August MÄLK
LES PRÉSENTS DE LA MER
I
Laube tardive dissipait lentement lobscurité qui couvrait la mer. Dabord séclaira le long promontoire rocailleux qui avançait loin dans le gris de la mer et où se détachait seule, sur le gravier nu, une cabane de pêcheur. Puis les récifs blanchissants et les bancs de sable se dessinèrent, et la mer Baltique apparut, brumeuse, rabotée par les vagues.
Les dernières tempêtes, apportant de louest le brouillard et la pluie, avaient rendu la mer folle depuis plusieurs jours. Une nuit retentit, strident, lugubre, le cri prolongé dune sirène qui semblait venir de loin, du côté du Banc-Noir, et des fusées déchirèrent un instant la nuit dautomne.
Navire en détresse, dit Sander Pikasääre, le pêcheur qui habitait le promontoire, suivant du regard les étincelles qui se perdirent dans lobscurité.
Que le Seigneur protège ceux qui sont perdus en mer par une nuit pareille, pria la femme.
En mer ? Ils ny sont plus pour longtemps, maintenant... Ils ne vont pas tarder à être à plat sur le Noir.
Mais quest-ce quils ont donc à crier tellement ?
Bon Dieu ! Rencontrer le fond pour le bateau, cest à peu près comme si ton chariot tombait à leau, avec toi dedans...
Tout en parlant, le vieux pêcheur sétait levé.
Où vas-tu, dans la nuit ?
Je vais voir...
Quest-ce que tu vas voir ? Il fait noir comme dans un sac. On ny voit seulement pas assez pour se fourrer le doigt dans la bouche.
Qui te parle de se fourrer le doigt dans la bouche ? Je veux voir seulement sil est sur le Noir ou ailleurs.
Tandis que le vieux chaussait péniblement ses longues bottes montant jusquaux cuisses, les fils séveillaient. Ils étaient trois. Le plus jeune, le seul non marié, dormait dans la chambre du père, tandis que les deux aînés se chauffaient auprès de leur femme, lun dans la pièce du devant, lautre dans la petite pièce attenante. Ils avaient été cinq ; mais lun avait émigré en Amérique où presque chaque famille de la côte envoie un de ses enfants pour que plus tard au village, il ne manque pas de vieillards qui racontent aux jeunes toutes sortes dhistoires de lautre bout du monde. De ce garçon, on navait plus guère de nouvelles, et ici, sur lâpre promontoire, il fallait bien se passer de lui dans la lutte pour le pain quotidien. Lautre, il avait péri à bord dun chalutier par une nuit dautomne, à lendroit même doù venait maintenant le hurlement de la mer sauvage et le fracas sinistre des vagues. Il ny avait donc pas à compter sur lui cette nuit. Mais les autres sétaient levés.
Jai entendu un bruit à travers mon sommeil, expliquait le cadet, et je me suis tout de suite douté de quelque chose. Avec ce vent qui grince des dents derrière la mer...
Moi aussi, rien quà lentendre, jai tout de suite deviné que cétait un bateau étranger, ajouta lautre.
Et le père affirma :
Quand même il naurait pas ouvert la gueule, je me serais éveillé. Il y a deux ans, quand un voilier finlandais échoua ici, on nentendait rien. Tout à coup, je méveille et je me dis : Pour sûr quil y en a un sur le rocher... Le jour vient : Il y est en effet. Nous avons mis les canots à la mer et recueilli les hommes. Il était temps : deux, trois vagues encore, et cen était fait du bateau et de léquipage.
Ils ne pouvaient donc pas se sauver eux-mêmes dans leurs chaloupes ?
Eh, où iras-tu, dans la nuit noire ? La mer hurle tout alentour : viens mon petit, viens !... Je voudrais bien ty voir en canot, si tu ne sais pas où est la terre...
Aujourdhui, cest un vapeur...
Des voiliers, on nen voit plus guère à présent... Un peu tard aussi comme saison, dit le père, et les hommes sortirent.
Est-ce que vous avez complètement perdu la tête ? cria la jeune femme du cadet en courant derrière eux.
Peut-être bien, plaisanta le mari.
