LA MORT DE MON PÈRE
I
Oh ! Mes pauvres amis, sil fallait que je vous raconte la mort de mon père ! Sil fallait que je vous explique combien fut affreuse cette journée à Lepaveere, affreuse la semaine qui la précéda ! Oh ! mes amis, il y a dans le monde beaucoup de choses, beaucoup dévénements où le malheur vous regarde droit dans les yeux, mais rien ne saurait être plus horrible que la dernière semaine de la vie de mon père.
Il ne savait pas davance le jour de sa mort, pas plus que je ne connais le mien. Comment pourrait-on bien le savoir ? Il ny a personne pour nous renseigner ... et pourtant, quelquun devait le connaître, et pour finir mon père lui-même finit par avoir le pressentiment du jour fatal. Ce qui le lui fit deviner, cest que les démons de la forêt se rapprochaient de la maison avec plus daudace, le suivaient des yeux et le montraient du doigt en ricanant lorsquil était dans la cour. Ils allaient et venaient sans se cacher durant la journée, marchaient furtivement la nuit derrière les maisons. Alors ils épiaient, postés derrière les portes et les fenêtres, prêts à faire irruption dans la pièce à linstant décisif.
Mon père était déjà bien vieux, alors ; et les vieillards ont toutes sortes de prémonitions dont les jeunes nont pas idée. Il pensait, avec raison, que le harcèlement des démons nannonçait rien dautre que lapproche de sa dernière heure.
Il me fit part de cette certitude et je fus effrayé en lentendant, car je savais quà linstant où la protection paternelle me ferait défaut je serais à la merci des démons, quils menlèveraient vivant et retiendraient prisonnière lâme de mon père, lempêchant de rejoindre le ciel. Mais il ny avait rien à y faire. Et en effet, lorsquil eut fini son explication, il salita et tomba malade.
La nuit obscure survint alors. Jétais assis sur le bord du lit de mon père, écoutant sa respiration. Ma crainte était telle que je nosais méloigner de lui. Toute la nuit, je restai assis à son côté sans réussir à mendormir. Je savais quil allait disparaître pour toujours, et que je resterais sans défense. Ma vie entière me repassa devant les yeux, avec tous les souvenirs qui se rattachaient à lui. Je me rappelai comment, voilà seulement dix ans, çavait été encore un homme robuste et assuré, et comment chaque année qui passait lavait ensuite courbé progressivement, jusquà ce moment où il navait simplement plus la force de vivre. Il avait vécu des milliers de jours, et celui-ci était peut-être le dernier. Peut-être ne verrait-il pas le prochain matin, ne contemplerait-il plus le soleil qui brillait toujours chaudement dans sa barbe rousse ; peut-être ces yeux qui lavaient toujours regardé bien en face ne verraient-ils plus jamais le soleil.
Cependant la nuit pâlissait. Les coqs avaient déjà chanté minuit depuis longtemps, et lorient séclaircissait.
À ce moment mon père mourut. Je vis moi-même son esprit senvoler, sous la forme dune petite colombe blanche. Mais il était rusé ? il savait parfaitement que les démons guettaient derrière la fenêtre, et son âme voulut passer par la cheminée pour senvoler vers le ciel. Hélas ! elle fit aussitôt demi-tour en piaillant pitoyablement : au-dessus de louverture de la cheminée, un diable énorme et terrifiant montait la garde. Il ne fallait pas non plus compter sur les anges ? un seul, tout petit, se tenait dans un coin de la pièce, là où javais entassé des branches de sapin pour le deuil. Cest pourtant là que mon père alla se dissimuler, derrière lange, à labri des sapins funéraires.
Mais les esprits mauvais creusaient déjà le mur pour venir dérober cette âme blottie dans le dos de lange. Ils déchiquetaient les poutres avec leurs dents pour sintroduire dans la pièce.
