XVI

   
   Le vieux sourd-muet Aadu était dépassé par les événements qui actuellement submergeaient Hiié. En fait, c’était depuis des années déjà qu’il n’arrivait plus à rien comprendre. Bien trop de faits étranges s’étaient infiltrés jusqu’ici, dans ces forêts tranquilles, en passant par Harou et Kalgina. Que, dans la ferme, le travail se fasse autrement que depuis des dizaines d’années, passe encore, on s’y habituait ! Même les machines qui faisaient office de chevaux n’avaient plus leur aspect effrayant du début !
   Mais qu’ils étaient loin ces temps heureux où Aadu cheminait de village en village, appuyé sur son solide gourdin, pour marchander ses cuillères en bois ou ses beurriers sculptés. Il était alors satisfait du train du monde ; les automobiles l’effarouchaient bien un peu au détour des routes, mais on pouvait encore se promener, regarder autour de soi ; les hommes avaient encore le droit de vivre !
   Et voilà que maintenant, et depuis des années déjà, Aadu n’osait plus sortir de la ferme. C’est que, Dieu du ciel, le monde était tout bonnement devenu fou ! Pas mèche de savoir maintenant qui sortait ou entrait par le portail, où allaient les gens, combien de temps ils seraient absents : encore heureux s’ils revenaient ! Le visage des hommes s’était renfrogné, leurs épaules tressaillaient pour un rien, comme des voleurs ; leurs mains tremblaient, même en plein travail. Tout ça, c’était la faute au monde qui était devenu comme cinglé ; aux gens qui se ruaient sur les chemins avec des machines effroyables à la lueur pourprée des brasiers, à ces soldats puants qui, dans l’obscurité, épiaient le sommeil d’Aadu !
   Et voilà-t-il pas qu’Aadu avait pris peur du noir, comme un gosse ! Chaque soir il fermait la trappe de son grenier, se réveillait pour vérifier si le crochet était toujours bien en place. Une nuit, il avait trouvé la trappe ouverte ; de peur, le sang avait bourdonné dans ses oreilles. Tremblant des quatre membres sur sa paillasse, il s’était enfoui la tête sous la peau de mouton. Depuis lors, il avait même perdu confiance en lui ; ses nuits n’étaient plus que luttes contre les fantômes, ses jours, qu’agitation anxieuse d’un coin de la cour à l’autre, accompagnée de grognements d’excitation.
   Il devait aller quelque part, et au plus vite ! Mais son cerveau s’embrouillait et ne pouvait déjà plus lui indiquer le chemin. Que de fois il restait planté devant le portail de Hiié, son gourdin à la main, regardant tantôt vers Võllamäe, tantôt vers Kalgina ou parfois plus loin, vers les arrière-forêts de Metsaoti. Souvent il demeurait là des heures entières, tel un épouvantail à moineaux, puis filait à nouveau dans la cour comme s’il avait le diable aux trousses ; il se cachait alors du mieux possible entre les bâtisses.
   Un beau matin, en dégringolant de son perchoir, le vieil Aadu sentit la solitude l’attrister. Le soleil de la fin de l’été décolorait les cimes des forêts ; dans la cour, les poules picoraient à leur guise. Aadu s’accroupit au coin de l’étable en s’efforçant de réfléchir.
   L’inquiétude ne cessait de le tourmenter. Il se précipita sur le portail, mais soudain trop peureux pour s’en approcher, passa son humeur sur les poules qu’il chassa de la cour ; la poitrine oppressée, il se risqua enfin jusqu’à la porte et se pencha pour regarder. Il dut se frotter les yeux à plusieurs reprises : non, il n’avait pas la berlue ! Sur les plaines de Võllamäe patrouillaient, comme de gros troupeaux de rats, des paquets de silhouettes qui, en pleine lumière, se révélaient être des soldats.
   Suffoquant de peur, Aadu traversa la cour au galop, dépassa le clos et ne se retourna qu’arrivé au coin du sauna. Un nouveau rugissement sortit de ses poumons : juste au bout des étables, par-dessus les maisons de Lépikou, montait une colonne sombre de fumée rougeoyante qui voilait le soleil encore bas. Grelottant de partout, Aadu secouait la tête pour en chasser ce qui n’était peut-être qu’un mauvais rêve. Mais la fumée continuait à monter dans l’air tranquille du matin en larges spirales qui s’évasaient de plus en plus haut.
