LHOMME-PAPILLON
Lorsque Anselm entra dans le bureau du directeur du cirque, sa bouche souvrit de stupéfaction : il lui semblait avoir aperçu, assis derrière le bureau qui lui faisait face, une créature à tête de poisson. Mais ce nétait probablement quune hallucination, car celui qui maintenant linvectivait était un homme tout ce quil y avait de plus normal petit, gros et chauve :
« Comment osez-vous entrer dans mon bureau sans frapper ! Quelle impudence ! Vous navez pas vu lécriteau sur la porte ? Je suis parti déjeuner ! Vraiment, quelle impolitesse ! Incroyable ! Pour qui vous prenez-vous ? Et que voulez-vous ? Répondez ! Ou plutôt non, allez au diable ! »
Anselm décida de ne pas se laisser éconduire si facilement, car il avait la ferme intention de se faire engager dans le cirque magique de Boruslawski.
« Je vous prie de mexcuser, Monsieur le Directeur
euh
si vous êtes bien le directeur
» En voyant le visage irrité du gros homme, il se convainquit quil sagissait bien de Boruslawski en personne. « Hum, eh bien voilà, Monsieur le Directeur
si vous le permettez
je voulais vous dire que je sollicite la place dillusionniste dans votre cirque. »
Le petit gros devint aussitôt plus attentif. Il se laissa glisser prestement de sa chaise et vint se placer en haletant sous le nez dAnselm, plantant ses étranges yeux à fleur de peau dans ceux du visiteur : « Tiens, tiens, cest donc cela
Est-ce que vous avez lu lannonce attentivement au moins ?
Mais cest précisément à la suite de lannonce que je viens », répondit Anselm, étonné de cette méfiance.
« Eh bien dans ce cas, vous devez savoir que nous nengagerons quun véritable maître. » Les coins de la bouche du directeur sétirèrent soudain en un sourire narquois. « Vous avez peut-être sur vous un document attestant de vos compétences, ou à défaut une liste de vos tours ? »
La pression qui sexerçait sur lui fit perdre à Anselm un peu de son assurance :
« Ma foi
je nai aucun document à vous montrer, marmonna-t-il les yeux baissés, mais je peux construire en quelques instants un château de cartes
et sortir des lapins deux par deux de mon haut-de-forme
et aussi
en passant dans le public avec mon nud papillon
» Anselm interrompit subitement son énumération, car le sourire de Boruslawski sétait déjà changé en ricanement :
« Cest bien ce que je pensais ! lâcha-t-il enfin. Mon pauvre ami, votre répertoire est complètement dépassé ! Vous êtes peut-être très fort à tout cela, mais aujourdhui cela nintéresse plus personne, vos lapins, vos cartes et tout le tralala !
Tenez, prenez par exemple notre précédent illusionniste, Ernesto. Lui, on pouvait en être satisfait. Sa spécialité, cétait la Déformation des Petits Objets, et dans ce domaine, croyez-moi, cétait un véritable maître. Par la seule force de son regard, il pouvait changer la montre de gousset dun spectateur en une authentique bergeronnette, ou un bouton de veste en pièce de cuivre un jeu denfant pour lui ! Un jour, il a même réussi à transformer un lacet de soulier dune spectatrice en orvet. La dame a eu une attaque, mais quel tour, hein ? Les numéros dErnesto se prolongeaient souvent jusquà minuit, mais le public acceptait avec plaisir de rester, car cétait vraiment du grand art. Vous comprenez ? »
Anselm hocha la tête avec respect : « Mais que lui est-il arrivé ?
Ce qui lui est arrivé ? Ah, cest courant avec les gens comme ça : plus ils sont doués, moins ils sont raisonnables. Un jour, pendant la représentation, il a essayé de transformer une balle de ping-pong en boule dor, et il a fini par avoir une attaque cérébrale. Il avait surestimé ses capacités
Maintenant, excusez-moi, mais je suis un peu pressé. Je ne peux pas vous engager, car notre public est composé de gens éclairés, et quelquun comme vous devrait quitter la piste sous les sifflets. Au revoir. »
« Ainsi, pensa Anselm au désespoir, personne na plus besoin de moi dans ce monde. À vrai dire, même à moi, mes compétences ne mont procuré jusquà présent aucun plaisir particulier. Boruslawski a entièrement raison de me mettre dehors. » La tête basse, il se retourna pour partir.