Mais comme la femme persistait à le retenir, le vieux se fâcha et lui fit la leçon :
Qui ta si mal instruite ? On nira là-bas que quand il y aura moyen de ramer. Un enfant nouveau-né verrait que pour cette nuit il ny a rien à faire. Il fait un vent à décorner les bœufs. Il a failli marracher la porte des mains. Au large, ça irait encore, mais pour y arriver...
Ils descendirent au rivage.
Les vagues, avec un bruissement mauvais, se brisaient contre leurs bottes. La dentelle blanche de lécume qui ourlait le rivage était à peine visible sous leurs pieds et se perdait quelques mètres plus loin, où de toutes parts, régnait lobscurité complète. La mer mugissait devant eux, et, par derrière, la girouette narrêtait pas de grincer, à croire quelle allait tomber par terre.
Une fusée rouge traversa lobscurité, découvrant un instant les dents blanches des vagues. Puis les ténèbres retombèrent sur la mer Baltique en furie et sur les barres décueils. Maintenant les yeux éblouis par cette brève clarté voyaient encore moins quavant.
Longtemps encore, les regards continuèrent à explorer la mer, mais le navire ne donnait plus signe de vie. Seul, le vent déchiquetait les lames, jetait de la poussière deau plein les yeux.
On se mit à discuter sur la cargaison de ce bateau tardif. Et dabord, doù venait-il ? Sil vient du nord, eh bien, cest du bois quil transporte ; alors, demain les vagues amèneront en masse des planches et des propses . Mais si cest dAllemagne quil vient ou des pays plus lointains, alors il peut être chargé des marchandises les plus variées. Ne leur est-il pas déjà arrivé une fois de récolter des oranges quil a fallu ramener sur le rivage à laide de râteaux. Une autre fois, cétaient des grains de café. On les a donnés aux vaches et aux cochons qui nont dailleurs pas su apprécier à sa valeur ce produit exotique. Les pêcheurs eux-mêmes ne pouvaient guère lutiliser pour eux, et bien que le bateau contînt beaucoup de café, sans sucre ça ne valait pas grandchose. Mais la mer leur faisait aussi dautres cadeaux qui fournissaient parfois un utile appoint à ce quon prenait dans les filets, nasses ou seines, et qui, trop souvent, ne suffisait pas à nourrir la famille nombreuse et unie.
Le père de Sander avait vu bien des voiliers passer par ici, et il racontait que de son temps, il y en avait beaucoup qui coulaient sur le Banc-Noir :
Quand le vent soufflait de la mer, après une nuit de brouillard, au matin, tu en voyais ! Tu nas quà sortir le canot, et hardi ! Tandis que maintenant !... Plus rien à ramasser dans la mer. On va à la vapeur... Et des phares, des instruments, des balises partout. Ils filent au large sans peine... Cest à pleurer !
Sander et ses fils voyaient les choses un peu autrement. À chacun son droit : le bateau a le sien, le pêcheur le sien et le paysan le sien. Cela ne diminuait nullement la rancune contre les garde-frontières qui, deux fois, lui avaient pris toutes les planches quil avait repêchées de la mer et les avaient vendues aux enchères. Ça narrivait pas à lui entrer dans la tête :
Passe un bateau étranger. Les vagues semparent de lui et le jettent à la côte. Alors, si je ramasse les débris du bateau, nest-ce pas la même chose que de pêcher du poisson ? Quel droit ont-ils de mettre cela aux enchères ? Et le pêcheur na plus quà sessuyer la bouche et à pendre ses dents au clou.
Voilà comment il raisonnait. Car ce que la mer apporte appartient à celui qui la ramassé. Ce qui est à la mer nest plus à personne, de même que la mer elle-même ni lair nappartiennent à personne. Sans doute, il souhaitait bon voyage à tous les bâtiments qui passaient, avec leur cargaison. Mais quand une vague puissante chipe quelque chose, lentraîne par-dessus bord et le rejette sur le rivage pour les habitants de la côte, ça, cest du bon. Cette fois encore, cest ce quil dit à ses enfants :
Au matin, on ira voir ce que cest que ce bâtiment. Il faudra regarder de quoi il est chargé.
