POÈMES EXTRAITS DU RECUEIL LE SOIR RAMÈNE TOUT (1985)
La neige fond. Leau goutte.
Le vent souffle (tout doucement, cest vrai).
Les branches se balancent. Le poêle brûle.
Les radiateurs sont chauds.
Anu sexerce au piano.
Ott et Tambet font un bonhomme de neige.
Maarja prépare le repas.
Le cheval à bascule me regarde par la fenêtre.
Moi, je regarde dehors.
Jécris un poème.
Jécris que cest dimanche.
Que la neige fond. Que leau goutte.
Que le vent souffle, etc., etc.
Le linge nest jamais lavé.
Le poêle nest jamais chauffé.
Les livres ne sont jamais lus.
La vie nest jamais achevée.
Elle est comme un ballon quil faut sans cesse
attraper et frapper pour quil ne tombe pas.
Quand la clôture est finie à un bout,
elle se défait déjà de lautre. Le toit prend leau,
la porte de la cuisine ne ferme pas, les fondations sont fissurées,
les pantalons des enfants troués aux genoux
On ne peut pas se souvenir de tout. Et cest presque miracle,
avec tout cela, que lon parvienne à remarquer le printemps
qui remplit tout,
qui sintroduit partout : dans les nuages du soir,
dans le chant de la grive et
dans chaque goutte de rosée sur chaque brin dherbe de la prairie,
aussi loin que le regard porte dans la pénombre du soir.
Il existe autant de mondes que de grains de sable au bord de la mer,
des grands et des petits, des ronds et des carrés,
des clairs et des sombres, éternels ou éphémères ;
certains tournent, dautres restent sur place ;
certains sont tout seuls, dautres en grappes ;
et dans chacun deux, les grands et les petits,
les ronds et les carrés, les clairs
et les sombres, éternels ou éphémères,
il y a des mers et des plages
et sur ces plages des grains de sable, et dans chaque grain de sable
autant de mondes que de grains de sable au bord de la mer,
des grands et des petits, des ronds et des carrés ;
dans certains de ces mondes le Bouddha est déjà né,
dans dautres il reste à naître, dans dautres encore il vit et il enseigne en ce moment même ;
dans lun de ces mondes je suis assis à une table, dans une mansarde
et un pouillot siffleur Phylloscopus sibiliatrix
se pose devant la fenêtre, de sorte que je peux voir de près
la raie jaune de ses sourcils, son il brun,
et comment il frappe du bec contre le carreau,
puis senvole.
Il ny a pas de Dieu,
pas de chef dorchestre,
pas de metteur en scène,
Le monde tourne tout seul,
lorchestre joue tout seul,
la pièce se joue toute seule,
et si quelquun
laisse tomber son violon
et que son cur sarrête,
jamais lhomme et la mort
ne se rencontreront derrière la vitre
il ny a rien, lau-delà est un miroir
dans lequel ma peur me regarde en face
avec ses grands yeux,
et derrière cette peur,
si lon regarde mieux,
il y a lherbe et les pommiers, et le tournesol,
qui peu à peu se tourne vers le soleil
sans Dieu, sans chef dorchestre, sans metteur en scène.
Encore écrire. Encore parler. À qui ?
Comment ? Pourquoi ? Pour dire quoi ? Bientôt
Il faudra peut-être se taire. Bientôt
Il faudra peut-être parler davantage
et plus fort. Qui sait. Mais ce qui
demeure inexprimé est toujours le plus important :
ce petit bonhomme, cet enfant au fond de nous
cette parole, cette pensée, ce regard denfant,
que nous devons garder, couvrir et protéger.
Avec lui, tard dans la nuit, on peut parfois
parler, et lon peut toujours se taire
si besoin est.
La frontière entre lEst et lOuest se déplace sans cesse,
tantôt vers lest, tantôt vers louest,
et lon ne sait jamais vraiment où elle passe,
sur lElbe ou dans lOural, ou bien à lintérieur de nous :
une oreille, un il, une narine, une main, un pied,
un poumon, un testicule ou un ovaire
de ce côté-ci de la frontière, et lautre de ce côté-là. Il ny a que le cur,
que le cur qui soit toujours dun seul côté :
à louest quand nous regardons vers le nord,
à lest quand nous regardons vers le sud,
et notre bouche ne sait pas au nom de quel côté
elle doit parler.
Traduit de l'estonien par Antoine Chalvin