SIGNAL DALARME
Il était dix heures du matin lorsque jarrivai à T. Je lappelai aussitôt. « Cendrillon ! Toi ! » mécriai-je. Nous nous retrouvions ! Encore un mois, deux tout au plus, et je minstallerais à T., auprès delle pour de bon, auprès de ma Cendrillon, avant même lété. Quel bonheur !
« On se retrouve à quatre heures au café ? Oui, toujours le même, lAfrique ! » Cendrillon était son surnom, lAfrique celui de notre café (à cause dun film).
Je courus à la rédaction du Postimees. Je me destinais à lécriture. Plusieurs articles de moi avaient déjà été publiés. Encore quelques-uns et mon nom deviendrait connu. Alors Cendrillon ne maimerait pas simplement comme ça, elle saurait que je valais quelque chose ! Le rédacteur prit mon papier, intitulé « Donne aussi », y jeta un coup dil et me le rendit. Il nen voulait pas ! Mais il ne lavait même pas lu, il avait seulement relevé quelques expressions du style « le con et la queue » et me lavait rendu tout de suite en disant que leur journal avait quand même, aussi, des lecteurs ! Mais il navait même pas été foutu de le lire correctement. En réalité, le papier parlait de la relation entre lesprit et le pouvoir. Jétais ulcéré. Une heure ne sétait pas écoulée que je téléphonais de nouveau à Cendrillon.
« Jaurai sans doute du mal à arriver à quatre heures ; disons plutôt cinq, par précaution... Il faut que jaille chez Mlle Karin. » Jexpliquai que je devais me rendre à P., où habitait Karin, que Karin était une femme de lettres reconnue, que Karin mavait toujours soutenu, quelle était très cultivée. Par elle on pouvait faire passer une requête au rédacteur, elle était capable de le faire fléchir il fallait absolument que ce papier passe ! P. était un lieu de villégiature au bord dun lac ravissant. Le train partait à midi ; le dernier qui me convînt repartait à quatre heures et demie.
À larrêt de P., je sautai du train qui repartit aussitôt. Je suivis en flânant un sentier sinueux le long du lac. Au bord de leau se cachaient des maisonnettes charmantes, sans ordre apparent. Mlle Karin était chez elle. Elle me fit entrer, lut mon article, se fâcha.
Elle prit un livre de Poe et me demanda den lire le passage suivant :
« The brief moment in which I averted my eyes had been sufficient to produce, apparently, a material change in the arrangement at the upper or farther end of the room. A large mirror, it appeared to me, now stood where none had been perceptible before. »
« À ton avis, quest-ce que Poe voulait dire ? demanda Karin.
Eh bien, répondis-je, quil y avait eu un changement matériel.
Comment !
Un changement matériel, cest ce que je comprends.
Est-ce que, par hasard, le mot allégorie vous serait totalement inconnu ?
Non, bien sûr !
Et quest ce que ça signifie, pour vous ?
Est-ce que cest ça que ça veut dire ? Un changement matériel ?
Karin laissa tomber sa cuillère, puis montra mon article et dit :
« Il faudrait quand même apprendre à vous exprimer moins brutalement que jusquà présent, plus subtilement, délicatement, de façon à ce que les gens ordinaires common sense, comme dit Poe soient eux aussi réceptifs à vos idées. Pensez tout de même au lecteur ! Que resterait-il de Poe, si on remplaçait son « large mirror » par « le c... et la queue » ?
Est-il vraiment possible que vous mayez si mal compris ? Je parle dans cet article du rapport entre esprit et pouvoir ; à quoi tout cela rimerait-il si je remplaçais les idées essentielles par « large mirror » ? Si jécrivais « Bien entendu ils peuvent montrer leur grand miroir à la télévision, seul Matti ne le peut pas », personne ny comprendrait rien ! La question nest pas du tout...
Votre cas est désespéré. »
Elle prit mon article, sacharna dessus avec son crayon, puis me jeta le papier. Je regardai : tous les « c... » étaient barrés, remplacés par « le corps ».
« Le corps ? demandai-je, interloqué.
Cest sans espoir, vous ne serez jamais un écrivain. Je vous conseille de ne pas vous risquer à des choses plus subtiles que les commentaires politiques. Là on ne parle que de c..., là le c... est la seule allégorie qui ait cours. »
Je compris quil était temps de prendre congé. Je me sentais misérable. Bien sûr, pour mon article, la question était réglée : cétait donc si facile à corriger ! Un simple petit corps résolvait tous les problèmes ! Je me sentais néanmoins misérable. Non pas parce que larticle cela, jen étais sûr était ruiné par le changement : non, même pas à cause de ça. Jétais misérable, simplement. Jhésitais sur le seuil ; je soupirai. Elle comprit et eut pitié de moi :
« Bon, daccord, vous nêtes pas complètement sans espoir... » Elle najouta rien mais sassit au piano et se mit à jouer. Elle voyait dans le miroir que je nétais toujours pas parti. Sans me regarder, elle ajouta :
« Si vous aviez le temps, je pourrais vous expliquer lart de lallégorie... »
Je me retournai, et jattendis que les sons du piano se soient tus.