   Aadu essayait d’en évaluer la distance et la direction ; elle devait s’élever des prés de Metsaoti, sans doute la grange ! Ce ne pouvait être qu’une catastrophe ! À moins qu’Hilda en faisant du feu... Mais pourquoi si tôt le matin ? Au même moment il voyait la patronne sortir sur le seuil de la ferme.
   un grand châle enveloppant ses épaules ; une nouvelle apparition, celle d’Hilda à présent, qui le croisait en courant vers la patronne, et se jetait au cou de Reet. Aadu voyait la vieille femme caresser de sa main valide les cheveux ébouriffés de la jeune fille qui lui expliquait quelque chose en pleurant et en se tordant les mains. La patronne s’écroula. Tant de choses en si peu de temps, c’était beaucoup trop pour le vieil Aadu ! Toutes ces visions étaient pour lui comme une maladie incubée trop longtemps et qui jaillissait maintenant de son corps brûlé de fièvre. Sa tête n’avait plus un grain de lucidité. Il remarquait juste qu’Hilda se précipitait maintenant vers lui, le tirant par les mains. Réunissant leurs forces, ils traînèrent la patronne inanimée jusqu’à son lit dans l’arrière-chambre. C’est alors seulement qu’Aadu remarqua que son dos était glacé de sueur.
   La patronne gisait, presque immobile, le visage décomposé, la bouche tordue de paralysie. Il n’entendait pas que la vieille femme gémissait, mais il voyait Hilda lui déboutonner la veste et se mettre à lui frictionner les mains, les épaules et le cou. Un autre grognement d’effroi monta de la gorge d’Aadu : du sang coulait dans les cheveux de la malade qui s’était blessée dans sa chute.
   Cette vue libéra le sourd-muet de sa stupeur figée : tout son corps brûla d’excitation. Il revoyait maintenant les troupeaux de rats montant vers Võllamäe. Le sang et les soldats ! Cette double terreur, tapie au plus profond de lui, était inséparable. Le sang et les soldats et les armes et les machines sur les routes — tout avait pour lui une odeur de mort, et cette odeur-là, Aadu la flairait de loin.
   Il vit Hilda sortir en courant de la pièce. Aadu ne pouvait imaginer que le danger pût le suivre jusqu’ici, dans les maisons habitées par les hommes. Mais se sentir ainsi tout seul, passant de chambre en chambre, le tenaillait encore plus d’épouvante. Plus que jamais il aurait eu besoin de présence humaine, il se sentait abandonné comme un chien.
   Soudain ils furent là. Avec de grands gestes de bras et de gourdin. Aadu s’écarta de la fenêtre jusqu’à se cogner le dos au mur. Les visages des soldats approchaient toujours de la fenêtre ; le vieux se cacha les yeux dans les mains, mais la vision continuait. Fou de terreur, il bondit dans la cuisine, heurtant le montant de la porte, trébuchant sur le rebord, mais dès que son regard tomba sur la fenêtre de la cuisine, le même tableau d’épouvante l’attendait.
   S’enfuyant de nouveau à travers la chambre commune, il apercevait derrière chaque vitre des masques vivants qui grimaçaient devant ses yeux hagards, leurs mâchoires grinçantes, leurs yeux de fauves implacables emplis de menaces île mort.
   Lorsque Aadu se réfugia dans la chambre de la patronne, derrière son dos les soldats entraient dans la maison, armes ait poing. Dépassant le lit de la malade, Aadu se rua vers la fenêtre, les yeux fixés sur les pommiers du verger. Tenant son bâton à bout de bras, il se jeta droit à travers les carreaux.
   Reet bougea lentement la tête ; des douleurs lui lancinaient le front ; lorsqu’elle y porta la main, ses doigts se tachèrent de sang ; que se passait-il donc ?
   Elle regarda Aadu qui se débattait à travers la fenêtre, engagé jusqu’à la taille dans les vitres brisées, ses jambes cognant le mur comme s’il espérait faire craquer la fenêtre. Un groupe de Russes vint extraire le sourd-muet de sa nasse et le traîna jusque dans la chambre commune. Ses hurlements gutturaux dominaient le martèlement mat des coups de crosse. Ses yeux chaviraient sous les sourcils broussailleux, exorbités, incapables de rien voir. Lorsqu’on l’eut tiré dans la cour, les hommes empoignèrent Reet.
   Leurs mains brutales la firent revenir à elle ; elle s’étonnait même de rester ainsi indifférente à tant de bestialité. La vision qui, tout à l’heure, l’avait anéantie sur le seuil continuait à ravager son âme. Elle avait la bouche râpeuse, sa blessure lui pesait sur le front comme un couvercle.
   — Brûlé vif ! Ses lèvres répétaient à mi-voix les mômes mots. Mais qui ? Était-ce Ignas seul, ou Tom était-il avec lui et d’autres encore ? Brûlé vif ! Elle ne parvenait pas à comprendre. Elle revoyait seulement, au-dessus des forêts, monter la colonne de fumée, ce long cou noir de serpent qui obscurcissait le soleil matinal. Où était Hilda ?
