LA LITTÉRATURE ESTONIENNE
DEPUIS LE RÉTABLISSEMENT DE LINDÉPENDANCE
Lobjet du présent article nest pas de présenter un tableau détaillé de la littérature estonienne de ces dix dernières années en passant en revue les auteurs importants et leurs principaux ouvrages. Lapproche ne sera pas ici centrée sur les auteurs et les textes, mais sur les grandes évolutions structurelles et esthétiques. Je voudrais essayer de montrer comment la littérature estonienne a changé, dune part du point de vue de ses structures de production et de réception (la littérature en tant que fait social et au sein de lespace social), dautre part du point de vue de ses caractéristiques esthétiques.
Il sagit dune vision subjective, fondée sur mes impressions de lecture, et par conséquent certainement incomplète : je ne prétends pas épuiser le sujet, mais seulement livrer quelques clés, décrire les tendances qui me semblent les plus significatives.
Le rétablissement de lindépendance (1991) a été retenu ici comme point de départ, car cette date a une valeur symbolique forte, mais il convient tout de même de préciser que ce nest pas une date charnière dans lévolution de la littérature estonienne. Le rétablissement de lindépendance na pas eu, selon moi, dincidence directe et immédiate sur la littérature. Les principales évolutions esthétiques et structurelles avaient en effet commencé quelques années avant, vers 1988. Et dautres évolutions débuteront quelques années plus tard, vers 1995. On peut donc distinguer deux périodes dans lhistoire de la littérature estonienne entre la fin des années quatre-vingts et aujourdhui. Compte tenu de cette périodisation « naturelle », je serai contraint de faire référence aussi aux années qui précèdent immédiatement lindépendance (lépoque de la « Révolution chantante »). Pour mieux faire ressortir les évolutions, jévoquerai aussi parfois lépoque soviétique (avant 1988).
1. La littérature en tant que fait social : les évolutions structurelles
Les années quatre-vingt-dix sont caractérisées par un paradoxe : au cours de cette période, la littérature estonienne a vu sa situation financière et matérielle saméliorer considérablement, tandis que son rôle social et son audience se réduisaient de façon importante. En dautres termes, on peut dire que les conditions de la production littéraire se sont améliorées, tandis que la réception de la littérature nationale se détériorait.
1.1. La production : groupes décrivains, structures éditoriales, financements
1.1.1. Groupes décrivains
Un phénomène nouveau, qui caractérise toute notre période et la différencie nettement des périodes antérieures, est la formation de groupes décrivains.
Dans la littérature estonienne, les groupes littéraires étaient un phénomène caractéristique des premières décennies du XXe siècle. Trois groupes (Jeune-Estonie, Siuru et Tarapita) ont dominé successivement le paysage littéraire de 1905 à 1922. Par la suite, les groupes littéraires se sont raréfiés, même si quelques-uns se sont encore constitués dans les années trente. À lépoque soviétique, les écrivains étaient regroupés au sein dune organisation officielle unique lUnion des écrivains et lexistence de groupes décrivains indépendants naurait guère été possible.
À la fin des années quatre-vingts se forme une première vague de groupes littéraires (Wellesto, Hirohall, Eesti Kostabi $elts). Plusieurs autres apparaissent dans la deuxième moitié des années quatre-vingt-dix (Erakkond (1996), NAK (1997), TNT (1998), etc.). Les groupes appartenant à ces deux vagues successives sont surtout composés de jeunes poètes. Ils nont pas toujours une grande unité esthétique et constituent principalement un cadre, une forme dorganisation en vue dactions collectives (publication de recueils ou de revues, organisation de manifestations littéraires, réalisation de sites internet, etc.). Ils ont contribué et contribuent toujours de façon importante à animer la vie littéraire.
LUnion des écrivains, quant à elle, existe toujours, mais elle a évidemment perdu la fonction de légitimation littéraire et de contrôle idéologique quelle avait à lépoque soviétique, pour devenir une sorte de syndicat ou dorganisation professionnelle très largement ouverte à tous les auteurs, comme en témoigne notamment laugmentation de ses effectifs (elle comprend aujourdhui près de 300 membres, alors quelle en comptait moins de 200 au début des années quatre-vingts).
