(Depuis le seuil, une ombre apparaît sur le plancher de la salle. Dans lencadrement de la porte se tient TIINA, pâle et famélique, les vêtements en désordre. Gênée, elle nose pas lever les yeux.)
JAANUS (la voit le premier) : Notre enfant disparue !
MARGUS (se levant dun bond pour courir au devant de Tiina, réjoui) : Tiina ! Enfin, tu es revenue !
LE FERMIER (forçant Margus à sasseoir) : Reste là ! Cest moi qui vais lui parler !
(Margus nose pas bouger. Son père pose lentement sa cuillère et savance vers la jeune fille.)
LE FERMIER : Doù viens-tu ?
TIINA (jette autour delle des regards suppliants, mais narrive pas à prononcer un mot).
LE FERMIER (dun ton sévère) : Doù viens-tu ? Où étais-tu pendant tout ce temps ?
TIINA (timidement) : Jétais dans la forêt. Je nosais plus revenir parmi les hommes ! (Elle se met à pleurer.)
LE FERMIER : Dans la forêt ? Ce sont les loups qui errent dans la forêt ! Que faisais-tu là-bas ?
LA GRAND-MÈRE (a quitté sa place à table et se dirige vers son lit ; elle sarrête à la hauteur de Tiina) : Ma petite, de quoi vis-tu dans la forêt quand tu y vas ?
LA FERMIÈRE (depuis la table) : Tu le lui demandes ! La forêt est pleine de viande, tu le sais bien !
TIINA (continuant de pleurer) : De quoi je vis ? De rien, grand-mère. Dans la forêt il y a des baies, de loseille, des racines
(Dans un élan démotion, elle se jette aux pieds de la grand-mère et sagrippe à ses genoux.) Oh, grand-mère ! Toi, tu ne me refuseras pas ton amour. Jai tant prié Dieu, je lai tant supplié à genoux, mais il na pas pitié de moi. Cette haine indomptable revient toujours et encore, et je ne peux y rien faire ! Quand jétais petite, jétais bonne, grand-mère, crois-moi ! Mais quand ils ont commencé à dire que ma mère était une sorcière, quand ils lont battue à mort, quand ils mont renvoyée dune porte à lautre en me maudissant, alors
Alors cette haine de toutes les injustices a commencé à grossir dans mon petit cur, comme une boule dure. Elle a grandi avec moi, et je ne peux rien faire contre. Je ne peux rien faire, grand-mère ! Rien !
LA GRAND-MÈRE : Mais tu vas dans la forêt, ma petite, et tu y restes des jours et des nuits !
TIINA (avec effusion) : Ah, grand-mère ! Dans la forêt, cest si bon
denfoncer son visage dans la mousse et de pleurer
jusquà ce que la haine fonde, goutte après goutte, et que le cur redevienne léger. Là-bas, on aurait envie de ne plus être humain, on voudrait juste rester là, au milieu des bois, libre, libre, libre
MARGUS (se précipitant vers Tiina, les bras ouverts) : Tiina !
LE FERMIER (saisissant Margus par le bras et le repoussant en arrière, puis se tournant vers Tiina, avec rage) : Loup-garou !
TIINA (sursautant, comme mordue par un serpent, puis chancelant, tandis que la grand-mère sécarte delle) : Toi aussi, tu le dis ! (Elle lève les bras, comme pour prier, puis met les mains devant ses yeux.) Oh, mon Dieu !
LA FERMIÈRE (depuis la table) : À la Saint-Jean, autour du feu, tu las reconnu toi-même, que tu étais un loup-garou ! Tout le monde ta entendue ! Alors pourquoi cherches-tu à le nier maintenant ?
TIINA (les bras tendus vers la fermière) : Oh, mère, comment peux-tu me le reprocher ? Jétais meurtrie et folle de rage ce jour-là. Jai prononcé ces mots sans réfléchir.
LE FERMIER (amèrement) : Sans réfléchir ? Explique-moi plutôt comment tu as ensorcelé mon fils pour lobliger à taimer !
TIINA (avec une fierté grandissante) : Je nai pas ensorcelé Margus. Je ne lai pas obligé à maimer. Il le sait bien. Dieu le sait, et vous aussi. Si Margus maime et veut mépouser (ses yeux se mettent à briller avec éclat), cest de sa propre volonté. Moi
je ne peux quêtre fière davoir conquis le cur dun homme aussi bon que lui
et humblement reconnaissante de ne pas être seule et abandonnée dans ce vaste monde.
LE FERMIER (ne se contenant plus, criant presque) : Tu es une sorcière et tu recevras un jour le châtiment que tu mérites, comme ta mère ! Hors de chez moi, graine de vipère !
