Ilmar JAKS
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LES VAGUES
« Pierre est mort. »
Des hommes vêtus de noirs vinrent annoncer la mort de Pierre. « Est-ce ici quhabitait Pierre ? » demandèrent-ils, et cette formulation révélait déjà que toutes les tentatives de réanimation avaient été vaines. Le corps gonflé par leau de mer, une mèche de cheveux collée sur le front, Pierre reposait sur la plage, plus figé que la roche, plus immobile que la crête des dunes.
On lui laissa le soin dannoncer la nouvelle à sa femme. Prenant son silence et sa stupeur pour un signe de force, les hommes en noir lavaient laissé se débattre seul avec cette tâche écrasante qui lui comprimait la gorge. « Notre fils est mort. Pierre est mort. Il ne joue plus au bord de la mer, il est mort », murmuraient ses lèvres, et les mots sur sa langue étaient comme un poison, un fruit au goût inconnu.
Elle papotait de choses et dautres lorsque leurs regards se croisèrent. Tel un chasseur aux aguets, il prêta attention au babil frivole de sa femme, que la nouvelle, dans un instant, frapperait comme une balle détain impitoyable. Ses mots parlaient de mer et de soleil. Ils se déposaient à leurs pieds sans se douter de rien, ultimes fleurs de linsouciance.
« Pourquoi me regardes-tu ainsi ? » demanda-t-elle, et lhomme, qui avait déjà levé le bras pour faire feu, mobilisa ses forces pour convoquer sur son visage une expression indifférente, faire comme si de rien nétait
Il alluma sa cigarette dune main tremblante. Chaque instant supplémentaire dignorance prolongeait le bien-être de sa femme, ce bonheur paisible au parfum de varech quon lui avait laissé la charge de briser. Cette image de moi, debout devant elle avec mon message, notre fils au moins ne la verra pas, pensait-il en tirant sur sa cigarette. Cerné par une solitude cosmique, presque infinie, un poids démesuré sur les épaules, il se préparait à endosser un rôle plus difficile que tout ce quil avait connu. Leur fils gisait sur le sable, paisible, un sourire un peu étonné sur les lèvres. Il avait simplement cessé de jouer, se disait-il. Il enviait les morts. Il aurait préféré le néant à ce qui lattendait, à ce qui, dans un instant, lui échoirait. La vie et le mouvement avaient quitté son fils et sabattaient sur lui, le plongeant dans une insondable détresse.
« Il sest passé quelque chose ? » demanda-t-elle. Attendant le moment propice, il leva à nouveau son arme. Le pépiement de sa femme sarrêta net, abattu en plein vol par le fusil de la vérité, par les mots qui, avant même dêtre prononcés, sétaient dressés entre eux comme un pressentiment. Les vagues qui clapotaient dun air somnolent furent soudain saisies par un tourbillon. Le vent réfugié dans les troncs ploya les pins jusquau sol. Résigné à linévitable, il répondit à la question en baissant les yeux, et son assurance seffondra comme un château de cartes.
Il navait besoin de rien dire. Tout en lui le proclamait. Pierre, leur fils, sétait noyé. Voilà tout ce quil avait à annoncer. Juste trois mots Pierre est mort.
Ayant déposé devant sa femme son fardeau de mots, il demeura figé dans un étrange garde-à-vous, les oreilles emplies du hurlement de son épouse, dont il conserverait à jamais le souvenir, comme de son premier baiser ou de sa première bataille dans les montagnes bleues. Leur vie, jusqualors, était comme un ruisseau paisible ; tout sy écoulait avec lenteur et harmonie jusquà ces coups frappés contre la porte. Leur fils était mort, et le cri de sa femme lui parut tissé sur la même trame impitoyable que la tempête qui faisait rage à lextérieur.
Juillet passa. Les champs dorge bientôt flamboyèrent, mais les pleurs de la mère ne sétaient pas taris. Les larmes jaillissaient du tréfonds de son être. Elles déformaient ses traits, lui donnaient un visage bouffi de noyé. Entre de brèves éclaircies, la pluie tombait à verse, les nuages et le ciel semblaient pleurer, eux aussi. La nature tout entière, poissons, oiseaux et lézards, se lamentait avec elle, laccueillant dans son giron qui embrassait lunivers. Regardant dun air désemparé par la fenêtre de la villa, qui était pour elle comme une chambre de torture, elle essayait de se remettre debout.