   La voix des Russes lui crevait le tympan mais en même temps semblait glisser à côté d’elle, toute feutrée. Elle regardait la cour de Hiié avec les yeux d’une étrangère. Il y avait bien longtemps qu’elle avait imaginé cette scène, elle savait qu’elle aurait lieu. Elle apercevait les figures grimaçantes des soldats, parmi eux quelques regards apitoyés et humains, mais tout se fondait, se soudait en une masse unique, une grimace collective, atone : le visage de l’homme soviétique, le visage des soldats soviétiques, ravagé de souffrances, visage tué par la peur.
   Un camion stationnait près du portail ; Reet prit son bâton le long de la porte. Aurait-elle été capable de rester debout sans le soutien des soldats ? Ils se mirent à la traîner à travers la cour, mais, d’un geste brutal, la vieille femme écarta ses gardes. La tête haute, comme au temps de sa jeunesse, elle se mit lentement en marche vers le camion. Elle ne regardait rien, ni à droite, ni à gauche. De ce corps qui pouvait à peine se mouvoir émanait une fierté souveraine. « Qui êtes-vous, misérables qui m’entourez ? » semblait-elle demander, sans un mot, sans un regard.
   Reet de Hiié partait. Elle ne pouvait que deviner ce qui s’était passé, mais savait avec certitude que c’était la fin. Elle avait tellement supplié Dieu d’avoir la force de la supporter ! Elle était prête !
   * * *
   Lorsque les soldats avaient encerclé Hiié, Juhan de Matsu n’avait pas compris la totalité des événements. Il était sur le pas de la porte, les membres insensibles, la tête vide. Il avait vu s’élever la colonne de feu au-dessus des prés. Hilda se précipiter hors de la maison et, dissimulée par l’appentis à sécher le blé, courir à toutes jambes vers la forêt. C’est alors que, tout à coup, avait surgi des fossés la masse grise de soldats. Une partie, l’arme en avant, avait fait intrusion dans la cour de Lépikou, une autre, dans les maisons de Hiié.
   Juhan avait passé une mauvaise nuit, ses membres lui faisaient mal : il s’était réveillé à plusieurs reprises et, inquiet, était sorti dans la cour. Les coups de feu, entendus la veille au soir au-dessous de Kadapikou, étaient cause de cette angoisse.
   La nouvelle de la mort d’Ebéhard de Võllamäe et le bruit de plusieurs rafles l’avaient fait éternuer dans sa barbe comme s’il avait attrapé le rhume des foins. Fends la bûche ! Juhan de Matsu n’était pas un lapin ! Il n’avait pas peur de ce troupeau qui entourait la mairie, ni du milicien, ni même de la NKVD. Il les dominait comme il dominait un ver de terre. Il avait assez de courage pour, à leur nez. croiser les bras sur sa poitrine, bomber le ventre, fermer les yeux et s’endormir, même si le sommeil n’était pas à portée de main. Juhan ne redoutait même pas leurs armes ; une arme c’est une arme, et la poudre était inventée depuis belle lurette ! L’honneur d’un homme digne de ce nom exigeait que l’on ignorât la peur — la mort dût-elle vous frapper net !
   Toute sa vie. Juhan avait apprécié les hommes en fonction de leur force physique, de leur façon de cultiver la terre, du nombre de leurs chevaux, ou de la beauté de leurs harnais, contre lui-même. Ce n’était pas maintenant qu’il allait culbuter son échelle des valeurs ! Ses dernières nuits d’insomnie le faisaient pester contre lui-même. Comment! Ne pas pouvoir arracher son esprit de tels faits insignifiants et qui n’avaient rien à voir avec sa philosophie de l’existence ! Il s’était mis désormais à juger la Russie comme une vague de choléra et de pourriture qui refluait dans les rivières en crue. Les crêtes de ces vagues empuantissaient jusqu’à l’arrière-pays tranquille de Kalgina, et si Juhan ne craignait rien d’un Russe seul, si, pour lui, le communisme n’était qu’une école de boucherie, par contre la peur l’avait envahi devant cette puissance qui semait la tempête dans l’immensité de l’Est. Pourquoi n’avait-il pas eu de fils? Pourquoi rien d’autre que ses deux filles ? Elles accomplissaient des travaux d’homme, soit, mais ce n’étaient que des femmes ! Ce n’est que vaine fanfaronnade lorsque ta propre épouse peut se rire de toi, lorsque les troupeaux de l’Est peuvent venir piétiner ton parvis, piétiner ta femme et tes filles parce que tu n’as pas de fils à leur opposer !
