Écritures du Goulag dans la littérature estonienne
Le but de cet article est dapporter un éclairage national sur la question de lécriture du Goulag, en montrant quelle est la place et le traitement du thème concentrationnaire dans la littérature estonienne, et plus spécifiquement dans la littérature de fiction.
La littérature estonienne peut présenter dans ce domaine un certain intérêt, dans la mesure où elle se situe à la fois à lintérieur et à lextérieur de lespace soviétique. De 1944 à la fin des années 1980, elle fait indéniablement partie de cet espace par ses conditions sociales de production et de réception, mais elle lui est extérieure par la perception profonde quont les auteurs et les lecteurs de leur spécificité historique et culturelle.
Le choix de limiter létude à la littérature de fiction a été motivé en premier lieu par le souci de disposer dun corpus relativement restreint susceptible dêtre embrassé dans sa totalité, mais aussi et surtout par la conviction que le traitement fictionnel dune expérience traumatique présente des spécificités intéressantes par rapport à une autobiographie classique.
Cette étude a été orientée par deux séries de questions dordre général, auxquelles je nai évidemment pas lambition dapporter des réponses détaillées.
Le premier ensemble de questions est dordre historique et psychologique. Lexpérience estonienne du Goulag, telle quelle est reflétée par la littérature, présente-t-elle des spécificités par rapport à celle des prisonniers russes ? Constate-t-on, par exemple, des solidarités plus fortes liées à lappartenance à une même communauté nationale (comme le signale notamment Applebaum 2003, pp. 273-279) ? Une plus grande liberté de parole due à la possibilité de parler une langue que personne dautre ne comprend ? Une perception différente du camp, due par exemple à la conscience dun déterminisme historique (lannexion de lEstonie par lURSS) qui donnerait en quelque sorte un sens à linternement au Goulag, internement qui, pour beaucoup de prisonniers russes, apparaissait comme quelque chose dinexplicable ?
La deuxième question générale est dordre littéraire et psychologique. Comment une expérience comme celle du Goulag peut-elle sexprimer sous la forme dune fiction narrative, qui suppose une certaine part dinvention et daltération des faits vécus (contrairement à un simple récit de souvenirs, censé relater les faits exactement tels quils ont été vécus, ou du moins tels que le narrateur se les remémore au moment de la rédaction) ?
La question a un versant psychologique : comment peut-on décider de fictionnaliser une expérience personnelle que lon suppose avoir été forte, pénible, voire traumatisante, et dont on peut penser quelle impose un devoir de mémoire et de vérité ? Comment accepter de la relater sous une forme travestie ou par le biais de personnages fictifs ? de ne pas livrer son témoignage de la façon la plus directe, la plus « authentique », la plus sincère possible ?
Le deuxième versant de la question est dordre littéraire : quelles transformations subit le matériau autobiographique à travers cette fictionalisation ? En quoi, finalement, réside le caractère littéraire et fictionnel de ces textes sur le Goulag ? Quest-ce qui les différencie dautres textes fondés sur une expérience comparable, mais que lon classera plutôt dans la catégorie des mémoires ou de lautobiographie ? même sil est vrai que la frontière entre mémoires et fiction narrative est loin dêtre totalement étanche : la fiction peut relater des faits authentiques avec une grande fidélité, et, à linverse, il y a nécessairement dans les mémoires en général, et dans les mémoires du Goulag en particulier, une part de fiction, ou plus exactement de fictionalisation (cf. notamment Toker 2000, pp. 124-134).
Avant dexaminer les uvres, il importe de rappeler brièvement le contexte historique, et notamment les circonstances qui ont conduit de nombreux Estoniens dans les camps soviétiques.
I. Les Estoniens au Goulag
On peut distinguer quatre grandes vagues dincarcération dEstoniens au Goulag.
La première catégorie de prisonniers est constituée par les Estoniens de Russie qui, au début des années vingt, après lindépendance de lEstonie, avaient demandé à émigrer vers leur pays dorigine. En 1918, on comptait plus de 200 000 Estoniens en Russie. Entre 1920 et 1923, plus de la moitié dentre eux (106 000) demandèrent à émigrer en Estonie, mais seuls 37 578 y furent autorisés par les autorités soviétiques. Une grande partie des autres furent arrêtés en 1929 et condamnés à des peines de trois à cinq ans de camp (Laar 2002).
