Ilmar JAKS
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DES PAS DANS LE VESTIBULE
Lorsquelle ouvrit la porte, en réponse au coup de sonnette, elle découvrit sur le seuil un parfait inconnu qui lui demanda :
« Puis-je utiliser votre salle de bains ? »
Sans attendre la réponse, lhomme pénétra dans lappartement.
Comprenant quil se passait quelque chose de peu ordinaire, mais incapable dinfluer sur le cours des événements, elle entendit successivement le visiteur se raser, se laver dans le lavabo, puis sortir, accompagné par un grand bruit de chasse deau. Il adressa à la veuve un léger hochement de tête et la quitta sans un mot dexplication.
En sortant, elle contrôla la porte avec un soin tout particulier. Elle remonta même lescalier pour la secouer une nouvelle fois. Elle était bien fermée. Cela ne faisait aucun doute. À son retour de la crémerie, elle se convainquit cependant que lon était entré chez elle pendant son absence. La facture délectricité, dont elle avait essayé, le matin même, de comprendre le décompte compliqué, nétait plus la table. Les photos de jeunesse de son mari, sur lesquelles il ne ressemblait pas encore à un coureur de jupons, demeuraient introuvables, malgré toutes ses recherches. Les boîtes en carton remplies de ses chemises, quelle avait mises en ordre la veille au soir, puis rangées sur létagère du haut, gisaient ouvertes sur le plancher, fouillées par une main inconnue.
Le serrurier à qui elle commanda un verrou de sûreté lui assura quavec une porte ainsi équipée, elle pourrait dormir tranquille. Mais une fois le verrou installé et les cent couronnes payées à lartisan, elle ne fut pas pour autant délivrée des importuns, qui disposaient apparemment de clefs pour toutes les serrures et semblaient pouvoir se glisser par les plus infimes interstices. En revenant de chez Margot, elle remarqua aussitôt la disparition des lettres de son mari. Pas plus tard que la veille au soir, elle avait relu cette vieille correspondance, dont lauteur nétait pas encore un menteur et un débauché, mais simplement un homme viril et fier de son charme. Elle eut beau explorer ses tiroirs et ses étagères, elle ne trouva nulle part le paquet denveloppes. Quelquun était venu et avait à nouveau fait main basse sur une partie de celui qui, en dépit de tout, était demeuré son époux jusquà la mort. De qui pouvait-il sagir, sinon de cette terrible femme ? Ainsi donc, elle la poursuivait encore, par-delà les montagnes de fleurs et de couronnes mortuaires ; elle essayait toujours de lui ôter son mari avec ses vilaines pattes ! Tremblant comme une vieille écorce, elle marchait dun pas chancelant à travers son appartement. Elle ne faisait plus quécouter, sursauter, sagripper ici et là de ses deux mains fripées.
«Que me voulez-vous ? Vous devriez avoir honte !» criait-elle aux ennemis invisibles qui sifflaient dans les tuyaux, pouffaient de rire dans la cheminée ou ricanaient dun air sinistre dans le plancher grinçant. On sonna à la porte. Docilement, elle alla ouvrir et se retrouva nez à nez avec linconnu. Celui-ci naccorda pas la moindre attention à cette silhouette frissonnante et décomposée. Il entra dans lappartement et vaqua à ses affaires.
Sans fournir aucune explication sur la raison de sa venue, il se rendit dabord dans la chambre à coucher, puis dans le cabinet de travail du défunt, où étaient entassés, sur la table, toutes sortes déquipements photographiques. Il sarrêta enfin sous un tableau quil contempla longuement. Le silence dura une éternité un océan de silence, pendant lequel la veuve abandonnée put entendre les cloches de sa noce, retourner dans leur première villa, dans ce pays lointain quils avaient quitté, et venir se placer près de ce même portrait sous lequel Frank, un beau jour, lui avait tout avoué. «Oui», avait-il prononcé de ses lèvres sanguines, un peu gonflées, encore humides des baisers de lautre.
«Bon, cest pas tout, ça
» déclara enfin linconnu. Il décrocha le tableau du mur et sortit avec un sourire ambigu.
Se dispersant en gestes inutiles, elle marchait en tous sens dans son appartement, telle une bête aux abois. Elle écarta prudemment le rideau et aperçut dans la rue une voiture arrêtée. Deux hommes en sortirent, qui vérifièrent dabord avec soin le numéro de limmeuble, puis se dirigèrent vers lescalier. Non, elle ne se trompait pas : quelques instants après, lappel aigu et impérieux de la sonnette retentit dans la pièce. Elle regarda furtivement par la fente de la boîte aux lettres, mais entendit seulement des pas qui séloignaient. Rien que des pas, fragmentaires et trompeurs, suivis par un silence chargé de menaces.