1.1.2. Structures éditoriales
À la fin des années quatre-vingts débute une profonde réorganisation du secteur de lédition. Cette activité cesse dêtre le monopole de lÉtat. De nombreuses maisons déditions privées apparaissent, dans le sillage de la coopérative dédition Kupar, fondée en 1987 par onze écrivains. La conséquence immédiate de laugmentation du nombre de maisons déditions est une forte « déprofessionnalisation » du secteur. De taille réduite, les maisons reposent souvent sur les épaules dune seule personne, qui ne possède pas toujours lexpérience et la compétence nécessaires. Ces éditeurs nont pas de réelle politique éditoriale, leur production est très faible, limitée à quelques titres par an, et généralement non rentable. La présentation matérielle des ouvrages est médiocre, par souci déconomie, mais aussi en raison dun manque dintérêt pour laspect esthétique, jugé secondaire. Contrairement aux pratiques en vigueur à lépoque soviétique, bon nombre de ces nouveaux éditeurs nassurent pas une révision systématique des textes, ce qui se traduit par de nombreuses coquilles et une qualité de langue très fluctuante. La distribution revêt un caractère artisanal (placement en librairie assuré directement par léditeur). La diffusion et la promotion sont des notions totalement inconnues mais il ne sagit pas là dune nouveauté : à lépoque soviétique, en effet, il nétait pas nécessaire de faire la promotion des livres, qui se vendaient très vite et très facilement dès leur apparition sur les tables des librairies.
À partir du milieu des années quatre-vingt-dix, on assiste à un renversement de tendance, qui se traduit par une modernisation et une « reprofessionnalisation » : certaines maisons (comme Varrak ou Kupar) ont aujourdhui un volume de production relativement important et un fonctionnement comparable aux maisons déditions occidentales, avec une différence déchelle, évidemment. Laspect matériel des livres sest aussi beaucoup amélioré et a aujourdhui atteint, voire dépassé, le niveau de qualité des livres français.
1.1.3. Financement de la littérature
À lépoque soviétique, les financements accordés à la littérature par lÉtat étaient relativement généreux : les écrivains percevaient pour leurs livres des rémunérations confortables qui leur permettaient de vivre. À la fin des années quatre-vingts et au début des années quatre-vingt-dix, le démantèlement des anciennes structures et les difficultés économiques provoquent une grave crise de financement : les aides de lÉtat diminuent, les revenus des écrivains se réduisent au point quil devient presque impossible pour eux de vivre de la littérature. Pour subsister, un certain nombre dentre eux se détournent de la création littéraire et se lancent dans la politique ou le journalisme (à limage du poète Jaan Kaplinski qui se définissait parfois à lépoque, avec un brin de provocation, comme un « journaliste scandinave », car il vivait en partie des articles quil publiait dans la presse scandinave et finlandaise).
Ces difficultés de financement trouvent une solution relativement satisfaisante au milieu des années quatre-vingt-dix, avec la création (en 1994) de la Fondation estonienne pour la culture (Eesti Kultuurkapital), organisme public financé grâce aux accises sur le tabac et lalcool. Aujourdhui, la littérature estonienne vit plutôt bien. La Fondation pour la culture accorde en moyenne chaque année 6,5 millions de couronnes (soit 2,7 millions de francs) à la littérature, sous forme de bourses aux écrivains et aux traducteurs, daides aux maisons dédition et aux revues littéraires.
Un signe de cette bonne santé financière est laugmentation considérable du nombre de titres publiés. Il nexiste pas de statistiques disponibles concernant spécifiquement la littérature, mais les statistiques générales de lédition fournissent déjà une idée du phénomène : le nombre de titres a plus que doublé en une dizaine dannées : alors quen 1985 avaient été publiés 1253 livres ou brochures en estonien, en 1999 le chiffre correspondant était de 2512, les tirages cumulés de tous ces livres atteignant 5,7 millions dexemplaires. Jamais au cours de lhistoire on navait publié autant de livres en estonien quà lheure actuelle.
