Suis-je vraiment un chaman ? me demandais-je par cette journée ensoleillée, en faisant mon sac pour abandonner lagréable rue Berlioz et prendre le chemin de la Catalogne. Je partais cette fois dans une tout autre disposition desprit que lorsque javais quitté, quelques semaines plus tôt, ce satané hôtel Sheraton de Copenhague
Javais dû, au bout du compte, payer la note moi-même. Ces sales chiens javais fini par lapprendre nétaient pas des Allemands, malgré leur nom, mais des Allemands de lEst pure race, des salauds, des chiens. Je les avais attendus, eux et leur argent, pendant dix jours, les escrocs. Et je ne savais pas quoi faire, maintenant, avec le germanium. La ville dHamlet mennuyait déjà à mourir. En plus de ça, pas la moindre pute ! Jai donc acheté pour trente marks un billet pour Hambourg. Pendant le voyage, jai passé mon temps à boire et à lire Foucault. Toute ma vie, javais vaguement pressenti quun type qui donnait des cours sur la solitude et la sexualité ne pouvait pas être un homme daffaires. Après avoir ouvert lAufklärung quest-ce que la période moderne ? , je métais rendu compte que mon pressentiment était fondé. Ce qui caractérise lhomme moderne, cest la sortie de létat de minorité, état dont il est lui-même responsable. Lobligation de payer des impôts nempêche pas de raisonner autant quon veut sur la fiscalité. Pourquoi diable devrais-je encore payer des impôts ! À Hambourg, vite ! Là-bas, je dépenserais mon argent jusquau dernier pfennig et que vienne le déluge ! Plutôt que de distinguer la période moderne des périodes pré ou post-moderne, il valait mieux, selon Foucault, chercher comment lattitude de modernité sest trouvée en lutte avec des attitudes de contre-modernité. Par exemple, dans certains pays sous-développés, il ny a même pas de bordels convenables. Oubliant le livre dans le bus, je suis allé tout droit dans la rue Sankt-Pauli. Dans une étable, jai trouvé aussi des putes, le foin fraîchement coupé crissait dans la mangeoire. Qui a utilisé le premier ce truc cinématographique consistant à montrer un film à lenvers, comme si le cours du temps était inversé ? Dans un tel film, un vase tombé par terre archétype de la tristesse (qui na jamais tenté ensuite de réassembler les morceaux et, avant de les jeter, ne les a gardés quelque temps dans un placard du garde-manger avec lidée dacheter de la colle forte ?) se reconstitue à partir de ses éclats et reprend place sur la table, devenant un archétype de la joie. Dans un cinéma porno, un Noir ma projeté un film à lenvers. Cétait larchétype le plus absolu, car cela ne produisait aucun changement dans lintrigue. Quel que soit le sens dans lequel ce monde évoluait, je ne voyais pas la différence. Le soir, je me suis assis au bord dun caniveau pour bavarder avec des clochards. Lun deux ma expliqué les larmes de la fleur de pavot. Il fallait, avec une lame de rasoir, faire de petites entailles, essuyer ensuite les larmes du pavot avec un bout de gaze, puis faire sécher celui-ci au grand air et au soleil. Toute cette histoire me plaisait et ma rappelé une nouvelle de Thomas Mann dans laquelle un homme blessait les autres pour pouvoir éprouver ensuite le plaisir suprême, le plaisir du don, en soignant ses propres victimes. Ensuite, le vocabulaire est devenu trop compliqué. Je me souviens juste que quelquun ma demandé si je voulais boire encore un petit coup. Je me suis réveillé le lendemain et jai dépensé mes cinq derniers marks pour soigner ma gueule de bois avec une chope de bière. Je me rendais bien compte que tout cela ne mavait pas avancé dun pouce. Et je ne savais toujours pas quoi faire avec le germanium. Jai pris le chemin du retour. Je suis allé à petits pas jusquau début de la route de Berlin et jai commencé à lever le pouce. Une jolie fille sest arrêtée. Elle ma dit quelle était fatiguée. Jai essayé de lui faire la conversation. Je lui ai expliqué que si une femme avait envie de proposer son corps à un grand nombre de partenaires (du même sexe ou du sexe opposé), elle avait parfaitement le droit de le faire. Elle ma répondu quelle avait eu autrefois un ami qui avait aussi des idées intéressantes. Jai ajouté quil serait tout de même nécessaire de légaliser la prostitution en Estonie, parce que, de fait, personne ne pouvait proposer son corps. « Ce nest pas du tout une idée moderne, cette idée que je suis moi et que je possède certaines choses, notamment un corps. Mais du fait que jexiste, je peux être parasité par des poux, des champignons, des gènes, des mitochondries, et pourquoi pas des ftus. Non, le législateur ne doit pas porter son attention sur les efforts de lesprit immatériel pour exercer un contrôle sur le corps quil lui appartient de gérer ; il doit veiller à ce que la subjectivité de ce corps ne soit pas entravée. »
Mais elle nétait pas daccord avec moi : « Pourtant, ma-t-elle répondu, jai parfois lintuition que mon corps est comme une porte par laquelle mon âme accède à ce monde-ci
»
« Certes, lai-je coupée, mais personnellement, jai peur de vivre dans un pays où le législateur fonde ses décisions sur des expériences spirituelles. » Ensuite je lai attaquée de front, livresse ma repris et jai commencé à me demander si cette fille nétait pas une authentique féministe.