   Lorsqu’à cette heure matinale Juhan vit l’armée des tueurs se ruer sous les toits de Hiié, il n’en fut pas autrement surpris. Tout le monde savait que les jours paisibles aux champs étaient comptés. Mais, que la ferme de Hiié soit considérée comme plus importante que celle de Matsu, l’âme de Juhan ne pouvait le souffrir ! Il en suffoquait. Fends la bûche ! Si les Ruski étaient uniquement capables d’entrer à Hiié et dépassaient le portail de Matsu, comme si c’était de la crotte de bique, alors Juhan devrait se rendre à l’évidence : la vie et l’existence ne tourneraient plus rond ! Mettre Matsu plus bas que terre alors que lui, Juhan, du haut de la colline, pouvait voir la cour d’Hiié comme un fond de cuvette et, si besoin était, cracher jusque dans son puits ! Si les Russes, eux aussi, se mettaient à faire une telle différence, quelle jalousie Juhan ne devrait-il pas éprouver à l’égard de l’ancien maire, de sa femme paralysée – cette femme qui avait mis au monde deux colosses de fils et une fille en prime ? Même Anton de Lépikou, avec ses cheveux blancs, qui s’entêtait à respecter Ignas plus que lui, Matsu !
   Juhan attendait les Russes. Sa nervosité redoubla lorsqu’il vit les casquettes bleu et rouge des soldats de la NKVD déferler dans la cour de Hiié, dans celle de Lepikou, en considérant Matsu sur son piton comme moins que rien. Ca alors !
   Mais lorsque le lourd camion s’arrêta devant son portail et que les soldats sautèrent dans la cour, Juhan, les jambes molles, recula dans la pièce, le front moite.
   Aux femmes, qui se lamentaient, il se contenta de dire :
   — Préparez-vous à partir.
   — À partir ? Et où ? murmura Meeta dans un souffle. Juhan jugea la question de sa femme tellement comique qu’il ne se donna pas la peine de répondre. S’il n’avait pas eu les pieds aussi flageolants, et une boule d’étoupe coincée dans la gorge, il n’aurait crié qu’un seul mot à la face de ce monde stupide : Sibérie ! Ce mot aurait éclairé l’homme, car il contenait plus que la mort ; il contenait mille morts ! La mort était douce, comparée à ces chemins de l’esclavage, à ces tortures en prison ; dans son bon sens de jadis, l’homme devait comprendre qu’elle seule les sauverait !
   Tandis que les soldats entraient dans la pièce commune, Juhan se faufila dans la grange à sécher le blé, se glissa sous les longues lattes traversant toute la pièce et sur lesquelles s’entassait la muraille de gerbes à sécher ; il ouvrit la double porte de la remise à paille et à harnais. Il avait l’habitude d’y planter, entre les rondins du mur, un immense couteau à large lame pour saigner les porcs. L’image de cette lame scintillante obnubilait toutes ses pensées ; il se précipita en direction de l’arme mortelle, devinant inconsciemment que cette lame devait renfermer la solution.
   Lorsqu’il tendît la main dans l’obscurité, ses doigts calleux ne touchèrent qu’un interstice vide. Il se mit à chercher avec nervosité, tâtonnant sans rien trouver. Il entendait la voix des Russes dans la grange voisine : coinçant solidement la porte, il continua ses recherches, de plus en plus excité et furieux. Ses mains palpaient les harnais : il sentait leur odeur de cuir, de goudron et de sueur de cheval ; il s’accrochait les doigts dans les filets à foin, dans les gerbes de blé sec ; rencontrait le sol de terre battue. Il continuait mécaniquement ses gestes sans comprendre pourquoi ils étaient à ce point incontrôlés, désordonnés comme ceux d’un malade. Peu lui importaient les éclats de voix derrière la porte, une seule chose comptait : la dague à cochon qu’il avait bel et bien plantée là, dans la fente du mur. Avec leurs damnés bruits, ils allaient le rendre maboul ! Qu’ils fassent du boucan, qu’ils brisent tout, ces crétins, le premier qui réussirait à ouvrir la porte, Juhan lui caresserait le nez ! Et Meeta qui se mettait maintenant à l’appeler ; cette idiote de femme, capable de laisser les Russes enfourcher ses filles, qu’elle ne se mêlât pas de prononcer le nom de son mari maintenant qu’elle était dans le pétrin ! Qu’elle le laissât tranquille ! Elle valait trois hommes au travail, saignait elle-même les cochons, et voilà-t-il pas qu’elle allait trembler devant quelques misérables Russes ! Fends la bûche ! Et toujours Juhan et Juhan !...
   Il craqua une allumette. C’est sûr : un imbécile avait dû se servir du couteau et le laisser traîner quelque part. Ah oui ! Il s’en était servi lui-même pour réparer le râteau dans la cour. Bon ! C’était donc lui qui devenait imbécile !
   Lorsque l’allumette lui brûla le doigt, il la jeta à terre où elle tomba sur un tas de paille. Son premier réflexe aurait été d’étouffer la flamme sous son pied, mais dans l’obscurité cernée de cris et d’appels, la flamme le fascinait brusquement par son calme apaisant. Il ne bougea pas ; de nouvelles pensées lui traversaient le crâne : Et alors ! Et alors diable ! Cette paille n’est peut-être pas à moi ? Si tout appartient à l’État, terre, vie et sueur, qu’on fiche au moins la paix à cette poignée de paille ! Qu’on la laisse en récompense au travailleur pour toute une vie de labeur bien accompli ! Qu’on lui laisse, avant sa mort, un brin de colère et de paille pour qu’il sorte victorieux de son dernier combat !