La deuxième vague dincarcérations coïncide avec les purges des années 1937 et 1938. À la fin des années trente, 143 000 Estoniens vivaient en URSS. Les membres de cette minorité nationale, qui avaient de la famille en Estonie et entretenaient donc des rapports avec létranger, étaient suspects aux yeux du régime soviétique, qui les considérait comme des « agents de diversion et d'espionnage au service de l'étranger ». Ils ont été particulièrement touchés par les purges. Au début de lannée 1939, les données officielles indiquent quil y avait dans les camps 2 360 prisonniers estoniens. Ce chiffre concerne uniquement les citoyens soviétiques, à quoi sajoutent 44 citoyens estoniens (Laar 2002).
En 1940 et 1941, pendant la première occupation soviétique de lEstonie, plusieurs milliers dEstoniens sont envoyés dans les camps. Certains ont fait lobjet darrestations individuelles, dautres ont été déportés dans le cadre dune vaste opération organisée en juin 1941 (dans la nuit du 14 au 15 juin et jusque dans laprès-midi du 16). Ces arrestations visent principalement des hommes politique, des militaires, des intellectuels, des fonctionnaires, des entrepreneurs, etc. Elles ont pour but de priver le pays de ses élites, afin de favoriser le processus de soviétisation. De juin 1940 à octobre 1941, on a dénombré en tout 7691 arrestations individuelles (Salo 1989, p. 211), à quoi sajoutent les quelque 10 000 déportés de juin 1941.
Les taux de survie au Goulag de ces prisonniers de 1940-41 sont très faibles. Calculés sur la base des listes partielles actuellement disponibles, le taux est de 7,6 % pour les arrêtés individuels et de 15,3 % pour les déportés de juin (Sarv 2002, p. 1970).
En 1944, lUnion soviétique occupe à nouveau lEstonie, qui a connu entre temps trois années doccupation allemande. Pendant l'hiver 1944-1945, une nouvelle vague darrestations frappe le pays. Elle concerne notamment les Estoniens ayant combattu dans larmée allemande et les membres de mouvements de résistance nationale aux occupations étrangères (de nombreuses personnes furent arrêtées aussi bien par les Allemands que par les Soviétiques). Les prisonniers de cette quatrième vague sont considérablement plus nombreux. Selon certaines estimations, au moins 75 000 personnes furent arrêtées, soit 9 % de la population demeurée en Estonie après lexode massif de lautomne 1944. 35 % à 38 % dentre elles furent fusillées ou moururent dans les camps (Sarv 1991, p. 72). Entre 1944 et 1946, le nombre de prisonniers des camps originaires des pays baltes aurait augmenté de 420 % !
En mars 1949, une vague de déportations frappe la population rurale, dans le cadre de la « dékoulakisation ». Les familles (plus de 20 000 personnes au total, en majorité des femmes et des enfants) sont envoyées en relégation en Sibérie, mais les homme sont parfois séparés de leur famille et envoyés dans les camps.
Jusque dans les années cinquante, les arrestations dopposants réels ou supposés se poursuivent. Elles concernent notamment les maquisards estoniens, les « frères de la forêt », qui tentaient de résister par les armes au nouveau pouvoir soviétique. Ils étaient généralement condamnés au titre de larticle 59 du Code pénal soviétique, pour « crimes particulièrement dangereux » pour lURSS, notamment pour « banditisme », et non pour activités contre-révolutionnaires (Rossi 1997, p. 59). Ils nétaient donc pas considérés comme des prisonniers politiques. À part eux, tous les autres prisonniers estoniens étaient des politiques, arrêtés en vertu de larticle 58.
Après la mort de Staline, principalement dans la deuxième moitié des années cinquante, la majorité des prisonniers estoniens sont progressivement libérés et autorisés à retourner dans leur pays, de même que ceux qui avaient été envoyés en relégation après leur libération. En 1960, il ne restait dans les camps quun peu plus de 2 000 prisonniers estoniens (Sarv 2002, p. 2114).
Au cours des périodes qui suivirent, surtout à partir des années soixante-dix et jusque dans les années quatre-vingt, des opposants politiques et des dissidents estoniens furent envoyés au Goulag, mais en nombre nettement inférieur. Le dernier prisonnier politique estonien, Enn Tarto, fut libéré seulement en octobre 1988.
Il convient encore de préciser que la grande majorité des prisonniers estoniens ceux qui ont été arrêtés dans les années quarante étaient bien des étrangers au Goulag, même sils étaient officiellement considérés, depuis 1940, comme des citoyens soviétiques : très peu dentre eux parlaient russe, et ils navaient eu avant leur arrestation quune très brève expérience du régime soviétique, limitée à la première année doccupation de lEstonie (1940-1941).
II. Le Goulag dans la littérature estonienne : aperçu général
Parmi les prisonniers de ces différentes périodes figuraient un certain nombre décrivains, ou en tout cas de personnes qui avaient publié ou devaient plus tard publier des uvres littéraires. Un rapide recensement, effectué sur la base de la dernière édition du Dictionnaire des écrivains estoniens (EKL), livre une trentaine de noms dEstoniens emprisonnés au Goulag et ayant publié au moins une uvre littéraire.
