XV

   À l’époque des moissons, peu après l’enterrement de Ebéhard de Võllamäe, se produisit un événement qui devait se répercuter par la suite sur tout le village de Kalgina.
   Comme la nuit de la cérémonie personne n’avait eu le cœur de toucher aux victuailles entassées par Jaak devant la grange, et que ce dernier avait tout abandonné sur place — des miches de pain frais, du beurre, de la viande, de la boisson — Taavi et ses compagnons en emportèrent une bonne partie et allèrent chercher le reste le lendemain même, par un beau matin de canicule.
   Sur les instances de Léonard, ils s’assirent à l’ombre, en lisière des forêts, sur de grosses racines d’aulne, et attaquèrent à belles dents les provisions. Ils mangeaient presque sans mot dire, se régalant de liquide et de solide, respirant avec délice l’air plus frais sous les grands arbres. Entre deux bouchées ils cueillaient des myrtilles en guise de dessert. Devant eux les prés embaumaient le foin au parfum de menthe sauvage. Juste au-dessus de leur tête ramageait une mésange huppée.
   — Que le ciel nous accorde de nombreux enterrements et tous les jours on bâfrera des tripes et de la brioche ! s’exclama Léonard.
   Les autres le regardèrent, le visage sévère ; les yeux de Värdi fulminaient derrière ses lunettes :
   — Là, tu charries ! Et le bossu leva le coude pour se rafraîchir abondamment le gosier ; sa glotte faisait un va-et-vient de piston.
   Allez, on y va ! déclara Taavi en se relevant. L’ordonnance du capitaine Jonnkoppel lui avait signalé des déplacements massifs de sections russes aux abords des aérodromes et des bases. —Nom de Dieu ! s’exclama tout à coup Tom, en se postant derrière un arbre que le vent avait déraciné. Son juron avait fait taire les autres qui s’étaient, eux aussi, plaqués au sol. Au bout du pré, juste devant la grange de Võllamäe, ils apercevaient des inconnus, le fusil à la main. Leurs cartouchières miroitant au soleil ne pouvaient laisser aucun doute sur leur identité. Deux autres débouchaient du coin de la grange.
   — Un ratissage !
   Ils dissimulèrent rapidement leurs provisions sous les branches de l’arbre déraciné.
   — On aura encore d’autres enterrements ! murmura Osvald.
   — Ça, ils blanchissent déjà les linceuls ; regardez-les se glander au soleil ! fit remarquer Léonard.
   Très calme, Värdi, derrière une butte, réglait la hausse de son œilleton.
   — Alors, on se paye une bonne fenaison ? demanda Tom. — T’es pas fou ! riposta nerveusement Taavi. Ils sont sûrement plus d’une poignée, attention à ne pas se faire encercler. Léonard, cours avertir au campement...
   Il plaça Tom pour protéger l’arrière ; Värdi et Osvald restèrent en place ; lui-même, pour mieux observer, escalada un sapin. L’envie le démangeait de jouer un sale tour aux Russes. Le vin qu’il avait bu était pour beaucoup dans cette excitation qu’il ne parvenait pas à dompter.
   Près de la grange stationnaient une dizaine de Busses ; plus loin, à travers les prés de Lépikou, avançait une ligne de soldats. Taavi dégringola de son arbre mais se figea sur la dernière branche : une soudaine agitation animait le groupe près du hangar ; avec de grands gestes, ils se dirigeaient tous vers le coteau, là où se trouvait le tombeau de Réku.
   — Eh les gars !
   — Alors quoi ? Ils déguerpissent oui ou non ? demanda Osvald.
   — Ils sont en train d’enfoncer leurs baïonnettes dans la tombe de Réku ; ils vont sans doute l’ouvrir.
   — Tu charries ?
   — Ces enfoirés, ils pourraient au moins le laisser tranquille dans Mon cercueil !
   Au même instant ils entendaient le cri du coq de bruyère, leur signal de reconnaissance ; avant même que l’un d’eux eut pu répondre, Léonard accourut, essoufflé.
   — Venez vite, les gens de Hiié sont dans les pattes du commando de choc. Il y en a toute une bande près de la grange, Ignas avait déjà les canons de fusil contre la poitrine et...
   — On y va ! l’interrompit Taavi.
   Tom, qui revenait juste, avait entendu la dernière phrase de Léonard. Il le saisit par les épaules, décomposé, la voix blanche.
   — Parle !
   Ils foncèrent tous vers Hiié ; Léonard entre deux foulées trébuchantes continuait ses bribes de récit :
   — J’arrivais à toute vitesse, et voilà que j’entends, près de la grange de Hiié, une femme qui appelait au secours. Vingt dieux ! Je me mets le nez au vent et qu’est-ce que je vois ? Hilda ! Elle devait engranger le foin avec Ignas. Je me planque derrière un buisson ; le cheval avait pris le mors aux dents et galopait dans le pré ; les cosaques avaient plaqué le patron et la fille contre le mur de la grange...
   — Assez de littérature ! Parle clairement ! s’énerva Tom.
   — Parle clairement, parle clairement ! Je ne suis pas un phonographe. C’est tout ce que j’avais à dire ; ils ont encadré ton vieux avec leurs flingues et ont décroché vers Hiié.
   En sautant de buisson en buisson, les cinq hommes traversèrent les prés de Hiié. Personne ! Le cheval gambadait en liberté, la charrette de foin penchait dangereusement le long de la grange. Taavi s’arrêta.