Ils rentrèrent. Ayant fixé une lampe à la fenêtre pour le cas où léquipage voudrait gagner la terre, ils se disposèrent à attendre le jour. On répondait peu aux nombreuses questions des femmes. Le pêcheur na pas coutume den raconter long ni sur la pêche ni sur la manière dont il vient déchapper miraculeusement à la mort. Sans presque desserrer les dents, les fils senfouirent sous leurs rudes couvertures. Le père de famille sassit dans la pièce du fond et lon nentendit plus que le sifflement de sa respiration. On voyait seulement dans le coin luire le feu de sa pipe, et de temps en temps jaillir la petite flamme jaunâtre du briquet. Cette nuit-là lui coûta pas mal de tabac.
Au petit jour, la maison était déjà en mouvement. Et à laube, quand le vent sapaisa, les hommes aperçurent sur lemplacement du Banc-Noir la silhouette sombre dun vapeur. La vision ne dura que quelques secondes. Le vent avait sauté au nord-ouest et charriait des nuages. La pluie commença et enveloppa bientôt de son réseau gris le bateau échoué et les vagues écumantes.
Il ne bougera plus maintenant, observa le père.
Est-ce quil ny a pas moyen quil se relève ?
Du nord ? Au fond, il y a des pierres qui sont comme des dents. Pas de danger quelles lâchent. Cest encore heureux quil ait pu tenir toute la nuit. Bien arrimé, pour sûr, sans quoi le vent à force de le secouer aurait fini par le retourner complètement.
Et les hommes ? Est-ce quils sont partis déjà ?
Comment partis ?
Mais pour gagner la terre. Ou bien, la tempête a fait sonœuvre sur les canots ?
Imbéciles que vous êtes ! Croyez-vous donc quun marin ne sache pas où lon est mieux en sûreté par un temps pareil : à bord ou en canot ?
Pourtant, la cheminée ne fume pas.
Est-ce quon peut voir quelque chose avec ce brouillard ? Ils regardèrent du côté de la maison. En effet, la fumée qui sortait en spirales de la cheminée était à peine visible, noyée dans la grisaille de la fine pluie dautomne.
Si on allait y voir ? proposèrent les fils.
Dici, il y a bien quatre kilomètres, dit le père. Si on était en été... Attendons un peu que la pluie calme les vagues. Alors, on pourra voir.
Ils rentrèrent à la maison. Pendant que le père découpait les feuilles du tabac quil cultivait lui-même et remplissait dessence son briquet, les fils préparaient les vestes de toile huilée et les chapeaux imperméables. On servit les pommes de terre en robe de chambre et les räims qui composaient le petit déjeuner ; et quand il ne resta plus dans la terrine quun tas des épluchures de pommes de terre saupoudré par largent des têtes et des queues de poisson, les hommes se levèrent pour partir. Ils descendirent aux trottoirs de planches où étaient tirées les barques et préparèrent une embarcation légère. On prit une voile taillée dans de vieux sacs, petite mais solide, comme il convient par la tempête et dont on ne regrette pas la perte. On vérifia un à un tous les tolets, sans oublier den faire une provision, ainsi que davirons. Une gaffe, accessoire indispensable en pareille occasion, prit place, elle aussi, dans la barque. Alors, on poussa le canot dans leau. Les vagues le soulevèrent, puis le laissèrent retomber dans le vide. À coups saccadés davirons, on traversa la zone du brisant et lon entra dans les grandes lames où le canot devint plus docile.
Les vents dautomne se calment aussi vite quils sélèvent. Ce matin-là aussi, le vent tomba et sauta au sud-ouest. Dune force moyenne, il fronçait légèrement les grandes vagues venues de louest. Mais entre les récifs la mer bouillonnait encore si violemment quen dépit de toute lhabileté et de toutes les précautions des hommes, le canot embarqua deux ou trois fois et leau écumante vint remplir le fond jusquà hauteur des bancs. Mais les hommes sans sarrêter, continuant à faire force de rames tout en tétant leurs pipes éteintes, avançaient pouce par pouce vers le Banc-Noir où, à laube, ils avaient entrevu le vapeur échoué.