Elle se rassembla, se libéra du flot des larmes et se flagella de questions, de reproches, quelle sadressait à elle-même ou dont elle accablait son mari, accusant aussi les circonstances fortuites et fatales qui leur avaient enlevé leur enfant. Pierre, sans le moindre doute, était mort de leur négligence. Pourquoi ne lavaient-ils pas mieux surveillé ? De quel péché mystérieux voulait-on les punir, en leur infligeant ce vide douloureux et oppressant auquel ils ne pouvaient échapper, pas même la nuit, dans leur sommeil ?
En proie à une hébétude hypnotique, il poussait la tondeuse à gazon, une cigarette fumante au coin des lèvres. Il grillait cigarette sur cigarette, jusque sur la tombe de Pierre, où il allait souvent regarder le soleil se coucher sur la mer. La fumée, au-dessus de la tombe, évoquait dans son esprit le feu dun sacrifice, à la fois brûlant et apaisant. On lui avait donné et on lui avait repris. « Dans ce feu brûle ton orgueil », lui disait-on, et à certains moments, il lui semblait que Pierre navait disparu dans les vagues que pour lui reprocher de rester en vie. Il sétait montré trop fier, au printemps, en hissant sa superbe voile. Son bateau fraîchement bitumé, quil avait mis à flot lui-même au mois de mai, avait fini par prendre leau. Lhomme désire, mais la vie en dispose autrement. Le destin avait écrasé ses projets comme une blatte sur un mur. Aveugle, il gesticulait à droite et à gauche. Pour quil retrouve la vue, il aurait fallu que la foudre le frappe. Cétait pour latteindre, lui, que les vagues avaient allongé jusquà Pierre leur bras humide et froid.
À lautomne, ils retournèrent en ville, dans leur appartement. Avec eux habitait toujours leur fils noyé, qui avait franchi le seuil, grimpé aux murs, escaladé les meubles : encadré de noir, il faisait le poirier, lisait, ou sapprêtait à sauter depuis le plongeoir de la piscine. En feuilletant les albums photo, les deux époux voyaient apparaître leur fils, qui nétait peut-être pas mort, allait peut-être, dun instant à lautre, sortir de la chambre du fond. « Si la vie ressemble parfois à un spectre, pourquoi la mort ne serait-elle pas faite de la même substance tendre et friable ? » se demandaient-ils, en promenant un regard désemparé sur les objets environnants. Cette tombe ouverte, au bord de laquelle ils croyaient sêtre tenus, navait peut-être été quune illusion, les fleurs blanches et les couronnes leur étaient peut-être apparues dans quelque cauchemar incompréhensible ?
Pierre cependant, quoiquinstallé dans les pièces et sur les meubles, demeurait immobile. La cafetière sifflait, les ventilateurs vrombissaient, mais Pierre ne bougeait pas. Tout ce qui se rapportait à lui paraissait de la même nature que le mur et les briques. Lorsque retentissait la sirène dune ambulance, ils étaient convaincus quelle emmenait leur fils. Dans lambulance agonisait un mortel anonyme, pendant que des nouveau-nés vagissaient dans les maternités. La nature produisait la vie et la mort avec la même indifférence. « Qui donc est mort ? » sétonnait-on. « En juillet ? En juillet de quelle année ? »
Les jours passèrent. Le temps nous a précédés et continue de régner, après notre départ, dans les salles de banquet.
Lété revint sur la côte. Le varech répandait à nouveau son odeur. Les mouettes criaient. Comme des cygnes resplendissants, les bateaux blancs partaient sur la mer bleue. Les corps allongés sur le sable se changeaient en bronze. Le soleil, dans le ciel sans nuage, chauffait la plage estivale.
Les yeux séchés, elle ne pleurait plus. Paisible et détendu, il fumait la pipe en maillot de bain. Entre eux avait pris place un être nouveau un Petit-Pierre, qui avait décidé de se dresser sur ses deux jambes. Un nouveau Pierre, enfanté par le désespoir pour occuper une place vide. Le souvenir de leur fils noyé commençait à se tasser dans leur mémoire. Les images de ce Pierre emporté par la mer parvenaient à leur conscience comme un clapotement de vagues après la tempête : un cri résonnait dans le lointain, un visage en évoquait un autre, certains instants avaient détranges relents de déjà vécu.
« Construisons sur les ruines une vie nouvelle », avaient-ils décidé presque en même temps, devinant mutuellement leurs pensées. Tant que la volonté de vivre nest pas brisée, lavenir demeure. Cest ce que chacun avait lu dans les yeux de lautre. La nuit de la conception, toutes les cellules de leur corps étaient investies par la pensée dune continuation, dun nouveau commencement, dun remplacement.