1.2. La réception
1.2.1. Perte dinfluence et marginalisation de la littérature au sein de la société
À lépoque soviétique, la littérature occupait une place centrale dans lespace social estonien : les tirages étaient élevés, on achetait les livre, on les lisait, on en parlait, les écrivains étaient connus et respectés. Cela sexpliquait évidemment par la politique officielle de valorisation et de diffusion maximale de la culture (qui se traduisait notamment par des prix des livres très bas), mais aussi par le rôle que jouaient un certain nombre décrivains, qui incarnaient par leurs uvres une résistance intellectuelle « douce » au régime soviétique. Il ne sagissait pas de dissidence (les vrais dissidents étaient surveillés par le KGB et arrêtés au premier prétexte), mais dune forme dopposition symbolique voilée, dissimulée derrière des paraboles ou des messages codés à lire entre les lignes. Cest là un phénomène bien connu, qui existait, à des degrés divers, dans tous les pays du bloc socialiste. En Estonie, cette résistance prenait la forme non seulement dune critique du régime (comme dans les nouvelles dArvo Valton qui mettent en scène des univers absurdes où lindividu se retrouve broyé), mais aussi dune exaltation du sentiment national (comme dans les romans de Jaan Kross consacrés à de grandes figures de lhistoire nationale, ou encore dans des poèmes évoquant de façon détournée les couleurs nationales interdites). Pendant cette période, la littérature a incontestablement joué un rôle très important dans la préservation de lidentité nationale estonienne.
Lorsque la pression idéologique et russificatrice a disparu et que les Estoniens ont commencé à reprendre en main leur destin, à lépoque de la Révolution chantante, la littérature a vu son rôle se modifier : elle a dabord cessé de dissimuler ses messages (la censure ayant disparu) pour accompagner ouvertement la marche à lindépendance et la réappropriation de la mémoire historique. Mais cela na duré que peu de temps : après lindépendance, ce nouveau rôle de la littérature, que lon pourrait qualifier de « militantisme patriotique », est devenu très rapidement caduc et elle na pas réussi à retrouver une fonction sociale dune importance comparable. Cest probablement lune des raisons qui expliquent la baisse progressive de son audience et sa marginalisation au sein de lespace social. Lécrivain estonien a perdu son aura, il nest plus comme autrefois un personnage respecté et socialement valorisé. Les tirages des ouvrages littéraires ont considérablement diminué : alors quils atteignaient souvent plusieurs dizaines de milliers dexemplaires dans les années quatre-vingts, ils dépassent aujourdhui très rarement le millier dexemplaires.
La baisse des tirages et le désintérêt progressif de la population pour la littérature estonienne sexpliquent évidemment aussi par laugmentation considérable du prix des livres et le développement de la société de consommation : les gens ont aujourdhui beaucoup dautres objets à acheter, alors quà lépoque soviétique les livres faisaient partie des rares marchandises disponibles permettant dassouvir le besoin de consommation (on achetait des livres, mais on ne les lisait pas toujours, et les tirages élevés ne signifiaient parfois pas grand-chose). En outre, comme on la vu, le nombre de titres publiés a considérablement augmenté depuis lépoque soviétique, ce qui a eu une incidence mécanique sur les chiffres de vente, les achats de livres se répartissant sur un plus grand nombre de titres.
1.2.2. Évolution de la réception des différents genres
Dans ce processus général de marginalisation de la littérature, les genres littéraires ont connu des fortunes diverses. Le phénomène le plus spectaculaire est le déclin de la poésie : très importante par son audience et son rôle social à lépoque de la Révolution chantante, elle est devenue peu à peu un phénomène périphérique au sein de la littérature, une périphérie dans la périphérie en quelque sorte : les recueils ne se vendent plus, les éditeurs importants ne publient presque plus de poésie, abandonnant le champ de la création dans ce domaine aux micro-éditeurs ou aux éditeurs à compte dauteur, et les critiques ne parlent plus guère des ouvrages de poésie (à lexception de ceux des poètes reconnus). Le roman domine le paysage, et la nouvelle conserve une position intermédiaire. Il sagit là dune situation conforme à celle que nous connaissons en Europe occidentale, mais qui est inédite dans la littérature estonienne, où la poésie a toujours joué un rôle très important.