Langelot tremblait de peur, tellement lépée céleste quil tenait à la main semblait petite. Dans son dos, lâme de mon père tremblait elle aussi, comme une colombe blessée, car il ny avait aucun secours à espérer. Quant à moi je restais planté là, effrayé et indécis ; je vis, au-dessus de la forêt, dans la rougeur de laube, se lever un vol de milliers de corbeaux qui se dirigeaient vers la maison avec dhorribles cris et claquements de becs. Cétait une immense troupe guerrière, qui se précipitait pour aider les démons. Arrivés dans la cour ils se posèrent sur la palissade qui entourait le potager ; certains se mirent à briser les vitres de leur bec de fer, tandis que dautres conversaient en croassant avec les démons. Peut-être recherchaient-ils quelque butin, et comptaient-ils sattaquer au pauvre cadavre de mon père ...
Mais déjà les cornes des démons avaient transpercé le mur. Ce fut bientôt une large ouverture, par laquelle les diables passèrent et se rassemblèrent dans la chambre. Ils nosèrent cependant pas encore semparer de lâme de mon père, car lange avait le visage tourné vers eux. Cétait un spectacle formidable que cet affrontement entre lêtre céleste et les créatures infernales. Dans les yeux de lange brillaient la sainteté et la piété, tandis que de ceux des démons séchappaient des flammes rouges qui volaient dans toutes les directions avec deffroyables sifflements.
Lange, cependant, faiblissait rapidement. À cette vue les diables se rapprochèrent. Lorsque mon père neut plus despoir de salut auprès de lange, il fit un dernier effort, vola vers moi et disparut dans la poche sur ma poitrine.
Alors les démons perdirent toute crainte. Je ne vis même pas lange disparaître de la pièce ; je sentis seulement les mains agiles des diables se saisir de moi et me faire sortir par la porte défoncée, puis mentraîner dans leur vol qui nous fit rapidement disparaître dans les hauteurs.
Je quittais ma demeure pour mon dernier voyage. Nous volions par des chemins inconnus, et seuls les démons pouvaient savoir où ils memmenaient. Je navais plus aucun espoir de vivre ; je savais quils memportaient, avec lesprit de mon père, vers lenfer doù aucune fuite, jamais, nest possible, et où je devrais souffrir vivant toutes les tortures.
Nous étions arrivés si haut que je perdis conscience. Je sentais encore, comme en rêve, le vol furieux qui nous entraînait toujours plus loin, mais avec le temps cette sensation elle-même disparut, et le balancement me fit sombrer dans un profond sommeil. Était-il dans lintention des démons de mendormir, ou cela vint-il de ce que javais depuis longtemps dit adieu à la vie, toujours est-il que le sommeil sempara de moi, insondable, insensé comme la mort, et je ne me rappelai rien, ni ne sentis quand et comment prit fin mon voyage, comment les démons mabandonnèrent en marrachant lâme de mon père bien-aimé.
Je me réveillai étendu sur le sol au milieu dune clairière entièrement entourée de forêts. Le printemps était arrivé, la végétation était fraîche et luxuriante et le soleil chauffait déjà bien.
Petit à petit, tout ce qui sétait passé me revint à lesprit. Je me rappelai la mort de mon père et cette sinistre nuit à Lepaveere. Je revis ce vol terrifiant sur les ailes des démons. Je narrivais pas à croire que jétais encore sur la terre, et me croyais plutôt dans quelque clairière déserte du monde souterrain.
Pourquoi mavaient-ils abandonné là, alors que jétais déjà entièrement en leur pouvoir ? Sétaient-ils fatigués de me porter, et mavaient-ils déposé là pour me reprendre bientôt et memporter de nouveau ? Que pouvais-je contre eux, alors que lange du ciel lui-même avait été impuissant ?
Je restai toute la journée immobile, étendu dans la clairière. Je regardais sans y croire le ciel et le soleil, persuadé de ne voir que le plafond des enfers quun faux soleil traversait comme dans notre monde, car tout cela pourrait bien être possible au royaume du diable. Il nétait pas pensable quils maient laissé à la porte. Il viendraient sûrement me reprendre pendant la nuit, et je ne pourrais rien contre eux.
Ainsi pensais-je, et le jour tomba alors que je ruminais ces sombres idées. Tout sobscurcissait autour de moi, le soleil avait depuis longtemps disparu derrière la haute forêt, mais je ne savais toujours pas où je me trouvais, ni ce quil convenait de faire.