Au moment où il toucha la poignée de la porte, quelque chose en lui se brisa et se détacha de son corps sous la forme dun groupe de papillons, qui se dispersèrent dans le bureau du directeur. Anselm fut alors saisi par une agitation fébrile : livide, il commença à poursuivre ces insectes volants en faisant de grands gestes, brisant sur son chemin plusieurs vases remplis de fleurs et un aquarium avec des poissons rouges. Lorsquil attrapait un papillon, il le croquait aussitôt, jetant des regards de bête sauvage en direction du directeur. Celui-ci, figé sur place, observait lillusionniste.
« Cest lheure où je déjeune dhabitude, expliqua Anselm pour tenter maladroitement de se disculper. Et je suis très ponctuel sur les heures des repas. » Après quoi, comprenant dans quelle situation stupide il sétait placé, il senfuit précipitamment de la pièce.
En descendant quatre à quatre lescalier, il sentit que quelquun le poursuivait en haletant et il accéléra lallure. Mais à la porte principale, le directeur, qui avait fait preuve dune extraordinaire rapidité, parvint à rattraper le fuyard : « Où allez-vous comme ça, mon ami ? Ce que vous avez fait à linstant dans mon bureau
cétait un vrai numéro de clown ! Et tous ces papillons multicolores qui se sont détachés de votre corps
Oh, je vous en prie, ne vous moquez pas de mon infirmité, linterrompit Anselm, jai déjà tellement souffert à cause de cela. Cest toujours ainsi : lorsque jéprouve une émotion trop forte, ils commencent à sortir et ça me met hors de moi. À lécole déjà on me persécutait à cause de cela, et ma famille, y compris mes parents, me considéraient comme un monstre, bien que je sois en parfaite santé mentale. La seule à sêtre intéressée au phénomène était une biologiste maniaque, mais cétait un intérêt contre nature. Elle est même devenue mon amante pour pouvoir métudier de plus près. Elle a identifié parmi mes papillons des théclas, des moirés et bien dautres, mais elle aimait par dessus tout les grands mars changeants qui se détachaient de moi pendant lextase charnelle. Elle a dénombré en tout plus de cinq cents espèces, chacune delles correspondant à un état mental différent. Jai fini par en avoir assez de ce fanatisme stupide et je lai mise dehors. Voilà, vous savez tout.
Mais cest absolument fantastique ! sexclama le directeur, tout réjoui. Votre biologiste était une femme merveilleuse. Quant à vous, mon jeune ami, vous êtes désormais un grand magicien, je vous le garantis. Dès demain, vous serez le clou de notre spectacle, si vous êtes daccord évidemment. Et vous aurez triple salaire ! Venez maintenant faire connaissance avec vos brillants collègues. Ils vous conduiront à votre appartement. »
Le directeur au visage rouge entraîna Anselm dans une arrière-salle et lui fourra subitement dans la main une grosse somme dargent :
« Voici déjà une avance
Irmguird ! cria-t-il ensuite en direction dun couloir qui senfonçait dans les profondeurs du bâtiment. Viens montrer à notre jeune magicien sa nouvelle maison ! »
Après quoi il fit une légère courbette en direction dAnselm et partit.
La dénommée Irmguird était une femme dune taille exceptionnelle : elle devait mesurer plus de trois mètres. Ses épais cheveux roux étaient réunis en natte derrière sa tête, et lorsquelle souriait apparaissait dans sa bouche une rangée de dents blanches et pointues.
« Je suis Irmguird, la dompteuse de lions », annonça-t-elle dune voix grave et ronronnante, en tendant à Anselm une main couverte de griffures.
« Enchanté. Moi cest Anselm, lillusionniste raté
Et depuis aujourdhui, on doit pouvoir mappeler aussi lhomme-papillon », bafouilla-t-il en regardant ses pieds. Irmguird, un léger sourire aux lèvres, le prit par le bras, et ce couple singulier partit visiter les arrière-salles du cirque.