Une inspection superficielle de leurs uvres montre que la majorité dentre eux nont pas relaté par écrit leur expérience, alors même quils auraient eu la possibilité de le faire, soit pendant la brève libéralisation des années soixante, soit à partir de la fin des années quatre-vingt, soit sous pseudonyme en faisant passer des manuscrits à létranger, soit encore « pour les tiroirs », sans perspective de publication immédiate. Sur cette trentaine décrivains, seuls neuf ont évoqué à des degrés divers le Goulag dans des textes littéraires (mémoires non inclus). Mais si lon ne retient que les textes narratifs qui me semblent être les seuls à pouvoir remplir avec une ampleur et un niveau de détail suffisants une fonction documentaire et testimoniale , la liste se réduit à six auteurs.
Lun dentre eux, Ahto Levi (né en 1931), na destonien que ses origines ; ses ouvrages ont été écrits en russe et publiés en Russie, où il habite. On ne peut donc pas véritablement les inclure dans le champ de la littérature estonienne.
Trois autres auteurs nont fait queffleurer le sujet dans quelques textes. Le plus étonnant est sans doute le cas de Jaan Kross (né en 1920), le plus grand romancier estonien contemporain. Alors même que toute son uvre romanesque est une vaste entreprise de littérarisation de lhistoire de lEstonie et des Estoniens du XVIe siècle à nos jours littérarisation qui sappuie très largement, pour les périodes récentes, sur des éléments autobiographiques , il na pas consacré de roman au Goulag, mais sest curieusement contenté de tourner autour du sujet sans laborder de front. Il a ainsi évoqué assez largement les occupations soviétique et allemande des années quarante, et lun de ses romans, Exhumations (1990), est consacré aux problèmes du retour des anciens prisonniers, au milieu des années cinquante. Le Goulag y est présent en filigrane, à travers cinq brèves anecdotes relatées soit par le narrateur-personnage, ancien prisonnier, soit par des personnages secondaires, mais il nest pas véritablement décrit. Limage qui se dégage de ces anecdotes est très fragmentaire et périphérique. Elle néclaire guère les aspects essentiels de la vie dans les camps. On trouve également dans un autre de ses romans (Le cercle de Messmer, 1995), dans quelques-unes de ses nouvelles (« Alléluia », « Le prince », « Motacilla »), ainsi que dans lune de ses pièces de théâtre (Le frère Enrico et son évêque, 2000), de brèves scènes se déroulant au Goulag, mais, là aussi, le camp nest décrit que de façon très sommaire ; dans deux de ces textes (« Alléluia » et « Motacilla »), il est seulement le lieu dune remémoration du narrateur, un lieu dont lévocation ne sert quà encadrer le récit dévénements antérieurs à larrivée au camp. Kross évoque le Goulag un peu plus longuement dans quelques chapitres de ses mémoires, Mes chers compagnons de voyage (2003), mais il ne sagit pas dune uvre de fiction.
Il ne reste finalement que deux auteurs à avoir consacré au Goulag des uvres ou des passages duvres de fiction suffisamment amples et détaillés.
Ce silence ou ce demi-silence de la plupart des écrivains estoniens peut étonner au premier abord. Il constitue une illustration de ce « silence des survivants » analysé par Leona Toker. Outre le pacte tacite (ou parfois explicite) avec les autorités le silence comme contrepartie de la libération et de la réhabilitation , on peut y voir aussi une conséquence de la censure : même pendant la période du Dégel, la liberté dexpression sur les camps avait ses limites. On pouvait parler du Goulag, dans une certaine mesure, mais sans remettre en cause lordre soviétique, dont les camps restaient une composante essentielle. Il fallait donc introduire certaines restrictions dans son expression, ce qui était peut-être difficile à accepter pour certains écrivains. Il sagit probablement aussi, pour dautres auteurs, dune volonté doublier des expériences trop pénibles ou trop humiliantes. Soljénitsyne souligne dans lArchipel du Goulag que cette volonté doubli était une attitude particulièrement courante chez les anciens prisonniers : « Comme ils sont nombreux (et des gens qui sont loin dêtre faibles, loin dêtre sots, des gens dont on nattendrait absolument pas cela), comme ils sont nombreux à sefforcer doublier ! » (Soljénitsyne 1976, p. 370). Le critique estonien Rein Veidemann y voit par exemple la raison principale du silence de Jaan Kross et de son retard à écrire ses mémoires (Veidemann 2002, p. 382). Enfin, jajouterai une dernière explication, plausible dans le cas des écrivains : le sentiment quune telle expérience est irracontable, ou en tout cas impossible à transmettre sous la forme dune fiction, quun matériau autobiographique de cette nature ne se prête pas à une littérarisation.
