LE BOUT DE LA CHAÎNE DE LANCRE EST LE DÉBUT DU CHANT
Cétait lintelligence neigeuse de lenfance
Sur les branches des étoiles et dans les horloges des pierres
parmi les bulles de savon de lorage et de lautre côté dun rideau
où transparaissaient des traces de mains
les grains de sable jouaient
leur jeu rapide et sombre
comme si le vent avait soufflé doucement sur la table mise
comme si lor des oiseaux sétait changé en eau
Les poissons montaient et descendaient les escaliers
dormaient sous les meules de foin
ils naissaient des moments doubli du soleil
leur mort était un vent léger
ébouriffant les cheveux des cristaux
dans les ténèbres creuses dun puits de sourires
La majesté des éclairs trônait en silence
sur la feuille de la mer couverte de poèmes
les rêves allaient encore tout nus
le marbre avait encore le goût du lait
et des oiseaux transparents naissaient encore
sous les attouchements fugitifs des années
Ce fut la fenêtre de la jeunesse couverte de gouttes de sang
Les rangées de trembles sanimèrent au bord des fleuves dacier
la conque terrifiante du firmament ouvrit ses valves
les tambours enfouis dans le sel séveillèrent et le plâtre tomba dune bouche
qui bâillait dans un mur blafard
langue flottante et dents carbonisées
Ô aigle qui volais avec la pierre de lépilepsie sur la nuque
ô foin coupant au fond du gouffre de lamour
les oreilles se fêlèrent comme des boucliers
en écoutant la bave dun squelette de chien
bruisser dans les racines des arbres nus et sous les sabots des chevaux cendrés
qui observaient depuis la rive la guerre des poissons
et rêvaient de chaux vive
tombant des aisselles et de la vulve des vierges de nuages
comme un hiver clément longuement désiré
rêvaient et souriaient pendant quune colonne de vide
tournait de plus en plus vite au cur dune grande ville surpeuplée
comme une clef noire dans la serrure de la pleine lune
comme la vengeance de tous les mots étouffés
Cest la source dazur salée de lâge dhomme
Le vent souffle et les lourdes clefs des nuages
pendent aux branches légères des arbres
algèbre lumineuse de midi, mer solennelle
sous les étoffes claquantes de la joie
souvenir de la mort appétissante et fraîche
le cerf brame et sur les rochers scintillent les feux
humides au bout des tiges des fleurs
Qui a fondu les restes de lincendie
avec le ciel ? au cur de quelle nuit
lhuile de graissage du néant sest-elle transfigurée
en une eau lourde rouge comme un baiser ? qui donc est resté muet
pendant si longtemps que la neige des crimes
sest mise à luire dun éclat trouble sur les ailes des oiseaux
comme si le ciel dénudait sa main gantée ?
Le bout de la chaîne de lancre est le début du chant
trop profonde est la faille au milieu du rocher
pour que la ville pavoisée
puisse encore comprendre son sang obscur
autrement quen jouant avec les lettres de loubli
et ailleurs que sur le glacier du revers de la médaille
dans lapparence de la mort
Le bout de la chaîne de lancre est le début du chant
lorsque les doigts se désassembleront
et deviendront eux-mêmes de minces mains sans doigts
lorsquautour des nuages disparaîtra la poignée de lazur
on verra se dresser sur le pré le pieu de la liberté
et se former dans la vérité de la suie et de lorage
le plus grand le plus implacable prisme de lamour
sur fond de puits vertigineux
Le bout de la chaîne de lancre est le début du chant
le bout du rayon de lumière est le début de la danse
de lautre côté du feu de lautre côté de leau
attend le pain immense de laurore boréale
Traduit de lestonien par Antoine Chalvin
AUTOPORTRAIT
Je suis une aile de poule dorée par la tempête
je suis la chemise de nuit dun iceberg et les sanglots dun funambule
je suis un moteur de voiture qui dévore des fourmis
je suis un drapeau noir brandi par un singe
Je suis un chariot qui bégaie dans un fossé de la voie lactée
je suis une grenade à main doublée dun chien dappartement
je suis une horloge qui remonte comme une bulle dair du fond du lac Peipsi
mes aiguilles sont un brochet et un éperlan qui le poursuit armé dun poignard
Je suis la danse obscène dune mère en deuil
je suis le manche scié en rondelles du printemps
jai une barbe postiche faite dune vapeur froide, je suis
une mite reflétée par léclair, je suis
Minuit sort de sa poche un revolver de neige
au dessus des flots tournoient des soleils pétomanes
je suis une grande confusion dans un défilé
je suis la suie je suis la vertu je suis le vent
Je suis la colonne vertébrale mystique des escargots.