Je courais tout droit à travers le pré, le train sifflait déjà. Il avait presque atteint larrêt. Il ne sarrête là quun instant, les gens ont à peine le temps de descendre et ceux qui sont sur le quai doivent sauter à bord tout de suite, puis les portes claquent et le train repart. Je courais, donc. Le train nétait pas encore reparti, il ne sétait même pas encore arrêté, mais je courais à toute vitesse. Jétais en sueur. Mon article, que je tenais à la main, flottait au vent ; je navais pas eu le temps de le remettre dans ma poche, ne métant aperçu quau tout dernier moment que jétais en retard. Que jallais rater le dernier train, celui de quatre heures et demie, le dernier train qui me permettrait darriver à lheure. Maintenant il était arrêté, je courais sans relâche. Les portes souvrirent. Je courais de toutes mes forces ; je ne pensais plus alors quà Cendrillon, il ny avait plus quelle que je voulais voir, rien dautre ne mimportait : ni ma carrière décrivain, ni lesprit, ni le pouvoir. La porte devant moi était ouverte, je my engouffrai ; je ne lavais donc tout de même pas raté encore une demi-heure et je verrais Cendrillon !
« Maintenant prends ta femme par la main et ne la lâche plus ! »
Je sautai dans le train, les portes se fermèrent dans la seconde qui suivit ; le train sébranla et commença à avancer. Je regardai par la fenêtre. Je vis tout !
Deux heures plus tard, jétais assis, seul, dans le café désert, et je buvais mes derniers sous. Langoisse moppressait la poitrine : pas la moindre trace de Cendrillon. Lavais-je vraiment perdue ? De quoi étais-je coupable ? Était-ce simplement davoir, en sautant dans le train, entendu ces mots : « Maintenant prends ta femme par la main et ne la lâche plus » ?
Jappelai toutes les demi-heures : rien. Le vide, dans le téléphone comme dans mon esprit. Elle nétait pas chez elle. La nuit tomba. Je cessai dappeler. Jerrai sans but sous ses fenêtres, qui nétaient pas éclairées. En revenant, jallai jusquà cette discothèque qui reste ouverte jusquà cinq heures du matin. Je massis dans un coin. Jessuyais sur mon visage des larmes salées où pouvait-elle bien être ! Je téléphonai. Aucune réponse, naturellement. Je courus sous ses fenêtres. Ténèbres. Des lueurs bleues, mortelles, flottaient autour de moi. Des masses fantomatiques oscillaient sous lemprise dun rythme meurtrier qui me perçait le cerveau jétais de nouveau dans la discothèque. Celle-ci finit par fermer, on me jeta dehors. Le premier bar nouvrait que dans deux heures ; je les passai sous ses fenêtres, transi de froid. Je sanglotais et criais à ladresse des fenêtres vides : « Cendrillon ! » Au petit matin une vieille grimaçante se mit à battre un tapis, me lançant à travers la poussière des regards poussiéreux. « Maintenant prends ta femme par la main et ne la lâche plus ! »
Elle était debout sur le quai. Le vent printanier jouait avec la robe légère de coton blanc sur ses cuisses robustes. Elle ne regardait pas en arrière. Son mari, qui nétait pas encore descendu, venait tout juste de saisir deux grands sacs de voyage rouges, des sacs vraiment énormes ! À ce moment, je courais de toutes mes forces, tenant à la main mon article qui flottait au vent. Je regardais la femme. Elle ne me voyait pas. En un instant, javais compris quils sétaient disputés la femme et cet homme. Ils était venus ici, jusquà ce centre de villégiature cétait sûrement lidée de lhomme ; il avait cherché une petite maison au bord du lac pour quelques jours. Il sétait donné beaucoup de mal pour convaincre la femme de passer ensemble le week-end : cétait son dernier espoir. Le dernier espoir de réconciliation ! Javais vu et deviné tout cela en fonçant à travers le pré, mais je ne pensais quà Cendrillon. Entre nous il ny avait pas de dispute, tout allait bien ! Javais pensé cela en voyant cette femme au visage amer, qui sétait laissée convaincre ; il y avait de la soumission dans son allure, bien quelle ne regardât pas du côté de son mari. Elle ne le regardait pas encore, il le savait, mais il avait lespoir que les choses changeraient ce soir, devant la cheminée, quand il aurait débouché cette très onéreuse bouteille de vin français achetée après un choix ô combien difficile ! Et lorsquelle aurait déballé les cadeaux, disposé les fleurs dans le vase, alors elle regarderait son mari. Elle promettrait de réfléchir jusquau lendemain, peut-être même accepterait-elle déjà la réconciliation !