Puis je vis se lever une nouvelle rougeur. Je lobservais tandis quelle grandissait, et je sentis renaître peu à peu mes espérances évanouies. Je finis par la voir : cétait la lune, qui sélevait au-dessus de la forêt. Je la reconnus distinctement : cétait bien la même que sur terre, les mêmes traits sur ce visage, la même expression figée, et déjà la conviction me revenait dêtre encore au monde, de navoir pas encore atteint le terme de ma vie, de pouvoir même, qui sait, retourner un jour chez moi.
Je ne me relevais toujours pas ? où donc serais-je allé ? De toute la journée je navais pas entendu la moindre voix qui me fît supposer une autre présence vivante. Le vent même était absent, et les oiseaux se taisaient, bien que jen eusse vu quelques-uns voler peureusement, haut dans le ciel, comme en fuite.
Je restai ainsi, étendu, et me frottai les yeux avec les mains. Seule la lune métait ici familière, mais si infiniment éloignée que sa face ne portait aucune trace de compassion. Elle flottait indifféremment sur locéan de léther, absorbée en elle-même, tandis que je lui envoyais, à travers mes doigts, des regards implorant de laide.
Au plus profond de la nuit, cependant, quelque chose se produisit. À côté de moi poussaient de hauts framboisiers, doù me parvint soudain le chant dune mésange. Regardant de ce côté, je la vis en effet : posée auprès de moi sur la tige courbée dun framboisier, elle mobservait, tandis que de son bec séchappait une mélodie compatissante. Lorsque je leus remarquée, elle se réjouit et son gazouillis devint plus fort. Maccoutumant progressivement à son langage, je compris quelle connaissait en partie mon triste sort, et minvitait à mabriter chez elle de la fraîcheur de la nuit. Elle mannonça encore quelle me donnerait, le matin venu, autant de bons conseils quelle pourrait.
Je me levai alors et nous gagnâmes la demeure de la mésange. Celle-ci nétait guère éloignée, et il ne nous fallut que quelques minutes pour latteindre. Jentrai dans la pièce, où il faisait bien chaud, et mes yeux se refermèrent bientôt, me livrant au sommeil paisible, doux et insoucieux.
II
Une fête à la Mésangeraie
Ainsi baptisai-je la nouvelle demeure où je minstallai. Personne ne vint troubler les premières journées que je passai là-bas. Cette forêt nabritait sans doute aucune créature maléfique, puisque les mouches y abondaient. On ne voyait jamais de troupes menaçantes rôder au crépuscule en lisière de la forêt et les rapaces nocturnes, qui navaient aucune raison de crier, ne troublaient nullement le silence de la nuit.
Je tirai donc le nom mon nouveau foyer de celui de ma gentille hôtesse, chez qui je passai la première nuit. Je méveillai tout réconforté par ce sommeil délicieux, pris une collation à la table de la mésange, après quoi celle-ci minvita à partir. Elle mexpliqua le chemin qui me mènerait à un endroit où je pourrais demeurer sans craindre quiconque, une étroite amitié unissant ici oiseaux, arbres et autres créatures.
Je minstallai dans la clairière où je métais réveillé la première fois. Lendroit était vraiment plaisant ; javais constamment le cur léger et lesprit joyeux. Pour commencer, labsence dautres humains ne me pesa pas. Je me construisis une maison, avec une seule pièce rectangulaire et une fenêtre face au midi. Je nettoyai quelque peu les alentours, et mes propres allées et venues tracèrent delles-mêmes des chemins autour de ma demeure. Rien de déplaisant ne se produisit, et le silence exerçait sur moi son influence apaisante.
Les longues tiges arquées des framboisiers surplombaient la maisonnette. Lorsque les baies quelles portaient eurent mûri, je me trouvai comblé. Je résolus dorganiser une fête pour inaugurer mon nouveau logis.
La mésange familière me rendit visite en cette occasion. Javais disposé sur la table les meilleures baies de la forêt et une chope de liqueur de framboise. Nous devisâmes longuement goûtant les joies et les plaisirs de lamitié.