On peut enfin constater (mais il nest pas sûr que ce soit une évolution par rapport à la période précédente) laudience plus faible de la littérature estonienne par rapport à celle de la littérature traduite : une grande partie des lecteurs sintéressent davantage à la littérature étrangère quà la production nationale, souvent jugée a priori de mauvaise qualité. Jai toutefois le sentiment que ce mépris pour la production nationale est en train de satténuer depuis quelques années, avec lapparition de jeunes romanciers qui semblent avoir trouvé un public plus large, notamment parmi les jeunes.
En labsence denquête sociologique sur le lectorat estonien, il semble difficile den dire beaucoup plus sur la réception de la littérature en Estonie.
2. La littérature en tant que phénomène esthétique : les évolutions thématiques et formelles
2.1. Thèmes
On peut tout dabord distinguer deux grandes séries dévolutions thématiques successives et de sens opposés, qui concernent le rapport de la littérature avec le fait national estonien.
2.1.1. Réappropriation de la mémoire nationale
À partir de la fin des années quatre-vingts, la littérature a participé (jy ai fait allusion plus haut) à la réappropriation de lhistoire nationale, du moins des périodes ou des événements qui avaient fait lobjet dune interprétation idéologique à lépoque soviétique. La disparition de la censure permettait de sexprimer librement. On a vu paraître alors une quantité importante de romans historiques ou autobiographiques qui visaient notamment à « liquider les zones blanches » de lhistoire estonienne, à « rétablir la vérité » ou plus exactement à « réidéologiser » ces périodes. Le premier ouvrage à annoncer cette orientation thématique est Le septième printemps de la paix de Viivi Luik, qui, dès 1985 (avant même le début de la Révolution chantante), évoque de façon très audacieuse pour lépoque les frères de la forêt, les déportations et la collectivisation des campagnes. À la fin des années quatre-vingts, on voit fleurir les ouvrages sur les déportations (Arvo Valton, La détresse et lespérance, 1989 ; Heino Kiik, Marie en Sibérie, 1988 ; Jaan Kross, Exhumations, 1990). Cette orientation historique de la littérature est toujours présente aujourdhui (Jaan Kross, Le vol immobile, 1998, qui évoque les dernières années de la République dEstonie indépendante et lannexion soviétique ; Juhan Paju, Le manoir de grand-mère, 1999-2000, qui évoque aussi les années quarante, puis laprès-guerre et la résistance des frères de la forêt), mais elle a été peu à peu recouverte (de façon très nette à partir de la deuxième moitié des années quatre-vingt-dix) par une série dévolutions de sens inverse que lon pourrait regrouper sous létiquette générale de la « dénationalisation » de la littérature.
2.1.2. « Dénationalisation » de la littérature
Cette « étiquette » recouvre au moins trois évolutions.
1) La première est la réduction de ce que jappellerais l« intraréférentialité », cest-à-dire de lutilisation de références internes à lespace culturel estonien et compréhensibles par les seuls Estoniens. Cette intraréférentialité était une caractéristique de la littérature estonienne à lépoque soviétique et jusquau début des années quatre-vingt-dix. Elle constituait alors lun des moyens daffirmation de lidentité nationale. Lintraréférentialité était la dimension structurante de nombreuses uvres et leur unique voie daccès pour le lecteur.
Un exemple dintraréférentialité forte est fourni par le roman bref de Jaan Kross La pierre céleste (1975), auquel on ne peut trouver un intérêt que si lon connaît les personnages célèbres qui y sont évoqués (le poète Kristjan Jaak Peterson et le pasteur Otto Wilhelm Masing, lun des premiers intellectuels estoniens) : lintérêt du livre réside en effet surtout dans la peinture de ces personnages, dont on sait en réalité peu de choses et auxquels lauteur donne vie par son imagination et son talent décriture.