   Quand la flamme se dressa avide et orgueilleuse, Juhan comprit soudain que toute la ferme pouvait prendre feu ; mais, au lieu de l’éteindre, il revit la colonne de fumée montant sur les prés. Et alors ! continua-t-il en lui-même, d’un air fanfaron, fends la bûche ! Si Ignas de Hiié allume sa grange de foin en offrande aux nouveaux dieux, il ne sera pas dit que Juhan fasse moins bien les choses que son voisin ! Que les flammes dansent !
   À deux pas il y avait des gerbes de blé sec, un mur de paille et de foin déjà dressé pour l’hiver. Oui, Juhan dominait Ignas ! Les yeux luisant des reflets de flammes, il empoigna une gerbe de blé qu’il plongea dans le feu, et lança cette torche gigantesque tout en haut de la meule. Les armes crépitaient maintenant à travers la porte, en planche. Par les impacts, de minces rayons de soleil venaient trouer la pénombre. Juhan, toujours indifférent, recula sortit par l’ouverture de derrière. Là, à la fraîcheur de l’ombre de la maison, son regard s’envola par-delà Ses champs et les prés de l’automne. Il se prenait les pieds dans les hautes herbes ; il n’avait même pas envie de courir. Des buissons de lilas les soldats jaillirent devant lui. Il leva les mains, sans même résister, mais ses poings serrés restèrent menaçants ; il contourna ainsi la maison, arriva dans la cour, les yeux toujours perdus dans le lointain.
   Sans un mot, il se dirigea vers le camion où sa femme et ses filles étaient déjà accroupies entre les fusils. Sa petite-fille pleurait sur les genoux de Lonni ; au fond du camion gisait Reet, la tête en sang. Anton et Luise de Lépikou arrivaient en même temps, escortés de soldats.
   Et maintenant ? semblaient demander les yeux du vieil Anton ; mais la réponse était déjà profondément incrustée sur son visage. Luise tenait à la main son maigre baluchon.
   — Que vont devenir les animaux ? gémissait-elle, que vont-ils devenir ?
   Juhan sentait que sa barbe était humide et lourde, comme au sortir du sauna, son front ruisselait de sueur, les rayons du soleil lui piquaient les yeux.
   Derrière son dos éclatèrent des cris et des jurons en russe ; sa femme et ses filles ouvrirent la bouche sans pouvoir prononcer un seul mot. Alors Juhan tourna lentement sa puissante stature ; il resta pétrifié : par les deux battants grands ouverts de la remise s’échappait une épaisse fumée dans laquelle les soldats se débattaient comme des fantômes. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Mais c’est Matsu qui brûlait ! À travers la fumée, le feu éclatait, libérant ses flammes dévorantes jusqu’à la corniche, léchant déjà le toit.
   — De l’eau ! Éteignez le feu ! cria tout à coup le vieux Juhan.
   Sans se soucier des coups de crosse dans le dos qui lui coupaient le souffle, il courut comme un fou vers le puits, saisissant un seau d’eau qu’il tendit au soldat le plus proche ; il tira du puits les bidons qui rafraîchissaient, les distribuant à la ronde, en gardant un pour lui et toujours vociférant : « Éteignez le feu ! Activez-vous ! Apportez de l’eau ! » sans tenir compte des ordres furieux que lançait aux soldats le lieutenant de la NKVD.
   Au milieu de la panique générale montaient maintenant, de la cour de Hiié, les clameurs perçantes et atroces d’Aadu. Juhan laissa échapper son bidon : pourquoi ces cris ? Dans le camion, les prisonniers s’étaient levés, le regard méconnaissable, les traits blêmes à la lumière du soleil. Les hurlements de mort d’Aadu se mêlaient aux braillements des soldais, aux rugissements du lieutenant, au vrombissement de l’incendie. Qu’ils le fusillent ! Pourquoi le martyriser ainsi ? Revenu dans le camion, Juhan regarda le brasier. Ses yeux s’emplirent de sérénité à la vue de cette fournaise qui, dans son sein au rougeoiement transparent, digérait en décombres et en cendres sa maison calcinée. Il estimait avoir bien agi ; son existence avait une fin digne de lui. Que le vieux Hiié le regarde maintenant ! Que tout le village de Metsaoti, que tout la région de Kalgina, que la terre entière regarde ! Juhan de Matsu quitte sa ferme et part en Sibérie !