Anselm y découvrit, comme dans un rêve, une curieuse galerie de personnages. Il vit un homme transparent assis parmi de belles femmes au corps opaque, apparemment payées pour lui constituer un harem. Il vit une vieillarde ridée qui avait sur le front une longue corne blanche et dont lhaleine suave lui rappela un monde oublié. Sous le plafond, deux enfants pourvus dailes en forme de main voletaient de-ci de-là comme des chauves-souris. Il y avait encore une troupe dacrobates qui exécutaient différents exercices et dont la particularité consistait en ceci que leur peau était couverte décailles de poisson. Autour de toutes ces créature sagitait une armée de serviteurs, prêts à satisfaire les moindres désirs des « artistes ».
En pareille compagnie, Anselm se sentait assez mal à laise. Il narrivait pas à comprendre si lon avait simplement rassemblé là des monstres venus des quatre coins du monde ou sil sagissait véritablement dêtres exceptionnels et merveilleux, parmi lesquels il devait sestimer honoré davoir été admis. Lorsque Irmguird lui demanda ce quil pensait de ses nouveaux collègues, il répondit timidement, avec un haussement dépaules : « Il aurait peut-être mieux valu que je continue ailleurs mon métier dillusionniste médiocre. Cest un peu spécial ici
»
Cette remarque mit Irmguird en colère. Elle saisit lhomme-papillon par le paletot et lattira comme une touffe détoupe entre ses deux énormes seins :
« Si tu penses vraiment ce que tu dis, tu nes quun petit imbécile, lui dit-elle avec rudesse dune voix rauque. Tu me prends sans doute aussi pour un monstre, nest-ce pas ? Tu crois peut-être que je devrais avoir honte de ma force et de ma beauté, hein ? »
Comme Anselm était obligé, pendant quon linvectivait ainsi, de regarder les yeux verts de la géante et de respirer lodeur entêtante de musc qui sexhalait dentre ses seins, il laissa soudain échapper une nuée de grands mars changeants, ce qui était chez lui le signe de lextase suprême.
En voyant cela, Irmguird se calma, saccroupit devant lui et lui parla dun ton plus doux :
« Dis-moi, homme-papillon, pourquoi as-tu honte de ta particularité ? Pourquoi veux-tu jouer les charlatans stupides alors que ta vraie nature est toute différente ? Cest précisément ici, parmi nous, que se trouve ta véritable place. Il faudra que tu ty habitues. Si nous vivions là-bas, avec les autres, ils nous considéreraient comme des monstres ou comme des handicapés, mais ici, sous les feux des projecteurs, ils nous admirent comme des demi-dieux venus dun monde qui leur est inaccessible, et cest ainsi quil doit en être. Viens maintenant, je vais te montrer ta chambre. »
Irmguird le prit par la main, comme un petit garçon désemparé, et le conduisit dans son nouveau logement.
Après avoir installé lhomme-papillon dans sa chambre plutôt luxueuse et avoir mis à sa disposition deux serviteurs chauves (dont lun entreprit aussitôt de cirer les chaussures dAnselm, et lautre de brosser sa veste), la géante se pencha encore une fois près de son oreille et lui chuchota quelle lattendrait chez elle après la représentation du lendemain, ce qui fit aussitôt sortir dAnselm quatre ou cinq noctuelles confuses (Macdunnoughia confusa), signe dun état de grand trouble mental.
Cest seulement après minuit que lancien illusionniste sombra dans un sommeil traversé de cauchemars et de visions, en raison du brusque tournant que venait de prendre sa vie. À un moment donné, il rêva quil était un hanneton géant et quil savançait en titubant sur une piste de cirque, devant un public composé de scarabées et de mille-pattes de la taille dun homme qui attendaient son numéro dans une grande effervescence ; il commençait alors à sarracher ses vilaines croûtes noires, jusquà être finalement tout nu et tremblant comme un adolescent au milieu de la piste ; soudain, le public composé dinsectes géants se précipitait sur lui et le dévorait avidement.
Lorsquil se réveilla le lendemain matin, il avait fort heureusement oublié ce rêve idiot. Au fond de lui subsistait néanmoins une peur enfantine, le pressentiment quà la représentation du soir les choses ne se passeraient pas aussi bien que prévu.