Un autre type dintraréférentialité est à luvre dans le roman de Viivi Luik La beauté de lHistoire (1991), chargé dallusions littéraires et culturelles dont la compréhension est essentielle, car lintrigue est très mince et sans réelle tension. La réception de ce livre en Estonie a dailleurs clairement fait apparaître une fracture entre la génération de lauteur, capable de comprendre les allusions à lépoque décrite dans le livre (1968), qui était celle de leur propre jeunesse, et la génération plus jeune, que ce livre a laissée relativement indifférente.
Aujourdhui, les références culturelles internes, si elles nont évidemment pas disparu, me semblent moins nombreuses, ou en tout cas moins essentielles pour la compréhension des uvres : même lorsquelles sont présentes, elles ne sont pas la seule voie daccès à luvre. Ainsi, Andrus Kivirähk parvient, dans Le gardien de la grange (2001), à élaborer à partir des créatures fabuleuses du folklore estonien un univers autonome parfaitement accessible à des non Estoniens, car lauteur livre les clés essentielles qui permettent à un lecteur « naïf » dapprécier pleinement louvrage à un premier niveau de lecture. Certes, le lecteur estonien peut quant à lui y découvrir des dimensions et des résonances complémentaires.
2) La deuxième forme de « dénationalisation » est louverture du champ dintérêt des prosateurs, qui dépasse de plus en plus les frontières de leur pays : laction se déroule maintenant souvent à létranger, sans rapport avec lEstonie. On peut distinguer deux degrés dans ce dépassement de lEstonie, selon que celle-ci reste ou non présente dans le livre dune manière ou dune autre. Dans Pays frontière dEmil Tode (1993), laction se déroule à Paris et à Amsterdam, mais lEstonie (même si elle nest pas nommée) est évoquée à travers les souvenirs du narrateur, qui est visiblement Estonien. Cest encore le cas, bien que de façon moins nette, dans le roman de Kaur Kender, Anormal (2000), dont laction se déroule à New York et à Bangkok, mais où quelques allusions indiquent que le personnage principal est vraisemblablement estonien. Par contre, chez la jeune romancière Hiram (Un goût amer, 1999), lEstonie est complètement évacuée, laction se déroule dans une grande ville anglophone qui nest pas nommée, les personnages ne sont pas Estoniens et rien névoque de près ou de loin lEstonie. Cest également le cas dans les textes (roman et nouvelles) dIndrek Hargla et de Matt Barker, ainsi que dans louvrage qui a remporté le premier prix au concours du roman en 2000 : Visage dange (2001), de Maarja Oder, dont laction se déroule à Jérusalem il y a deux mille ans. Cette absence totale de lien avec le territoire national ou la culture nationale peut paraître plutôt banale pour un Français, mais il sagit en réalité dune innovation radicale dans la littérature estonienne, où ce phénomène était jusqualors presque inconnu (à lexception notable des romans historiques de Karl Ristikivi, qui vivait en exil en Suède).
3) Enfin, la « dénationalisation » de la littérature prend une troisième forme, plus radicale, celle de la désacralisation des valeurs nationales. LEstonie, lorsquelle est évoquée, est souvent vue sous un jour négatif, désacralisée. Cest le cas par exemple dans Pays frontière dEmil Tode, où le narrateur manifeste une sorte de dégoût pour son pays natal. Cette attitude de scepticisme, dironie, voire dhostilité à légard du fait national se retrouve à des degrés divers chez un certain nombre de jeunes auteurs. Celui qui a sans doute frappé le plus fort et qui est allé le plus loin dans cette désacralisation des mythes nationaux est Andrus Kivirähk dans les Mémoires dIvan Orav (1995), parodie des ouvrages de souvenirs qui réinvente de façon complètement loufoque lhistoire estonienne depuis la fin des années trente, en tournant en ridicule la rhétorique patriotique et en démythifiant la période dindépendance de lentre-deux-guerres : les principaux acteurs historiques se comportent comme des personnages de dessins animés ou de films comiques.