« Est-ce quune loi sur la prostitution doit définir des normes de qualité pour les préservatifs ?
Si cela ne tenait quà moi, dit-elle, jinterdirais tous ces Sankt-Pauli et ces Reperbahn. Cest une atteinte à la dignité des femmes
Mais que feriez-vous si vous appreniez que votre fille se prostitue ?
Je serais très malheureuse. Cest justement pour que cela narrive pas quil faudrait interdire la prostitution.
Mais que ferais-tu si tu apprenais la question imposait le tutoiement que ton fils a attrapé le SIDA parce que dans le bordel où il est allé on utilisait des préservatifs soviétiques ?
Des préservatifs soviétiques ? Quest-ce que cest ?
Tu vois, si on considère les choses dun point de vue général, presque tout est paradoxal !
Oui, a-t-elle fait dun air étonné.
Kant déjà le disait.
Sans blagues ? a-t-elle dit, encore plus étonnée. Tu sais, mon ami aussi est très paradoxal. En ce moment il vit à Paris. Une année, juste avant lété, il est allé à New York. Et là, figure-toi la vie est bizarre , il a trouvé
une machine à hamburgers.
Une machine à hamburgers ?
Oui, je crois que c'était à Harlem, un vieux Juif avait installé une machine qui marchait avec des pièces dun dollar. Mais mon ami a dit quil avait déjà vu cette machine. Voilà pourquoi maintenant il est roi.
Ton ami est roi ?
Oui, roi de France.
Il y a un roi en France ?
Ben oui, cest mon ami. »
Elle a levé son pied gauche et la appuyé sur le volant en repliant sa jambe contre sa poitrine, a lancé son bras à lextérieur par-dessus son genou, a penché sa tête sur le côté pour lappuyer sur son épaule et a enfoncé laccélérateur avec son pied droit. Le soleil encore chaud a commencé à sautiller en descendant sur lhorizon. La Volkswagen sétait engagée sur une route est-allemande en plaques de béton et tressautait en faisant « proum-pouroum-proum » à chaque changement de plaque.
« On nest pas fâchés, je nai absolument rien contre lui, mais
maintenant il vit à Paris et moi à Hambourg. »
Jai remarqué quune larme luisait sur sa joue. Réfléchissant à la vitesse de léclair, jai essayé de la convaincre que je mintéressais à sa vie intérieure :
« Alors comme ça, il avait déjà vu une machine à hamburgers ?
Oui
»
Elle a lâché le volant, a essuyé avec le dos de sa main la larme qui coulait sur sa joue et a repris :
« À lépoque, on appelait ça une guillotine. »
Elle a posé à nouveau son pouce sur le volant. Mon cur sest mis à faire « boudoum-boum-boudoum » et jai fait : « Oh ! », avant dajouter aussitôt, comme pour expliquer mon étonnement (et non ma peur !) :
« Avant, cétait donc une guillotine ?
Oui, tchac ! et puis plus rien. Cétait le chômage. »
Le disque du soleil était à déjà moitié enfoncé dans les cimes des arbres.