Pour calmer un peu ses pauvres nerfs fragiles, il alla se promener en ville. Mais où quil aille, à tous les coins de rue, étaient déjà placardées de grandes affiches bariolées où lon pouvait lire : « Venez voir le grand cirque magique ! Chaque numéro est une pure merveille ! Le clou de la soirée : lhomme-papillon ! Avec la présence du célèbre entomologiste Amirgaldi, qui identifiera des espèces de papillon inconnues ! Venez ! Vous ne le regretterez pas ! »
À chaque nouvelle affiche quil voyait, se détachaient de lui deux ou trois chamoisés lapons (Oeneis jutta), qui indiquaient une peur dintensité moyenne. Il dut retourner au cirque, afin de ne pas trop attirer lattention sur lui avant la représentation.
Vers le soir, sa peur se changea en une apathie générale et une indifférence à légard de tout ce qui lenvironnait. Quand le spectacle commença, il prit au hasard dans sa garde-robe un frac beaucoup trop grand pour lui et une casquette ridicule pourvue dune longue visière, qui ne saccordait pas du tout avec le reste de sa tenue. Les serviteurs, inquiets, le regardaient faire, mais nosaient pas intervenir. Il alla ensuite à petits pas se placer à côté du rideau pour attendre son tour. Plus le moment approchait, plus il avait lair résigné.
Soudain, surgi don ne sait où, le directeur en personne arriva, rouge et essoufflé, tenant par le bras un monsieur sec à lorgnon qui se mit à examiner Anselm avec un vif intérêt.
« Permettez-moi de faire les présentations, dit Boruslawski. Voici le professeur Amirgaldi. Professeur, lhomme-papillon
Mais quest-ce que cest que cet accoutrement ? Tu nas pas vraiment lair dun magicien. Enfin, cest toi qui décides. Lessentiel est que le spectacle soit de qualité. Votre numéro commence dans sept minutes. » Et il disparut aussitôt, laissant face à face le professeur au regard perçant et lhomme-papillon à lexpression vide.
Pour échapper à cette pénible situation, Anselm sapprocha doucement du rideau et regarda la piste. Irmguird, vêtue dun justaucorps scintillant, terminait son numéro avec ses lions. Elle aurait pu faire une digne épouse pour Hercule. La salle était comble : les affiches avaient bien rempli leur rôle. Les applaudissements éclatèrent. Cétait maintenant au tour dAnselm.
Irmguird, toute rouge, passa devant lui à vive allure entre deux lions et lui envoya dun air radieux un baiser aérien. Lorsque Anselm fit enfin son entrée avec le professeur et les assistants, un tonnerre dapplaudissements éclata. Mais cela ne changea rien à son indifférence. Il sassit machinalement sur la chaise placée au centre de la piste, croisa les jambes et commença à examiner dun il éteint sa chaussure droite. La salle observait un silence absolu.
« Vraiment, pensa-t-il en souriant dans sa barbe, il vont assister aujourdhui au numéro le plus spirituel du monde : un homme extraordinaire qui vient sasseoir un moment sur une chaise, les jambes croisées, et puis sen va. » Lespace dun instant, un tel numéro lui sembla même assez intéressant.
Pendant ce temps, les assistants tournaient déjà autour de lui avec une certaine fébrilité ; le professeur Amirgaldi, serrant devant sa bouche un porte-voix en fer-blanc, se tenait prêt à crier les noms latins des papillons. Mais Anselm était toujours assis sur sa chaise, lair indifférent, balançant sa jambe droite comme une poupée mécanique.
Une heure sétait écoulée depuis le début du numéro. La salle était toujours silencieuse, mais pour combien de temps ? Le directeur, assis au premier rang, se leva, un peu irrité, et, dun geste, appela auprès de lui un assistant à qui il chuchota quelques mots à loreille. Celui-ci retourna vite auprès de ses collègues et leur chuchota à son tour quelque chose dun air mystérieux. Les mouvements sur la piste devinrent alors plus professionnels et un frémissement daise parcourut le public : les choses semblaient tout de même avancer.
Chacun des assistants sortit de sa poche un petit accessoire : qui une plume doie, qui une moitié doignon, qui une pince à épiler
Ils se regroupèrent ensuite autour dAnselm et essayèrent de le faire rire ou pleurer, ou en tout cas de modifier son humeur. Mais à part un petit rire bête, ils ne purent rien obtenir de lui.
