XVII

   
   Le premier choc était passé ; il avait été court et violent. Tandis que Taavi attaquait les Russes avec sa section, près de la grange enflammée de Hiié, le capitaine Jonnkoppel clouait les soldats de flanc sous son feu meurtrier. Les multiples groupes russes ne pouvaient se protéger sur ce glacis parsemé de maigres buissons ; seules quelques mitraillettes continuaient à rafaler désespérément, le gros des troupes s’éparpilla en désordre. Le sol était jonché de cadavres.
   — Bien joué, ce vieux loup de Jonnkoppel ! jubila Léonard. Écoutez, il balance déjà des pains dans leurs gueules !
   — Tous ces cadavres, ça fera du bon fumier pour le pré ! grommela Osvald.
   La grange en feu dégageait une insupportable chaleur. Taavi et Tom arrivèrent les premiers ; le grondement du foyer couvrait leurs voix, les coups de feu parvenaient jusqu’à eux au travers d’une épaisse muraille. Deux soldats de la NKVD se consumaient à demi dans le brasier.
   — Où était-il ? demanda Taavi à son compagnon qui regardait, médusé, les flammes.
   — Dedans.
   Quelques hommes les rejoignaient ; certains étaient restés en lisière de forêt, d’autres étaient partis sur les traces des Russes qui s’enfuyaient. Ils revenaient avec des brassées d’armes.
   — Repliez-vous ! leur cria Taavi. Là où ils se trouvaient il pouvait leur arriver la même chose qu’aux Russes. Il ignorait le nombre d’attaquants et leurs positions exactes ; qui pouvait dire si d’autres forces, plus considérables, n’allaient pas les prendre par revers à leur tour ? Le groupe du capitaine Jonnkoppel gardait le contact avec les fuyards.
   — On se replie dans la forêt, les gars !
   À travers la fumée et le soleil étincelant, Osvald surgit d’un fourré, un étrange fardeau dans les bras. Lorsqu’il s’approcha, les hommes virent qu’il portait un petit garçon de quatre à cinq ans ; ses mollets nus et bronzés pendaient inertes. Avant que nul ne posât une question, Osvald allongea le corps sur la mousse, à l’ombre des sapins.
   — Voilà ! murmura-t-il d’une voix brisée lorsqu’il se releva. Ses yeux injectés de sang brillaient en dévisageant chacun des hommes. Quelqu’un demanda :
   — Mort ?
   — C’est nous qui l’avons tué ! C’est Endel de Kadapikou. Qui a conduit ce garçon dans la forêt à notre rencontre ? Comment pouvait-il être parmi les Russes ? Osvald regardait le visage blanc de l’enfant, sa chemise maculée de sang, ses mains tachées. Son regard sembla lancer un appel au secours à ses amis ; il tomba à genoux près du petit cadavre.
   Les hommes indiquèrent à Taavi une seconde colonne de fumée qui montait de Metsaoti.
   — Les salauds ! Ils brûlent le village !
   — On y va ! murmura Taavi. Ce n’est que le matin, nous allons voir encore bien d’autres éclairs...
   Au même moment, Ses avions piquaient sur les prés, arrosant la lisière et les abords de la grange en feu. Des gerbes de terre crevaient le sol sous les bombes de petit calibre que larguaient les avions. Les éclats piaulaient à travers la fumée, déchiquetaient les troncs d’arbre et les branches.
   — Enfoncez-vous dans la forêt ! Vite ! hurla Taavi. Un blessé gémissait, le premier de leur groupe. Tandis que les hommes se réfugiaient en courant dans les bosquets plus touffus en emportant le blessé, Taavi bondit de nouveau près de la grange en feu. Tom s’y trouvait toujours, appuyé sur son fusil, le visage vers les flammes. La terre des explosions d’obus avait rejailli jusqu’à lui en larges mottes,
   — Es-tu fou ? Viens ! lui cria Taavi en le tirant par la manche. Viens ! Ici tout est devenu inutile ; le village brûle et là-bas se trouve aussi ta mère. Attention ! Les avions piquent de nouveau !
   Ils plongèrent tous deux dans les fourrés, se plaquant contre les buttes. Une fois les avions partis, ils entendirent, de l’autre côté du pré, des explosions d’obus de mortier juste là où se trouvait le groupe de Jonnkoppel. Devant la grange, à l’endroit où était Tom un instant plus tôt, s’était creusé un immense cratère noir.