   Mais lorsque les cris déchirants d’Aadu montèrent de nouveau jusqu’à lui et que Je véhicule s’ébranla, Juhan tomba à genoux, les mains vers les flammes. Il n’avait qu’un seul regret : abandonner ce brasier. On le lui enlevait brutalement comme une rédemption dont il aurait à peine entrevu la lueur. Courir droit dans les flammes, voilà ce qu’il aurait dû faire !
   — Passe-moi ton enfant ! dit-il à Lonni. Tu vois bien qu’elle tremble de peur ! Qu’as-tu à craindre de ce vaurien de Russe à côté de toi ? S’il touche à l’un de tes cheveux, je le bascule par-dessus la ridelle !
   
* * *

   Marta se rendait compte désormais qu’elle luttait uniquement pour sauvegarder sa vie. Son propre acharnement l’étonnait ; centimètre par centimètre elle avait inspecté sa chambre : les murs, le plafond, le plancher ; elle avait fouillé le grenier pour résoudre ce mystère : où aboutissaient les fils du micro. La peur que lui causait Taavi Raudoja depuis ces derniers jours, dès qu’elle se trouvait en forêt ou dans l’obscurité, cette frayeur qui la torturait, avait cessé d’être, remplacée par une nouvelle angoisse qui la brisait entièrement.
   Revolver en main, une lampe de poche dans l’autre, elle fouillait tous les recoins du grenier. Rien ! Des archives, des vieux meubles, des caisses vides, deux rats qui la firent sursauter. Revenue dans sa chambre, elle n’osa tourner le bouton électrique ; refermant la porte, elle s’adossa de nouveau contre le mur, promenant le faisceau lumineux de sa lampe dans toute la chambre pour s’assurer qu’elle fût bien seule. Afin de se calmer, elle recommença son inspection avec plus de soin encore ; alors seulement elle alluma et s’approcha du mur où était encastrée l’oreille noire du micro.
   Elle sentait en elle une insurmontable envie de braquer son revolver sur le micro et de faire feu. Combien de condamnations à mort cette oreille inanimée avait-elle détenues à jamais ! Sans se rendre compte de son geste, Marta saisit le micro et l’arracha.
   Sur le moment, elle fut aussi stupéfaite de son action qu’elle l’avait été de découvrir l’appareil. Instinctivement elle le monta à son oreille. Le lendemain matin, la tapisserie était recollée, le micro dissimulé dans son sac. Dans cette même chambre logeait autrefois le camarade Holdé, l’ancien chef du Comité Exécutif.
   Les jours suivants, Marta se remit à espionner de plus belle ; elle soupçonnait tous ceux qu’elle rencontrait ; elle écoutait, surveillait, épiait, trouvait une signification anormale aux regards, aux réflexions, aux gestes les plus banals. Lorsqu’on commença les préparatifs des grandes rafles, elle n’avait pas assez de projets à proposer pour tout mener à bien ; elle brûlait d’enthousiasme, rivalisait de zèle, accumulait tous les renseignements susceptibles d’être fournis à la NKVD. Sa tête fourmillait de plans, tous plus infernaux les uns que les autres, pour capturer les partisans : elle savait que seule action la plus brutale et la plus insensée en apparence pouvait sauver sa propre vie.
   Le jour venu de l’offensive finale, Marta se sentit abrutie, indifférente. Les deux colonnes de fumée, sur les champs de Harou, évoquaient en elle les années de guerre. Lorsque le lourd camion, embarquant les gens de Metsaoti encadrés de soldats en armes, roula devant la mairie, elle chancela dans son bureau. Le capitaine Kasinski la regarda d’un air interrogateur lorsqu’elle se leva de sa table de travail, mais elle ne s’arrêta pas ; même si on lui en avait donné l’ordre formel, elle ne l’aurait pas fait. Ce jour-là, il n’y avait autour de la mairie que des hommes du parti exhibant un brassard noir, ou des soldats de l’Armée Rouge. Personne dans les champs environnants : les gens s’en étaient allés comme fuyant la peste.
   Au lieu de se faire à déjeuner, Marta se jeta sur le divan ; elle avait besoin de repos, mais savait aussi qu’elle ne connaissait plus le sommeil tranquille, le calme, les instants d’oubli. Plus jamais elle n’aurait de soirées paisibles.
   Lorsqu’elle alla jusqu’à la porte, elle se trouva devant la figure replète de Kasinski, accompagné de deux tchékistes en civil. Son regard descendit sur une petite femme qu’encadraient les deux hommes : c’était la mère de Taavi.
   — J’ai besoin que tu me donnes un coup de main ! ricana Kasinski. Il poussa la vieille dans la chambre et referma la porte. Il faut que tu nous serves d’interprète ; on l’a cueillie dans la forêt, cette vieille ; on prétend que c’est la mère du chef des bandits, je l’avais déjà entendu dire. Est-ce vrai ?
   Linda regardait Marta avec un regard implorant où brillait, à travers les larmes, une faible lueur d’espoir. Ses mains étaient liées d’une corde.