   — Chut !
   Des voix leur parvenaient de la grange : des appels étouffés de femme, entrecoupés de rires gras. Osvald, Tom et Värdi, en entendant ces cris, revoyaient la fameuse nuit d’automne à Matsu, les cadavres et les femmes violées. Perdant toute prudence ils contournèrent d’un bond la grange.
   — Haut les mains !
   Le tableau qui s’offrait à eux ne différait guère en horreur de celui de Matsu. Hilda se débattait dans le foin, à demi déshabillée ; sa robe de coton s’était déchirée dans cette lutte inégale. August de Roosi maintenait sous ses genoux les bras levés de la jeune fille, tandis que le milicien, Beetal Rause, le pantalon baissé, couché sur Hilda, se préparait à la violer. Épouvantés, les deux hommes n’eurent que la force de se redresser, mains en l’air.
   Le premier réflexe des partisans aurait été de les descendre à bout portant si Tom ne les avait devancés pour se ruer sur les deux scélérats à coups de poing sur le visage, sur la nuque, sur les yeux, cognant au hasard.
   — Ne m’éborgne pas ! pleurnicha le vieil August. Moi je n’y suis pour rien !
   — Ah tu n’y es pour rien ! Ah tu n’y es pour rien ! répétait Tom, tandis que ses coups écrasaient le visage d’August. Avant même que le vieux pût cracher sa mâchoire, il l’empoigna et le jeta à terre. Ah vraiment tu n’y es pour rien ? Tu immobilisais les mains d’Hilda, espèce de monstre ! Où est mon père ? Qu’en avez-vous fait ? hurla-t-il à l’adresse du milicien, la crosse levée. De n’avoir pas encore démoli entièrement le visage du gorille redoublait sa fureur.
   — Attends ! Taavi arrêta son geste. On va s’occuper d’eux, regarde d’abord comment va Hilda.
   Le visage enfoui dans le foin, la jeune fille sanglotait hystériquement. Elle ne parut même pas s’apercevoir que Tom, hésitant et craintif, s’approchait d’elle pour la relever. Elle ne répondît à aucune de ses questions ; elle pouvait à peine respirer entre ses spasmes. Us étaient intervenus à la dernière seconde ! D’un bond elle se leva, et sans regarder personne, disparut de la grange.
   — Hilda !
   — Laisse-la courir et .se remettre un peu ! lui conseilla Taavi.
   — On ne lui a rien fait ! affirma précipitamment August, Rien du tout, parole d’honneur ! Rause est un vrai verrat, tout de suite prêt à saillir !...
   Beetal Rause sursauta légèrement. Sur son visage impassible, seules ses narines béantes palpitaient comme celles d’un animal effrayé. Toute sa bestialité s’était concentrée dans un rictus méchant.
   — Où est le patron ? lui demanda Taavi.
   — Ils l’ont raccompagné, mais pour le relâcher tout de suite ! répondit, à sa place, le vieil August, la bouche ensanglantée. Est-ce qu’on peut partir aussi maintenant ?
   — Oui ! Sous forme de cadavres I
   August s’essuya le front ; il devenait soudain loquace et agité. Les mots semblaient se bousculer sur ses lèvres tuméfiées.
   — Taavi de Sooserva, sois quand même humain ! Moi j’le dis ! Regarde, vieux comme je suis, je n’ai rien pu faire de mal ! On m’a emmené ici de force, j’le dis ! Te leur racontais seulement des blagues, comme un clown, le fusil en bandoulière, et cette charogne de Rause fonce droit sur la fille ! Alors moi, je suis venu l’empêcher. T’es pas fou ! que je lui ai dit...
   — Arrête tes bobards ! Tu la tenais ! trancha Tom, prêt à bondir de nouveau sur le vieux.
   — Laisse tes poings tranquilles ! le supplia August. Que voulais-tu que je fasse, moi, contre les ordres qu’il me donnait ! Il m’écrase de toute sa puissance et de sa carrure. Je ne pouvais tout de même pas me faire tuer ! Et ça j’l’ai dit à la demoiselle : ça ne te fera pas grand-chose... Croyez-moi, les gars, j’ai toujours tout fait pour vous défendre ! Toujours ! Parole d’honneur et amen...
   Il se mit à ramper en direction de la sortie.
   — Reste les mains en l’air ! lui ordonna Osvald. Alors, ou les liquide ici ?
   — Non, dans le marais, décida Taavi. Ici, les coups de feu donneraient l’éveil. Tom, ramasse les armes et la casquette du milicien.
   Tom décocha dans les côtes de Beetal Rause un coup de pied qui l’envoya s’écraser face contre terre, les pantalons toujours sur les talons. Värdi, avec une branche flexible de bouleau, se mit à lui cingler les jambes et les cuisses.
   — Alors, comme ça, enfant de putain, on perd son froc ? Rause, sous la grêle de coups, se tordait au sol.
   À bout de forces, Värdi se tourna vers August.
   — Tiens, prends ça ! Il lui tendit la badine. Voyant que le vieux le regardait interloqué, il vociféra : Alors, espèce de vermine, il faut te faire un dessin ?
   August hésita un instant, regardant cette sorte de gourdin qu’il tenait en main, mais après un bon coup de crosse dans les épaules, il lui devint lumineux que, pour sauvegarder sa vie, il n’avait plus qu’à cogner à son tour.
