XVIII

   Cette fois, les attaques en forêt durèrent des semaines. Les interrogatoires, les arrestations dans les villages environnants n’avaient pas de fin. Jonnkoppel et les hommes qui lui restaient se retiraient de plus en plus loin dans les forêts, devant la puissance écrasante des adversaires. Mais l’armée russe patrouillait en tel nombre que même l’île de Ciel n’était plus un endroit sûr.
   Lorsque la folie se fut éteinte dans les fourrés, les hommes se regardèrent, Aux blessés on renouvela les pansements ; on s’arrêta près des tombes, nivelant la terre sur la poitrine des compagnons d’armes. Les survivants, encore longtemps après, semblaient toujours se débattre dans cette lame de fond qui les avait emportés ; leur joie de survivre restait silencieuse, leurs cœurs étaient fatigués.
   Ces jours-là, chacun s’occupa de soi-même. Ils éprouvaient le besoin de rester assis l’un près de l’autre, mais, la force d’âme qu’ils espéraient inconsciemment trouver dans ce rapprochement, ils n’arrivaient pas à la saisir. Violence contre violence ! Cette devise qui les avait fait tenir debout les affaiblissait maintenant autant que l’hiver qui s’approchait comme un cauchemar. Où trouver un appui ? C’était le monde libre qui devait maintenant le leur donner. « Oui, nous connaissons votre condition, hommes misérables ; résistez jusqu’à ce que votre heure arrive ! » Mais aucune réponse semblable ne leur parvenait du monde libre, bien au contraire ! La radio annonçait qu’on les avait oubliés. Ils n’existaient même pas pour le monde libre. Leurs frères d’armes, ces soldats parvenus jusqu’à l’Ouest, étaient maintenant emprisonnés dans des camps, montrés du doigt, traités comme des lépreux ou des criminels par ceux-là mêmes qu’ils avaient essayé de protéger, dont ils avaient défendu la liberté par leurs luttes !
   Ilmé, malgré le déchirement de son âme au cours de ce long martyre, sentait que la pitié humaine continuait pourtant à vivre en elle. Elle avait vu son mari souffrir, lutter contre lui-même ; bien que, dans son désespoir, Ilmé eut rarement compris son mari, le peu qu’elle avait découvert empêchait ce désespoir de se transformer en un total anéantissement. Elle continuait à progresser péniblement dans ces ornières impraticables, comprenant que ses propres souffrances n’étaient qu’un maillon dans la chaîne des souffrances du peuple tout entier. La compassion s’était ainsi cristallisée en elle, et une nouvelle douceur venait la raffermir.
   Elle-même se rendait compte, à sa grande surprise, de cette transformation, de cette nouvelle force : à moins qu’elle n’eût atteint le sommet de la souffrance, au-delà duquel nulle douleur n’est plus perceptible ? Ou peut-être cette force était-elle née d’avoir vu, à côté de la brutalité humaine, tant de chaleur, de tendresse, de fermeté d’âme ?
   Auprès d’elle, Hilda en était le plus bel exemple : sans avoir besoin de paroles, la jeune orpheline savait apaiser le désespoir de Tom qui laissait alors retomber son visage en larmes sur les genoux de la jeune fille, pleurant calmement, comme un enfant. Tom se redressait avec orgueil : n’était-il pas responsable de sa sœur et de Hilda ? Il y avait là-bas les champs désertés de Hiié, ces terres ancestrales sur lesquelles tout un peuple vivait encore !
   Il y avait aussi Paavel de Kadapikou, ce forgeron timoré. Dans le tumulte des combats, il était resté le nez dans un buisson ; après le recul des Russes, il s’était retrouvé dans les rangs des partisans. Quelle leçon voulait donc ainsi leur donner le destin ? L’homme suivait les maquisards dans les forêts comme un ours réveillé de son sommeil hivernal, frileux et solitaire. Sa voix tremblante demandait à tous : « Suis-je vraiment sain et sauf ? » Mais il ne savait pas goûter le bonheur de la survie.
   Il restait assis en fumant au bord des marais, immobile et tranquille. Le bruit de la bataille ne le concernait pas, nul ne pouvait deviner ses pensées.
   Osvald, mécontent de le voir ainsi inutile alors que chacun devait, de toutes ses forces, défendre le salut de tous, lui proposa une arme ; Paavel se leva en demandant :
   — As-tu vu mes enfants ?