   — Oui... Je ne sais pas... murmura Marta.
   Dans la chambre mansardée régnait à nouveau cette atmosphère étouffante qui, tout l’été, avait harcelé Marta, et que seules les journées pluvieuses parvenaient à rafraîchir. Elle vivait dans une cage qui le soir l’empêchait de dormir, la laissant en proie aux visions du passé.
   Elle éprouva cette même sensation en voyant les tchékistes envahir sa chambre. Kasinski était venu bien des fois dans cette pièce, mais avec de tout autres intentions. Son porte-documents renfermait alors une bouteille de cognac, de liqueur, ou de vin de Crimée, Il jetait négligemment son ceinturon et son étui à revolver sur le dossier d’une chaise ; mais aujourd’hui, il gardait l’arme au poing et sortait de sa serviette un bloc de papiers et d’autres objets qui firent frissonner Marta.
   Les deux acolytes du capitaine poussèrent brutalement la mère de Taavi sur une chaise, dans un coin. Devant elle, on barra l’angle de la pièce par une table près de laquelle s’assit Marta. Près d’elle, un tchékiste exhiba un flacon contenant un liquide jaunâtre qu’il déposa au coin de la table. Kasinski, cette fois-ci encore, n’avait pas oublié son flacon !...
   Les hommes, nerveux et pressés, harcelaient Linda de questions que Marta traduisait, et dont elle écrivait les réponses directement en russe. Mais Linda de Sooserva était trop bouleversée pour pouvoir parler.
   — Je ne sais rien de mon fils, je ne l’ai pas vu depuis si longtemps ! C’est tout ce qu’elle parvint à dire.
   — Parlez ! lui conseilla Maria. On vous accuse d’assurer la liaison avec les partisans ; aujourd’hui même on vous a surprise en train d’aller les prévenir.
   — C’est faux ! Je n’y suis pas allée ! Si vous ne me croyez pas, que voulez-vous que je dise ? Hilda est venue ce matin me prévenir en courant que les Russes... que la grange de Hiié brûlait et... lorsque j’ai entendu les premiers coups de feu, qu’est-ce que j’aurais pu faire ? Je suis allée sur la tombe de mon mari, c’est là que les soldats m’ont arrêtée ; voilà tout ce que je sais.
   La vieille femme se tut, encore toute bouleversée du spectacle qu’elle avait vu en traversant le village au milieu des soldats. Toute la longue bâtisse de Matsu, avec la grange et la remise, brûlait. Le village était vide et mort. Le chien de Võllamäe hurlait tout seul au milieu des champs, près d’une charrette portant encore son chargement de blé.
   — Dites-nous maintenant avec précision où se trouve le repaire des partisans ! exigea Marta.
   Pour l’encourager, Kasinski avait balancé un coup de crosse sur le poignet de Marta. Un tel geste ne l’avait pas surprise ! C’était elle la prisonnière dans cette chambre, bien plus que ne l’était la vieille femme fragile et misérable assise devant elle.
   Linda remarquait que Marta devenait de plus en plus nerveuse, que ses yeux s’apeuraient, que ses mains tremblaient, mais elle ne répondit rien. D’ailleurs, elle ne savait pas où se cachaient exactement les hommes des forêts ! Marta devait savoir aussi bien qu’elle qu’ils se dissimulaient dans les marais, alors pourquoi le lui demander ? La bataille s’était déclenchée dans les bois, c’est donc que les Russes eux aussi, devaient savoir où les trouver. Là-bas, Dieu sait où, ils étaient en train de s’entre-tuer !
   La vieille femme revoyait à nouveau la cour de Hiié devant laquelle leur petit groupe était passé : le cadavre en sang, disloqué, dans les parterres de fleurs, face contre terre. Un imperceptible tremblement remua tout son corps ; Marta et les silhouettes qui l’entouraient s’estompèrent devant ses yeux.
   Le capitaine Kasinski déplaça la bouteille du coin de la table et l’arrêta devant Marta.
   — Essaye ça !...
   Marta le vit sourire d’une impitoyable jouissance. C’était pour elle que l’homme avait manigancé toute cette mise en scène, elle le sentait. Aux yeux de l’officier, le comportement de Marta, son obéissance à la NKVD importait plus que tous les renseignements qu’aurait pu lui fournir la vieille femme.
   — Qu’est-ce que c’est ? bafouilla-t-elle en touchant peureusement la bouteille.
   — Mais goûtez donc !
   Avant que Maria eût pu faire un geste, l’un des tchékistes dévissa le bouchon et !e lui passa sur le dos de la main.
   Elle poussa un hurlement et bondit sur ses pieds en se frottant la main dans sa robe ; la douleur était si forte qu’elle annihilait son cerveau ; pâle, inondée de sueur, elle aperçut, horrifiée, une trace noire sur sa peau.