De nouveau retentit la voix de la sirène.
Encore un signal de détresse, dirent-ils, et ils sarrêtèrent pour écouter. Mais instantanément, le vent fit virer le canot et une lame transversale faillit le faire chavirer. Les hommes se remirent à ramer. Le père avait entendu une autre sirène hurler dans le lointain, doù parvenait maintenant le rauque rugissement dune corne de brume.
En voilà un qui passe au large, remarqua quelquun.
Quest-ce que tu racontes ? Au contraire, il approche. La route des grands navires est beaucoup plus loin. Ils ont dû demander du secours par T.S.F. et cest le bateau de sauvetage qui arrive.
Les navires échangeaient des signaux, ce qui permettait aux hommes du canot de garder sans peine la direction. Après deux heures dun rude travail, ils virent le corps noir du bateau surgir devant eux. Ils commencèrent par en faire le tour, pour lexaminer dabord de lextérieur. On leur jeta par-dessus babord une échelle de corde, en leur criant quelque chose dans une langue étrangère, à quoi ils ne comprirent rien. Mais le nom du bateau et du port de départ quils avaient lu sur un côté leur avait appris que cétait un bâtiment allemand. Et comme on ne pouvait tout de même pas supposer que tout léquipage voulût descendre dans leur canot, ils conclurent que léchelle de corde leur était destinée. Ils étaient déjà sur le pont, le pont rougeâtre dun navire de commerce, quand au loin apparut le bateau de secours qui, naviguant à la sonde, avançait à une allure de tortue.
II
Pendant toutes les nuits qui suivirent, on pouvait voir de la lumière du côté du Banc-Noir. Les bateaux de secours saffairaient autour du vapeur échoué et entre eux allait et venait fiévreusement la flottille des pêcheurs, comme un peuple de fourmis autour dun gros scarabée noir.
On jetait la cargaison à la mer. Mais elle avait cessé dintéresser les pêcheurs depuis quils avaient enfoncé leur gaffe dans plusieurs sacs successivement et glissé de nombreux coups dœil à travers les écoutilles pour sassurer que la cale ne contenait rien dautre. Mais non, il ny avait absolument rien dautre que des engrais chimiques de différentes sortes.
Tout de même, si on en prenait deux ou trois, proposa quelquun. Histoire de rire un peu...
Mais les autres répliquèrent :
Merci bien ! Cest une plaisanterie un peu fatigante... Et quest-ce que tu en ferais ? La vache nen mange pas, toi non plus...
Et les champs ?
Les champs ? Il faut dabord en trouver, des champs... Et puis, comment que tu peux savoir ce que cest que cette saloperie-là : sulfate ou autre truc ? À la fin, on ne réussira quà abîmer encore le peu de terre quon a. À quoi bon encombrer le canot dune chose qui ne sert à rien ?
Voilà ce quil en fut, des engrais... Aussi ne voyait-on guère de canots repêcher les sacs jetés à la mer. Mais il y a toujours des gens que possède le démon de tout prendre...
La réflexion ne vient quavec le temps. Le tas des sacs amoncelés sur le pont avait déjà presque entièrement fondu quand on savisa un beau matin que même si le contenu était inutilisable, le sac lui-même représentait une certaine valeur. Depuis ce moment, sans cesse, nuit et jour, les barques tournaient autour du bateau échoué, quand les hommes occupés autour du gouvernail, pour se débarrasser deux, ne leur jetaient pas de leau bouillante sur la nuque. On aurait dit des mouches fourmillant autour dune goutte de miel. On ne prenait même plus le temps de défaire les sacs convenablement : on les ouvrait dun coup de couteau dans le côté, et le sel jaunâtre ou la cendre gris-bleu, contenu invariable de tous les sacs, tombait dans leau en grésillant. Les tas de sacs vides sempilaient dans le fond des barques. Quand on ne leur en jetait pas de nouveaux, les pêcheurs revenaient à terre prendre des gaffes plus longues, à laide desquelles ils fouillaient en tous sens le fond de la mer jusquà ce quil ny restât plus rien.