TIINA (folle de rage) : Quoi ? Je suis une sorcière ? Comme ma mère ? Tu insultes la dépouille de ma mère sous la terre et son âme au paradis ! Ma mère dont tu as pourtant, par charité, recueilli, nourri et vêtu lenfant !
LE FERMIER (se détournant) : Que soit maudit le jour où jai fait cela !
TIINA (se contenant, dabord dun ton plaintif, puis rageusement) : Oh oui, il aurait mieux valu que vous mabandonniez aux bêtes sauvages ! Ainsi, jaurais bien vite cessé de souffrir. Mon âme serait retournée auprès de ma mère et dans les bras de Dieu. Vous avez donné à manger à mon corps, mais vous avez laissé mon âme souffrir de la faim. Vous mavez nourrie et vêtue, mais vous ne mavez pas aimée. Vous avez donné refuge à mon corps, mais mon âme est restée seule. Et elle en a cherché une autre ! La vôtre ! Pendant dix longues années. Mais elle ne la pas trouvée. Vous avez versé du poison dans mon âme ! Et maintenant que je viens vous demander de laide et de lamour
à vous qui deviez être pour moi un père et une mère
maintenant
vous mappelez vous aussi loup-garou ! Que cela reste à jamais comme une tache sur votre âme ! Ah ! Il ny a plus dans mon cur la moindre étincelle damour filial ni de gratitude : nous sommes quittes !
MARGUS (gémissant) : Tiina !
Comment tu parles à nos parents !
TIINA (sur le même ton que précédemment) : Ce ne sont pas mes parents ! Et ce ne sont pas non plus les tiens sils nont pour toi ni amour ni compassion ! (Plus calmement.) Margus ! Dans le grand livre, il est écrit : lhomme quittera son père et sa mère et chérira sa femme. (Elle se retourne pour sen aller.) Viens !
MARGUS (tristement) : Pour aller où ? Réfléchis donc un peu ! Où pourrions-nous aller ?
LA FERMIÈRE (dun ton légèrement moqueur) : Où doit-il te suivre ? Y a-t-il un endroit où lon ne puisse vous retrouver ?
MARGUS : Et qui nous mariera ? Qui nous inscrira dans le registre paroissial si nous navons pas lautorisation seigneuriale ?
TIINA : Je connais un endroit où personne ne nous retrouvera. Dans la forêt, derrière des marais et des tourbières que même les grues ne peuvent franchir quen volant, il y a une colline, et dans la colline, une source et une grotte. Le mariage ? Cest Dieu qui nous mariera. Viens, si tu es à moi !
LE FERMIER : Ha ! Inutile dessayer de lembobiner ! Il a la tête sur les épaules.
TIINA : Viens, Margus !
MARGUS (se tait, lair malheureux).
TIINA (tristement) : Si tu ne viens pas, Margus
alors dis-moi que tu ne viens pas !
MARGUS : Ce nest pas possible, tu le sais bien ! Ce serait de la folie ! Nous devons trouver un autre moyen, nous devons
(Il regarde ses parents comme pour chercher un secours, et en voyant leurs visages figés il se tait.)
TIINA : Tu ne viens pas ?
MARGUS (écarte tristement les bras, sans dire un mot).
TIINA (désespérée, tournée vers Margus) : Toi aussi, tu crois peut-être que
je suis un loup-garou ? Oh, mon Dieu ! Je deviens folle ! Je nen sais rien, après tout ! Peut-être que ma mère létait
et moi
je laurais hérité delle, de son sang, et ce poison
(Elle écarte les bras.) Oh, mon Dieu, je nen sais rien ! (Elle chancelle.)
LA FERMIÈRE (dune voix forte) : Ne prononce pas le nom de Dieu si tu nen sais rien !
TIINA (rageusement) : Les loups-garous
les loups-garous sont aussi des créatures du Seigneur !
LA FERMIÈRE : Ce nest pas vrai ! Les loups-garous nont rien à faire chez les hommes ! Va-t-en !
TIINA : Moi, je suis une créature du Seigneur, quand bien même je serais un loup-garou ! Et vous ? Misérables ! Vous navez pas de courage ni de force, pas damour, pas de fidélité ! Rien ! Et vous osez vous poser en juges ? Vous ! Si je suis un loup, ma place est parmi les loups, ils feront peut-être preuve de plus de justice et de pitié ! (Elle se dirige fièrement vers la porte. Pendant quelle marche, sa fureur se transforme en tristesse. Sur le seuil, elle jette un regard en arrière.) Adieu, Margus ! (Elle sen va en pleurant.)
(Rideau)
Traduit de lestonien par Antoine Chalvin