   — Assieds-toi et continue ! enchaîna le capitaine, comme si rien ne s’était passé. El vite !
   Marta retomba sur sa chaise ; tout chavirait devant ses yeux... Donc... elle avait deviné juste !
   — Allons, fais parler ta protégée ! continua la voix implacable qui reprit les accusations contre la mère de Taavi.
   La main de Marta rampa vers le flacon ; ses doigts tremblaient. La peur et la douleur affaiblissaient, elle pouvait à peine se contrôler. Elle savait, elle devinait ce qu’on exigeait d’elle, mais c’était au-dessus de ses forces ; elle voyait liées devant elle, les mains laborieuses, calleuses, déformées de veines. Linda la regardait de ses yeux fatigués ; sans doute comprenait-elle dans quelle situation se trouvait Marta.
   — Dis-moi, Marta, que me veulent-ils tout de même ! Moi je ne suis au courant de rien !
   Marta se cacha la figure dans les mains ; on la poussa brutalement : la prisonnière se décidait-elle à parler ?
   — Elle n’a rien à dire ! Elle ne sait rien ! comprenez-le !
   — Alors parle, toi ! Si tu ne veux pas le faire ici, nous avons de meilleurs endroits !
   — Non ! Non ! je ferai tout ce que vous exigez ! Mon père était déjà communiste...
   — C’était un traître !
   — Non ! Mon père était un peu fou, il était vieux, il ne comprenait rien, il avait peur, il... Devant le mutisme des hommes, elle se mit à crier : je suis une communiste convaincue !
   Elle aperçut son sac sur le divan : le revolver ! Une foule d’idées lui traversa l’esprit, elle en restait stupéfaite ; comment pouvaient-elles lui venir avec une si aveuglante clarté ? Il lui suffisait de s’écrouler, de simuler un malaise, se rouler en criant sur le divan, sur le sac ! Si elle ne pouvait les tuer tous, au moins ce qui en résulterait serait plus rapide, plus supportable que la situation présente. Déjà elle se voyait sauter par la fenêtre ou débouler l’escalier. Mais, en même temps, elle comprit que ses projets désespérés n’étaient pas réalisables : elle avait à peine la force de bouger ! Son imagination trop féconde lui jouait à chaque fois de mauvais tours ! C’était elle qui l’avait conduite à cette table où il lui fallait jouer sa dernière carte.
   Lorsqu’un des tchékistes voulut prendre le flacon. Marta lui arrêta la main, saisit la bouteille et pressa le bouchon sur les phalanges de la vieille femme.
   La mère de Taavi se pressa les poignets contre la poitrine en gémissant. Ses mains liées se tordaient, le vitriol laissait sur sa peau de longues traînées sombres.
   — Pitié, Marta, pitié ! Pas ça, je t’en supplie ! Ne fais pas ça !
   Lorsque le Russe tendit à nouveau la main, Marta, sortant de sa torpeur, recommença son acte monstrueux jusqu’à ce que les doigts et le revers de la main ne soient plus qu’une plaie noirâtre. La vieille femme, sous la souffrance, ne pouvait plus ni parler, ni pleurer ; elle avait à peine la force de gémir.
   — Qu’est-ce que vous lui voulez? cria Marta. Vous voyez bien qu’elle n’a rien à dire !
   — Alors parle toi-même, espionne !
   — Je ne suis pas une espionne ! Comme elle voulait se lever on la repoussa par les épaules. J’ai tout t’ait pour que...Je suis une communiste ! Je vous ai livré cinquante personnes, combien en voulez-vous encore ?
   Linda de Sooserva, dans le peu de russe qu’elle savait, avait-elle compris la phrase de Marta, ou fût-ce par un hasard désespéré qu’elle ajouta :
   — Tue-moi, Marta ! Tue-moi ! Pour quelqu’un qui en a l’habitude, ce doit être facile ! Qu’as-tu fait de mon petit-fils ? Quel mal cet enfant innocent t’avait-il causé ? Est-ce que tu l’as torturé toi aussi ? Et ça voulait être ma bru ! Marta...
   Mais cette dernière avait jeté le contenu du flacon au visage de la vieille femme. La bouteille heurta les mains de Linda qui, instinctivement, s’étaient levées. Le vitriol se répandit sur son visage et sur ses mains, et le flacon tomba sur la table où il se brisa. Un des hommes empoigna Marta par les cheveux, l’autre se mit à jurer, le troisième saisit un broc d’eau près du poêle et le renversa sur le visage et les mains de Linda. Personne ne s’occupa de Marta, pourtant la plus grande partie de la bouteille avait coulé sur ses jambes. En hurlant, elle arracha de ses mains brûlées les loques de sa robe qui fumait sous je liquide. Au même instant, autour de la mairie, les armes se mirent à cracher leur fureur.

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