Cependant arriva lheure où la mésange devait partir. Jouvris la fenêtre pour la laisser senvoler. Elle disparut dans la forêt, et je restai un long moment à regarder de son côté.
Lennui sinstalla alors. Sur la table, les mets de fête attendaient toujours les invités. Mon cur recelait mille tendresses qui brûlaient dêtre partagées, et dans mon esprit mille histoires réclamaient leur auditoire ; mille feux, dans mes regards, attendaient de lancer vers mon prochain leurs étincelles damour.
Muet, je regardais par la fenêtre, à proximité de mes richesses. Jétais dans une telle abondance que jaurais pu combler le monde entier de mes présents. Que quelquun vienne, je pourrais rendre tout le monde heureux !
Inviter ce sapin chez moi ? Ce bouleau, au bord du ruisseau ? Inviter ce lézard, sur la souche ?
À travers la fenêtre, les rayons du soleil découpaient un grand rectangle sur le plancher. Une idée merveilleuse germa soudain : inviter chez moi le soleil, le compagnon de mon enfance, le témoin quotidien de mes jeux dans cet endroit lointain et perdu, à Lepaveere !
Je mapprochai de la fenêtre et, tendant les mains vers le soleil, je lui envoyai une invitation cordiale et des regards chaleureux.
Et voici que le soleil entra chez moi.
Il arriva amicalement et sassit à ma table toute simple, but à la chope de la liqueur de framboise, me complimenta.
Puis le dialogue commença.
« Dis-moi, soleil, où est lextrémité de lunivers ?
Là où la terre fond, où la mer sassèche, voilà lextrémité de lunivers.
Dis, soleil, dis-moi, quest-ce que lhomme ?
Mangeur de pain, mangeur de viande, porteur de danger : tel est lhomme.
Dis, soleil, dis-moi, sais-tu ce quest le bonheur ?
Dormir, bâfrer, saccager : cest votre bonheur.
Dis, soleil, dis-moi, quel est le bonheur suprême ?
La terre, la mer, la forêt, le ciel ? tout est bonheur suprême.
Dis, soleil, dis-moi, où suis-je maintenant ?
Là où tu naquis, là te trouves-tu aujourdhui.
Dis, soleil, dis-moi, où est la maison de mon père ?
Plus loin que ne pourrait porter lécho de tes cris de joie.
Dis, soleil, comment trouverai-je le chemin de ma demeure ?
Marche avec assurance sur la terre ferme, traverse leau à la nage.
Dis, soleil, dis-moi, où se trouve le ciel ?
Là où est maintenant ton père, là peut-être se trouve le ciel.
Dis, soleil, dis-moi, que sais-tu de mon père ?
Loisillon a grandi, il peut senvoler du nid.
Dis, soleil, dis, que devenons-nous après la mort ?
Tu grandiras, tes ailes pousseront, tu voleras ici et là.
Dis, soleil, dis-moi, quadviendra-t-il de mon âme ?
Ton âme disparaîtra en moi et me donnera mon éclat ; sans combustible, comment pourrais-je briller ? »
Mais le soleil ne pouvait sattarder plus longtemps chez moi. Il nétait entré que pour une visite amicale dun instant, et rejoignit sa vaste trajectoire. De son char il regarda vers moi, souriant toujours, jusquà ce quil ait disparu derrière la forêt.
Jagitai mon mouchoir dans sa direction et mécriai :
« Au revoir, soleil ! »
Quil est doux dêtre lami du soleil !
Javais gagné lamitié du soleil et en ressentais de la joie. La soirée était bien avancée lorsque jallai me coucher. Je menfonçai délicieusement dans mon lit de mousse, et rêvai du soleil.
La fête à la Mésangeraie était terminée.
III
La fuite
Mon séjour à la Mésangeraie se prolongea ainsi longtemps. Sans heurt, les journées se succédaient, insouciantes. Je nattendais plus quune fin silencieuse, par une belle matinée.
Mais je faisais erreur dans mes prévisions. La vie de lhomme ne sachève jamais dans le sens que lui ont donné les esprits mauvais. Pour moi aussi vint le moment de fuir la Mésangeraie : soudain, inattendu et imprévisible, dramatique.