Il est frappant en effet de constater quil existe en estonien de très nombreux ouvrages de souvenirs sur les camps, publiés à partir du début des années quatre-vingt-dix (avec ce retard de trente ans signalé par Leona Toker), mais fort peu duvres littéraires. La littérature estonienne du Goulag, au sens étroit du mot littérature (fiction et poésie), constitue un corpus assez limité, constitué en tout et pour tout de trois romans, quelques chapitres de deux autres romans, un recueil de nouvelles, quelques nouvelles isolées, une pièce de théâtre et un ou deux recueils de poèmes.
Les trois romans entièrement consacrés au Goulag sont luvre de Hilja Rüütli (née en 1921), une infirmière qui a passé dix ans à Vorkuta. Il sagit de romans documentaires, écrits avec le concours dun autre ancien prisonnier, Helmut Tarand, et envoyés clandestinement à létranger, en Suède, où ils ont été publiés à partir de 1979 sous le pseudonyme de Aili Helm par une maison dédition de lémigration estonienne. Ces ouvrages décrivent la vie des prisonnières dans les camps de femmes de Vorkuta et sont fortement antisoviétiques. Il nont eu quune diffusion clandestine et très limitée en Estonie, où ils nont dailleurs toujours pas été réédités, contrairement à dautres uvres littéraires publiées à lOuest. Ils appartiennent donc à un espace littéraire un peu marginal, à une zone périphérique de la littérature estonienne.
Lauteur qui a fourni du Goulag le traitement littéraire le plus intéressant, le plus varié, et qui a rencontré le plus décho en Estonie, est incontestablement Raimond Kaugver (1926-1992), qui a été dans les années 1970 et 1980 lun des romanciers estoniens les plus populaires dans son pays.
III. Le Goulag dans luvre de Raimond Kaugver
Raimond Kaugver a passé cinq ans à Vorkuta (1945-1950), pour sêtre enrôlé en 1943 dans larmée finlandaise et avoir participé à la « guerre de Continuation » de la Finlande contre lUnion soviétique. En 1943, les autorités doccupation allemandes en Estonie décident denrôler de force les jeunes Estoniens. Un grand nombre dentre eux se réfugient alors en Finlande et sengagent dans larmée finlandaise, afin de combattre lURSS sans pour autant servir dans larmée allemande. Certains dentre eux reviendront en Estonie en 1944, après le départ des Allemands, et auront évidemment des problèmes avec le nouveau régime.
À Vorkuta, Kaugver a la chance, si lon peut dire, dêtre victime dun accident dans la mine. Envoyé à lhôpital, il gagne la sympathie du médecin du camp, qui le recrute comme infirmier. Après avoir suivi une formation adéquate, il devient aide-médecin. Ce poste lui permet déchapper au travail à la mine et aux baraques surpeuplées, puisquil bénéficie dune petite chambre individuelle à lhôpital et dun certain nombre dautres facilités. Son sort a donc été nettement plus enviable que celui dun prisonnier moyen.
Si on laisse de côté une pièce de théâtre (Les enfants de Saturne) représentée en 1989, mais qui, semble-t-il, na jamais été publiée, Kaugver a abordé le thème du Goulag dans trois de ses ouvrages : deux romans et un recueil de nouvelles, dont les dates de composition et de publication sont assez révélatrices.
Ses premiers textes sont ses nouvelles, écrites pour la plupart à Vorkuta même et envoyées au fur et à mesure à sa famille, avec laide de travailleurs libres qui pouvaient poster des lettres en ville. Ces 23 nouvelles nont été publiées quen 1989, après le rétablissement de la liberté dexpression en Estonie, sous la forme dun recueil intitulé Lettres du camp. Dans son avant-propos, lauteur assure quil na pas changé une ligne à ces textes écrits par le jeune homme quil était alors.
Au milieu des années soixante, en 1965, vers la fin du Dégel, alors quil a déjà publié plusieurs ouvrages aux thématiques assez conformes aux attentes du pouvoir soviétique (la vie des travailleurs dune compagnie de trams et dune mine de schistes bitumineux), Kaugver écrit un roman dans lequel il évoque de façon assez détaillée (sur huit chapitres) le séjour à Vorkuta de son personnage principal, dont le destin présente des similitudes avec le sien (comme lui, le personnage est envoyé au Goulag à cause de son engagement dans larmée finlandaise, puis devient aide-médecin à lhôpital du camp). Une première version du manuscrit, intitulée Au service dun sabre étranger, avait été primée en 1959 lors dun concours de roman (Gross 1992, Kallas 1993). Après avoir subi dimportantes modifications (Gross 1992, p. 251), louvrage est enfin publié en 1966 sous le titre Quarante bougies. Il y aurait eu, après la parution, des tentatives heureusement infructueuses pour le faire interdire « par lintermédiaire de Moscou » (Kallas 1993, p. 6).