   Le petit groupe se mit en route vers la forêt. August, dans ces périodes difficiles, avait tout fait pour éviter une balle dans la nuque, pour éviter la pendaison, une fois la situation changée, pour éviter de moisir trop longtemps en prison, et voilà que maintenant, à deux pas d’ici, on allait le descendre ! Et par la faute de qui ? De ce goret de Beetal Rause ! Lui, il était seulement resté pour voir si le milicien assommerait Hilda, comme il le faisait chaque fois qu’il violait une fille ; mais non ! Il avait fallu que le gorille l’appelât à son aide, en lui promettant de faire part à deux, et lui, la tête encore chaude de vodka avalée avant le ratissage, avait maintenu la fille comme il maintenait autrefois les animaux qu’il castrait !
   Le vieil August crachait du sang, ses gencives étaient toute défoncées ; quel tordu que ce milicien ! Il le regardait trébucher devant lui avec son pantalon baissé qui le faisait se dandiner comme un canard ; Rause se prit même les pieds dedans et s’écroula ; August s’empressa alors de le relever à grands coups de trique. Au début, il avait eu du mal à s’y faire, mais maintenant, plus la forêt approchait et plus il redoublait de coups.
   — Saloperie de violeur de bergères ! Tout de suite à sauter sur le chignon des filles ! Tu n’as pas eu assez de ma fille, non, et de toutes celles que je t’ai vu violer quand tu me forçais à participer à tes atrocités ? Boucher de chrétien !
   — Allez ! Plus fort ! Le bossu l’encourageait à coups de crosse dans les reins. Plus fort, je te dis ! C’est la perspective de clamser qui t’amollit les bras ?
   August courait comme un dératé autour du milicien, faisant tournoyer son bâton qui le marquait de longues estafilades écarlates ; l’homme gémissait de douleur, lui lançait des bordées d’injures, les mains toujours derrière la nuque ; August frappait avec la force du désespoir : encore quelques pas et c’était la forêt, la mort !
   — Vous ne pouvez pas l’arrêter, cette espèce d’encorné ? les supplia le milicien.
   — On ne veut pas le priver de sa dernière joie ! rétorqua Taavi. Une fois en enfer, vous vous arrangerez entre vous !
   — Taavi de Sooserva, sois clément ! implorait maintenant August, la gorge nouée de peur. Montre-toi humain, je te le…
   — Est-ce que tu étais humain, toi ? Et ta fille, est-ce qu’elle était humaine ? Qui a tué mes enfants, peux-tu me le dire ? Sais-tu que c’est elle qui a livré aux Russes plus de cinquante personnes, et entre autres ma femme et mon fils ? Dis-moi, peux-tu me dire qui a brisé notre vie, notre liberté ? Les rouges, ta fille, toi et tous les collabos de ton espèce ! Qui a jamais eu pitié de moi ? Qui aura pitié de moi plus tard ? Peux-tu me répondre ? Qu’est-ce que ça veut dire la pitié ?
   Arrivé dans la forêt, August sentit que ses forces l’abandonnaient. Il continuait à frapper le milicien, mais lui-même chancelait et trébuchait ; sa bouche était sèche, tuméfiée. Osvald avait devancé le groupe pour éclaircir le chemin ; Tom et Leonard surveillaient de chaque côté ; ils avançaient en lisière de bois, longeant les prés en direction du marais. August savait que les sections de choc étaient maintenant reparties à Kalgina. Il ne pouvait plus espérer l’aide de personne.
   À la hauteur des près de Võllamäe, tout le monde se regroupa.
   — On va les balader longtemps ? ronchonna le bossu.
   August rouait de coups de pied son compagnon.
   — Satanée ordure ! C’est de ta faute tout ça ! jurait le vieux en pleurant de détresse. Je t’ai pourtant assez rabâché de laisser tranquilles toutes les bergères et les filles des environs ! Combien de fois je t’ai vu les humilier devant moi ! On devrait couper ta sale verge de taureau, ça, j’te dis ! De ma propre main je devrais t’arracher les grelots pour que tu n’empoisonnes plus personne avec ton sang de pourriture ! Les hommes s’arrêtèrent autour du milicien qui était à nouveau tombé et accablait de menaces et d’injures le vieil August.
   — Attache-le ! ordonna Taavi.
   — Moi, l’attacher ? Et avec quoi ?
   — Débrouille-toi, mais fais vite.
   August tira la ceinture de sa cartouchière et attacha à un arbre les mains du milicien toujours étendu sur le dos, puis, avec les racines souples de jeunes pins qu’il déracina, essaya de lier les pieds du prisonnier ; mais la tâche n’était pas aisée : bien que son pantalon lui entravât les jambes, le mili-cien parvenait à décocher des ruades, avec ses bottes clou-tées, dans les mollets et les côtes du vieil August.
   — Aidez-moi donc, bonnes gens ! pleurnicha le vieux ! Les autres ricanèrent ; Värdi s’approcha, la crosse levée.
   Ramassant ses dernières forces, August, après avoir arraché le pantalon du milicien, réussit à lui coincer un pied sous son bras ; il essayait de l’attacher à une grosse racine de pin sortie de terre ; essoufflé, chancelant sous les coups reçus, il s’acharnait tant et si bien qu’il parvint à l’immobiliser. Tout courbatu, il se mit à lutter avec la deuxième hotte qui continuait à le frapper comme un sabot de cheval ; August sentait la colère le gagner : un bon coup de poing dans les parties et le milicien ne bougea plus. Tremblant encore de cette lutte démesurée, il se redressa : Beetal Rause, jambes écartées, était solidement attaché aux racines.