Quand même, on ne nous laisse pas partir tout à fait les mains vides, opina Sander Pikasääre. Cétait aussi le sentiment des autres, quoique tous eussent été bien en peine de dire ce que représentait au juste ce « on » : le bateau étranger, lhomme du gouvernail, ou la mer ?
Outre les sacs, on tira encore un autre profit du bateau. Les jeunes hommes de Pikasääre furent embauchés comme journaliers pour aider au déchargement. Les femmes prirent leur places aux avirons. Ainsi, tout le monde travaillait : les femmes ramaient, le père manœuvrait la gaffe et les fils gagnaient de largent en jetant les sacs par-dessus bord.
Cette activité fébrile au Banc-Noir dura trois jours et trois nuits. À plusieurs reprises, les deux bateaux de secours essayèrent de renflouer le vapeur échoué. Mais tous leurs efforts furent vains.
Sil sy aidait lui-même... suggéra le père Pikasääre. Mais le bateau ne bougeait pas. Ses pompes narrivaient pas à faire baisser le niveau de leau dans la cale et, dans ces conditions, il était difficile de maintenir dans les chaudières un feu suffisant pour obtenir assez de vapeur. Or, à eux seuls, les efforts des bateaux de secours étaient impuissants.
On parlait de raccommoder les déchirures subies par la coque, de faire venir des scaphandriers et autres mesures de ce genre. On recommença à décharger le bâtiment, espérant ainsi faire lâcher prise aux dents du rocher. Et peut-être aurait-on fini par y réussir. Mais entre temps, lhorizon sétait couvert de taches rouges, comme la peau du renard au printemps. Des nuages longs et minces apparurent, de ceux qui apportent le vent. Bientôt les trottoirs de planches furent noyés, et leau montait toujours du côté de la maison de Pikasääre. Le soir, quand les pêcheurs se sauvèrent à terre et que les feux des bateaux de secours séloignèrent dans la nuit, la mer était houleuse, et le vent sifflait déjà au-dessus de la mer et du promontoire. Au matin, cétait une véritable tempête qui faisait rage et qui cassa les branches mortes du peuplier dans la cour de Pikasääre.
La tempête souffla pendant trois jours avant de sapaiser. Cétait le moment pour les pêcheurs de préparer leurs filets : un vent pareil, ça remue la mer sens dessus dessous, et ça fait lever le poisson.
Ça nest pas encore la fin, disaient les plus sages. Et en effet, ça nétait pas encore la fin. Le vent sauta du sud-ouest au nord-ouest et souffla encore trois jours, échevelant et dispersant les nuages aux quatre coins du ciel. Enfin, les nuages ralentirent leur fuite. Du nord-ouest arrivèrent des masses noirâtres, chargées de grêle. Les rafales sespacèrent, puis séteignirent, et la nuit froide vint argenter de gelée blanche les barques et le rivage.
Les pêcheurs partirent en mer et revinrent, chargés jusquaux bords de poisson brillant comme du métal. Ce même jour, on aperçut lun des deux bateaux de secours qui revenait vers le Banc-Noir.
Mais cette fois, les jeunes hommes de Pikasääre navaient pas le temps dy aller travailler, même à bon prix : la mer payait mieux. Et quand on se rendit au bateau naufragé, on apprit que léquipage lavait quitté avant la dernière tempête. Quant au bateau, maintenant, il nétait plus bon à rien.
Après la saison des glaces, il nen restera rien, dit le père Pikasääre.
Nous allons enlever les pièces les plus précieuses, expliqua le pilote du bateau de sauvetage.
Et la carcasse, vous la laissez à la mer ?
Comment faire ? Elle est tout de même un peu grande pour quon la prenne sur le dos... Et on narrivera jamais à la remorquer.
Eh bien, cest la mer qui sen chargera.