Encouragé par le succès de ce livre, Kaugver poursuit lexploration du thème concentrationnaire dans un nouveau roman quil écrit en 1967, Réhabilitation posthume, mais qui ne paraîtra quen 1990. Le moteur dramatique du récit est un échange didentité entre deux prisonniers : dans le train qui le conduit vers le camp, le personnage principal prend le nom dun mourant condamné à une peine inférieure à la sienne. Les deux chapitres suivants décrivent sa vie au camp, où il finit lui aussi par obtenir un poste à lhôpital.
On voit quun seul de ces ouvrages a pu paraître avant la libération de la fin des années quatre-vingt. Les autres ont attendu leur heure dans les tiroirs de lauteur.
Il est frappant de constater que ce roman, Quarante bougies, est le seul témoignage littéraire estonien sur le Goulag publié en Estonie à lépoque soviétique. Une journée dIvan Dénissovitch avait pu paraître en Russie dès 1962, et presque aussitôt (1963) en traduction estonienne . On sait que de nombreux autres auteurs russes ont publié des romans sur les camps dans les années soixante (cf. notamment les exemples cités et étudiés par Heller 1974). Mais en Estonie, rien de tel : aucune autre uvre originale ni aucune autre traduction ne sont venues sajouter aux livres de Kaugver et de Soljénitsyne. On peut se demander si cela nindique pas, paradoxalement, lexistence à cette époque dune censure plus stricte en Estonie quen Russie, en tout cas sur la question du Goulag. « Paradoxalement », car les Estoniens ont coutume daffirmer au contraire que la censure était moins sourcilleuse chez eux quen Russie.
Il serait intéressant de comparer le manuscrit initial de Kaugver, primé au concours de romans, avec la version publiée. On peut néanmoins se contenter du livre publié pour essayer de comprendre comment lauteur a pu faire franchir à son texte le barrage de la censure, au prix de quelles concessions ou de quels renoncements. Dans les années quatre-vingt-dix, quelques critiques estoniens ont estimé que ce roman ne disait pas toute la vérité sur les camps. Teet Kallas estime ainsi que Kaugver « évite certaines vérités » (Kallas 1993, p. 6). Ain Kaalep considère quil ne livre que des « quarts de vérité » (Kaalep 1994, p. 85). Malheureusement, aucun de ces deux auteurs ne précise en quoi consistent, selon eux, ces arrangements avec la vérité.
Lune des clés essentielles qui a permis à Quarante bougies dêtre avalisé par la censure est probablement la personnalité du protagoniste, qui est également le narrateur et le focalisateur du récit. Ce personnage, qui, le soir de son quarantième anniversaire, se remémore année après année sa vie passée, a été conçu par lauteur comme un anti-héros, comme le constate déjà un critique de lépoque (Tonts 1967, p. 782). Cest un être faible, sans conviction, incapable de choisir et, de ce fait, sans prise sur son destin, éternel jouet des circonstances. Lauteur laisse cependant entendre que son personnage est coupable de lâcheté et a en quelque sorte mérité son sort. Il na dailleurs pas de révolte contre son destin ni contre le pouvoir soviétique qui la envoyé au camp, il se montre simplement cynique et désabusé. Mais il manifeste encore une aspiration à sintégrer au système. Ainsi, discutant avec un codétenu communiste, il admire la force de ses convictions et se demande sil pourrait encore devenir lui aussi un bon communiste. Après sa libération, il tente de sadapter le mieux possible à la société soviétique et, faute de convictions politiques, devient, non pas un bon communiste, mais un carriériste égoïste, dépourvu didéaux et de principes moraux.