   — Tu as ton couteau ? lui demanda Taavi.
   — Mon couteau ? Oui... je l’ai ! le vieux hésitait, le visage pâle, couvert de sueur.
   — Je te prends au mot !.... Coupe-les-lui !
   August regarda les hommes, les uns après les autres, sans oser comprendre. Il sortit son couteau à la pointe recourbée, en contemplant ce colosse étendu qui renâclait farouchement, dénudé jusqu’au nombril.
   — Alors, tu n’as pas compris ? lui cria le bossu en lui bourrant les omoplates de nouveaux coups de crosse.
   August de Roosi, le castreur de porcs, ôta son veston et retroussa ses manches ; comme dans un rêve, il s’assit à califourchon sur le ventre du milicien.
   — Au secours, à l’aide ! Bande d’assassins ! hurla Beetal Rause. Son torse se redressait dans un effort surhumain lorsqu’il sentit la main d’August lui saisir les testicules.
   — Inutile de te débattre, enfoiré ! haleta le vieux. Si mon couteau glisse, en moins de deux il ne te restera plus n’en entre les jambes. Ne hurle pas, charogne !
   — Fourrez-lui au moins quelque chose dans la bouche, ça me fait mal de l’entendre s’égosiller !
   — As-tu perdu la raison de beugler comme ça ? demanda-t-il gravement en se retournant vers Je milicien. Tu ne comprends donc pas que mon couteau peut dévier et te couper une veine, imbécile ?
   August avait l’impression que son cerveau se dédoublait. Quelle situation ! Il lui fallait lutter avec le milicien comme avec un animal de qui dépendrait sa propre peau. Et pensez-vous que les partisans allaient l’aider, non ? Et le milicien lui-même qui se montrait aussi peu compréhensif qu’un vieux taureau ou qu’un vieux verrat. Mais écoutez-le crier, hurler ! Ma parole, il avait l’air de croire qu’August ne connaissait pas son métier !
   — Oui, il vaudrait mieux ne pas faire ça sur un homme, même s’il s’agissait de Beetal Rause ! Mais, après tout, c’était un service à rendre à l’humanité ; combien de jeunes filles n’avait-il pas violées et tuées à coup sur !
   — Si seulement j’avais mes tenailles roupies à blanc pour lui pincer les veines ! Oui, c’est fout de même plus difficile de castrer un homme qu’un cochon !
   Le rugissement de Beetal Rause fit trembler la forêt, puis ce fut le silence, un silence inquiétant, tandis qu’August se relevait, les mains trempées de sang. En détachant l’homme, il eut envie de vomir. Le milicien, le visage cadavérique, déchira sa chemise et s’efforça, le corps tremblant, d’arrêter le sang.
   August regarda autour de lui : il n’y avait plus personne ; il lui semblait se réveiller de son cauchemar et qu’il n’y avait jamais eu de partisans ; mais les gémissements du colosse, le; couteau ensanglanté qu’il tenait encore, attestaient qu’il ne s’agissait pas d’un rêve. August se mit à courir vers le village, des ombres dansant devant ses yeux.
   
* * *

   August était là, lui aussi, libre comme l’air depuis quinze jours, mais, vieux comme il l’était, cette liberté lui pesait bien plus qu’à ces jeunes loups de partisans.
   On le laissait à l’écart ; les forêts elles-mêmes ne voulaient pas de lui et, à la mairie, on le guettait pour l’envoyer faire son dernier voyage.
   Le premier soir, il s’était précipité chez lui pour se munir de provisions, mais, dans son affolement, n’avait presque rien emporté.
   August savait que l’heure du règlement de comptes allait sonner, le camarade Turban le lui avait déjà affirmé avant le ratissage général qui n’était, en fait, qu’un prélude ; Marta aussi avait fait allusion à ce proche événement.
   Ainsi sa propre fille avait envoyé à la mort plus de cinquante personnes ! Et combien dans les camps d’esclavage ! Grand Dieu ! Pourquoi ? Quelle clémence pouvait-il encore espérer, lui, August de Roosi ? Une halle dans la nuque ou la pendaison, mains liées derrière le dos par un morceau de barbelé, voilà ce qui l’attendait. Un tel crime perpétré par la main d’une femme n’entraînait pas seulement le châtiment jusqu’à la troisième ou quatrième génération, mais annonçait la destruction de toute la souche. Ici, plus de marchandages ni de suppliques possibles.
   August se réfugiait au plus profond des forêts, mangeait des myrtilles, déterrait le soir des pommes de terre ou cueillait dans les champs des cosses de petits pois. Parfois, à la faveur de la nuit, il s’aventurait dans les pâtures pour traire une vache dans une vieille boîte à conserve rouillée. Une telle vie ne pouvait durer, il le savait. Pourtant, lorsque la voix du destin se fit entendre, il ne s’y attendait pas.
   Il était couché dans un champ de petits pois, du côté de Matsu, fusil sous le bras, grignotant sa maigre pitance, lorsque la première section de Russes, commandée par ses propres camarades de commando, arriva jusqu’à lui.
   Il faisait déjà si noir qu’il avait du mal à les identifier. Sans doute venaient-ils directement de Roosi ou de Kalgina, longeant les forêts en direction de Kadapikou. Ce qui stupéfiait le plus August ce fut de les voir s’approcher maintenant des forêts menaçantes : c’était l’indice qu’il devait en ce moment se dérouler d’importantes opérations.