« Mais il ne faisait aucun effort pour sen sortir. On a vécu à Paris comme des rats dans un trou. Jusquau jour où il a eu cette lubie : aller chercher fortune en Amérique ! »
Elle a baissé ses deux jambes et, aussi étonnant que cela puisse paraître, a trouvé la pédale de frein. En tenant le volant de ses deux mains solides dAllemande, elle a ajouté :
« Tout notre argent est resté là-bas, en Amérique, avec la machine à hamburger. »
La voiture sest arrêtée.
« Un café ?
Non, merci, je ny tiens pas.
Un thé alors ?
Je
euh
mon budget est un peu
enfin
Viens, cest moi qui tinvite ! »
Elle ma pris par la manche. « Cling-clang », a fait la porte de ce boui-boui de bord de route. Un moment après, deux cafés fumaient sur la table. Elle ma demandé :
« Tu ne vas pas à Paris ?
Ce nest pas tellement mon chemin. Je vais vers lest, dabord en Pologne, puis
Attends, tu as de quoi écrire ? Note
Euh
Tu peux me répéter le nom de la rue ?
Donne, je vais te lécrire moi-même. Si tu passes un jour par Paris, va lui rendre visite, cest un type intéressant. Salue-le de ma part, et dis-lui que Marie a demandé
non
quelle a demandé
ah ! dis-lui simplement que tu as vu Marie.
Le lendemain matin, les yeux écarquillés, je regardais fixement lOder. Il restait encore une vingtaine de mètres avant le poste frontière. Les histoires dachat de voiture en letton et en polonais memplissaient les oreilles. Je suis allé vomir de lautre côté de la route. Puis je suis revenu et jai contemplé encore un moment le fleuve. Jai retraversé la route, mais cette fois je nai pas vomi, javais pris mon sac avec moi. Un Portoricain ma fait monter. Le surlendemain jétais à Paris.
Comme cétait un dimanche, jai pu entrer au Louvre sans payer. Jai choisi au hasard la salle Sully et me suis retrouvé dans lEgypte ancienne. Je suis passé très vite je voulais plutôt aller du côté de la Renaissance, mais dans quelle salle était Michel-Ange, déjà ? et sans leur accorder beaucoup dattention devant ces bateaux de Râ de lAncien Empire que des hommes et des femmes en minijupe faisaient avancer à la perche, dans un état de tranquillité béate, pendant que dautres pêchaient des poissons ; il y avait aussi des agriculteurs avec des bufs. Et puis soudain : une tête de quatre-vingts centimètres de haut, 1750 avant J.C., et au-dessous, cette inscription : Le roi Seostris III. Je navais jamais vu dhomme avec une tête aussi longue. On aurait dit un soldat de larmée rouge, ou Pinocchio, ou un prêtre catholique, ou encore un gentleman anglais avec un chapeau melon taillé sur mesure. Ce nest évidemment pas une bonne comparaison. Personne na jamais porté de chapeau aussi haut. Comme je lai dit, la tête faisait près dun mètre et ce nétait pas un hasard, car la statue voisine le roi Sethi II vers 70 avant J.C. avait une tête encore plus haute. Ensuite, il y a eu des chats à tête dhomme, assortis dune explication confuse selon laquelle les sphinx représentaient des dieux, mais après ces têtes cela n'était plus très convaincant (pourquoi navait-on pas dit que les têtes représentaient des dieux ?) En plus, il y avait juste après des femmes-chats noires assises, avec un truc dans la main gauche. Sept poils de moustache, sept traits sur le cou. Et un triangle caractéristique en guise de nez. Moins 1400. Un soleil autour de la tête. Puis des créatures encore plus bizarres, de prétendues divinités à tête de lion. Ensuite Ramsès II est monté sur le trône, XIXe dynastie, moins 1250, puis les hommes-singes. Juste après eux, il y avait une pyramide denviron cinquante centimètres de haut, à usage domestique et privé ! Et puis un sarcophage qui ressemblait à une navette spatiale, avec sept oiseaux et dautres hiéroglyphes bien sentis. Mais plus aucune trace de bufs, ni des modèles réduits de bateaux fabriqués en moins 2060, non, toutes ces scènes idylliques se sont brisées dans la tête de Thutmosis III, et regardez encore loreille dAménophis IV ! Et lexpression des visages. Doù est venu cet homme à tête de faucon ? Pourquoi mettait-on un masque sur le visage des embaumés ?