Sur la jacquette du livre, un texte de présentation écrit par lauteur tente dorienter la lecture vers une condamnation morale du personnage, en fustigeant les êtres « craintifs et indécis », qui acceptent, « par peur ou pour préserver leur bien-être », de commettre des actes répréhensibles (le protagoniste commet par exemple le crime le plus indigne contre la loi non écrite du camp en volant le pain dun autre détenu, un compatriote de surcroît). La négativité du camp est donc en quelque sorte relativisée par la négativité du héros : cest celle-ci, et non celle-là, qui est explicitement placée au centre du message moral du livre. Toutefois, pour un lecteur attentif, ce paratexte de lauteur est en fait ambigu, il peut sappliquer aussi bien au personnage principal quà ceux qui ont participé et continuent de participer au système de répression soviétique. Il y a donc là une possibilité de lecture à deux niveaux. On trouve dans le roman aussi un certain nombre de passages se prêtant à une double lecture. Le meilleur exemple est probablement la scène de linterrogatoire : juste après son arrestation, le personnage principal est interrogé par un enquêteur du NKVD, un Estonien lui aussi, qui se trouve être lun de ses anciens camarades de classe. Cet enquêteur qui est un héros positif, un bon communiste informe le protagoniste quon laccuse davoir trahi sa patrie. Toute lambiguïté réside ici dans le sens quon donne au mot patrie. Dans le sens légal, officiel, qui est assumé par lenquêteur, la « patrie » est évidemment lUnion soviétique. Laccusation est alors fondée : en combattant dans larmée finlandaise contre larmée soviétique, le personnage a évidemment trahi sa « patrie ». Mais il me semble clair que, pour la plupart des lecteurs, le mot patrie, surtout utilisé en 1945, ne pouvait désigner que lEstonie. Dès lors, laccusation devient absurde et toute la scène peut être lue entre les lignes comme une dénonciation de lannexion de lEstonie par lURSS.
Au-delà de ces passages ambigus, la possibilité dune double lecture vaut en fait pour lensemble des chapitres sur le Goulag. En effet, même si le point de vue est celui dun personnage négatif, le camp est tout de même décrit, et avec une précision suffisante pour compenser labsence de condamnation explicite du système concentrationnaire. Les notations factuelles montrent clairement la violence inhérente à la vie dans les camps et la déshumanisation quelle provoque : violence des truands contre les autres prisonniers, violence et arbitraire des gardiens, violence du travail à la mine, violence du froid et de la faim sur des organismes fatigués. Tout cela est présent dans ce livre, et explique sans doute à la fois son succès public et les tentatives pour le faire interdire après sa parution. Il ne me semble donc pas exact de dire que lauteur ne livre quune vérité partielle ou incomplète : la vérité sur les camps est bien là, toute entière, comparable à celle qui se déploie par exemple dans les textes de Chalamov (cf. Chalamov 2003), mais un peu moins virulente, et revêtue dun enrobage littéraire moralisant destiné à détourner lattention des censeurs.
Les chapitres sur le Goulag dans Réhabilitation posthume ne vont pas plus loin dans la dénonciation du système concentrationnaire. Dans ce roman aussi, le héros a des traits négatifs et apparaît dans une certaine mesure comme un coupable, mais sa faute principale nest pas certaine : il ne se souvient pas clairement sil a ou non hâté la mort du camarade malade qui lui proposait déchanger leurs identités, en poussant un tas de vêtements sur sa bouche. Il souffre par la suite de cette possible culpabilité et de son identité usurpée. Là aussi, donc, une certaine négativité morale du héros compense et rend plus acceptable pour la censure la relation de son expérience du camp. Si le livre na pas pu paraître, cest sans doute parce que les temps avaient déjà changé : à la fin des années soixante, la relative liberté dexpression du Dégel sétait considérablement réduite, et la littérature du Goulag, même « enrobée », nétait plus tolérée.
Limage des camps donnée par les nouvelles de Kaugver est assez différente de celle quon trouve dans ses romans.
En premier lieu, alors que les romans semblent centrés sur lexpérience personnelle de lauteur, les nouvelles racontent en majorité des histoires qui sont arrivées à dautres : le narrateur principal (clairement identifié à lauteur par lavant-propos) ny est bien souvent que le narrataire dun récit second, quil nous rapporte en se contentant de lintroduire ou de le conclure, ou en le ponctuant par quelques observations personnelles. Mais ces personnages, comme nous le rappelle lavant-propos, sont tous réels, ils apparaissent sous leurs vrais noms, et les événements relatés ont réellement eu lieu. Cet effet de vérité créé par le paratexte oriente la lecture et donne au texte une dimension documentaire qui lui confère une force de conviction bien supérieure à celle des romans. Le paratexte instaure un « pacte factographique » (Toker 2000) qui interfère avec le pacte fictionnel.
En second lieu, le narrateur et les protagonistes ne sont pas présentés comme des anti-héros moralement condamnables. Rien ne vient donc relativiser ou atténuer le tableau factuel du Goulag qui se dégage de leur expérience.