Je courais. Lhomme avait empoigné les grands sacs rouges. Leur fils tenait à la main une petite balle verte. Le garçon, qui pouvait avoir quatre ans, était déjà descendu du train et se tenait à côté de sa mère. Lhomme était énervé, je le voyais, mais cela ne me concernait pas. Javais ma Cendrillon, jétais heureux, hormis le fait quon ne voulait pas imprimer mon article.
À neuf heures, je lappelai à son travail. Pas là ! Pas au travail, ma Cendrillon ! Elle qui nétait jamais en retard, au grand jamais, où pouvait-elle bien être ? Je restai encore une heure à tripoter mon verre vide, sur la table, puis lappelai encore une fois. Et cétait elle ! Cendrillon, en vie, grâce à Dieu !
« Cendrillon ! » criai-je dans lappareil. Mais elle refusait de me parler. Cela dit, moi non plus je nétais pas un imbécile ! Ma joie de la savoir en vie se calma vite. Je compris tout de suite quil ne lui était rien arrivé. Instantanément, je devinai à peu près où elle pouvait avoir passé la nuit. Une nuit bien douce, probablement. Sans doute passionnée
« Cendrillon ! Je sais que jétais en retard, mais cétait à peine dune demi-heure, pas plus, et il faut que tu saches... Je sais, tu ne supportes pas quon soit en retard, mais tu dois mécouter : dis-moi pourquoi tu es quand même partie, pourquoi tu ne mas pas attendu ! »
Je limplorai, la suppliai. À la fin elle consentit à parler. Elle accepta de me dire pourquoi elle navait pas pu mattendre une demi-heure. Mais ce fut en mavertissant que cela ne changerait rien, que tout était fini entre nous. Je la pressai néanmoins de continuer.
« Bon ! Alors tu nétais pas là, quest-ce que je pouvais faire ? Jai décidé de dîner, jai pris un dessert, de la soupe et un plat, et jai tout porté sur une table. Une histoire passionnante, quoi ! »
Elle navait jamais parlé sur ce ton ; il fallait pourtant bien quil se soit passé quelque chose !
« Je suis allée pendre mon manteau, et alors... quand je suis revenue à ma table, il y avait un noir assis à ma place ! »
Un noir ? Quest-ce que ça pouvait bien vouloir dire ?
« Il était en train de manger ma soupe. Je me suis assise en face de lui et je lai regardé dans les yeux, mais il ne sest pas du tout senti gêné ! »
Il fallait que je parle. Je comprenais que ce dernier mot, « gêné », était de sa part final, définitif. Je lui racontai tout. Je commençai par le moment où javais saisi le signal dalarme et lavais tiré plusieurs fois. Je ne métais pas installé dans un compartiment, le frein durgence était juste à côté de moi un levier rouge ! Je regardais par la fenêtre, tout était clair soudain. Le train séloignait inexorablement du quai, il ny avait pas un instant à perdre. Javais tiré encore une fois, mais le fil métallique qui retenait le levier navait pas cédé. Je ne pouvais pourtant pas me mettre en retard pour mon rendez-vous avec Cendrillon ! Je savais bien ce qui arriverait si jarrêtais le train. Je devais bien savoir combien de temps cela pouvait prendre, avant quil ne redémarre. Javais tiré encore une fois, mais jétais toujours sans force, et le levier était revenu en arrière.
« Quel signal dalarme ? Je nai pas le temps, mon cours commence tout de suite ! » cria Cendrillon. Non, il fallait quelle écoute !
Je courais donc vers le train, je savais quil ne fallait pas être en retard. Et puis ces mots : « Maintenant prends ta femme par la main et ne la lâche plus ! »
« Assez ! ordonna Cendrillon.