   Et un soir, Paavel ramena dans ses bras le cadavre de son fils Endel. Il s’assit sur un talus et resta jusqu’au matin à se balancer doucement, le visage pâle, le corps ankylosé de froid. À la chaleur de midi, il se releva et, sans mot dire, se mit en marche vers Kalgina.
   Les hommes l’arrêtèrent, lui firent rebrousser chemin.
   — Je ne peux pas laisser ma femme et mes enfants dans leurs mains ! murmura-t-il.
   Ilmé le regarda, cherchant à le comprendre. Elle savait que Paavel était un homme peureux, mais était-ce la folie seule qui le poussait à agir maintenant de la sorte ? Elle lisait sur le visage de l’homme la décision qu’il voulait prendre : retourner chez les Russes pour retrouver sa famille. Ilmé eut la force de lui parler, calmement.
   — Paavel, je ne pense pas que tu aies raison d’y aller ; ce serait te sacrifier toi-même sans porter secours à personne, ni a ta femme, ni à tes enfants. Tu ne ferais que récolter pour toi la mort ou la déportation. Crois-moi ! Je le sais. Ils te forceraient à pister les paysans ; ton arrivée ne ferait que rallumer leur colère contre ta famille ! Essaye de réfléchir, Paavel ; pour toi et pour les autres — je le sais ! La voix d’Ilmé se brisa ; elle était à bout de forces ; dans sa souffrance elle comprenait enfin que les actions d’un homme ne dépendent pas toujours de lui seul.
   Mais Paavel lui répondit :
   — Je ne suis pas assez fort pour pouvoir abandonner mes enfants.
   Qui sait où se trouvait la force la plus grande ? Ilmé considérait son mari comme un homme fort, mille fois plus fort qu’elle ; mais lorsque Paavel, profitant de la nuit, eut disparu, emportant avec lui le corps de son enfant, alors il fut impossible à Ilmé de le considérer comme un faible. Si Paavel de Kadapikou avait peur des armes, du sang et de la mort, il devait alors y avoir dans ses pas et dans son âme une force capable de dominer toutes les autres, car il avait pleinement conscience de s’engager sur la route du martyre. « Je ne suis pas assez fort pour pouvoir abandonner mes enfants ! »
   Ilmé voyait et comprenait également la paisible tranquillité de ses autres compagnons, cette sérénité qui donne à l’homme son vrai visage malgré les tourmentes du destin. Cette sérénité se traduisait par la souffrance résignée des blessés, par la vaillance des mourants. Ilmé pouvait la lire sur le visage de chaque survivant. De tout le village, Linda de Sooserva était la seule à être encore parmi eux. Ilmé, avec un dévouement infatigable, soignait ses brûlures, et, contrairement à ce qu’ils avaient tous redouté, la vieille femme n’était pas devenue aveugle, ses blessures s’étaient révélées moins profondes qu’à première vue. Elle ne se plaignait jamais, revenait lentement à la vie, et son premier sourire de gratitude fut pour Ilmé, un sourire destiné à l’encourager et à la soutenir.
   Miraculeusement, par ce fragile sourire qui s’envolait du visage défiguré de la pauvre vieille, Ilmé apprit à retrouver le sien.
   
* * *

   Abrité contre le vent par une haie touffue, Taavi, excédé, le visage immobile, écoutait les interminables discours de Jonnkoppel. Il l’arrêta :
   — Je vous ai répondu clairement : non ! Te ne suis plus apte à de telles missions ; d’ailleurs c’est une bêtise : j’ai deux ans de retard pour quitter le pays.
   — N’importe qui s’en ira du pays à la première occasion ; du retard ? Mais nous sommes encore vivants, ce n’est donc pas trop tard ; le peuple vit encore !
   — Mais moi ! Est-ce que je suis vivant ? explosa Taavi. Je suis mort, et les morts ne peuvent plus rien pour un peuple vivant,
   Les yeux fixés sur la mousse, Taavi se perdait dans ses pensées ; il se revoyait appelant son père au secours avant de se jeter dans la mêlée. Il aurait bien aimé rompre là cet entretien qui lui était insupportable, mais comme le capitaine continuait à marcher péniblement devant lui, les pieds douloureux. Taavi le suivit.