Traduit de lestonien par Antoine Chalvin
DISCOURS DAMOUR DU BAS-HURLEUR
Rassemblés autour de la braise-radio
prismes couchés les morts
friture glaciale crépitant immobile
dun bruit de fin fond dun murmure marmoréen
bien rangés bien enragés
bien allongés au garde-à-vous
Ici le Bas-Hurleur ici le Bas-Hurleur
Ondes Immenses Ondes Immenses
déon en néon nous vibrons
votre néant nous léclairons de notre néon
au Jardin des Oliviers nous allumons nos Nérons
morts raides-vifs
fusez au glouglou de la mort souple et morte
pourrissez à la vitesse de léclair
Ici le Bas-Hurleur ici Ondes Immenses
(lil magique distille une larme armée)
nos barres vous sondent doucement
barres de fer barres damour
vos chairs se fondent en sifflements doux
sifflant les chiens des biens de lautre monde
le noir sirise de vos ris
des tendresses détonnent en fusées spectrales
Vapeurs en fleurs vous lêtes tourbillons de gaz amoureux
âmes-électrons dun grand X ionisé
roue dIxion le bouton tourne et roule
tournesol suivant le grand vide solaire
ondes immenses vous lêtes êtres immondes songeant un monde
ondes sans océan bouillant de calme
tout bas vous hurlez votre joie pas encore née
Écrit directement en français
À WILHELM FREDDIE
1
Le muscle pourrissant est traversé par un éclair ; une odeur de pommes se dresse à demi sur son coude et regarde autour delle avec des yeux qui se brident en luisant faiblement ; un hurlement bas saffaisse lentement sur le lit damour, senveloppe de franges mordorées qui serpentent en souriant.
Minuit dun abysse. Un triangle sallume, dur comme le désir, aisselle se fermant sur un entrecuisse qui, lui, se ferme sur une époque. À perte douïe tonnent les vibrations de deux lèvres serrées.
2Disques
grands trop grands tombant
ou bien moyens
petits rotatifs peuplés de petits ratsAiguise-toi
langue
contre le disque
fais-en jaillir des étincelles
accroche-toi à lui qui temporte loin de la bouche
là bougonne
sur lui le disque hyper-macrosillon
tranche taillée dans le clignement dun il qui exploseLézard le monde senfuit par une lézarde
grandes et petites lèvres chuchotent derrière les rideaux flottants de lespace
gargouillements battants de cloches qui ségouttentEnfant
pesant
le démon-tomate lève son poingÉcrit directement en français
LA VALLÉE
La voilà
la vallée
obliquement
derrière limperceptible fissure
que lhésitation dun instant ouvre dans le rocher
à pas de loup on sy met à faire les cent pas
peut-être un jour on en reviendra
calciné par le feu secret de la distractionCest la vallée
cest bien elle
ses versants sen fichent
le nuage lui pissote dessus
il ny a quun peu de ténèbres
un bref son de grelots un rien de Dieu
pourtant on y entreOn y entre
obliquement
comme lobjet qui a bougé sur la photographie
un marchand fou en limousine
passe à toute vitesse
en jetant un éclat de mercure
par la portière entrebâillée
ah que lattente éclate en vomissements de cuivres
on arrive on arrive larrivée narrive pas
un drapeau claque par-dessus des claquements de langue
Ô VALLÉE DES VALLÉES
Ô VALETS DÉVALÉSMerde
on y entre on y entre
on se glisse dans langle formé par les aiguilles de lhorloge à midi
on se couche dans le berceau des cornes du taureau-Temps qui fonce