2.1.3. Apparition de héros négatifs
À lépoque soviétique, la littérature se voulait morale. Cétait non seulement une exigence du pouvoir, mais aussi, me semble-t-il, une volonté des écrivains. Les héros cyniques ou négatifs, lorsquon en rencontrait, avaient une fonction de repoussoir, étaient au service dune critique morale, comme le personnage de larchitecte Sven Voore dans le roman bref dEnn Vetemaa, Le monument (1965) : cet arriviste qui veut faire carrière grâce au parti et sefforce déliminer un rival plus doué est clairement antipathique, même sil est le narrateur de la plupart des chapitres. Ce qui est nouveau, cest que ces personnages négatifs sont aujourdhui présentés de façon neutre, voire sous un jour favorable. En outre, la négativité et lamoralité atteignent des degrés inconnus dans la littérature antérieure : elles vont jusquau nihilisme et au meurtre dans Pays frontière dEmil Tode (1993) ; elles se manifestent par un cynisme et une brutalité extrêmes chez les personnages du Jour de lindépendance de Kaur Kender (1998), par des comportements dautodestruction (alcool, drogue, suicide) dans les textes de Kerttu Rakke et Hiram. Il semble que les jeunes écrivains daujourdhui, beaucoup plus que leurs prédécesseurs de lépoque soviétique, reflètent à travers leurs personnages la négativité de la société environnante.
2.1.4. Développement de nouveaux genres thématiques
Les genres thématiques parfois regroupés sous lappellation de « paralittérature » ou « littérature de divertissement » (roman policier, roman daventures, roman sentimental, fantastique, science-fiction, fantaisie héroïque, etc.) étaient peu développés, voire inexistants à lépoque soviétique, car ils étaient incompatibles avec la conception noble de la littérature qui prévalait alors : seule la littérature dite « de qualité » avait droit de cité. Ces genres ont, au cours de notre période, été cultivés par un certain nombre décrivains. Un auteur a choisi très tôt de se positionner sur ce créneau de la littérature de divertissement. Il sagit de Juhan Paju, qui a essayé plusieurs genres, mais sest consacré surtout, entre 1993 et 1997, au roman policier, avant de se lancer il y a quelques années dans une saga historique. Toutefois, ces différents genres ne se sont pas tous épanouis en Estonie. Même sils ont donné lieu à des uvres plus nombreuses que par le passé, ils ne se sont pas constitués en secteurs spécifiques et institutionnalisés de la littérature estonienne. Par exemple le roman policier, ou plus largement le roman noir, est presque inexistant : Juhan Paju semble avoir abandonné cette voie et aucun autre auteur ne sy est engagé de façon durable, même si certains ont fait des essais ponctuels (tels Lembit Uustulnd, avec son roman despionnage Le cheval à bascule dAnvers, 1999, ou Paul Pajos avec La mort du marchand de voitures, 2000). Les rares collections spécialisées dans ce genre ne publient que des traductions.
Les genres qui ont connu le développement le plus spectaculaire, allant jusquà un haut degré dinstitutionnalisation, sont la science fiction, lhorreur et la fantaisie héroïque. Ces trois genres sont étroitement liés en Estonie : ils sont pratiqués par les mêmes auteurs, ont les mêmes supports de diffusion (la revue imprimée Mardus et la revue électronique Algernon) et sont souvent regroupés sous une appellation générique unique (ulmekirjandus). Il existe un public spécifique, ainsi quune association qui décerne chaque année des prix et gère une base de données spécialisée en ligne. Cette littérature se nourrit évidemment dinfluences anglo-saxonnes. On publie en Estonie de nombreuses traductions de langlais (notamment chez un éditeur, Varrak, qui a créé des collections spécialisées), mais aussi des ouvrages dauteurs locaux. Parmi eux se détache depuis quelques années un jeune auteur que certains considèrent comme lun des meilleurs écrivains estoniens : Indrek Hargla (auteur jusquà présent dun recueil de nouvelles fantastiques et de science fiction, Ils viendront ce soir, 2000, et dun roman de fantaisie héroïque, La malédiction de Baiita, 2001). Indrek Hargla commence à être reconnu aussi hors du milieu des amateurs de fantastique et de science-fiction : lune de ses nouvelles a été publiée récemment dans la principale revue littéraire estonienne, Looming, ce qui témoigne probablement dun début de communication entre cette littérature spécifique et la littérature générale. Cela semble confirmé par le fait que plusieurs auteurs non spécialisés en SF ont écrit récemment des ouvrages pouvant être rattachés à ce genre thématique, à linstar du poète et essayiste Jaan Kaplinski (Lil, 2000, récit de « théologie-fiction »).