Ensuite, je suis resté un moment assis dans la salle à manger royale en regardant les trucs de Rubens. Pas mauvais comme peintre. Ses femmes sont plus proches de la terre, elles rappellent les paysannes estoniennes ou les femmes komi. Les Estoniens ont tellement de mépris pour leur véritable nature incarnée par la mère primitive que, même en matière dart pornographique, ils nimportent que des filles minces aux longues jambes. Cest linfluence de lÉgypte. Dans le ciel égyptien, il y avait une déesse dont les jambes allaient des bords du monde jusquau ciel. Chez les Grecs, les querelles des dieux se déroulaient assez près des hommes, mais les Égyptiens avaient besoin de bateaux spéciaux pour se transporter là-bas, et aussi de calculs précis concernant le soleil, cest pour effectuer ces calculs quils utilisaient les pyramides. Quant au ciel des Chrétiens, des jambes de femme ne lavaient atteint que par lintermédiaire du Saint Esprit, cest pourquoi leur longueur précise navait pas beaucoup dimportance. En outre, le logoi spermatikoi se déplaçait chez eux de haut en bas, alors que chez les Égyptiens le mouvement de bas en haut était devenu de plus en plus important. Dans notre siècle encore, Sofia Loren et Marilyn Monroe avaient un type relativement komi-permiak. Mais les particularités de la photographie en couleurs, le développement de la publicité et le besoin incessant de vendre quelque chose ont ramené dans le paysage urbain le type égyptien. Un rôle déterminant dans cette évolution a été joué par Youri Gagarine, qui a redonné vie au délire de lEgypte ancienne concernant la possibilité darriver, grâce à un sarcophage spécial, dans le giron de la mère céleste. Je suis sorti de la salle à manger.
Jai escaladé en compagnie dun noir la construction métallique qui marque lentrée du monde souterrain et le métro ma emmené à toute allure jusque dans une banlieue de Paris. Là, beaucoup de Noirs sont sortis de terre. Là, le maire était communiste. Après quelques détours, jai fini par trouver la rue Berlioz. Je suis arrivé juste au bon moment. Au bord du trottoir se trouvait une Citroën dun modèle ancien. Une de ces voitures qui, à larrêt, ont le ventre presque collé à terre, mais qui se gonflent dair et se soulèvent quand on démarre. Celle-ci, dans cette banlieue de Paris, sétait déjà pas mal gonflée. Le moteur tournait, mais les roues étaient remplacées par des briques blanches, et aucune fumée ne sortait du tuyau déchappement. De lintérieur du véhicule aux vitres embuées provenait un bêlement étouffé. Une écoute plus attentive semblait indiquer quil sagissait en réalité dune chanson allemande. Jai ouvert brusquement la porte et je lai vu, une bouteille de whisky à la main. Je lui ai demandé tout de suite sil était bien lami de Marie. Cela lui a redonné du tonus. Il a arrêté le moteur et est descendu de la voiture. Marchant dun pas chancelant sur lallée unie, il ma conduit jusquà une petite cabane située derrière la maison. Nous nous sommes faufilés à lintérieur. Lunique pièce de cette cahute était plutôt sympathique, avec des piles de livres jusquau plafond. Je lui ai demandé de but en blanc pourquoi les pharaons avaient de si longues têtes.
« Ah, ce nest rien à côté de leurs éléphants à pattes de moustique ! Dailleurs, les pyramides étaient des trucs impossibles à construire, on les a apportées dAfrique centrale il y a cinquante-six mille ans, grâce à ces mêmes éléphants. Un arbre particulier permettait aux prêtres égyptiens dutiliser la cinquième force, la force antigravitationnelle. Ils ont développé dans des temples spéciaux une race déléphants moustiques. Ces animaux, qui se déplaçaient constamment dans lantigravité, pouvaient faire des pas nettement plus grands, en outre ils avaient de là-haut un meilleur point de vue pour chercher les pyramides. Les pyramides elles-mêmes sont des
» À ce moment-là, il sest interrompu, la fumée dans sa tête semblait sêtre dissipée. Il a demandé dun air plus posé :
« Comment tu connais Marie ? »
Je lui ai répondu que je lavais rencontrée par hasard sur la route. Il est tombé à genoux et a commencé à pleurer. Plus tard, il ma expliqué quil se demandait sans cesse, depuis ce temps-là, ce quil avait bien pu faire de travers avec Marie, ce quelle attendait de lui en réalité, etc., etc.