on sy couche grand bébé sec pour un grand rêve sec
on sy couche
obliquement
bonne nuitÉcrit directement en français
PASTORALE EN CHAMBRE OBSCURE
À Ernst Cohn
Flûtes de granit flûtes de néant
je me suis levé des draps du soleil
une houle de matin négatif a noyé
dans son ombre ma figure attentive
un grouillement froid envahit les coins
crevasses cristallines dans le plancher
le plafond fait une grimace doiseau
Je suis le berger orné des crachats
immémoriaux de mon troupeau mort
des lianes de marbre
grimpent par mes membres frémissants
ma bouche explosion dune étoile
dans la Voie Lactée barrée de neige
flûtes de néant flûtes tragiques
Un buisson transparent seffeuille
dans le vent opaque de mon cur
la chaise seffondre sous moi
toutes les pendules se sont liquéfiées
derrière le rideau dune tendresse ancienne
se prépare un horizon de rochers noirs
Flûtes tragiques flûtes de feu
je suis le berger mes agneaux sont de paille
incombustibles et atroces et immortels
un sexe de dragon fossile me sert de houlette
dans le mur la fenêtre inexistante bat
ainsi quun voile devant un visage en haut-mal
Flûtes de feu flûtes de cendre
une structure abstraite pénètre lespace
les murs se mêlent à latmosphère
ma cervelle se mêle à mes cheveux
dans le miroir terni un fruit déglantier sallume
des grains de musique roulent de larmoire fermée
je me souviens dune fille aux mains de solitude
Flûtes de cendre flûtes de nuages
Écrit directement en français
VÉRITÉ VERTICALE
Derrière moi la chimie neigeuse de la forêt, berceau de prismes enchaînés et de géants sans issue. Feu !
Aveugles à larc-en-ciel maternel, les sylphes de mon sexe construisent mon temps le long dun fil de fer songeur. La parole y a le prestige des bêtes, tout y résonne du bruissement de la conque originelle, aux volutes davenir.
Derrière moi le désespoir du guerrier. Derrière moi des nefs prises dans la glace bavarde, quun incendie lunaire illumine mais ne délivre pas.
Connaîtrai-je jamais mon destin ? Le rayon errant percera-t-il la coupole décrépite de lespace ?
Nimporte.
De lautomne violent, de la science du délire est surgie une voix en nacre armé, dont les cercles sélargissent en saccageant la campagne déserte.
Derrière moi les explosions de la lâcheté ; derrière moi les lettres éparpillées de lamant de marbre ; derrière moi ce qui bientôt sera devant moi, caché dans un brouillard de jeunesse sans miséricorde. La mort ?
Feu ! Déesse austère qui dresses tes oreilles de biche, je tressaille à lappel dun nuage vers les innombrables marteaux enfouis dans le sol de la plaine.
Écrit directement en français
CARTE POSTALE ILLUSTRÉE
à Olivier Meurice
Lharmonie de cordes longtemps redoutée a éclaté dans la montagne. Que faire ? De sommet en vallée, de vallée en sommet serpente une suite de jurons comme un cordon de perles ; dénormes panaches de fumée, sans aucun sens de responsabilité, montent, obscurcissent peu à peu tout le panorama.
Sur le ciel des lignes dargent sallument faiblement : cest la grande électrolyse de loubli qui sannonce. Des pensées sans maître, les mouvements dun cur absent traversent latmosphère en étoiles filantes. Lentement une circulation constante de microbes, de vapeur deau et de feux follets sétablit.