   Avant d’avoir pu bouger, il entendit un nouveau groupe approcher, le martèlement sourd des bottes et le faible cliquetis des armes. Le souffle coupé, il se pelotonna pour laisser les soldats défiler devant lui sans le voir. Le vent caressait doucement les champs, faisant frissonner les feuilles des trembles. Les nuages d’or rouge du couchant se délayaient en cendres sanglantes.
   August bondit dans la forêt. Ses pieds avaient brusquement retrouvé l’agilité de la jeunesse ; il savait pourtant que Beetal Rause ne pouvait être parmi les assaillants, mais il redoutait que ce dernier ne vînt le relancer ; il entendait encore les hurlements du colosse.
   Il jeta son fusil dans un buisson ; il eût été incapable de s’en servir, même en cas de danger ! Une idée l’incitait à progresser rapidement d’arbre en arbre : il devait avertir les partisans ! August ne les considérait pas comme ses ennemis ; bien sûr ils lui avaient tourné le dos avec dégoût, mais peu importait leur haine ! De sa vie, August n’avait pu s’asseoir aux festins des riches et il savait, trop tard hélas, que c’était l’existence obscure d’un insecte sur son brin de fumier qui présentait, en fin de compte, le moins de dangers.
   Les épaules voûtées, il s’enfonça encore plus loin dans la forêt. Il pourrait rejoindre les partisans avant que les assaillants ne le fassent ; d’ailleurs ces derniers ne commenceraient pas le ratissage pendant la nuit. Mais soudain il s’arrêta : il ignorait où se cachaient les hommes ! Il devait retourner au village chercher Ignas, lui seul pouvait en ce moment l’aider. Traversant le village en courant, August tomba en plein sur les Russes, à la hauteur de la cour de Kadapikou. Il se baissa derrière Je mur bas et s’efforça de progresser au fond du fossé desséché pour s’éloigner des soldats. Il avançait, centimètre par centimètre, lorsque devant lui il entendit de nouveaux chuchotements russes ; il s’était donc précipité dans la gueule du loup ! Les soldats encerclaient tous les bâtiments de Kadapikou.
   Au même instant la porte de la ferme grinça ; l’esprit tendu. August regarda par-dessus la clôture de pierre ; il fallait les prévenir ! Déjà sa bouche s’ouvrait pour le faire, mais personne ne sortit : on lâchait juste le chien dans la cour. L’animal descendit les marches et sauta en l’air en aboyant de panique, comme s’il se heurtait à quelque mur invisible. Il se tuf et dévora quelque chose sur l’herbe. « C’est la mort qu’il avale », pensa August.
   En effet, après avoir englouti le morceau de viande, le chien cessa de gronder. Avec des jappements plaintifs, il s’efforçait d’échapper aux soldats qui maintenant affluaient dans la cour ; on entendit le coup mat d’une crosse de fusil qui s’abattait et la plainte lugubre du chien parmi le rire des soldats.
   Discrètement on donna l’ordre de lever les mains à Paavel qui venait d’apparaître sur le seuil, pieds nus, en chemise. August l’entendait chevroter de peur.
   — Où se cachent les bandits ? lui demanda-t-on, en estonien, au moment où Sessi, la femme de Paavel, le rejoignait. Elle sortait de son lit, un manteau jeté sur les épaules ; contrairement à son mari, elle se mit à attaquer les assaillants, forte de son bon droit ; on la poussa jusqu’au bas des marches avec ordre de se taire ; par ses cris elle voulait avertir les fugitifs, hein ? Les soldats firent sortir dans la cour les six petits enfants du couple ; la mère prit dans ses bras le plus jeune qui se mettait à hurler, les autres, tout tremblants, n’osaient ouvrir la bouche.
   — Où sont les hommes des forêts ? demanda-t-on aux enfants. Où sont les bandits que vous allez ravitailler ?
   — Jamais mes enfants n’ont porté quoi que ce soit à quiconque ! riposta Sessi. Ils n’osent même pas aller dans la forêt ! Qu’est-ce que vous nous voulez ?
   — Habillez les enfants et suivez-nous ! August reconnaissait la voix du chef de commando de choc.
   — Où ça ? pleurnicha Paavel. Nous n’avons rien fait de mal !
   — Mais vous portez à manger aux partisans ?
   — Dieu m’en garde ! rétorqua Sessi. Nous ne leur avons rien porté du tout ; c’est déjà bien rare que les enfants puissent se remplir correctement le ventre ! Où devons-nous aller ? La voix de cette petite femme maigrichonne, mais si courageuse, restait calme.
   — Conduisez-nous dans le repaire des bandits. Si vous ne le faites pas, ce sont les enfants qui le feront.
   August se mit à bouger lentement comme s’il réalisait enfin qu’il existait. Par-dessus le mur de pierres, il pouvait voir les soldats envahir la maison, les dépendances, fouiller le moindre buisson de groseillier.
   D’un bond, sans même se rendre compte de ce qu’il faisait, August sortit du fossé et courut vers la forêt, comprenant en même temps la faute qu’il commettait.
   — Stoi ! Stoi ! Une rafale crépita, puis ce fut le silence comme si toute vie humaine avait disparu.