Il était roi et se consacrait à des recherches. Il ma montré une photo, très floue. On y voyait quelque chose qui devait être une pierre et rappelait vaguement une tête humaine qui serait tombée par terre. Cest ce que je lui ai dit. Mais il sest mis à rire et ma expliqué que ce n'était pas une pierre, que cela faisait plus dun kilomètre de haut et que cela se trouvait sur Mars. Mariner lavait photographié au passage. Il ajouta fièrement :
« Les savants, les pays et les gouvernements du monde entier consacrent actuellement tous leurs efforts à essayer de deviner qui ce monument représente et comment il est arrivé sur Mars. Personne na encore percé le secret. Je suis le seul à savoir. Des années de travail acharné ont porté leurs fruits. »
Quelques jours plus tard, comme nous mangions du poisson sur la terrasse en buvant du vin, et alors que lami de Marie avait retrouvé ses esprits, je lui ai demandé :
« Mais pourquoi voulais-tu te suicider ?
Ah, ma-t-il répondu, je sais de grandes choses, mais il y a une chose que je ne comprends pas : je ne comprends pas ce que Marie attendait de moi en réalité. »
Cétait vraiment triste. Ensuite, il ma emmené de lautre côté de la Seine et ma montré un café. « Cest là que cest arrivé. Un jour, un homme en pull-over gris qui ne buvait jamais dalcool est entré. Cétait son premier jour à Paris. Comme il faisait très chaud, il a demandé un verre deau. Mais il ne parlait pas encore très bien le français. Le garçon la mal compris et lui a apporté un plein verre de vodka. Mais avant cela, deux messieurs, ou plus précisément deux hommes daffaires en costume noir sont venus sasseoir à côté de lhomme au pull-over gris (ce pull était son fétiche, il ne lôtait jamais, pas même par les grandes chaleurs). Lun des hommes daffaire avait aussi son fétiche : un téléphone portable. Ils auraient préféré sasseoir à une table séparée, car ils devaient discuter dune affaire très importante, mais fâcheuse coïncidence toutes les autres tables étaient aussi occupées, et ils ne pouvaient pas aller dans un autre café, car cétait précisément dans celui-là quils avaient lun et lautre toujours conclu de bonnes affaires. Leurs négociations étaient dans leur phase finale. Ils se sont rapidement mis daccord et ont échangé des papiers. Celui qui était assis en face de lhomme au pull-over gris était particulièrement pressé, car il espérait faire un gros profit au détriment de son partenaire. Il avait déjà signé les documents. Lautre, qui ne se doutait de rien, était aussi un peu tendu, car il se demandait sil navait pas fait un mauvais calcul. Il avait sous ses ordres de nombreux et sympathiques pères de famille qui élevaient des chats à leur domicile. Lorsquil a saisi son stylo plume, on venait dapporter le verre deau qui était en réalité de la vodka à lhomme au pull-over gris. Celui-ci a jeté un regard distrait sur les papiers de son voisin et a voulu boire son eau dun trait comme il en avait lhabitude. Au moment précis où lhomme daffaires a levé son stylo, les yeux du buveur deau se sont révulsés, et les papiers importants il y avait un million à gagner se sont couverts de vomi. Vaguement énervé, lhomme daffaires a donné un coup de coude, le type au pull-over gris est tombé avec sa chaise et sest fracassé le crâne contre le bord dune amphore. Celui dont les subordonnés élevaient des chats na pas voulu signer des feuilles maculées de vomi, et le temps quils ont mis à chercher dautres papiers a été suffisant : dans la nervosité de lautre, il a percé à jour le piège quon lui tendait. Il sest levé avec mauvaise humeur, a pris son fétiche, a refusé la transaction et sen est allé. Cest ainsi que plus de cent braves pères de famille ont conservé leur emploi, que leurs ménages ne se sont pas décomposés et quils continuent à élever des chats. Aucun des deux hommes daffaires na jeté le moindre regard à celui qui sétait brisé le crâne contre lamphore. Il ny a que moi qui lai regardé. Et je lai reconnu tout de suite, évidemment. Cétait celui que la sonde Mariner avait photographié sur Mars, avant denvoyer le même jour sa photo à la Terre. Est-ce que ce nest pas juste ? Est-ce quil nétait pas un héros, un chevalier ? » a crié le roi ami de Marie, très excité. Nous ne sommes pas entrés dans ce troquet. Nous avons pris un café au marché des Arabes. On y vendait aussi des ailes, des ailes doiseau tombés.