Certains spectateurs avaient limpression quil sagissait dun homme-papillon momifié que lon essayait maintenant déveiller à la vie sous leurs yeux, et ils applaudissaient frénétiquement à chaque gémissement dAnselm. Mais les plus éclairés leur signifiaient par des froncements de sourcils quils avaient tout compris de travers.
Environ deux heures sécoulèrent ainsi sans que rien de particulier ne se produise. Le public, certes habitué à attendre patiemment les exploits magiques, commençait tout de même à sénerver quelque peu. Les premiers sifflets retentirent, certains spectateurs quittèrent démonstrativement la salle avec une moue méprisante. Mais la majeure partie de lassistance, qui comprenait de nombreux naturalistes diversement chevronnés, décida tout de même dattendre pour voir comment ce curieux numéro allait finir. Dans le public se trouvaient aussi Irmguird, une expression chagrine sur le visage, et le directeur du cirque, tassé par la colère et le découragement.
À minuit, Anselm dormait sur sa chaise en bois et rêvait. Il se voyait, petit garçon, allongé dans une prairie en fleurs, les mains sous la nuque. La vie était simple et agréable. Ce rêve dune journée légère comme lair était si net devant ses yeux quil fut soudain convaincu de navoir jamais véritablement existé avant et après cette journée.
Enflammé par cette pensée, le corps dAnselm sécréta soudain une nuée de pourprés automnaux, signe dun enthousiasme causé par une idée fixe inattendue. Le professeur Amirgaldi, qui était lui aussi en train de sendormir sous leffet de lennui et de fatigue, se redressa aussitôt, stupéfait par cette vision, et hurla avec enthousiasme dans le porte-voix : « Agricola macilenta ! Fantastico ! Agricola macilenta ! » Les spectateurs sétaient levés dun bond et applaudissaient à tout rompre lexploit de lhomme-papillon. Mais ce nétait quun début. Anselm, ayant compris grâce à son rêve que toute sa vie ultérieure, comparée à cette journée si légère, navait été quun absurde théâtre dombres, plongea dans un tel état de chaos mental quil perdit soudain tout contrôle de lui-même. Un étage de ses sentiments se rendit visible sous la forme dune explosion de papillons de diverses espèces, de sorte de son corps fut bientôt entièrement soustrait aux regards : les vols de vanesses de lortie alternaient avec des nuées de psychides, les piéridés avec les bombyx des buissons, les thyatiridés avec les zygènes, et dans ces milliers de lépidoptères se trouvaient déposées les joies, les peines et les pensées des jours passés et à venir dAnselm.
Devant cette féerie de couleurs, le public devint de plus en plus euphorique. Certains, les larmes aux yeux, se mettaient à embrasser leurs voisins. Un autre sortit de sa poche une bouteille de vin et la vida dun trait. Chacun essayait de répondre à sa manière au prodige accompli par lhomme-papillon. Le directeur du cirque, saisi par une joie exubérante, fit même depuis son siège un saut périlleux, ce qui était pour le moins inattendu compte tenu de sa corpulence. Cette impressionnante manifestation de joie fut aussitôt saluée par une salve dapplaudissements. Seule Irmguird restait étrangement silencieuse au milieu de lexaltation générale, observant dun air grave, et même inquiet, la métamorphose dAnselm.
Pendant ce temps, le professeur Amirgaldi ne cessait de danser en tous sens autour de lamas de papillons sous lequel devait se trouver le magicien, en criant dans son porte-voix de nouveaux noms latins : « Sideridis reticulata ! Hadena confusa ! Amphipoea oculea !
", jusquà ce que sa voix, de plus en plus éraillée, finisse par séteindre complètement. Du public surgirent alors de nouveaux spécialistes (certes moins érudits que Monsieur Amirgaldi), qui commencèrent à sagiter sur la piste en criant aussi fort quils le pouvaient pour tenter de couvrir la voix des autres. La chose indisposa fortement léminent professeur, qui entreprit sans plus attendre de refouler en direction des gradins ces spécialistes autoproclamés, en leur assenant de vigoureux coups de porte-voix. Mais cela ne fit quaccroître la confusion et le vacarme, de sorte que le spectacle qui se déroulait maintenant sur la piste commençait à ressembler à du théâtre de foire.