   Au bout de la lande, la section de Taavi rejoignit celle du capitaine. Pour le moment leurs pertes ne dépassaient pas un blessé, le jeune homme de Pénisé qu’ils avaient ramassé sur le pré. Il vivait encore, était même lucide, mais, malgré les soins que lui avait prodigués Värdi, tous se rendaient compte qu’il allait bientôt mourir. Étendu sous les pins, soutenu par ses compagnons, il laissait échapper de ses lèvres un filet rougeâtre. Il aspirait désespérément l’air en gémissant ; un dernier sursaut l’asphyxia d’un Sot de sang ; sa tête retomba, inerte, sur l’épaule.
   — Que Dieu tout-puissant te prenne en Sa sainte garde ! murmura doucement le vieux Peeter de Valba.
   Ils devaient quitter rapidement les lieux ; la voix claironnante de Jonnkoppel appelait Taavi. Il avait le visage rouge dans sa barbe en bataille et boitait des deux jambes.
   — Raudoja, prends tes hommes et — dans le village !
   — Bien, mon capitaine !
   — Cesse de rigoler ; ici on n’est ni à la guerre ni à l’armée. Chaque homme doit être le diable en personne et combattre comme cent. Descendez les Russes, mais attention à ne pas vous faire dessouder vous-mêmes ! Le premier qui Se paye le luxe de mourir, il aura affaire à moi plus tard !...
   — Oh ! moi, je n’oserai sûrement pas vous accompagner en enfer ! ironisa Léonard.
   — Un morveux comme toi, on ne l’accepterait pas, en enfer. C’est réservé aux hommes ! Puis, se retournant vers Taavi, il ajouta d’un ton pressé : je vais diviser mes hommes en petits groupes ; il faut se déplacer rapidement, un marron par-ci, un marron par-là et hop ! de retour ! On ne peut pas leur livrer une bataille régulière ! Mais le village brûle, nous devons leur donner une leçon ; qu’on leur casse le nez pour qu’ils s’en souviennent bien, il n’y a pas d’autres moyens, on a été suffisamment bons avec eux. Ce serait parfait que tu puisses arriver au village sans un coup de feu. Allez, ouste ! Exécution !
   Taavi, en marche forcée, traversa les forêts avec son groupe en direction de l’ouest ; il longea les haies touffues, au fond des prés, jusqu’au village, tout en admirant en lui-même le capitaine Jonnkoppel. Ce bonhomme d’aspect effacé, aux moustaches bien huilées et que l’on aurait pu prendre pour un commis de banque passablement aigri, se révélait être, au combat, un remarquable chef de brigands !
   Dans les prés de Hiié, ils accrochèrent de nouveau les Russes ; seuls les éclaireurs échangèrent des coups de feu, ils purent se débarrasser de l’ennemi sans casse.
   Tout à côté, dans les bois, paissait tranquillement le troupeau de Hiié. Où était Ilmé ? se demanda brusquement Taavi.
   Ne serait-elle pas tombée à nouveau dans les griffes des Russes ? Osvald eut la même pensée :
   — Où peut se trouver Ilmé ?... Et Hilda ?
   — Oui ! Pourvu qu’elles n’aient pas couru tout droit au village, dans leur affolement !...
   Les hommes s’arrêtèrent pour écouter : un nouveau fracas de bataille montait des prés regorgeant de chaleur et de senteur de troupeau ; le soleil était déjà au zénith.
   Ils découvrirent enfin les deux femmes. Abandonnant le troupeau, elles étaient grimpées dans les cimes touffues des sapins d’où elles hélaient les hommes. Aux alentours, Pontus grondait d’un air méfiant.
   Que faire des femmes dans une progression aussi rapide ? D’après les attaques de reconnaissance qu’ils venaient de faire, le prochain combat serait décisif, comparable à celui de l’été dernier au centre de l’Estonie. On connaissait approximativement les emplacements et les tirs des Russes, mais, en fonction de la résistance, ils pouvaient les changer. Les hommes n’avaient qu’une seule certitude : dans la l’orêt de Kalgina on avait envoyé tout un régiment de l’Armée Rouge dirigé par le commando de choc et les sections de la NKVD.
   Ilmé était pâle et grave. Elle regardait Taavi d’un air implorant, mais n’osait dire un mot.
   — Prends mon revolver ! Tiens, voilà des cartouches ! trancha Taavi.
   Ilmé prit l’arme et marcha à côté de son mari.