   — Bien sûr je ne peux pas te forcer et je ne connais rien à ces histoires de traversée, continua Jonnkoppel, mais je pensais que nous aurions alors fait tout ce qui était en notre pouvoir de faire. Je croyais que tu aurais plus de chance que quiconque d’y parvenir. C’est notre devoir de raconter au monde libre tout ce que nous avons vécu...
   — Et qui m’écoutera ? coupa amèrement Taavi. La radio nous apprend trop bien leur état d’esprit !
   — Nos propres patriotes, eux au moins, comprendront tes paroles et ce ne sera pas une seule voix qui prêchera dans le désert, mais des milliers de voix...
   — Je ne suis pas un chef de chorale pour les faire crier ! Et si la vie confortable qu’ils mènent leur a fermé la bouche ?
   — Mais s’ils ne savent pas que...
   — Ils le savent. D’où leur était venue alors cette lumière divine qui les avait incités à quitter le pays lorsqu’ils pouvaient encore le faire ? Et si maintenant ils ne se souvenaient plus de rien ?
   — Ne te mets pas à accuser le monde, dans ta rancune ! Va, regarde autour de toi, parle, ordonne ! Montre du doigt et appelle les choses par leur nom !
   — Est-ce un ordre ?
   — Non, c’est une prière ; penses-y ! Soupèse les arguments, nous en reparlerons par la suite, plus profondément encore, lorsque nous serons un peu reposés et que nos pensées seront claires.
   Taavi se leva pour partir.
   — Nous n’avons plus de repos à espérer sur notre sol et nos pensées claires terniront, comme s’effritera notre résistance. Ma réponse encore une fois est simple : je ne peux pas abandonner ma femme et ma mère à un sort encore inconnu. Je dois au moins savoir où se trouveront leurs tombeaux sans croix.
   Il regarda un instant le capitaine droit dans les yeux et se retourna pour partir.
   Mais les jours suivants il ne put se débarrasser de ces pensées, de ce projet qu’il estimait pourtant être une pure folie. Il retrouvait les souvenirs estompés de son ancienne et heureuse vie en Finlande. C’était donc cette tranquillité, ce bien-être qui l’obnubilait au-delà des mers ? Quelle mesquinerie ! Mais bientôt il souriait, fatigué de sa propre colère ; non, cette vie-là demeurerait un livre d’images et de souvenirs que l’on feuillette rapidement ; rien de plus.
   Lorsqu’il n’était pas auprès d’Ilmé ou de sa mère, Taavi marchait solitaire à travers les forêts, l’arme à la main. Un soir, il se retrouva à l’orée du village de Metsaoti, là où, deux ans avant, il avait escaladé la palissade recouverte de mousse pour se diriger vers des maisons accueillantes.
   Maintenant il avait bien le temps de s’attarder ici ; dans le village aucune âme ne l’attendait plus ; dans ces maisons nichées entre les pans de forêt tranquille, la mort avait tenu son terrifiant sabbat, oui, juste ici ; et bien que l’œil pût le voir, bien que sa narine sentît encore l’odeur des ruines calcinées de Matsu. le spectacle lui semblait toujours irréel : les blés maintenant couchés, les pommes de terre fanées, les trous noirs dans les maisons comme des yeux crevés.
   Aucune étincelle de vie ne brillait plus derrière ces fenêtres.
   Quelle en avait été la cause ? Quel était le responsable de ces flammes dansant vers le ciel, de ces cendres semées par le vent sur les blés mûrs, de ces champs désormais vides que nul habitant ne venait plus parcourir ? Pourquoi le destin avait-il choisi cet endroit précis de La patrie pour le marquer de son empreinte ?
   Taavi jouait machinalement avec les planches de la palissade. Étaient-elles aussi destinées à tomber inutilement en poussière ? Viendrait-il de nouveaux hommes qui, après avoir engrangé les récoltes, redresseraient les palissades, laboureraient la terre et sèmeraient de nouveaux grains ? Ces hommes arriveront sans doute du fin fond de l’Est, étrangers par leurs coutumes, leur langage et leur sang. L’ne fois les années passées, les autres contrées différeront-elles de celle-ci ? Peut-être la destruction de certains villages n’avait-elle pas été totale comme celle de Metsaoti ! Quelques rares Estoniens pourraient peut-être demeurer encore sur la terre de leur père, rivés en esclave à leur propre sol !