Une nuit, je fus tiré de mon sommeil par les cris impérieux de la mésange, derrière ma fenêtre. Une fois réveillé, je compris le malheur : un affreux rapace venait de pénétrer dans son nid.
Jaccourus à son aide. Empoignant loiseau de proie par le gosier, je saisis un couteau pour le tuer. Mais le rapace tenait à la vie, et il me répondit en langage humain :
« Ne me tue pas, mon chéri ! Je te ramènerai chez toi si tu me laisses la vie sauve. »
On ne doit pas croire un rapace qui parle la langue des hommes, on ne doit pas lui faire confiance, ni sasseoir sur son dos de peur quil ne nous conduise en enfer, et non chez nous !
Je lui plantai ma lame dans le dos, presque jusquau cur, puis je déclarai que sil ne me ramenait pas à la maison jenfoncerais un peu plus le couteau, et qualors il mourrait.
Je massis enfin sur le dos de loiseau et entamai mon voyage de retour. Étonnée, la mésange voletait autour de nous, murmurant des adieux, et monta en notre compagnie aussi haut que ses ailes le lui permirent. Puis elle redescendit rapidement en se laissant tomber comme une pierre ; japerçus encore ma cabane dans la clairière de la Mésangeraie, puis nous atteignîmes les hauteurs du royaume infini des ténèbres.
Ce fut un voyage tout à fait différent de celui que javais effectué aux mains des démons. Je restai tout le temps éveillé, la main tenant fermement le manche de mon couteau tandis que je regardais vers le bas.
Je repensai au jour où mon père était mort, à Lepaveere. Aussi terrible quen puisse être le souvenir, plus effrayante encore était cette course à travers les cieux sur le dos du rapace infernal. Les ténèbres que nous traversions étaient tour à tour teintées de bleu ou de vert, mais au-dessous de nous cétait toujours la même sinistre noirceur.
Finalement, je remarquai en regardant vers le bas de larges cercles blanchâtres. Ce nétaient pas des feux, et certainement pas la lumière du soleil.
Me demandant de quoi il sagissait, je questionnai le rapace.
« Cest le village des revenants : cest là quils demeurent, et de là quils partent lorsquils sen retournent sur leurs chemins familiers. »
« Et là-bas, cette grande tache claire ? »
« Cest le séjour des esprits ; ils nen sortent que pour hanter forêts et rivières, et suivent le reste du temps lenseignement de Satan. »
« Et la lueur verdâtre loin devant nous, qui brille comme une effrayante centrale électrique ? »
« Cest lentrée des enfers, quil nous va falloir survoler. Il y a grand danger à passer au-dessus, mais en cas de péril pense à imiter le chant du coq. »
Je nattendis pas de survoler lembouchure, mais me mis aussitôt à chanter comme un coq. Je chantai sans marrêter, vaillament, et grâce à cela nous passâmes sans encombre les portes de lenfer.
Mon il commença alors à distinguer les contours terrestres. Japerçus des forêts, des bras de mer, des montagnes autour et au-dessous de nous, je vis des villes et des feux, je devinai encore dautres habitations humaines, et la Mésangeraie que je venais de quitter me paraissait déjà un songe.
Le voyage ne dura plus guère. Bientôt, alors que laube pointait, loiseau descendit et se posa, à ma grande joie, précisément dans la cour de Lepaveere.