   — As-tu peur ?
   — Non ! Il n’y a plus rien à craindre ! répondit-elle d’une voix blanche. Mon père est mort maintenant !
   — Oui, il est tombé... Comment le sais-tu ?
   — Par Hilda. C’était très tôt, ce matin ; les Russes sont passés devant nous ; Hilda a voulu courir jusqu’à la grange pour prévenir mon père, mais c’était trop tard, elle ne pouvait plus traverser leurs rangs. Elle les a vus tirer avec des balles incendiaires pour mettre le feu à la grange et... elle s’est alors sauvée à Hiié ; la mère s’est écroulée d’émotion, mais déjà les Russes entraient dans le village.
   Du regard, Taavi chercha Hilda ; la jeune fille marchait aux côtés de Tom qui semblait vouloir la protéger de toute sa tendresse, ce qui l’énerva, toute tendresse le blessait depuis un certain temps ; cependant il ne dit rien. Que les deux femmes les accompagnent lui semblait déjà inconcevable !
   — Prends le sac de Värdi, demanda-t-il à Ilmé, il contient des pansements ; en cas de besoin tu pourrais les faire, avec Hilda.
   Ilmé jeta le havresac sur son dos ; malgré sa pâleur, son visage avait Se reflet doré du soleil d’été.
   — Les blessés, on n’a pas le droit de les abandonner aux mains des Russes, ajouta-t-il doucement.
   — S’il m’arrivait de... ne me laisse pas, Taavi ! Si je n’en ai pas moi-même la force, alors tu... Elle regarda le revolverdans sa main.
   La colonne déboucha sur les prés de Lépîkou ; la vue s’ouvrait sur tout le village. Les fermes dormaient tranquillement comme par un beau dimanche ; seules les longues bâtisses de Matsu flamboyaient en un gigantesque incendie. La fumée s’élevait vers le ciel, semblant sortir des entryilies mêmes de la terre. Le ronflement et le craquement des poutres se mêlaient aux détonations des grenades et au crépitement des mitraillettes, là-bas, tout au loin.
   — Osvald, longe la rivière avec les hommes ; attendez à la hauteur de Sooserva ; si vous y trouvez les Russes, foncez dans le tas. Värdi, tu jetteras un coup d’œil à Matsu, moi je vais à Hiié,
   — Emmène-moi, Taavi, je t’en prie ; laisse-moi t’accompagner ! supplia Ilmé.
   — Tu sais ce que tu dois faire ! Taavi avait pourtant pitié de sa femme en la voyant courber les épaules, mais il refoula en lui cet accès de tendresse. Etait-il donc devenu si faible pour que seule la brutalité le fît tenir debout ? Non ! Au même instant il serrait ies mains de sa femme pour l’encourager. Il restait grave, mais limé semblait répondre à son geste par quelque chose qui ressemblait à un sourire ; c’était un pacte muet entre eux, un instant de compréhension mutuelle que l’on peut oublier, maïs dont les fils invisibles demeurent à jamais.
   La mitraillette à la main, Värdi s’approcha du brasier de Matsu. Des cendres, des tisons enflammés pleuvaient dans les cours voisines. S’il y avait eu le moindre vent, tous les bâtiments de Lépikou et de Hiié, et au-delà, les forêts elles-mêmes auraient pris feu. car il n’y avait personne pour barrer la route au sinistre.
   Taavi s’était précipité vers Hiié. En entrant dans la maison, il se cogna contre un homme qui empoigna son revolver. — Tom ! De quel droit es-tu venu ?
   Mais îe garçon ne répondit rien ; ses yeux étincelaient de désespoir, de colère et de douleur. Il s’assit sur le bord de la table et resta là, le regard figé sur un coin de la pièce. Taavi courut à travers les pièces ; une seule fenêtre était démolie dans celle du fond ; les tapis et les meubles avaient été chambardés ; la grande pendule de la salle de séjour avait défoncé le buffet, les tableaux étaient arrachés des murs. Dans la cuisine, Taavi ne put s’empêcher de couper une grande tartine de pain qu’il avala machinalement, se rendant seulement compte qu’il n’avait pas eu de la journée une seule bouchée à se mettre sous la dent. Les autres non plus n’avaient rien mangé ! Il mit sous son bras l’énorme miche de pain et regagna la pièce du fond. Il y trouva le jeune homme agenouillé devant le lit de sa mère, le visage enfoui dans l’oreiller. Ses épaules étaient secouées de sanglots sans larmes.