   Taavi se sentait fatigué, ses pensées lui pesaient ; pourtant il se dirigea tout droit vers le village qu’il traversa len-tement.
   « Va dans le monde libre ! » avait dit le capitaine Jonnkoppel. « Allez, enseignez toutes les nations », avait commandé le Christ à ses disciples. Va dans le monde et parle. « Ici, même les pierres crient d’injustice », avait murmuré le bon vieux à barbe blanche, dans le cachot de la NKVD, il y a un an et plus. Tout le monde semblait le lui réclamer ; il lisait cette prière dans chaque regard fiévreux de ses compagnons.
   Parler pour le monde libre ! Quel projet insensé ! Ce monde n’attendait pas après ses paroles ; le monde se souciait bien d’entendre la tragédie d’un petit peuple ! Il vaudrait bien mieux que ces peuples soient déjà morts ! Le monde veut rester sourd et aveugle, vivre ses jours sous la menace d’une épée sanglante jusqu’à ce qu’elle s’abatte et tranche sa vie, jusqu’à ce qu’il soit trop tard !
   Taavi traversa la cour de Hiié ; il n’y avait désormais plus rien pour lui dans cette ferme jadis prospère : le jouet de son fils, jeté au hasard dans la chambre, et une tombe au bord de la rivière où dormait ce petit être non baptisé dont la mère pouvait à peine évoquer le visage.
   En cherchant la croix, ses mains demeurèrent un instant suspendues dans l’obscurité humide, et retombèrent sans force. Lorsque ses doigts, de nouveau, ne rencontrèrent que le vide et que ses pieds butèrent dans les pierres qui jadis entouraient la tombe, alors Taavi tomba à genoux. Pris de peur, il palpa la terre, les pierres aiguisées, les fleurs d’automne que l’on avait piétinées. Le tombeau d’Hilja que l’on avait embelli avec tant de soin était rasé. Il se redressa lentement sous une douleur et une colère impuissantes. Il serra violemment ses poings maculés de terre. Une autre nuit, ses doigts avaient effleuré la croix sans que Taavi ait pu communier avec celle qui reposait dans la terre. Mais maintenant que les Russes avaient foulé aux pieds la dernière demeure de ce petit être, il ressentait profondément les liens qui l’unissaient à son enfant. Ce même et unique destin qui réunissait le peuple, la terre et les tombeaux sans croix lui révélait enfin ce que représentait pour lui sa fille, et ce qu’avait été sa propre vie.
   Ici même roulaient les flots de la rivière, ici s’entassaient les lourdes pierres avec lesquelles sa femme s’était laissée glisser dans l’eau sombre. Ouï, ici même s’ouvrait la porte par laquelle on pouvait, en toute quiétude, pénétrer dans la demeure de l’éternité. Mais Taavi n’avait pas encore le droit d’en franchir le seuil : la moitié du chemin restait à faire. Il le sentait tout particulièrement à cette minute, alors que ses mains renfermaient la terre de ce tombeau souillé. Devant lui s’ouvrait encore cette route à demi parcourue, mais qu’il n’avait plus la force de gravir.
   Comment pourrait-il expliquer tout ça au monde ? Comment le monde arriverait-il à comprendre cette misère que Dieu même, dans le ciel, ne comprenait pas ? Ici on appelait le monde au secours, ici on criait vers Dieu, ici on se retournait même vers les morts. Va, parle de tout ça au monde libre — et l’on rira de toi, on t’enfermera dans un asile !
   
* * *

   Le lendemain matin, alors que l’aube déchirait les rideaux de brume, Taavi se dirigea vers Harou en passant les collines de Koolu. Il faisait une reconnaissance, comme il en avait l’habitude, car il craignait que, de ce côté, ne déferlât de nouveau un flot d’attaquants qui vint balayer les forêts. Dans la sapinière de Võllamäe, une répugnante odeur de cadavre frappa ses narines ; il s’arrêta, mal à l’aise, mais ne découvrit aucun corps en décomposition dans les buissons environnants. Marchant contre le vent en direction de la ferme, il sentait monter vers lui cette odeur de plus en plus insoutenable. Ses doigts se crispèrent sur la crosse du revolver.
   Le froid de la nuit et l’humidité du sol se répercutaient douloureusement jusque dans les muscles de ses épaules. C’était sûrement le cadavre d’un Russe ! Eux-mêmes en avaient enterré par centaines après la bataille. De tels vestiges de guerre on en rencontrait un peu partout, aux alentours, mais personne n’y faisait plus attention.
