Friedrich Reinhold KREUTZWALD
LA NYMPHE DE LA MER ET M. DE PAHLEN
Une fois, dans des temps anciens, un des seigneurs de Pahlen se promena au bord de la mer et il y vit une vierge assise sur une pierre et pleurant amèrement. M. de Pahlen sapprocha et lui demanda pourquoi elle pleurait. La vierge le regarda quelques instants avec des larmes dans les yeux, soupira et ne répondit point. Le monsieur lui caressa avec compassion la tête et les joues et lui dit de nouveau :
« Raconte-moi tes peines de cur, je ne le demande pas par curiosité, mais je veux sécher tes larmes si cest possible. »
La vierge répondit en pleurant :
« Tu es un homme mortel et tu ne peux maider, je suis sous une loi supérieure. Mais tu es si aimable envers moi que je veux te raconter la cause de mon chagrin. Je suis la fille unique du père de la mer et je dois sans hésitation exécuter ses ordres, quoique mon cur en saigne et que les larmes en coulent de mes yeux. Ce matin, il ma ordonné de soulever vers le soir les vagues et de les faire tourbillonner toute la nuit. Quand je pense combien de navires et combien dhommes périront, je ne puis plus calmer mon cur attristé. »
Le monsieur demanda pourquoi le père de la mer aimait ce jeu affreux et la nymphe répondit : « Je crois quil fait des tempêtes pour faire plaisir à la mère du vent avec qui il est en amitié secrète, et maintenant il danse aux sons de la flûte de la mère du vent. Si quelquun peut me délivrer de cette bague, il me sera impossible de soulever les vagues et mon père devra seul faire ce travail affreux. »
Monsieur de Pahlen demanda à voir la bague et vit quelle était entrée dans la chair et quil était impossible de la retirer. Ayant examiné la bague magique, il demanda la permission dessayer de la couper en deux avec ses dents.
« Ah ! Si cétait possible, sécria avec joie la nymphe, je te serais toujours reconnaissante et je te récompenserais grandement. »
Pahlen prit la bague entre ses dents, la vierge poussa un cri de douleur et la bague était coupée.
« Prends cette bague coupée en souvenir, dit la nymphe en embrassant M. de Pahlen, garde-la bien, elle te portera bonheur. Demain tu auras ta récompense. »
Puis elle sen alla en chantant et en dansant vers la mer, sassit au sommet dune vague et séloigna comme un cygne jusquà ce quelle eût disparu.
Le lendemain, quand M. de Pahlen se réveilla, il vit deux grands tonneaux près de son lit. En ouvrant les couvercles il vit quils étaient pleins dor et il sécria : « Dieu merci ! maintenant je puis satisfaire le désir de mon cur et aider les pauvres ! » Le même jour, il fit venir tous les gens de sa commune et distribua entre eux un de ces tonneaux en donnant à chacun une poignée dor. De lautre tonneau, il donna une grande partie pour la construction des églises et des murs de Tallinn. De là vient la richesse de la commune de Palmse.
Traduit de lestonien par A. Dido.
(Revue des traditions populaires, 1893, pp. 494-495)