Au début du printemps, lorsque le regard de lhomme sétait posé sur ce ventre qui commençait à sarrondir, des pensées contradictoires lavaient envahi. La taille de sa femme sélargissait comme un espoir, remplissant peu à peu lespace vide dans leur maison, en eux-mêmes, dans les rues de la ville. Plus lespoir grandissait, plus Pierre rapetissait. Le matin de la naissance, il ne restait presque plus rien de lui. Alors seulement, il eut le sentiment quils venaient de perdre véritablement leur fils noyé.
« Pourquoi me regardes-tu ainsi ? » demanda-t-elle sans attendre de réponse, serrant jalousement le bébé contre sa poitrine. « Nes-tu pas heureux que nous ayons un fils ? »
Tout en elle respirait la joie davoir créé : ses bras ronds couverts de taches de rousseur, ses tétons couleur framboise sur les collines blanches de ses seins, et ses grands yeux brillants, dans lesquels les paroles de lhomme, lespace dun instant, parurent instiller une hésitation, comme une peur secrète. En ce moment, sa femme était un être de terre, de blé et deau, qui se donnait à ses devoirs sans la moindre question et ne comprenait pas les pensées étranges de son mari. Celles-ci demeuraient, pour lui aussi, vagues et imprécises.
Tout le printemps, il rumina une même idée, dabord confuse, mais dont les contours se précisaient de jour en jour, en proie à un sentiment dabattement qui prenait naissance dans la région du cur et répandait dans ses veines une insatisfaction grandissante. Leur Pierre mort dans les vagues avait commencé, par leur propre volonté, à mourir de nouveau, définitivement, irrévocablement. Ils avaient pleuré leur fils et maudit le destin cruel qui le leur avait ôté, mais ils avaient fini par le trahir.
« Quelque chose ne va pas ? » interrogea-t-elle, en fixant son mari de ses yeux brillants, dévoués à leur nouvelle charge. « Notre Petit-Pierre ne te plaît pas ? »
Comme en cet autre jour où il avait dû transmettre le triste message, il se tenait debout à côté delle, le fusil prêt à partir. « Pierre est mort » murmuraient ses lèvres, préparant les mots comme des coups de hache. « Pas dans la mer. Nous lavons tué de nos propres mains ! » Il voulut dire son désespoir, mais, comme la première fois, renonça à tirer, bien quil eût déjà le bras levé. Que pouvait-il savoir dune mère et des commandements enfouis dans sa chair ? Cette idée confuse, qui demeurait pour lui une énigme, nétait-elle pas un signe de ce même orgueil pour lequel on lavait déjà puni à travers la mort de Pierre ? Le seul gage dinnocence est de sasseoir docilement à la table de la vie. Pensait-il pouvoir, avec son étrange idée, interrompre cette vie sans commencement ni fin où tout équivaut à un non-sens ?
Déjà, un sourire affluait sur le visage rond de sa femme, qui respirait la soumission. La nuit et le jour. Le printemps et lautomne. Noël et lÉpiphanie.
« Non, rien », répondit-il en glissant le revolver dans sa poche.
Vraiment rien, confirma-il intérieurement, car il ny avait plus de place pour lui dans les pensées de son épouse. La conscience de sa femme était accaparée par linstinct, par une tendresse de mammifère qui, à travers le Petit-Pierre, souriait à tous les enfants nés ou à naître, se souriait à elle-même, longuement, comme une onde de bonheur parcourant tout le corps.
Non, pensa-t-il.
Non, ses idées brumeuses navaient pas leur place sur cette plage éclatante de soleil où clapotaient des vagues paresseuses. Parmi ces êtres amarrés à leur vie, qui acceptaient comme une évidence leur condition dhomme. Chassés pour quelque temps par la tempête, ils remplissaient à nouveau la plage de leur existence futile, sans se poser la moindre question. Les enfants braillaient, les hommes sinterpellaient de loin et les femmes poussaient des cris aigus, rivalisant avec les mouettes. Ses tympans étaient vrillés par ce hurlement qui montait de la plage, comme le bruit de fond de lunivers.
Ayant ruminé jusquau bout lidée tortueuse qui le tourmentait depuis le printemps et nichait peut-être en lui depuis plus longtemps encore, layant écrasée dans le sable comme une cigarette, il se leva et se mit à marcher dun pas grave en direction de leau. Le visage ondoyant de la mer sétira en un sourire indolent, sanima. Un soupçon dironie au coin des lèvres, lhomme sauta à leau depuis le ponton et se mit à nager, avec des gestes lents et maîtrisés.
Traduit de lestonien par Antoine Chalvin
© Alfil, 1993