   — Tom...
   Un long moment le garçon resta immobile. À un second appel de Taavi il se releva enfin, l’oreiller dans les mains, laissant échapper son fusil.
   — Regarde ! C’est le sang de ma mère ! Ils l’ont tuée ! Ils ont tué ma mère !
   — Non ! Hilda m’a dit qu’elle était seulement tombée.
   — Comment peux-tu en être sûr ! Va voir Aadu dans la cour ! Qu’ont-ils fait de ma mère ! Il jurait, blasphémait en cognant les murs et les fenêtres de ses poings. D’abord mon père et maintenant ma mère !
   — Viens !
   — Va-t’en ! Va-t’en ! Qu’est-ce que tu viens faire ici ? Dis ? Qu’est-ce que tu veux ? Il avançait vers Taavi comme un dément. On te trouve partout ! Prés de la grange, ici et... Disparais par où tu es venu ou alors je...
   — Tais-toi, tu dis des bêtises !
   — Qu’est-ce que tu as à te fourrer partout !... Qu’est-ce que tu tiens à la main ? Du pain ! Remets ça où tu l’as pris ! De quel droit voles-tu le pain de mes parents ? Repose-le, ou je t’assomme il l’instant même !
   — Non, tu n’assommeras personne ; si on doit assommer quelqu’un ce sera toi ! Taavi s’approcha du jeune homme, calmement, les yeux sévères. Voyant qu’à ses dernières paroles le corps du garçon s’était détendu, il continua : Essuie tes larmes et prends ton fusil. Je t’ai toujours considéré comme un homme ; je comptais sur toi comme sur un homme ; en ce moment, c’est d’hommes que nous avons besoin. Alors vite maintenant, à la mairie ! Les prisonniers ne peuvent pas être bien loin, nous pouvons encore les sauver !
   — Tu crois ?
   — On y va.
   Taavi jeta un dernier regard sur ta salle de séjour comme s’il voulait graver à jamais dans ses yeux l’ultime image de cette pièce ravagée. N’était-elle pas aussi son propre foyer ? Les rayons blancs du soleil tombaient sur les tapis multicolores, faisant danser la poussière dorée devenue déjà le symbole de l’ancien temps. Son regard alla jusqu’aux recoins les plus reculés ; il eut une secousse : le grand cheval en bois de son fils ! Une brutale vague de douleur le fit se replier sur lui-même ; il s’approcha du jouet, caressa la crinière de lin ; il sentit ses pieds lui peser de fatigue, l’envie le prit de tomber assis près du cheval et de n’en plus bouger. L’arrivée de Värdi le ramena à la réalité.
   Dans la cour, Tom lui désigna le parterre de fleurs.
   — C’est Aadu.
   Le jeune homme s’arrêta tandis que Taavi s’approchait du mort et retournait le cadavre déchiqueté. Tout autour, la terre était piétinée ; un peu plus loin traînait le veston maculé de sang du vieux sourd-muet. Lentement, de larges flocons de cendre tombaient sur le cadavre et sur le sol. La charpente de Matsu s’écroula ; les flammes grondèrent à nouveau et, furieuses, se lancèrent en une gerbe d’étincelles à l’assaut du ciel bleu et calme qu’elles obscurcirent de leur fumée opaque et de leurs traînées de suie. Le lourd voile recouvrait les champs, les pâtures, le village tout entier, comme pour dissimuler au soleil les sanglantes atrocités de ila terre.
   Au milieu de Kadapikou, les mitraillettes se mirent à cracher de nouveau ; le village de Harou grouillait de Russes ; entre les fermes espacées, des camions roulaient vers le manoir de Kalgina ou vers Metsaoti. En franchissant les collines de Koolu, les hommes distinguaient, à Võllamäe, les Russes qui s’affairaient ; à la jumelle on n’apercevait parmi eux ni prisonniers, ni civils. Jaak et Leena de Võllamäe avaient dû subir le même destin que les habitants de Metsaoti — la déportation !
   Qu’était-il advenu de sa mère ? Cette question tourmentait Taavi ; la cour de Sooserva était vide et Osvald, qui l’avait contournée en attendant Taavi, n’y avait pas trouvé âme qui vive. Pas de traces de saccages, mais les portes étaient grandes ouvertes ; Taavi n’avait plus le temps d’y aller lui-même.