   Le spectacle qui s’offrit à sa vue, au débouché de la clairière, le cloua au sol. Il n’en fut pas effrayé, mais ne put le quitter des yeux, la gorge douloureuse, les membres inertes. Son regard gris trahit même un instant une étrange pensée qui rapidement fit place à la répugnance : le destin, en personne, résolvait devant lui la série de questions et d’énigmes qu’il s’était posées.
   Accrochés à une robuste branche de chêne, se balançaient trois cadavres déchiquetés et décomposés. Le corps du milieu était celui de Marta, à droite pendait la masse du milicien Beetal Rause, à gauche un partisan dont Taavi ne parvenait plus à se rappeler le nom.
   Il reprit le chemin du retour ; il lui sembla soudain que quelqu’un courait à ses trousses, que la femme, ce cadavre méconnaissable, désarticulé et souillé, le regardait encore avec des yeux vivants bien que les mouches bleues les recouvrissent déjà.
   Involontairement Taavi se mit à courir.
   Ce fut ce jour-là que Taavi comprit qu’il était incapable de vivre plus longtemps dans ce pays. D’ailleurs, était-il encore capable de faire quoi que ce fût ? Il avait engagé dans la lutte, à demi terminée, la totalité de ses forces. Il n’y avait plus un souffle d’air qu’il pût respirer, pas un coin de chambre où finir ses vieux jours. Le poison de colère et de destruction était si virulent dans ses veines que jamais son propre corps ne pourrait le rejeter.
   Calmement, il fit comprendre à Ilmé que son devoir était maintenant de traverser la mer. Elle l’écoutait, résignée, tout aussi calme.
   En se promenant, ils s’étaient éloignés du camp. C’était un bel après-midi d’automne où la toute-puissance de la nature semblait s’être apaisée. Le bleu du ciel s’était atténué, et le soleil n’était plus assez chaud pour repousser la fraîcheur envahissante qui naissait dans ses ombres et qui, peu à peu, amènerait l’hiver. L’homme et la femme marchaient lentement côte à côte, comme si cette promenade leur procurait une grande joie. C’était peut-être leur dernière promenade ! Sans doute, au fur et à mesure qu’ils avançaient, leurs pensées reculaient-elles au contraire jusqu’aux souvenirs les plus lointains. Peut-être aussi se disaient-ils en eux-mêmes adieu ! Sans doute les deux choses se mêlaient-elles en eux, car c’est dans les moments les plus difficiles que la pensée a le moins de logique.
   — Je voulais simplement te demander ton avis.
   Ilmé se tut. Lui demander son avis ! Son mari lui avait-il jamais demandé chose semblable dans tous les problèmes qu’il se posait ? Et que lui restait-il à répondre maintenant, après ce qui s’était passé, tout ce qu’ils avaient vécu ensemble ? Bien sûr, elle ne voulait pas que son mari la quittât, elle voulait le garder auprès d’elle ! Mais elle savait qu’il lui fallait effacer de son cœur le moindre désir. Ce souhait était aussi insensé que d’espérer bercer de nouveau ses enfants dans ses bras, ou embrasser ses vieux parents. Pourtant tous demeureraient auprès d’elle dans son âme car, aussi longtemps que Dieu lui prêterait vie, personne, nulle puissance au monde ne pourrait lui voler son passé. Si son mari avait encore assez de force pour regarder l’avenir, pour leur frayer la route de demain, elle aussi devait avoir la force de marcher sur les traces de son compagnon de vie. Son chemin serait le même.
   — Je t’attendrai, promit-elle, la voix blanche.
   — Tu m’attendras ? Toi !... La voix de Taavi se brisa. Je ne partirai pas, je ne te quitterai plus jamais, plus jamais !...
   Lorsque Taavi caressa les cheveux de sa femme, les yeux d’Ilmé s’emplirent de larmes. Comme le visage amaigri de Taavi lui paraissait soudain vieilli ! Mais les yeux d’Ilmé lui disaient un dernier adieu, car elle avait l’intuition, la certitude même, du chemin qu’il allait prendre ; elle le savait, mieux que son mari ne pouvait le faire.