   August s’était écroulé dans les fourrés ; sa tête heurta un arbre, il sentit ses reins écrasés par la chute d’un autre tronc. Il essaya de se lever, mais l’arbre l’aplatissait au sol, lui faisant tellement mal qu’il n’avait plus la force d’esquisser un mouvement pour se dégager. Un gémissement monta de sa gorge : il était blessé. Ne voulant pas y croire, il tâta le bas de son corps : aucun arbre ne s’était abattu, mais du sang tiède coulait le long de ses jambes ; de souffrance, ses doigts se crispèrent dans la terre. La salve l’avait atteint aux cuisses et au bas-ventre.
   Des ombres noires se penchèrent alors sur lui ; au lieu de lui donner des coups de crosse, on le releva et August de Roosi sortit de la forêt, escorté de ses anciens amis.
   
* * *

   Ignas et son fils dételèrent le cheval et, au lieu de prendre un repos bien gagné, se mirent à rafistoler la palissade qu’ils avaient dû abattre pour rentrer le foin dans la grange.
   — Laisse, je vais le faire, ne te fatigue pas ! lui conseilla Ignas. Souffle un peu, tu t’es tellement escrimé toute la journée avec la fourche !
   — Oh ! J’ai l’habitude... Le jeune homme avait brusquement pitié de son père, en voyant ce corps voûté, ces cheveux gris et clairsemés sur le vaste front brûlé de soleil ; en deux ans, son père semblait en avoir vieilli de dix ! Dans un brusque accès de tendresse, Tom aurait voulu que son père s’assit et se reposât ; il réparerait tout seul la palissade ! Mais le vieux n’y consentirait jamais, il le savait. Tom se sentait bouleversé d’affection ; il était à l’âge où l’on s’aperçoit que ses parents sont aussi des hommes. Il avait fermement décidé de passer la nuit dans la grange, auprès de son père, et de l’aider, aux premières rosées du matin ; aussi ne raccompagna-t-il pas Hilda lorsqu’elle vint leur apporter, en plus du souper, un pichet de lait encore tiède. C’était pourtant une tentation bien séduisante de se promener avec la jeune fille à travers les rejets d’herbe mouillée ; bientôt la nuit allait s’éclaircir d’un brouillard laiteux, les grenouilles mêleraient leur coassement au crissement des sauterelles et des grillons.
   Le fils et le père s’étaient assis sur l’herbe, devant la grange, pour manger, et se passaient le pichet à tour de rôle ; ils découpaient leur viande sur un bout de planche ; non loin d’eux, entre les osiers, broutait le cheval.
   — Voilà bien longtemps que nous n’avions pas mangé ensemble à la même table ! remarqua Ignas, enjoué.
   — Ça oui, reconnut Tom ; mais il savait que la réflexion de son père n’était pas aussi enjouée qu’elle le paraissait. J’ai l’intention de passer la nuit ici, sinon demain matin j’arriverai trop tard ! Je veux t’aider à remonter la palissade ! Voyant que son père faisait la grimace, il ajouta : Impossible de dormir dans le blockhaus avec les hommes qui travaillent y grand bruit toute la nuit ; ici, personne ne viendra nous déranger.
   — Bon ! ! Mais ne te plains pas ensuite d’avoir fait une bêtise ; tu es en âge de savoir ce que tu fais !
   Ignas noua dans la serviette les reliefs du repas et grimpa dans le fenil ; le foin craquait, encore chaud de soleil ; que c’était bun de s’y jeter, les membres las ! Tom glissa ses cartouchières sous sa tête et déposa son fusil à portée de sa main. Ne parvenant pas à s’assoupir, il continuait à contempler le ciel à travers le triangle de la lucarne. Comme il avait peu discuté avec son père ces dernières années, alors qu’il avait tant de choses à dire !
   C’était Ignas, ce jour-là, qui éprouvait le besoin de parler, les mains croisées derrière la nuque :
   — Que va-t-il advenir de nous ? Les années passent et la tenaille se resserre : la résistance sera brisée, le peuple réduit à la mendicité ; pour nous la fin ne tardera guère, mais ailleurs? Si ça continue, accepter le communisme ne pourra même plus sauver notre peuple. Maintenant que la puissance russe a jeté des bases solides, les gens commencent à le comprendre !
   — Ce sera bientôt la fin ? Que veux-tu dire par là ? Ignas se tut un instant avant de répondre :
   — Oui, la fin est aisément prévisible ; une pierre qui roule ne peut s’arrêter à mi-pente. Lorsque Ilmé est revenue, portant son enfant mort, j’ai compris que nul ne pourrait plus nous sauver — nous, les vieux. Toi, Taavi et les autres, vous avez encore pieds et mains libres, vous pourrez résister. Les hivers sont rudes, les étés, passe encore, mais plus les jours avancent et plus la solution est proche pour tous : la mort pour les uns, la lutte pour les autres, la liberté dans les deux cas !
   Ignas continuait à parler lentement, cherchant parfois ses mots qui ne parvenaient pas à traduire la pensée trop brûlante.
   — Pourquoi sommes-nous restés petits parmi les grandes puissances ? Est-ce par manque de volonté, par dégoût de vivre ? Non ! Il n’y a pas assez d’imbéciles parmi nous pour transformer, dans leur esprit débile, notre peuple en troupeau ! Mais à quoi bon maintenant que notre esprit soit demeuré sain ? À quoi sert l’esprit d’un petit people, lorsque déferle sur lui un flot stupide qui le roule dans la boue ? Où va Je monde dans de telles conditions ? La terre entière est en train de devenir insensée ; on ne peut empêcher les imbéciles de procréer ! Nous, les parents, avons pu gagner pour vous la liberté ; avec vous nous l’avons défendue, avec vous nous l’avons perdue.