   En avant vers la mairie ! Il fallait frapper droit au cœur plutôt que de harceler mille groupes qui, chaque fois, renaissaient plus nombreux et plus forts. Les hommes avançaient d’un pas rapide et nerveux ; ils ignoraient le nombre exact des ennemis, mais, au défilé de camions et de détachements rencontrés en forêt, leur puissance devait être considérable. Il y eut une pause dans le fracas du combat. Les Russes s’étaient-ils rendus maîtres des forêts ? Jonnkoppel et ses hommes étaient-ils déjà anéantis, ou encerclés par le flot de l’armée rouge ? Non ! Les lointaines rafales reprirent, entrecoupées d’explosions de grenades. Sûrement les partisans étaient assez adroits pour se réserver un chemin de repli en attaquant de tous côtés, immobilisant ainsi l’ennemi.
   En avant ! Taavi distançait le groupe, ses mèches claires disparaissant presque derrière les fourrés. Tom avait ouvert sa veste en cuir et marchait tête baissée, insouciant du danger ; rien n’existait plus autour de lui, pas même les pins qui embaumaient la résine ; il fonçait en avant, semblant ne plus savoir où il allait ni pourquoi il marchait. Il ne se souciait même pas d’Hilda qui s’efforçait de demeurer à sa hauteur.
   Le vieux Peeter de Valba, malgré son âge, tenait bien mieux le coup, dans cette marche forcée à travers les bois, qu’on n’aurait pu le supposer. Il restait constamment auprès d’Ilmé, un peu intimidé, comme toujours. Il essayait pourtant de l’encourager, mais ses mots hésitants n’étaient guère habiles ; il se sentait dérouté au milieu de cette ronde infernale.
   Malgré l’agitation qui sévissait dans tout le pays, les alentours de la mairie étaient étrangement calmes. Le petit groupe s’approcha sous le couvert des sapins de Harou. Sur le versant de la colline, la lisière de la forêt se prolongeait en sapinière touffue jusqu’aux cachots de la mairie et au gros mur d’enceinte. Les troncs gigantesques des arbres séculaires qui montaient dans l’arrière-cour, par-dessus le mur, devaient offrir aux attaquants une protection idéale. De l’autre côté du bâtiment blanchi à la chaux, le mur se continuait en un solide rempart de hauts bosquets d’arbres à l’écorce gris-rouge. Derrière, le carrefour do la coopérative étendait ses routes vers les villages, les bois, les villes regorgeant de Russes. Le soleil faisait miroiter le toit de tôle. Devant la mairie, un camion se mit en marche ; à l’exception de deux soldats de la NKVD, personne aux alentours.
   Taavi et Osvald, dans un buisson, firent le point de la situation. D’après le bruit du camion, on pouvait supposer que les gens de Metsaoti étaient parqués dans la mairie, à moins, bien sûr, que le camion ne transportât des soldats.
   — Il faut leur foncer dans le chou ! Après une telle course, inutile d’attendre ! affirma Osvald, impatient d’agir.
   Si on pouvait couper les fils téléphoniques...
   — Quand ça pétera de partout, j’essaierai...
   — Mais, du côté de la coopérative, on peut être submergés par le raz de marée...
   — On aura bien dix minutes pour foncer, et pendant dix autres minutes, on aura la mairie en main ! Oh, regarde : la fenêtre de Marta... Si on pouvait la coincer !
   Des coups de feu claquèrent. Un soldat, au bout de la mairie, leva les bras et s’écroula ; l’autre se jeta à plat ventre et rampa derrière l’angle.
   — Cet imbécile de Tom ! explosa Taavi.
   Mais déjà les armes d’en face ripostaient. Osvald, grimpé sur le mur, rafalait droit dans les fenêtres de Marta ; la plupart des autres carreaux dégringolaient également en un fracas de verre brisé. Tom se rua le premier vers le bâtiment sans cesser de tirer, n’essayant même pas de se protéger. Värdi le suivit, le doigt appuyé à fond sur la détente de sa mitraillette. Quand Taavi franchit le mur, les premières grenades éclataient déjà dans les pièces.
   La riposte eut autant de fougue et de rapidité que l’attaque. La plupart des hommes se trouvaient, comme Taavi, à découvert dans l’arrière-cour ; les fameux troncs d’arbres étaient plutôt rares, et c’était là leur seule protection ; encore se révélait-elle inefficace car les Russes tiraient de plusieurs fenêtres en même temps.
