pour lui, ni pour les siens ; il priait pour la terre entière.
Il se réveilla en sursaut ; un instant il demeura figé comme si les pleurs denfant quil entendait appartenaient encore à son rêve. Dehors laube déchirait la nuit ; prés de la grange, les bruits nocturnes avaient déjà fait place au chant des oiseaux. Son fils, près de lui, dormait comme an bienheureux, la tête et les épaules musclées ensevelies sous le foin qui montait et descendait au rythme de son souffle.
Brusquement Ignas se redressa : plus de doute possible, un enfant pleurait dans les prés. Parfois les cris lui parvenaient distinctement, parfois le vent balayait la voix ou léloignement la feutrait. Aussi vite que ses membres ankylosés le lui permettaient, il se rua sur louverture à deux battants de la grange et scruta les buissons nimbés de brouillard.
Il allait sauter au sol pour aller en direction de la voix lorsquil entendît des bribes de phrases ; sa main, appuyée contre le mur de planche, dérapa ; on pariait russe ! Le cheval sébrouait près de la grange ; vite Ignas secoua son fils par les épaules ; le jeune homme se réveilla en le regardant droit dans les yeux, par un réflexe de maquisard.
Les Russes ! Ils ont sans doute encerclé la grange ! Tom empoigna son arme.
Où ? Combien sont-ils ? On va essayer den sortir !
Attends un peu ! chuchota le vieux, épiant par les fentes de la cloison. Le cheval sapprochait toujours, tournant anxieusement la tête de tous côtés. Attends ! On va dabord voir par où on peut se sauver.
Tom allait dun mur à lautre pour surveiller les buissons. Le vieil Ignas saisit alors la bride et sortit précipitamment de la grange ; le cheval sapprocha de lui et, en soufflant, glissa ses naseaux sous le bras de son maître. Au même instant Ignas distingua sous la nappe de brouillard les pieds dun homme qui avançait lentement.
Tom ! chuchota le vieux.
Quand ce dernier leut rejoint, le torse de lhomme commençait à émerger du brouillard.
Qui est-ce ? Il na pas darme ! murmura le garçon en pointant son revolver sur larrivant.
Ne tire surtout pas !
La silhouette approchait en titubant, les bras écartés pour se tenir en équilibre, traînant les pieds ; elle sarrêtait par instant, et une convulsion de douleur la pliait en deux.
Tom se recula à labri du mur, lœil rivé à un interstice, le revolver en direction de lhomme qui continuait à avancer. Cétait August, tête nue, tout dépenaillé. Ils pouvaient maintenant distinguer que lhomme chancelant tenait à la main une grenade ; chacun de ses pas le faisait crier ; il sarrêta à une dizaine de mètres de la grange, le visage déformé de douleur, déjà creusé dombre,
Lorsque Ignas avança de quelques pas vers lui, August le supplia dans un râle :
Hiié, ne viens pas ! On ma envoyé te tuer. Me voilà criblé de balles... Mais la mort na pas pitié de moi ! Metsaoti est envahi de Russes ; partout ! Ceux de Kadapikou, on les a déjà embarqués hier soir... Mais quest-ce que tu fous à me contempler ? Saute sur ton cheval et galope ! Tu arriveras peut-être encore à te sauver ! Ça te dis : fais vite, cest la fin ! Toute la région sera rasée aujourdhui ! Vite, vite ! Galope par les prés de Lépikou, cest une chance à tenter, dépêche-toi ! !... Vite, sauve-toi !
August fit demi-tour et retourna sur ses pas ; il trébuchait ; regardant en arrière il lança dune voix désespérée :
Hiié ! Par Dieu, saute sur ton cheval ! Plus vite ! Mais quest-ce que tu attends ? Il hurlait, à genoux, les mains levées pour prendre le ciel à témoin.
Tom ! chuchota Ignas, Tom !
August sétait pelotonné sur lui-même ; ses gémissements parvenaient jusquà la grange. Il se redressa brusquement et cria vers le ciel :
August le bouffon était aussi un Estonien ! La grenade éclata.
À grand-peine, Ignas sefforçait de contenir le cheval qui sétait dressé sur ses sabots postérieurs. Parmi les buissons, le nuage bleuté de lexplosion se dissolvait dans la bruine laiteuse qui maintenant recouvrait un cadavre.
Les deux hommes restèrent muets. Chaque seconde de perdue diminuait leurs chances de survie, ils le savaient.
Viens ! déclara le vieux. Donne-moi ton fusil et monte sur le cheval. Tu as entendu ? On peut encore se sauver du coté de Lépikou.
Non ! Cest à toi de le faire ! Mot, jarriverai bien à courir ! Il percevait distinctement les voix russes dans les prés de Võllamäe, la déflagration leur avait donné léveil ; en même temps il entendait ces étranges pleurs denfant ; le brouillard semplissait de silhouettes mouvantes : les attaquants avançaient ! Tom sauta hors de la grange.