   Ignas se tut, la tête encore lourde de ces sombres pensées ; mais son cœur était soulagé. Advienne que pourra ! Lui ne pouvait plus être utile à grand-chose ! En écoutant la respiration de son fils endormi, il croisa ses mains calleuses et pria longuement. Il demanda à Dieu, pour son peuple, des jours meilleurs, ensoleillés, des jours de travail joyeux et de chants. Non, Ignas ne priait ni pour lui, ni pour les siens ; il priait pour la terre entière.
   Il se réveilla en sursaut ; un instant il demeura figé comme si les pleurs d’enfant qu’il entendait appartenaient encore à son rêve. Dehors l’aube déchirait la nuit ; prés de la grange, les bruits nocturnes avaient déjà fait place au chant des oiseaux. Son fils, près de lui, dormait comme an bienheureux, la tête et les épaules musclées ensevelies sous le foin qui montait et descendait au rythme de son souffle.
   Brusquement Ignas se redressa : plus de doute possible, un enfant pleurait dans les prés. Parfois les cris lui parvenaient distinctement, parfois le vent balayait la voix ou l’éloignement la feutrait. Aussi vite que ses membres ankylosés le lui permettaient, il se rua sur l’ouverture à deux battants de la grange et scruta les buissons nimbés de brouillard.
   Il allait sauter au sol pour aller en direction de la voix lorsqu’il entendît des bribes de phrases ; sa main, appuyée contre le mur de planche, dérapa ; on pariait russe ! Le cheval s’ébrouait près de la grange ; vite Ignas secoua son fils par les épaules ; le jeune homme se réveilla en le regardant droit dans les yeux, par un réflexe de maquisard.
   — Les Russes ! Ils ont sans doute encerclé la grange ! Tom empoigna son arme.
   — Où ? Combien sont-ils ? On va essayer d’en sortir !
   — Attends un peu ! chuchota le vieux, épiant par les fentes de la cloison. Le cheval s’approchait toujours, tournant anxieusement la tête de tous côtés. Attends ! On va d’abord voir par où on peut se sauver.
   Tom allait d’un mur à l’autre pour surveiller les buissons. Le vieil Ignas saisit alors la bride et sortit précipitamment de la grange ; le cheval s’approcha de lui et, en soufflant, glissa ses naseaux sous le bras de son maître. Au même instant Ignas distingua sous la nappe de brouillard les pieds d’un homme qui avançait lentement.
   — Tom ! chuchota le vieux.
   Quand ce dernier l’eut rejoint, le torse de l’homme commençait à émerger du brouillard.
   — Qui est-ce ? Il n’a pas d’arme ! murmura le garçon en pointant son revolver sur l’arrivant.
   — Ne tire surtout pas !
   La silhouette approchait en titubant, les bras écartés pour se tenir en équilibre, traînant les pieds ; elle s’arrêtait par instant, et une convulsion de douleur la pliait en deux.
   Tom se recula à l’abri du mur, l’œil rivé à un interstice, le revolver en direction de l’homme qui continuait à avancer. C’était August, tête nue, tout dépenaillé. Ils pouvaient maintenant distinguer que l’homme chancelant tenait à la main une grenade ; chacun de ses pas le faisait crier ; il s’arrêta à une dizaine de mètres de la grange, le visage déformé de douleur, déjà creusé d’ombre,
   Lorsque Ignas avança de quelques pas vers lui, August le supplia dans un râle :
   — Hiié, ne viens pas ! On m’a envoyé te tuer. Me voilà criblé de balles... Mais la mort n’a pas pitié de moi ! Metsaoti est envahi de Russes ; partout ! Ceux de Kadapikou, on les a déjà embarqués hier soir... Mais qu’est-ce que tu fous à me contempler ? Saute sur ton cheval et galope ! Tu arriveras peut-être encore à te sauver ! Ça te dis : fais vite, c’est la fin ! Toute la région sera rasée aujourd’hui ! Vite, vite ! Galope par les prés de Lépikou, c’est une chance à tenter, dépêche-toi ! !... Vite, sauve-toi !
   August fit demi-tour et retourna sur ses pas ; il trébuchait ; regardant en arrière il lança d’une voix désespérée :
   — Hiié ! Par Dieu, saute sur ton cheval ! Plus vite ! Mais qu’est-ce que tu attends ? Il hurlait, à genoux, les mains levées pour prendre le ciel à témoin.
   — Tom ! chuchota Ignas, Tom !
   August s’était pelotonné sur lui-même ; ses gémissements parvenaient jusqu’à la grange. Il se redressa brusquement et cria vers le ciel :
   — August le bouffon était aussi un Estonien ! La grenade éclata.
   À grand-peine, Ignas s’efforçait de contenir le cheval qui s’était dressé sur ses sabots postérieurs. Parmi les buissons, le nuage bleuté de l’explosion se dissolvait dans la bruine laiteuse qui maintenant recouvrait un cadavre.
   Les deux hommes restèrent muets. Chaque seconde de perdue diminuait leurs chances de survie, ils le savaient.
   — Viens ! déclara le vieux. Donne-moi ton fusil et monte sur le cheval. Tu as entendu ? On peut encore se sauver du coté de Lépikou.