   — Osvald ! Les fils téléphoniques ! Mais le tumulte couvrait la voix de Taavi. Martin, cours de l’autre côté pour empêcher qu’on ne soit encerclés ; mets ton fusil mitrailleur en batterie, vite, ne te fais pas bousiller ici !
   Tom et Värdi avaient les premiers enjambé les fenêtres. Värdi avait une mitraillette, mais que pouvait faire ce colosse de Tom avec un simple fusil ? Et Ilmé ? Où était-elle ? Pourvu qu’elle ne se fût pas aventurée au-delà du mur ! Mais lorsque Taavi se retourna un instant, il vit sa femme tirer avec son revolver dans les fenêtres des étages. Un pli amusé remonta le coin des lèvres de Taavi. Près d’elle, Peeter de Valba se dépensait sans compter avec son fusil. Sûrement le vieux prendrait soin d’elle !
   De la fenêtre de Marta, les balles sifflaient autour, de Taavi. Comme un fou, il quitta l’abri de l’arbre et bondit par une fenêtre en se tailladant le poignet sur le verre brisé. Personne dans la petite pièce ; le grand bureau voisin était également vide, seule une jeune dactylo tremblait dans un coin. Une grenade explosa dans le couloir, suivie de la chute d’un corps déroulant l’escalier. De nouveau la mitraillette de Värdi aboya.
   — Tom ! appela Taavi. Depuis le matin il ne voulait plus le perdre de vue.
   — Attention, le camion démarre... murmura la jeune fille.
   — Quel camion ? Où ça ?
   — Les Russes ! Ils se sauvent !
   Taavi se précipita vers la fenêtre du bureau qu’il brisa avec sa mitraillette. Ah les vaches ! Le moteur du camion ronflait, des soldats de la NKVD et quelques civils couraient tout autour ; Taavi ouvrit le feu tandis que le véhicule s’ébranlait. Impossible d’atteindre les soldats qui se repliaient, protégés par le camion. Ceux qui étaient à l’intérieur se plaquaient au fond, certains, sans doute, avec du plomb dans le crâne. Au milieu d’eux une femme, qui n’était pas Marta, se cabra et retomba. Taavi sentit son cœur se serrer ; peut-être était-ce une innocente !
   — Ils ont pu foutre le camp ! Il haletait en regardant la colonne de poussière. Où sont les prisonniers ? cria-t-il à la jeune fille. De nouveaux arrivants sautaient par la fenêtre. Mettez-vous en position dehors ; de toute façon les Russes seront de retour en moins de deux ! Il courut de nouveau à la fenêtre, un fusil mitrailleur entrait en danse : Martin et Osvald ! Le camion aura quand même son compte !
   Maintenant tout le bâtiment était silencieux ; la lourde clarté du soleil était suspendue dans l’air immobile ; les ombres tranchaient brutalement le sol. Le silence s’était fait si rapidement ! À demeurer en place, les pieds semblaient s’engluer.
   — Où sont les prisonniers ?
   — Taavi ! Taavi ! cria Tom au même instant de l’antichambre de la mairie. Taavi, viens vite, ta mère...
   Il se rua dans le hall, trébuchant sur un Russe déchiqueté par une grenade. Un autre homme en civil avait dégringolé l’escalier la tête la première, les bras grands ouverts ; il gisait, le visage en sang, sur les dalles.
   — Ta mère est en haut, dans la chambre de Marta !
   Ce n’est qu’on gravissant quatre à quatre l’escalier que Taavi comprit les derniers mots : « Dans la chambre de Marta ! » ses jambes chancelèrent, il se trouvait sur le seuil ; dans la petite pièce il aperçut une chaise renversée, un seau d’eau qui avait inondé le sol. Malgré son angoisse, il remarqua chaque détail, même les lambeaux de rideaux ; son regard chercha Marta avant de s’arrêter sur le lit où gisait sa mère. Auprès d’elle, Värdi s’affairait, lui baignant le visage.
   — Mère ! Dieu du ciel, que t’ont-ils fait ?
   — Emmène-moi loin d’ici ! murmura Linda dans un râle.
   — Värdi, dis-moi, qu’est-ce que c’est ? On l’a brûlée ? Ses yeux s’agrandissaient d’horreur, il tremblait en regardant les mains de sa mère, le visage aux yeux clos.
   — Du vitriol ou quelque chose d’approchant !
   — Non ! ! ! Qui a fait ça ? Marta ?
   — Oui, Marta... Ils l’ont forcée !... La voix de la vieille femme exprimait plus de pitié que d’accusation.