Comme cette fois-ci ils navaient rien à espérer et quon navait plus besoin de leurs services, les pêcheurs retournèrent à leurs filets. Léquipage du bateau de secours dépouilla les cabines et détacha des machines toutes les parties en cuivre. Tout ce qui se laissait prendre et tout ce qui en valait la peine fut enlevé et transporté sur le bateau de secours, tandis que deux scaphandriers travaillaient au fond de leau à détacher la précieuse hélice. Le travail fini, le petit bateau prit le large et disparut à lhorizon. Ainsi, le naufragé, avec sa carcasse éventrée et ses machines dépouillées de leur précieux revêtement, resta seul au Banc-Noir, couché sur le flanc, à attendre une nouvelle tempête pour recevoir enfin le coup de grâce et descendre jusquau fond sournois de la mer pour sy rouiller à côté des autres.
Un soir, la famille Pikasääre se trouvait de nouveau à lintérieur de la maison. La pêche qui suivit la tempête navait pas duré longtemps. Au matin, on était revenu les filets presque vides, et les harengs étaient de petite taille, juste le déjeuner dune corneille. Le soir, dautres pêcheurs étaient repartis en mer, mais le père Pikasääre, lui, ne suivit pas leur exemple. Encore, si le filet ne coûtait rien, on pourrait toujours aller samuser à le rincer dans la mer. Mais cest que le filet coûtait les yeux de la tête, et le père Pikasääre avait beaucoup de bouches à nourrir : les fils, les femmes, les petits-enfants. Aussi les chances de rendement de chaque entreprise devaient-elles être toujours dûment calculées.
Oh, on ne sait jamais avec la mer. Peut-être quil y a de nouveau du poisson, insinuèrent les fils qui navaient rien contre lidée de faire un tour en mer, même sans aucun profit.
Quelle trompe ceux qui ne la connaissent pas, dit le père Pikasääre. Lui, il en savait plus long.
Ce nest pas un vent à poisson, constata-t-il en regardant la mer froncée par le léger nord-ouest. Celui-là, il chasserait plutôt le poisson encore plus loin, ajouta-t-il, et la discussion fut close.
On étendit dans la pièce les nappes grisâtres des filets, aux fils fins, aux mailles mystérieuses, et à travers les mailles déchirées laiguille commença son mouvement agile, maniée par les femmes qui, tout en travaillant, tournaient et retournaient indéfiniment tous les potins du village jusquà ce quils en sortissent, soit définitivement éclaircis, soit complètement embrouillés, en tout cas, assez loin de la vérité primitive.
Mais le père nétait pas tranquille. Tantôt, il traînait ses sabots de bois à travers la pièce, tantôt il se penchait à la fenêtre et regardait la mer. À vrai dire, les pêcheurs regardent toujours et sans raison la mer, comme sils craignaient que derrière leur dos quelquun naille la leur chiper : et puis, tu peux toujours courir après.
Depuis plusieurs jours déjà, le père Pikasääre revenait sans cesse à la fenêtre. Et cétait vrai quil y avait quelque chose à voir dans la mer. La carcasse du bateau livrée au caprice des flots, cétait cela quil contemplait. Et finalement, cette contemplation se résuma en peu de mots :
Si on y allait ?...
Où ça ? Au canot ? interrogèrent les fils, croyant que le père voulait tirer le canot plus haut, de peur quil ne se trouvât pris dans la glace.
N... non... dit le père. Et ce fut tout.
Le père enfila ses bottes et les fils en firent autant. Les femmes sarrêtèrent de bavarder et elles suivaient des yeux leurs mouvements avec curiosité. Évidemment, on pouvait demander où ils allaient, mais tout en ayant, comme toutes les femmes, la langue bien pendue, elles savaient par expérience que quand le père devenait silencieux, les autres non plus navaient pas à parler. Et, où ils allaient, de toute façon, on le verrait bientôt.
Enfin, laîné comprit :
Cest au bateau que tu penses, hein ?
Et le père, la main sur le loquet de la porte, dit :
Ça se pourrait...
Maintenant, à la nuit tombante ? reprirent alors les femmes. À laller, ça marcherait encore, mais vous ny verrez plus rien pour revenir, à terre il fera déjà nuit.
Mettez la lampe à la fenêtre. Le vent souffle de terre, alors pas de vagues à craindre. Sais pas si nous en avons pour longtemps...
Les quatre hommes descendirent le sentier sablonneux, arrivèrent au rivage et mirent le canot à leau. Le vent gonfla la voile, et la barque, fendant la surface lisse de la mer, cingla droit vers louest.