Elle se rappela la disparition de son alliance. Après être remontée de la cave, puis avoir mis le couvert, elle avait rencontré le regard muet de son mari et sétait souvenue que, le matin, elle avait oublié son alliance dans la salle de bains, sur la tablette du miroir. «Frank, Frank», avait-elle murmuré tendrement. Elle avait mis sens dessus dessous les pièces et les tiroirs, puis avait fini par téléphoner au service des annonces du journal. Le lendemain et le surlendemain, dans la rubrique «Personnel», était parue lannonce suivante : « Perdu alliance avec inscription gravée : Frank. 1er juillet 1923.» Personne navait le droit de lui voler son alliance, ni son mari. Frank devait rester à elle, envers et contre tous.
Aujourdhui, il se trouvait en un lieu sans retour, et elle ressentait cela comme une victoire : cette garce aux cuisses lascives ne pouvait plus approcher son mari, Frank ne recevait plus de mystérieux appels téléphoniques. Il lui appartenait à nouveau tout entier, et, en lhonneur de ces retrouvailles, elle voulait maintenant récupérer son alliance.
«Frank ! Frank !»
Comme il était maigre, son mari, son compagnon devenu pur, à jamais silencieux
Assoupie un instant sur sa chaise, elle fut réveillée par le téléphone. Elle sempressa de répondre, mais nentendit dans lécouteur quune sorte de crissement et des fragments de mots étouffés. Pendant la nuit, une autre sonnerie larracha à un sommeil agité.
« Est-ce toi qui mas téléphoné ? » demanda-t-elle le lendemain à Margot.
« Est-ce toi qui mas réveillée cette nuit ? » interrogea-t-elle Anna, soupçonneuse comme un enquêteur sur la piste de la vérité.
Qui donc faisait tinter le loquet de sa porte ? Quels étaient ces pas qui séloignaient ? Qui sinstallait dans ses pièces dès quelle avait le dos tourné ? Aucun doute, on cherchait à lui téléphoner ! Mais lorsquelle décrochait le combiné, la voix sinterrompait et les mots qui lui étaient destinés se retrouvaient coupés en deux. Cétait probablement Frank, qui tenait à lui donner ses dernières directives avant de se mettre en route ! À moins que ce ne soit cette ignoble femme qui voulait encore la tourmenter, lui jouer quelque tour du diable ! Ou bien la nièce qui convoitait déjà son héritage et pour qui elle avait définitivement perdu toute estime !
Elle se tenait près de la fenêtre de la cuisine lorsque les hommes arrivèrent, de grandes caisses dans les bras. Sans jeter un regard à la veuve, ils se mirent au travail, en lenjambant comme un objet inanimé.
Les vases, les lustres, la vaisselle et autres affaires furent placés dans les caisses, les meubles chargés sur les épaules. Les vêtements, les draps à initiales brodées, les chemises de son mari, les chaussures, les albums de photos, le monocle, toutes les richesses amassées au fil des années furent étalées sur le plancher, jetées pêle-mêle dans des cartons et emportées.
Elle demeura assise dans son appartement vide, sur un banc quon lui avait laissé comme par charité. Elle était dépouillée de tout, libérée de son fardeau. Assise dans le silence, incapable de rien comprendre, elle éprouvait seulement une immense solitude, ainsi quune étonnante et inexplicable consolation. On avait mis sa vie dans des caisses, quon avait descendues par lescalier comme des cercueils. Autour delle se dressaient quatre murs nus, et derrière eux guettait lobscurité.
Dans laprès-midi, elle entendit à nouveau des pas et se dépêcha daller ouvrir. Impatiente comme une jeune fiancée, elle se précipita vers la porte qui la séparait encore de sa destination finale.
« Il est temps de se mettre en route », annonça le visiteur vêtu de noir, qui lui offrit galamment le bras. « Le plus dur est déjà passé », lui expliqua son guide en lencourageant dun sourire.
Elle nentendit bientôt plus que sa propre respiration entrecoupée, puis un bruit lourd de portes qui sébranlent et se referment.
Traduit de lestonien par Antoine Chalvin
© Alfil, 1993