   Taavi fut incapable de répondre, l’esprit paralysé. À travers le sang qui bourdonnait à ses oreilles, il entendit à peine les mots que l’on prononçait, venus d’il ne savait où.
   — Il va falloir l’emmener... Les Russes... Il nous reste peu de temps... Ils peuvent nous tomber dessus...
   — Mère ! Mère ! Taavi se pencha sur la moribonde sans oser la toucher. Souffres-tu beaucoup ? Peux-tu encore me voir ? Regarde, me vois-tu ?
   — Oui, mon fils, je te vois ! Linda se releva en chancelant. Tu as entendu, ils peuvent venir ; soutiens-moi, il faut partir, ils peuvent venir...
   Soutenant sa mère avec l’aide de Tom, Taavi se dirigea vers fa porte. Il détaillait la pièce : devant le lit traînait Un sac qui devait appartenir à Marta ; un revolver avait glissé dans l’ouverture. Sur le seuil, il fit demi-tour pour ramasser l’arme. Où était Marta ? Il ne l’avait pas vue dans le camion, c’était donc qu’elle se trouvait encore à la mairie. Et si elle s’était enfuie pourtant avec le véhicule ? En ce cas, Osvald et Martin l’avaient capturée ou l’avaient envoyée, dans leur riche moisson d’aujourd’hui, rejoindre le troupeau du Seigneur ! Marta. C’était un problème que Taavi devait résoudre. Lorsqu’il aurait confié sa mère à Ilmé et à Hilda, après avoir donné l’ordre de quitter la mairie et transmis son commandement à Osvald, il retournerait alors ici chercher Marta de Roosi.
   — Regarde dans le grenier ! cria-t-il à Värdi.
   Lorsque tous trois furent sortis de la chambre, Värdi tomba un instant assis sur le divan. Sa gorge lui faisait mal. sans doute à cause de cette vie trop rude et du froid des marais. Au printemps, déjà, il avait ressenti des pointes de feu dans la poitrine ; la chaleur de l’été, loin de les faire disparaître, n’avait fait que les aggraver, maintenant elles t’étouffaient. Parfois il était secoué de quintes de toux, inondé de sueur, anéanti, surtout après des efforts comme celui qu’il venait de faire. Il cracha ; c’était du sang.
   Il n’en fut pas surpris ; ce n’était pas la première fois ! Depuis sa plus tendre enfance, il avait les poumons fragiles et la vie de chien qu’il menait actuellement, coups de froid après coups de froid, devait porter ses fruits. Si ces derniers temps, il fuyait toujours les autres, c’était uniquement pour éviter de les contaminer. Son humeur sombre était due à l’approche de l’hiver et à l’amenuisement progressif de ses forces. Värdi se redressa, les dents serrées, et du pied écrasa le crachat au sol. Des frissons glacés lui parcouraient le dos ; il tâta son front livide. Mais, dans un sursaut farouche de volonté et de colère, il refusa de succomber à une faiblesse passagère ou à la peur de mourir. Qu’était-ce, comparé à cet écrasement total, à cette folie inhumaine qui grimaçait de tous côtés ? D’avoir perdu sa famille, ses parents déportés en Sibérie ! Un égorgement qui durait depuis si longtemps ! La destruction de son foyer était déjà une injustice flagrante, tout comme la mort de sa femme et de sa fille ; son cerveau éclatait ; c’était par trop injuste ! Oui, ce sacrifice aussi il avait pu le supporter ; ses épaules s’étaient un peu plus voûtées, sa bouche était devenue muette, il essayait de laver sa colère dans le sang des Russes. Mais il savait que toujours sa douleur remonterait à fleur de peau en longues balafres indélébiles, et que la colère ne cesserait de fouetter son sang ! Être un homme ! Mais les événements eux-mêmes l’empêchaient de devenir un homme ! Pourquoi ? Ah !
   Il fit quelques pas dans la pièce. Ainsi c’était la chambre de celle qui avait tenu dans ses mains toutes les ficelles de cette sanglante journée. Värdi regarda avec curiosité tous les détails de cette chambre. Il n’avait jamais vu cette femme, mais on lui en avait tellement parlé, et il avait contemplé le résultat de ses actes !
   Pourquoi rester en place ? Il devait la chercher, la sortir du grenier, elle ne pouvait pas se cacher ailleurs ; ses acolytes avaient voulu dévaler l’escalier : deux avaient reçu leur juste récompense, si le troisième avait réussi à s’échapper.