Cest la grande électrolyse de loubli qui sopère. À gauche, la cathode scintille, angoissée, le néant de proche en proche perçant son murmure composé dun bruissement de lauriers et des râles dun mourant de théâtre. Des épées, des uvres dart, des croix, des chevaux courageux et des cerveaux glorieux se précipitent dun fol élan contre la cathode et sécrasent en une bouillie amorphe ; des mouches célestes sy posent par milliers pour pondre leurs ufs, tels de minuscules joyaux un peu sots mais dautant plus élégants. À droite il y a la noirceur taciturne de lanode, noirceur secrètement phosphorescente comme celle dun corbeau totémique. Lespace autour delle est tout rempli de forces latentes, de lignes minces et incisives, dhorreur et de beauté. Lourdement comme un sac de son ou légèrement comme un akène de pissenlit mais toujours avec la même inertie végétale, des gouttes de salive, des bibelots, des enfants morts-nés, des mouchoirs, des empreintes digitales et des vestiges de pieds tombent vers lanode mais ne latteignent pas ; ils se mettent à flotter alentour avec une musique vive, assez piano, mais qui, de temps à autre, se cabre en sforzandi brusques.
Lharmonie de cordes dure toujours. Maintenant elle forme un contrepoint rigoureusement équilibré avec le point dorgue de la cathode, lequel sest dissous en sons isolés, séparés par des silences de plus en plus longs, et avec le mouvement fugué de lanode où, à proportion, les silences se font plus fréquents. Lespace est déjà presque vidé par lélectrolyse, il ny a plus que quelques molécules dair éparses dans latmosphère, quelques objets traînant çà et là de par le sol ; le ciel séclaircit de nouveau, mais dune lumière qui nest quabsence dobscurité. À peine la musique sentend-elle encore : elle existe, certes, peut-être plus bruyante que jamais, mais non plus pour être ouïe.
Cest la grande électrolyse de loubli qui sachève : tout seffondre. Des flammes comme des ongles, des ongles sans orteil, des orteils sans pied, des pieds sans jambe (mais donnant des crocs-en-jambe), des jambes sans corps, des corps sans existence sombrent en un ballet cosmique violemment agité, dénué de toute valeur artistique. Personne napplaudit. Des années passent. Lentement le monde se réordonne en une hiérarchie infiniment complexe, mi-opaque et mi-translucide, mi-minérale et mi-végétale, doù tout élément animal ou humain a été soigneusement écarté. Seul un il cyclopéen regarde fixement à travers la lumière dune mitrailleuse géante placée sur la crête dune vague immobile, au centre de ce nouvel univers, sans se soucier le moins du monde des songes absurdes faits par les cumulus, qui brillent dun éclat pathétique au soleil de midi.
Écrit directement en français.
AVEC UNE CLÉ EN OS
Avec une clé en os
jouvre la porte
je vois la salle pleine dun feu léger et rare comme lair
et de cascades de boue suspendues comme des draperies
Je ferme la porte à clé
je réenfonce los dans la chair
et de nouveau la toile daraignée tissée de sentiers bourdonne
en son centre je me suis mis debout muet et sombre
et respire
des étincelles craquent dans mon conduit respiratoire enfumé
Le printemps lété et lautomne rugissant
descendent en cortège vers la tourbière
mais des signes dans le ciel foncent comme des trains
les sifflements des locomotives saccumulent en un orgue
dont le froid piétine les pédales à grand bruit de remue-ménage
Mon cur senfle il senfle jusquà mavaler
le tonnerre de ses battements plane comme un nuage
à lhorizon la ville aux mille bosses
sagite dans le sommeil et rumine le temps
Comme un murmure
le vent apporte par à-coups les roulements de tambour de lamour
Traduit de lestonien par lauteur
(sauf les deux derniers vers, traduits par Antoine Chalvin)