   — Non ! C’est à toi de le faire ! Mot, j’arriverai bien à courir ! Il percevait distinctement les voix russes dans les prés de Võllamäe, la déflagration leur avait donné l’éveil ; en même temps il entendait ces étranges pleurs d’enfant ; le brouillard s’emplissait de silhouettes mouvantes : les attaquants avançaient ! Tom sauta hors de la grange.
   — Père, ils viennent !
   — Saute à cheval ! ordonna brutalement le vieux en arrachant le fusil des mains de son fils. Garde le revolver, moi je n’en ai pas l’habitude...
   — Non ! C’est toi qui vas l’enfourcher... Dépêche-toi !
   Le vieillard se mit en colère, empoignant son fils par la chemise :
   — Vas-tu écouter les paroles de ton père, oui ou non ? File dans le marais, amène du renfort !
   Tom bondit sur le cheval. Comme Ignas lui jetait les rênes, les assaillants ouvraient le feu. Les balles sifflaient, quelques-unes éclatèrent dans les poutres de la grange. Des halles explosives ! pensa Tora en un éclair. De peur, le cheval se cabrait de nouveau.
   — Va et... sois un homme ! prononça Ignas. Il déchargea en même temps son fusil en direction des assaillants, faisant ainsi s’emballer l’animal. Tom jeta un dernier regard en arrière : son père s’était déjà réfugié derrière l’angle de la grange. Alors il ne fit plus attention qu’à sa chevauchée, car les balles s’écrasaient à deux pas, dans les buissons.
   Ignas visait les silhouettes dans le brouillard ; il devait concentrer l’attention des Russes sur la grange, jusqu’à ce que son fils se fût éloigné. Il avait le cœur étrangement léger, l’esprit tranquille. Le brouillard continuait à monter ; les soldats s’étaient postés derrière les buissons.
   Ils devaient maintenant encercler toute la grange, plus le temps de s’enfuir sur les traces de son fils ! D’ailleurs Ignas n’avait même plus envie de le faire ; cette grange à demi pleine de foin, qu’il avait construite de ses propres mains, était comme un ami fidèle que l’on ne peut abandonner. Il revoyait l’exode de sa famille quittant Hiié devant les Eusses ; à quoi cela leur avait-il servi ? Non ! Partir maintenant d’ici serait tout aussi inutile. Et puis, Tom arriverait à joindre les partisans quelque part aux environs, on lui porterait secours ! Si la bataille finale devait avoir Heu, il voulait s’y trouver. August avait dit : tout le village ; alors, Reet aussi ? Et Linda ! Tout le monde ! Le règlement de comptes général ! Il devait en être ainsi, car tout près gisait le cadavre d’August ; un peu plus loin dormait Réku.
   Il planait un silence inquiétant. Ignas contourna la grange, fusil à la hanche, cartouchières sur l’épaule, écoutant, regardant partout. Derrière les forêts encore cachées de brume, le soleil se préparait à surgir en clairs rayons. Ignas grimpa jusqu’à l’ouverture du premier étage.
   Un spectacle inattendu s’offrit alors à ses yeux. Sous la nappe de brouillard s’avançait une rangée d’enfants, six pauvres gosses ; la tête du plus grand d’entre eux touchait à peine la nappe de brume qui semblait les abriter tous comme un toit. Ils allaient en titubant sous le brouillard ; derrière leur dos, une voix menaçante les faisait se resserrer peureusement.
   Ignas s’abrita les yeux pour mieux voir : les enfants de Paavel et de Sessi de Kadapikou s’approchaient de la grange ; le plus jeune marchait à peine, le plus vieux n’était pas encore en âge d’être berger ; derrière eux rampaient les Russes.
   Dans sa longue vie, Ignas avait vu bien des horreurs, mais ce qu’il apercevait maintenant les dépassait toutes en atrocité et le faisait trembler de colère. Son esprit encore glacé de stupeur montait vers Dieu : « Regarde ! C’est Toi qui permets une chose pareille ? »
   Les enfants étaient si proches maintenant qu’il pouvait, sur chaque visage, lire la peur qui s’y reflétait. Il entendait les sanglots des deux plus jeunes, voyait leur démarche d’automate ; mais il apercevait aussi les armes russes derrière eux. Ignas leva son fusil et visa les soldats qui rampaient sur les pas du plus jeune. Ses mains tremblaient, tant son cœur se révoltait.
   Soudain les enfants s’arrêtèrent et se mirent à courir entre les buissons ; les plus jeunes poussaient des cris de frayeur : ils avaient atteint le cadavre déchiqueté d’August. Ignas fit feu le premier, les soldats n’étant plus protégés ; trois sur six restèrent cloués au sol, les autres plongèrent dans les buissons. Tout autour de la grange éclataient maintenant les coups de fusil et de revolver ; une mitraillette cracha sa rafale derrière le premier buisson. Ignas ne voyait plus rien, il avait retrouvé l’excitation du combat.
   Lorsqu’il sentit une forte odeur de brûlé, il se retourna pour la première fois depuis le début de l’attaque. Tout le toit était en flammes ; de l’immense meule de foin montaient de larges spirales de fumée déjà traversées de langues de feu. Leur sifflement redoubla, le foin s’embrasa d’un océan mugissant de flammes. Ignas n’en fut même pas effrayé, bien au contraire. Une grande paix emplissait son cœur. Bientôt tout serait terminé !

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