   Värdi se précipita dans le grenier ; arrivé dans la pénombre du toit, il crut entendre s’élever quelque part un faible gémissement. La plainte devait monter de sa propre poitrine ! Il tâtonna du pied en avançant dans cet enchevêtrement poussiéreux. Il craqua une allumette : un nouveau crissement se fit entendre. Les rats ! Si d’ailleurs quelqu’un se trouvait ici, il lui aurait déjà tiré dessus !
   Il trébucha dans un obstacle mou au toucher ; il se pencha et tira, d’entre les vieilles caisses vides, un morceau d’étoffe qui se déroula de lui-même entre ses mains. La surprise et la tendresse lui réchauffèrent le cœur : à la misérable clarté tombant de la lucarne, brillaient les couleurs éclatantes du drapeau national. Il demeura en place, insouciant du danger qui pouvait le menacer ; jamais il n’aurait pu se douter que son vieux cœur, déjà glacé par la mort, recelât encore tant d’idéal, une loi qui le ramenât aux plus belles années de sa jeunesse, au point de lui faire tout oublier, à la vue du drapeau.
   La femme, comprimant à deux mains ses gémissements, voyait toute la scène. Elle apercevait également le drapeau que l’homme tenait entre ses mains comme une relique.
   
* * *

   Ilmé n’espérait plus revoir vivants son mari et son frère. Elle était tellement habituée à payer de sa personne, à recevoir et accepter les coups du sort, à regarder la mort face à face ! Elle était également résignée à sacrifier ses derniers biens : Taavi et Tom. Le front appuyé contre les pierres rugueuses, elle attendait, à genoux, ses doigts cramponnant encore la crosse du revolver, mais l’arme était vide. Tout était devenu si calme qu’elle distinguait même le bruissement
   des blés.
   Peeter essayait d’expliquer aux deux femmes ce qu’il pouvait voir ou deviner du combat dans la mairie. Hilda, mûrie par la peur et les atrocités, se rendait sans doute le mieux compte du danger couru, de cette mort qui pouvait déferler sur eux par les routes, par les champs dénudés qui les entouraient. Dès que les coups de feu avaient cessé, elle s’était hissée sur le mur, guettant le retour de Tom, essayant de rester calme. Peeter de Valba poussa un cri d’étonnement.
   Ils se précipitèrent tous vers les arrivants, comprenant d’un seul coup d’oeil ce qui s’était passé.
   — Où est notre mère ? s’écria Ilmé.
   — Où est notre mère... Tom répéta la phrase comme s’il se réveillait enfin. Où est notre mère... Je ne sais pas ; il n’y avait personne d’autre...
   — Ilmé et Hilda, prenez soin de ma mère... supplia Taavi, la voix lasse.
   Ils allaient courir à nouveau vers la mairie mais restèrent cloués sur place : d’une minuscule fenêtre du lentement vers le faîte. Les tôles grinçaient sous ses lourdes bottes, la mitraillette s’y cognait.
   Lorsque l’homme fut arrivé au sommet, il leur fit signe.
   — Qu’est-ce qu’il veut ?
   Au même instant, de l’autre côté de la mairie, les armes se mirent à aboyer de nouveau. Värdi, en équilibre sur l’arête de la toiture, se réfugia rapidement derrière la cheminée, se mettant en position de tir.
   — Ilmé et Hilda, pariez avec ma mère ! Vite ! Toi aussi, Peeter, tu connais bien la forêt ; nous, on va les stopper un peu... Viens, Tom !
   Debout au milieu de la cour, l’arme à bout de bras, Taavi hurla comme un dément :
   — Père ! Viens à mon secours ! Andrès de Sooserva, viens aider ton fils !
   Le grondement des armes s’amplifiait. Avant qu’Ilmé eût pu le retenir, Taavi était déjà parti. Ils reculèrent en toute bâte, abrités par les murs et les buissons, marchant sans trêve parmi le piaulement des balles. Devant eux, au milieu des champs, les grenades volaient en éclats, soulevant dans les blés des gerbes de terre et de pierres.
   En jetant un dernier regard vers la mairie, Ilmé aperçut les rayons du soleil d’été éclabousser de lumière le drapeau tricolore, bleu, noir, blanc. Tout contre lui, un homme s’était figé qui semblait vouloir le garder à jamais.

>>> Chapitre suivant >>>