Une troisième différence qui peut sembler exercer un effet inverse à celui des deux premières réside dans le fait que ces nouvelles écrites sur place sont beaucoup moins pathétiques, plus retenues que les romans ; les descriptions y sont plus sèches et objectives, on y trouve très peu de jugements de valeur du narrateur, et surtout peu de descriptions directes de la cruauté ou de la violence. Si la violence nest pas totalement absente, elle est euphémisée, mise à distance par deux procédés narratifs. Le premier est lié à la dissociation du narrateur et du protagoniste : lexpérience de la violence qui nous est relatée nest pas vécue par le narrateur, mais médiatisée et objectivée par son regard extérieur ; la description en reste donc très factuelle et phénoménologique ; elle laisse totalement de côté la souffrance provoquée par cette violence. Le second procédé de mise à distance consiste en ceci que cette phénoménologie de la violence sattache en fait surtout à décrire les résultats de la violence, et non les modalités concrètes selon lesquelles elle sexerce. Un exemple en est fourni par la nouvelle intitulée « Le pou », où le meurtre dun prisonnier par ses compagnons de cachot nest évoqué quà travers la description sèche et précise, presque médicale, du cadavre pendu de la victime, et notamment de son cou, où lon voit encore des traces de doigts, seul signe indiquant quil sagit dun meurtre et non dun suicide.
Cette plus grande retenue des textes écrits sur place indique peut-être une différence entre la perception quon peut avoir du camp de lintérieur et celle quon en a depuis une certaine distance spatiale et temporelle, comme si le camp était psychologiquement moins inacceptable, paraissait en quelque sorte plus « normal » aux yeux de quelquun qui sy trouve que dans les souvenirs de qui en est sorti et a repris une vie ordinaire.
Les romans et les nouvelles de Kaugver ne fournissent que fort peu dindices dune spécificité estonienne. On y trouve certes quelques allusions à la nationalité du protagoniste ou du narrateur, à ses compatriotes, et au fait que cette nationalité crée quelques différences par rapport aux autres prisonniers. La principale de ces différences réside dans les rapports mutuels entre Estoniens : lidée dune solidarité nationale est illustrée par deux ou trois exemples concrets. Ainsi, dans Réhabilitation posthume, le personnage principal, devenu intendant de lhôpital, use de son influence pour faire recruter un compatriote comme infirmier. Mais cette solidarité est fortement relativisée par plusieurs contre-exemples : dans le même roman, ce compatriote infirmier vole du pain à lhôpital, puis tente dempêcher la libération du protagoniste par une dénonciation calomnieuse. Dans Quarante bougies, comme on la vu, le héros vole du pain à un autre Estonien.
Il semble donc que, pour Kaugver, la nationalité nétait pas un élément particulièrement important de lexpérience concentrationnaire. Ses personnages estoniens ne manifestent en tout cas aucune tendance à un repli communautaire ni aucune conscience dune quelconque singularité.
Ces ouvrages de Raimond Kaugver permettent dentrevoir quelques éléments de réponse à la question de lutilité et de la possibilité dune écriture fictionnelle du Goulag.
Tout dabord, les circonstances de la publication du roman Quarante bougies et lobstruction faite aux deux autres livres montrent clairement que les autorités nétaient pas prêtes à tout entendre ou à tout laisser dire sur le Goulag. La littérarisation de cette expérience pouvait donc être nécessaire pour aborder le sujet. Dans les années 60 en Estonie soviétique, il nétait apparemment pas possible décrire ses souvenirs du Goulag en les présentant comme tels, sous le signe de lautobiographie. Le déguisement de la fiction était probablement le seul moyen acceptable par la censure (et encore, de façon exceptionnelle, pendant une brève période de relative liberté) de livrer une telle expérience. Cela semble dailleurs avoir été le cas dans lensemble de lURSS (Toker 2000, p. 123).
Les uvres de Kaugver présentent deux exemples des possibilités offertes par la fiction littéraire pour rendre compte de lexpérience concentrationnaire dune façon différente des ouvrages de mémoires.
Les chapitres sur le Goulag dans ses romans illustrent un premier mode de représentation, quon pourrait appeler la concentration : un schéma narratif très similaire dans les deux ouvrages, qui va du transport en train jusquà la libération, permet de concentrer en quelques chapitres les aspects essentiels de la vie au camp, afin de donner de celle-ci une image aussi dense et représentative que possible. Tous les détails et les épisodes rapportés sont « authentiques » par leur factualité (des choses identiques ou similaires ont réellement existé dans les camps), mais ils ne sont pas référentiels (ils ne font pas explicitement référence à des personnes ou à des événements précis), et leur organisation en un récit densemble nest pas non plus « authentique ». La concentration est une caractéristique de la macrostructure de luvre ; elle est produite, au niveau de la microstructure, par une association des deux procédés que Leona Toker (2000) appelle la sélection et la mise en scène (staging) : lauteur sélectionne dans la réalité des éléments marquants ou représentatifs, quil complète et réorganise « met en scène » par un travail dimagination.