   Les jours suivants furent pour lui comme un rêve auquel ses sens d’homme refusaient de participer. Était-ce à cause de l’agitation puérile des autres autour de quelque animal capturé en forêt, à cause de l’enterrement des trois pendus qu’ils avaient ensevelis durant la nuit ? Pour cet enterrement, Taavi avait lui-même désigné ceux qui l’accompagneraient, leur demandant de garder le silence sur la fin de ce drame. En revenant, le visage sombre des partisans était plus éloquent que toute parole.
   Un soir, Taavi s’était assis près de sa mère, contre le tronc rugueux d’un pin. À côté se dressait leur hutte de branchages qui les abritait du vent et de la pluie. Ilmé s’occupait des blessés de Pénisé que l’on avait emmenés ici. La plupart maintenant étaient en bonne voie de guérison, sauf deux qui déliraient de fièvre. Osvald et quelques autres, malgré leurs blessures, ne voulaient pas se considérer comme invalides, et aidaient à leur tour leurs amis plus grièvement blessés, ou s’occupaient à des travaux faciles.
   Le soleil s’était couché et l’immensité du marais couvait déjà la rosée du matin.
   — Que regardes-tu, mère ? demanda Taavi.
   — Oh ! rien... Je pensais... que tu partirais bientôt de nouveau !
   — Comment ! Qui te l’a dit ?
   — Ilmé m’a parlé depuis plusieurs jours déjà.
   Ainsi sa mère le savait, et pourtant elle restait si calme, si tranquille avec ses brûlures sombres couvertes d’onguent et ses mains enveloppées de pansements blancs !
   — Je n’en sais rien encore...
   — Ces choses-là, il faut les savoir, mon fils ! Ne t’inquiète pas pour moi... Va, j’ai dit à Ilmé que si nous avions la force de nous taire, ce serait bien. Que veux-tu que nous puissions dire dans un cas pareil ? Si tu connais encore un chemin à prendre, ce sera pour nous un réconfort de le savoir.
   Longuement Taavi regarda sa mère qui parlait avec une telle sérénité. Il la contemplait avec un émerveillement grandissant.
   — Mais vous ?... Comment pourrez-vous rester ici ?
   — Oh, nous... chuchota-t-elle ; elle essuya légèrement sa joue, dans un sourire. — Ah ! ces yeux de vieille femme ! — Nous y arriverons bien ! Nous avons encore les jambes solides, nous ne serons donc pas un fardeau pour les hommes. Nous attendrons que toi et les autres veniez à notre secours ; l’homme doit toujours avoir quelque chose à attendre de la vie, et nous, nous avons tant à espérer... Tu vois, nous sommes riches ! Que pourrais-tu faire ici ? Qui pourrait tracer ton chemin à ta place ? C’est à toi de le faire !
   Ilmé, elle aussi, avait appris le silence et la résignation. Le soir même, Taavi déclara au capitaine Jonnkoppel :
   — J’attends tes ordres.
   En silence, le capitaine lui étreignit les mains ; ses yeux brillaient.
   — Nous avons tous le même ordre, le même devoir : nous frayer un chemin !
   À la vue de ces gens qui avaient tant souffert, qui avaient supporté un supplice auquel celui du Sauveur montant sur le calvaire était seul comparable, Taavi sentit que sa résolution était prise et que son cœur avait retrouvé la force. Il se demandait seulement avec un restant de fierté : le sacrifice de ces milliers, de ces millions d’innocents n’aurait-il pas dû racheter le monde ? Ces hommes qui resteront ici dans la grisaille du soir, étouffés par cette nuit avide, ne pourront-ils plus revoir la lueur d’un matin ? Sont-ils donc à jamais perdus ? En ce cas, l’HOMME est au seuil de sa perte.
   Mais Taavi Raudoja ne pouvait le croire. En lui la vie battait toujours ! Ces hommes ne devaient pas le croire ; eux aussi vivaient ! Il leur fallait vivre pour la vie à venir, pour les générations futures, pour les nouveaux jours, et, lorsque ces jours seraient enfin venus, pour qu’ils soient alors les racheteurs ignorés de l’HOMME dans leurs tombeaux sans croix.
   Et Taavi Raudoja disparut dans les brumes du soir sous le regard de sa mère, de sa femme et de ses compagnons, portant au monde libre leur message d’espérance.
   
   
   En Angleterre. Décembre 1951.