Il a promis quil me ferait chevalier si jaccomplissais un acte héroïque ou si je résolvais un mystère. Nous étions assis sur la terrasse, il venait de me parler des rites d'initiation égyptiens et de la découverte de la cinquième force lorsque je lui ai demandé tout à trac comment il était devenu roi.
« Ah ! Cétait à New York. Il y avait un distributeur de hamburgers, mais il sest détraqué. Il sortait dune sorte de tuyau sombre, à peu près à hauteur de la ceinture le hamburger, je veux dire. Il y avait un tapis roulant noir et cest là-dessus quil arrivait, mais tout dun coup, jai entendu un craquement. Javais terriblement faim, je venais de mettre dans la fente mon dollar le plus essentiel. Je me suis donc penché, mais mes yeux étaient trop bas, je narrivais pas à voir lintérieur du tuyau et je ne comprenais pas où était mon hamburger. Alors jai incliné la tête, cétait difficile, mais les poignées se sont écartées suffisamment pour que je puisse tourner la tête et regarder à lintérieur du tuyau. Elle était là : une lame brillante. Cétait le bord en papier aluminium de lassiette à hamburger. Un rayon de soleil tombé dun gratte-ciel sy reflétait. Puis elle sest remise à descendre. Il ne me restait plus quun bref instant. Quest-ce que le monde attendait de moi ? Mais jai compris que je navais plus le temps de chercher la réponse. La lame descendait trop vite. Quest-ce que la France attendait de moi ? Plus le temps de chercher la réponse. La lame descendait trop vite. Quest-ce que Marie attendait de moi ? Cela a été ma dernière idée, la question la plus limitée que jaie pu trouver. La lame luisante descendait avec un bruit de frottement, et je réfléchissais, je réfléchissais, je réfléchissais, et la lame descendait de plus en plus lentement, lentement, encore plus lentement. Alors tout autour de moi sest mis à tourner, à rouler. Je me demandais seulement ce que Marie attendait de moi. Mais même si la lame était tombée avec une lenteur infinie, je naurais pas eu le temps de répondre jusquau bout à cette question. Je réfléchissais en me tortillant dans cette boîte pleine de grains de lumière dune forme indéfinie, lorsque tout à coup la lame a miroité juste devant mes yeux et au même instant jai entendu une voix, loin, très loin : « Hé ! Quest-ce que tu regardes comme ça ? » Je me suis retourné, une clarté aveuglante ma fermé les paupières. En clignant des yeux, jai vu un Noir apparaître dans mon champ de vision, puis un petit bout de ciel, et dénormes masses de verre sombre qui jetaient des reflets effrayants. Ensuite jai tourné la tête. Devant moi se trouvait la machine monstrueuse. Jai baissé les yeux : sur un bout de carton traînait une sorte de galette. Jétais un mendiant à New York, mais jétais aussi un roi à qui lon avait accordé du temps pour trouver ce que Marie attendait de lui, jusquau jour où la lame tomberait à nouveau. À partir de ce jour, tout a changé dans ma vie. Je savais désormais pourquoi on mavait donné du temps, et je ne lai plus gaspillé en vaines agitations, je me suis consacré à mes recherches. Jai déjà découvert quelques petites choses, mais je nai pas encore trouvé la vérité suprême. »
Le lendemain, il ma donné le bout dun fil pour résoudre un nouveau mystère (il sagissait de ma nature secrète) : le fil conduisait à un monastère peu connu de Catalogne, mais jai compris aussitôt que laffaire avait aussi un lien avec un rite ostiak.
Traduit de lestonien par Antoine Chalvin