Cest la concentration et la non-référentialité qui définissent principalement la littérarité des romans de Kaugver.
Ses nouvelles offrent un exemple dun autre mode de représentation : la fragmentation, qui consiste à fournir une image éclatée en unités autonomes présentant des aspects ou des points de vue différents. On peut distinguer dans ce recueil trois types ou trois niveaux de fragmentation.
Le premier est la fragmentation générique en plusieurs textes relatant chacun une histoire et indépendants les uns des autres, alors que les mémoires ont généralement une forme continue, structurée par laxe chronologique ou parfois par quelque autre principe dorganisation. En second lieu, ces nouvelles, bien quelles aient le même narrateur, sont presque toutes centrées sur des personnages différents, elles explorent la diversité des destins à lintérieur du camp. Certes, ce type de fragmentation nest pas un procédé exclusif de la fiction : certains auteurs de mémoires évoquent aussi très largement dautres destins que le leur, mais ils demeurent la seule instance narrative : ce quils racontent des histoires des autres, cest ce quils en ont appris ou ce quils en supposent daprès les apparences. La fiction permet daller plus loin cest le troisième niveau de fragmentation en multipliant les points de vue, en présentant de lintérieur les pensées et les sentiments des différents personnages, leur vision (supposée) de la réalité. Kaugver, il est vrai, na pas exploité à fond cette possibilité. On en trouve néanmoins un certain nombre de traces dans ses récits, où la focalisation interne (point de vue du narrateur-personnage) cède occasionnellement la place à la focalisation zéro (narrateur omniscient).
Cette triple fragmentation permet denrichir le tableau de la réalité concentrationnaire en reflétant la diversité des aspects et des expériences, et en lui conférant par là même une portée plus universelle.
Contrairement aux romans, les nouvelles de Kaugver se présentent on la vu comme des textes référentiels. Tout y est vrai « à cent pour cent », nous dit lauteur. En réalité cela nest probablement exact quau niveau de la trame macro-événementielle, car dans le détail, lauteur sautorise manifestement des reconstitutions libres : même en supposant que les nouvelles aient été écrites peu de temps après les faits, les parole et les actes quil prête à ses personnages ne reproduisent sans doute pas au mot et au geste près ce qui a été dit ou fait dans la réalité, mais sont plus vraisemblablement reconstitués en partie par limagination de lauteur. Cest le cas, par exemple, de notations telles que « une lueur despoir brilla dans ses yeux » (p. 35) ou « les narines de Lena sélargirent » (p. 73). Les auteurs de mémoires, me semble-t-il, ne vont généralement pas jusquà un tel degré de détail dans leur descriptions. Kaugver, lui, augmente la « résolution » de son image ; il introduit ces notations pour rendre son récit plus vivant et renforcer lillusion réaliste.
Une autre propriété qui contribue à la littérarité des textes de Kaugver, en plus de la fragmentation et de la finesse de résolution, est le recours à une construction narrative rigoureuse et très étudiée, qui introduit le récit central par quelques paragraphes exposant le contexte, ménage savamment le suspens par des effets dannonce ou de rétention dinformation, et réserve pour la fin une chute ou une phrase conclusive qui referme le texte.
Du point de vue psychologique, ce travail de littérarisation, daltération, est probablement facilité par la distance de ces récits par rapport au vécu personnel de lauteur, par le fait quil raconte non pas sa propre histoire, mais celle des autres.
Que retenir, au terme de ce bref aperçu de luvre de Raimond Kaugver? Si je ne devais souligner quun seul aspect, ce serait probablement le fait quaucune véritable spécificité estonienne ne puisse être décelée dans ces textes. Cela apparaît dautant plus surprenant que la littérature estonienne de cette époque comme souvent les littératures des petites communautés est fortement intraréférentielle et centrée sur lespace national : lEstonie, lhistoire estonienne, la culture estonienne, lidentité estonienne y occupent une place essentielle, même si cest parfois de façon implicite. Or, nous avons vu que lorigine nationale ne jouait aucun rôle particulier pour les personnages de Kaugver, qui, avant dêtre des Estoniens, sont simplement des êtres humains aux prises avec une situation particulière. La taille restreinte du corpus ne permet évidemment pas den tirer des conclusions générales, mais cette particularité des uvres de Kaugver pourrait conduire à formuler lhypothèse que le Goulag tend à effacer les déterminations sociales et ethniques. Le Goulag dun Estonien serait, pour lessentiel, le même que celui dun Russe ou dun Français ou dun Américain. Les modulations individuelles dues à la nationalité seraient négligeables face à lampleur de lépreuve commune, qui relèverait fondamentalement de la même expérience humaine.
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