Le bruit et lagitation cessèrent lorsque lon constata quil y avait maintenant dans la grande salle du cirque un nombre extraordinairement élevé de papillons. Et il en sortait toujours autant du corps dAnselm, bien que toute la piste fût déjà noyée dans un papillonnement multicolore et quil fût devenu difficile de respirer. En cherchant la sortie, les papillons pénétraient dans les yeux et la bouche des spectateurs, dont les exclamations enthousiastes avaient cédé la place à des éternuements et à des cris angoissés. Pour la majorité dentre eux, le prodige commençait à être un peu trop envahissant et effrayant.
Au bout dun moment, Irmguird, très inquiète, frappa avec son gros index sur le crâne encore exalté du directeur et lui chuchota à loreille quà son avis il se passait quelque chose de bizarre avec Anselm. Lorsque Boruslawski considéra dun il dégrisé le chaos environnant, le dôme rose clair de son crâne prit peu à peu une teinte rouge vif. « Anselm, arrête ça tout de suite ! Ou je te licencie sur-le-champ ! » Voilà ce quil avait lintention de crier, mais il avait à peine articulé le premier mot quune dizaine darpenteuses cornues (qui indiquaient, dans léchelle des sentiments dAnselm, un oubli de soi passionné) sengouffrèrent tout droit dans ses voies respiratoires, de sorte quIrmguird dut lui taper dans le dos un long moment afin que cet important personnage ne périsse pas détouffement. Le directeur se fraya ensuite un chemin, les yeux mi-clos, à travers une épaisse broussaille de papillons. Parvenu au centre de la piste, il enfonça les bras vers lendroit où devait se trouver le corps de lillusionniste, mais la seule chose quil put saisir, au milieu de cette masse dinsectes, fut un cur humain en train de battre, qui sévapora peu à peu dans sa main en papillons vibrionnants. À cet instant, Boruslawski qui avait été jadis lun des magiciens les plus célèbres du monde, capable notamment de se transformer en clacanthe, avant quil ne perde la foi en lui-même et ne fonde pour se consoler ce cirque unique en son genre fut frappé par une véritable stupeur et une jalousie incommensurable : il avait trouvé un homme dont les pouvoirs dépassaient ses plus folles spéculations en matière de métamorphoses.
Les assistants avaient eu entre temps la judicieuse idée douvrir toutes les portes et les fenêtres, de sorte que la majeure partie des papillons et des spectateurs avaient déjà quitté la salle irrespirable et se dispersaient maintenant dans la ville qui commençait à séveiller.
Les nuées de papillons eurent bientôt envahi tout le ciel au-dessus de la ville, et les spectateurs toutes les rues, provoquant une grande agitation parmi les citadins encore à moitié endormis qui se rendaient à leur travail.
Il ne restait plus dans la salle que quelques entomologistes fanatiques, parmi lesquels le célèbre professeur Amirgaldi, qui courait maintenant en tous sens entre les rangées de sièges, essayant de capturer avec son filet des spécimens des espèces les plus rares ou encore inconnues.
Sur la chaise où, une heure auparavant, était encore assis Anselm lillusionniste, ne restait plus à présent quun frac chiffonné et une casquette. Derrière la chaise se tenait toujours le directeur Boruslawski, qui observait de ses yeux tristes de clacanthe lenvol du dernier papillon. Cétait un azuré commun. Il tournoya encore un moment dans la salle et se posa finalement sur lépaule dIrmguird, debout près dune fenêtre. La géante examina ses ailes bleu clair qui sagitaient et songea que cétait peut-être dans ce dernier papillon que se dissimulait le moi véritable dAnselm, cette millionième partie de lillusionniste qui était enfin délivrée du labyrinthe des sensations trompeuses du corps humain et voulait maintenant lui faire comprendre quelque chose dessentiel, dirremplaçable, quil navait pas pu ou pas su lui dire auparavant
À cet instant, le papillon fut emporté par le vent du matin, et Irmguird le perdit bientôt des yeux.
Traduit de lestonien par Antoine Chalvin