2.2. Formes
2.2.1. Innovations linguistiques
Deux innovations linguistiques importantes ont marqué la littérature estonienne depuis la fin des années quatre-vingts : lapparition des registres familier et argotique, et le développement de lestonien du sud en tant que langue littéraire.
2.2.1.1. Utilisation croissante des registres familier et argotique
À lépoque soviétique, la langue de la littérature était étroitement contrôlée. Dans chaque maison dédition, des réviseurs corrigeaient (souvent de façon importante) les manuscrits des écrivains. Les seules déviations admises par rapport à la langue standard étaient les formes dialectales, essentiellement dans le discours des personnages, par souci de réalisme. La langue familière nétait pas utilisée, ou alors seulement de façon occasionnelle, dans les dialogues également, et elle nallait jamais jusquà la grossièreté.
Dès la fin des années quatre-vingts, des mots et des tournures familiers sont utilisés non plus seulement dans le discours des personnages, mais dans celui du narrateur, et des mots grossiers ou argotiques font leur apparition. Le pionnier en la matière a été Peeter Sauter (Indigo, 1990), dont certains textes ont beaucoup choqué les lecteurs conservateurs (par exemple sa nouvelle scatologique « Mal de ventre », parue dans la revue Vikerkaar). Un autre texte qui a fait scandale par sa grossièreté est la liste des membres de lUnion des écrivains estoniens établie par le poète Sven Kivisildnik en 1990 et diffusée sur Internet en 1996 : il sagissait dune liste de définitions injurieuses, comparable à la liste des « Grandes-Têtes-Molles » du Romantisme dressée par Isidore Ducasse dans ses Poésies, mais dans un genre moins raffiné.
Aujourdhui, un grand nombre de jeunes prosateurs à la mode (Kaur Kender, Kerttu Rakke, Hiram) utilisent ou ont utilisé, à des degrés divers, des mots et expressions familiers ou argotiques, et notamment des anglicismes, qui foisonnent dans la langue des jeunes (Kerttu Rakke écrit ainsi : kamoon < Come on ; kreisi < crazy ; mai kaad < my God, etc.).
2.2.1.2. Développement dune littérature en estonien du sud
Lestonien du sud, très différent de lestonien standard fondé sur les dialectes du nord, était jusquà une époque récente considéré comme un simple dialecte. Il était utilisé en littérature de façon marginale, par un nombre limité dauteurs et essentiellement en poésie. Il a pris toutefois une importance croissante à partir de la fin des années quatre-vingts et tout au long des années quatre-vingt-dix. Grâce à laction dune poignée de militants, lestonien du sud (ou plus précisément sa variante parlée dans la région de Võru) a été peu à peu reconnu comme une langue à part entière, désormais désignée de plus en plus souvent sous le nom de võro-seto. Sa graphie et son lexique ont été développés pour en faire une langue littéraire moderne, véhicule duvres plus nombreuses et plus diverses. Lemploi de lestonien du sud sest ainsi étendu à la prose (le premier roman jamais publié dans cette langue est le roman érotique de Kauksi Ülle, Le bateau, 1998) et au théâtre (Madis Kõiv, Entretiens en tête à tête avec tante Elli, représentée en 1998). Les auteurs écrivant en estonien du sud sont très actifs et organisés. Il existe même un site internet entièrement consacré à cette littérature, que lon peut considérer comme un nouveau sous-ensemble de la littérature estonienne, même si elle reste difficile à comprendre pour un Estonien du nord.