Mais non, tu ne comprends donc pas ? La balle avait roulé sous le train ! La petite balle verte ! Et cette femme qui ne regardait pas derrière elle, qui na pas regardé une seule fois en arrière ! »
Elle ne raccrocha pas ! Lenfant avait donc lâché la main de sa mère et avait couru après sa balle. Lhomme avait laissé tomber les sacs et sauté du train, linstant daprès il extrayait lenfant engagé entre les roues ! La femme ne voyait toujours rien, elle était si préoccupée delle-même. Lhomme avait pris la main de lenfant et lavait fourrée dans celle de sa femme en disant : « Maintenant prends ta femme par la main et ne la lâche plus ! » Au même moment, je sautais dans le train. Les portes sétaient fermées. Le train avait commencé à rouler. Les sacs de lhomme étaient toujours là ! Énormes, rouges, pleins à ras bord de cadeaux pour lenfant et la femme, pleins à déborder de demandes de pardon.
Je regardais par la fenêtre et je voyais tout ! Je comprenais leur histoire. Le lapsus de lhomme dévoilait tout ce quil venait de dire à son fils, il se létait répété à lui-même pendant tout le trajet ! À cet instant, il avait oublié ses sacs. Le train démarrait et la femme avait crié, une phrase du genre :
« Non mais est-ce que ça tarrive de faire quelque chose comme il faut, dans la vie ? »
Cendrillon ne me criait plus après. Elle devait penser que javais hésité à plusieurs reprises, puisque je manuvrais le levier dans un sens et dans lautre. Mais quel aurait pu être mon bonheur si javais emporté avec moi cette image lhomme malheureux jusquau fond de lui-même, voyant tous ses espoirs ruinés ? Javais tiré résolument, à fond. Oh ! Cendrillon pourquoi étais-tu quand même partie ?
« Mais il avait mangé mon poulet ! »
Elle navait pas reposé le combiné sur lappareil. Cendrillon me parlait ! Mais enfin quoi, quelle importance a une poule, une soupe à la poule ! Quest-ce que tu as fait ensuite ?
« Bah ! Quest-ce qui me restait à faire ? Jai mangé mon plat sans rien dire, quest-ce que je pouvais faire contre un noir ?
Oui, répondis-je.
Eh oui, et alors il a pris mon dessert et la mangé !
Le dessert aussi !
Le dessert aussi, exactement, puis il est parti...
Mais Cendrillon, quand il est parti, quand ce noir est parti, pourquoi est-ce que tu ne mas pas attendu ? Je navais quune demi-heure de retard. Je nai rien fait de mal ! Ce type courait le long du train arrêté en sautant comme un pantin dune traverse à lautre, je navais aucune mauvaise intention !
Oui, bien sûr, mais alors je me suis mise à chercher mon sac à main, et lui aussi avait disparu !
Cest ce noir qui te lavait volé ?
Non ! Mais justement, je me suis mise à crier, jai appelé la police, tout le monde sest excité et sest mis à chercher mon sac. Et on la trouvé suspendu au dossier dune chaise, à une autre table. Et sur la table il y avait une soupe froide, un plat et un dessert !
Et ensuite ?
Eh bien ensuite, tout le monde a commencé à se moquer de moi, je ne pouvais tout de même pas rester là !
Et cest à cause de ça que tu es partie !...
Oui ! Maintenant il faut que jy aille...
Attends, encore une chose ! »
Je navais plus rien à perdre. Il ny avait plus seulement entre nous ce poulet quun nègre avait mangé, il y avait aussi cette nuit ! Et puis cette histoire était vraiment idiote ! Jeus un flash : Cendrillon était incapable de me mentir, elle navait jamais menti de sa vie. Quest-ce que cétait que cette histoire ? Encore plus absurde que le lapsus de mon bonhomme ! Ou bien cétait peut-être un code ? Devant mes yeux surgit une image sombre, pire que tout. Est-ce quavec son histoire idiote elle ne voulait pas dire... Elle ne cherchait donc plus à mépargner quoi que ce soit !
« Juste une question encore ! criai-je dans le téléphone. Dis-moi, Cendrillon, est-ce que tu as vraiment baisé avec ce nègre cette nuit ? »
Cétait mon dernier mot à son adresse. En guise dadieu. Le désespoir après tous ces tourments. Elle ne raccrocha pas. Elle se tut un moment, puis se mit à parler :
« Et toi, est-ce que... »
Ces quelques mots me suffirent pour comprendre que quelque chose en elle venait de basculer. Elle hésitait. Jentendis un bruit étouffé. Quest-ce quelle était en train de faire ? On aurait dit quelle riait ! Elle pouvait difficilement se prétendre offensée, car enfin où était-elle cette nuit ? Mais je laimais toujours, impossible de me le cacher. Et maintenant se présentait un nouvel espoir, un changement inattendu sétait produit. Mais à quoi elle avait pensé, cela je ne pus le deviner avant davoir entendu sa question jusquau bout :
« Et toi, est-ce que tu te branlais, ou quoi ? »
Traduit de lestonien par Jean Pascal Ollivry