Je libérai le rapace, mais celui-ci ne senvolait pas. Jetant autour de lui des regards étonnés, il me demanda :
« Est-ce que tu ne me reconnais donc pas ? »
« Comment pourrais-je vous reconnaître, vous autres créatures infernales, cornues et pécheresses ? Nul humain ne vous a engendrés, nulle terre ne vous a vu naître, vous navez jamais dit de prière ou fait le signe de croix, doù pourrais-je bien vous connaître ? »
« Je ne suis pas si affreux que tu le crois, mon chéri. Né dun être humain, originaire de Lepaveere, jai dit mes prières et fait le signe de la croix, je suis lesprit de ton père ! »
« Ne me tourmente pas, démon ! Criminel, ne mens pas ! Enjôleur, cesse tes racontars ! Lâme de mon père était belle, son esprit à lheure de la mort resplendissait de blancheur, et il sétait envolé comme une colombe aux ailes éclatantes. Ton cur à toi est plein de fiel, la malice brille dans tes yeux, rapace aux ailes pleines de fange ! »
« Il est vrai que mes ailes sont souillées : un diable ma fait rôtir pour me rendre mauvais, puis un méchant esprit ma battu jusquà me rendre semblable à la suie. Mais au fond delle-même mon âme est restée saine, cachée au plus profond de ma poitrine, et grâce à elle jai échappé à la puissance des démons, à larmée secrète de Satan, au joug des créatures cornues. Sauve, mon fils, lâme paternelle des éternelles ténèbres de lenfer, de la blessure sans fin de lesprit. Fais couler dans lil de ton père une goutte du sang de ton doigt et fais-le renaître : alors je serai libéré et pourrai en vérité rejoindre le ciel, masseoir parmi les anges, reposer ma tête dans le sein de Dieu. »
« Je nai pas foi en un méchant oiseau, ni noffre mon sang à Satan ou ne me vends à un meurtrier. Qui ta envoyé dans la Mésangeraie, meurtrir loiseau bienfaisant et saccager son nid ? »
« Javais à exécuter un ordre maudit, une injuste obligation. On mavait envoyé là-bas, brutalement contraint, pour me conquérir à jamais et noircir totalement mon âme. Cest pourquoi je devais tuer loiseau, commettre ce grand crime qui aurait corrompu mon esprit et damné mon âme. »
« Dis-moi, où me trouvais-je, en quel pays ? Et pourquoi était-il nécessaire de tuer cette mésange ? »
« Cétait un oiseau céleste, plus fort que le monde des Enfers, plus puissant que lEnnemi cornu. Là-bas, il veillait sur toi, te protégeait du mal, te gardait des blessures, repoussait puissamment toute attaque. Jamais les créatures de lenfer nauraient pu semparer de toi tant que cette mésange vivait, volait et virevoltait autour de toi, puissant protecteur céleste, terrible adversaire des forces infernales. »
« Raconte toujours, oiseau méchant ; débite tes belles paroles, fils de démon ! Je ne crois pas que tu sois mon père ; jamais tu ne fus mon cher protecteur. Il a depuis longtemps rejoint le soleil, est devenu une part de son éclat, a illuminé sa lumière ? ainsi me la raconté le soleil lui-même, cent fois expliqué, mille fois assuré. »
« Le soleil, sur le monde, grand ami des mortels, terrain des contes, chante pour la consolation, loubli des tristesses, pour quadvienne ici-bas la beauté, pour dissiper le tourment des noires pensées et redonner la vigueur aux parents affligés. Cest pourquoi il ta parlé ainsi, pour que disparaisse ta tristesse et que satténue ta douleur. Il nest pas bon dinquiéter, et point nest besoin de souffrir. Une larme coule sur lâme, sur ceux qui dorment dans Manala, et dans Toone elle arrive comme une flamme. »
« Dis-moi qui je suis, pourquoi je suis venu au monde ! »
« Tu es la créature du Bien, né le meilleur entre tous, chaleur du cur, pupille de lil, réjouissance de lâme de ton père, plus cher présent de celui qui doit disparaître. »
À ces mots je reconnus mon père et perdis toute crainte. Soigneusement, faisant le signe de la croix avec mes doigts et imitant le cri du coq, je versai une goutte de sang au-dessus de son il.
Lorsque la troisième goutte le toucha, je navais plus devant moi le monstrueux rapace, mais une colombe immaculée qui senvola vers le ciel et disparut entre les nuages.
Dans la pièce, le cadavre de mon père était étendu et lodeur de la mort semblait toute fraîche, comme si elle était survenue à linstant précis où jétais entré. Je lenterrai entre les bouleaux à côté de la maison et dressai sur sa tombe une lourde croix de pierre, haute et claire, que le soleil pourrait toujours voir. Sous le toit jinstallai des nids pour les colombes, et lhiver je donne du lard aux mésanges.Traduit de lestonien par Jean Pascal Ollivry