Père, ils viennent !
Saute à cheval ! ordonna brutalement le vieux en arrachant le fusil des mains de son fils. Garde le revolver, moi je nen ai pas lhabitude...
Non ! Cest toi qui vas lenfourcher... Dépêche-toi !
Le vieillard se mit en colère, empoignant son fils par la chemise :
Vas-tu écouter les paroles de ton père, oui ou non ? File dans le marais, amène du renfort !
Tom bondit sur le cheval. Comme Ignas lui jetait les rênes, les assaillants ouvraient le feu. Les balles sifflaient, quelques-unes éclatèrent dans les poutres de la grange. Des halles explosives ! pensa Tora en un éclair. De peur, le cheval se cabrait de nouveau.
Va et... sois un homme ! prononça Ignas. Il déchargea en même temps son fusil en direction des assaillants, faisant ainsi semballer lanimal. Tom jeta un dernier regard en arrière : son père sétait déjà réfugié derrière langle de la grange. Alors il ne fit plus attention quà sa chevauchée, car les balles sécrasaient à deux pas, dans les buissons.
Ignas visait les silhouettes dans le brouillard ; il devait concentrer lattention des Russes sur la grange, jusquà ce que son fils se fût éloigné. Il avait le cœur étrangement léger, lesprit tranquille. Le brouillard continuait à monter ; les soldats sétaient postés derrière les buissons.
Ils devaient maintenant encercler toute la grange, plus le temps de senfuir sur les traces de son fils ! Dailleurs Ignas navait même plus envie de le faire ; cette grange à demi pleine de foin, quil avait construite de ses propres mains, était comme un ami fidèle que lon ne peut abandonner. Il revoyait lexode de sa famille quittant Hiié devant les Eusses ; à quoi cela leur avait-il servi ? Non ! Partir maintenant dici serait tout aussi inutile. Et puis, Tom arriverait à joindre les partisans quelque part aux environs, on lui porterait secours ! Si la bataille finale devait avoir Heu, il voulait sy trouver. August avait dit : tout le village ; alors, Reet aussi ? Et Linda ! Tout le monde ! Le règlement de comptes général ! Il devait en être ainsi, car tout près gisait le cadavre dAugust ; un peu plus loin dormait Réku.
Il planait un silence inquiétant. Ignas contourna la grange, fusil à la hanche, cartouchières sur lépaule, écoutant, regardant partout. Derrière les forêts encore cachées de brume, le soleil se préparait à surgir en clairs rayons. Ignas grimpa jusquà louverture du premier étage.
Un spectacle inattendu soffrit alors à ses yeux. Sous la nappe de brouillard savançait une rangée denfants, six pauvres gosses ; la tête du plus grand dentre eux touchait à peine la nappe de brume qui semblait les abriter tous comme un toit. Ils allaient en titubant sous le brouillard ; derrière leur dos, une voix menaçante les faisait se resserrer peureusement.
Ignas sabrita les yeux pour mieux voir : les enfants de Paavel et de Sessi de Kadapikou sapprochaient de la grange ; le plus jeune marchait à peine, le plus vieux nétait pas encore en âge dêtre berger ; derrière eux rampaient les Russes.
Dans sa longue vie, Ignas avait vu bien des horreurs, mais ce quil apercevait maintenant les dépassait toutes en atrocité et le faisait trembler de colère. Son esprit encore glacé de stupeur montait vers Dieu : « Regarde ! Cest Toi qui permets une chose pareille ? »
Les enfants étaient si proches maintenant quil pouvait, sur chaque visage, lire la peur qui sy reflétait. Il entendait les sanglots des deux plus jeunes, voyait leur démarche dautomate ; mais il apercevait aussi les armes russes derrière eux. Ignas leva son fusil et visa les soldats qui rampaient sur les pas du plus jeune. Ses mains tremblaient, tant son cœur se révoltait.
Soudain les enfants sarrêtèrent et se mirent à courir entre les buissons ; les plus jeunes poussaient des cris de frayeur : ils avaient atteint le cadavre déchiqueté dAugust. Ignas fit feu le premier, les soldats nétant plus protégés ; trois sur six restèrent cloués au sol, les autres plongèrent dans les buissons. Tout autour de la grange éclataient maintenant les coups de fusil et de revolver ; une mitraillette cracha sa rafale derrière le premier buisson. Ignas ne voyait plus rien, il avait retrouvé lexcitation du combat.
Lorsquil sentit une forte odeur de brûlé, il se retourna pour la première fois depuis le début de lattaque. Tout le toit était en flammes ; de limmense meule de foin montaient de larges spirales de fumée déjà traversées de langues de feu. Leur sifflement redoubla, le foin sembrasa dun océan mugissant de flammes. Ignas nen fut même pas effrayé, bien au contraire. Une grande paix emplissait son cœur. Bientôt tout serait terminé !