2.2.2. Techniques narratives
À partir de la fin des années quatre-vingts se sont développées chez plusieurs prosateurs des formes de récit non traditionnelles.
La première pourrait être qualifiée de « récit immobile » ou « récit zéro ». Elle se caractérise par une absence volontaire de tension dramatique, voire une absence totale dévénements, lobjectif principal nétant pas de raconter une histoire, mais plutôt dexprimer une subjectivité. Un exemple caractéristique est la prose de Peeter Sauter, flux verbal continu et uniforme, dont limmobilité vise peut-être à mimer ce « récit » plat et répétitif quest la vie quotidienne. Labandon de la dynamique narrative est très net également dans la prose poétique de Viivi Luik et dEmil Tode, qui renoncent volontairement à construire une mécanique narrative fondée sur des enchaînements événementiels ou sur toute autre forme de ressort dramatique ; au lieu de cela, ils tentent délaborer une mécanique essentiellement textuelle, presque exclusivement fondée sur la langue et lexploitation de ses ressources associatives. Cela est particulièrement net dans La beauté de lHistoire, de Viivi Luik, où le principe de structuration du texte nest pas tant la logique événementielle que les associations poétiques qui relient les unes aux autres des séquences se situant à des époques et à des endroits différents.
Une seconde forme de récit non traditionnelle est lhermétisme narratif, pratiqué surtout par Jüri Ehlvest (Toujours à Bagdad, 1996) : les action et les pensées des personnages sont apparemment immotivées, ou leurs motivations sont impénétrables, le récit semble avancer et obéir à une logique, mais celle-ci demeure cachée, impossible à comprendre par le lecteur, comme sil lui manquait des informations. Là aussi, comme chez Peeter Sauter, on peut voir dans ce procédé une forme de mimétisme, la vie elle-même étant souvent un récit incompréhensible dont la logique nous échappe.
Ces formes de récit non traditionnelles constituent un prolongement et une radicalisation des expériences de la littérature dite « moderniste » des années soixante et soixante-dix (incarnée notamment par Mati Unt).
Elles ne sont toutefois pas pratiquées par les nouveaux prosateurs qui ont fait leurs débuts dans la deuxième moitié des années quatre-vingt-dix et qui en reviennent à un récit linéaire traditionnel, voire à une certaine forme danalyse psychologique. La critique littéraire avait encensé Peeter Sauter et Jüri Ehlvest dans la première moitié des années quatre-vingt-dix, mais certains commencent aujourdhui à estimer que ces auteurs sont devenus difficilement lisibles et se trouvent dans une impasse.
Conclusion
Jai parlé jusquà présent uniquement des changements, parce quil est forcément plus intéressant de parler de ce qui change, de ce qui apparaît ou disparaît, plutôt que de ce qui se maintient. Il ne faudrait pas pour autant en déduire que la littérature estonienne dans son ensemble sest métamorphosée au cours des années quatre-vingt-dix. À côté des auteurs qui incarnent ces nouvelles orientations, et qui ont en grande majorité moins de quarante ans, de nombreux écrivains plus âgés continuent leur uvre dans leur style habituel, à limage par exemple de Mats Traat, qui poursuit imperturbablement une saga paysanne réaliste entamée en 1987 et qui compte aujourdhui cinq volumes (le cinquième, Loiseau blanc, est paru en 2001).
Globalement, tout de même, on peut considérer que la littérature estonienne a, au cours de la décennie écoulée, traversé une crise dadaptation structurelle et esthétique, crise dont elle semble être aujourdhui sortie. Les structures sociales de la littérature se sont stabilisées, et les expériences avant-gardistes ou (post-)modernistes sont en train de céder la place, depuis la deuxième moitié des années quatre-vingt-dix, à une littérature plus accessible qui redonne une place centrale au récit et aux personnages, une littérature sans doute aussi plus universelle, moins intimement liée au contexte estonien et, de ce fait, plus compréhensible par un public étranger.
Octobre 2001