Tu prends trop à gauche, firent observer les fils.
Oui, un peu... On ne sait jamais : si quelquun nous voyait... Ce nest pas la peine que les gens racontent plutôt ce que nous faisons, expliqua le père, tenant toujours à louest.
Lorsque la terre fut assez loin pour quon fût hors de vue, le père vira de bord et le canot prit le bateau échoué par le sud. Mais ça nétait guère commode de laborder. Il était là, tout près, on pourrait le toucher du bout de la rame, mais le bastingage était fort élevé. Lautre flanc, celui sur lequel reposait le bateau, évidemment plus bas, aurait été plus abordable ; mais il était tourné du côté du village et en traversant le pont, on risquait dêtre aperçu. Leur présence, après tout, pouvait se justifier, mais alors ça aurait donné aussi aux autres lidée de venir là, et il y a des circonstances où, ma foi, on préfère être seul.
Ils avaient emporté une gaffe longue. On laccrocha au bastingage et ce fut pour le plus jeune loccasion de mettre à lépreuve la force de ses bras et de ses poignets. Lentement, nappuyant que de la pointe du pied sur les clous du doublage, il grimpait toujours plus haut, et à mesure quil se rapprochait du bastingage, ses mouvements saccéléraient et devenaient plus aisés. Tout dun coup, un craquement se fit entendre et leau jaillit entre le bateau et la barque. Le clou rouillé qui fixait le manche de la gaffe au crochet sétait cassé et le jeune homme était tombé avec le manche dans létroit espace dun demi-mètre de large qui séparait la carcasse de la barque.
Le temps de lancer un juron, et il était déjà remonté dans le canot. Seul le manche de la gaffe flottait encore sur leau tandis que le crochet se balançait au bord du bastingage. Quant au jeune homme, il regardait dun air furieux le haut du bateau doù il venait de dégringoler. Il éprouvait quelque difficulté à mouvoir son bras gauche.
Tu tes foulé quelque chose, hein! demandèrent les autres.
Sais pas... Et le jeune homme fit quelques mouvements du bras gauche. Ça marche quand même. Un peu faible seulement. Jai dû me cogner contre le bord de la barque en tombant.
Il ny a plus rien à faire ici pour aujourdhui, déclara le père, et les hommes se remirent à ramer, le cadet rien quavec le bras droit.
Alors, quest-ce que vous avez vu ? demandèrent les femmes.
Jy ai laissé un bras, dit le cadet.
Jésus-Marie ! Cassé ?
Bah, les os dun homme ne sont pas des allumettes, fut la réponse insouciante du jeune homme qui ne voulut même pas montrer son bras et refusa de se laisser appliquer aucun remède. Il nest pas dans les habitudes des pêcheurs dembêter les autres avec leurs petites misères, tant quils peuvent encore se tenir debout.
Est-ce que vous avez rapporté quelque chose ?
Quelle chose ? Et le père fronça les sourcils.
Mais on croyait justement...
Non. On y retournera demain. Mais écoutez-moi bien, femmes : que chacune veille à sa langue.
Il y eut un silence. Puis la mère reprit, un peu alarmée :
Oui, oui... Mais à la fin, si ce que vous faites, ça nest pas régulier ?... Est-ce que vraiment vous avez le droit dy aller ?
Le droit ? Comme si on pouvait encore parler de droit ? Cela nappartient plus quà la mer. Tu peux porter la carcasse à la maison si tu veux. À qui ça fait-il tort ? Le vent va la mettre en pièces et alors, personne nen aura plus aucun profit. Alors, ce nest pas un crime si nous allons voir ce quil y a ou ce quil ny a pas... Mais si vous ne savez pas tenir vos langues, les gens viendront de tous les côtés et il faudra partager.
Oh, nous... dit la mère au nom de toutes les femmes, par ces paroles vagues mettant un terme à la discussion.
Le lendemain, avant le jour, les hommes partirent en mer. Le cadet voulait les suivre, bien quil ne pût toujours pas mouvoir son bras et malgré les instances de sa mère qui voulait lenvoyer chez le rebouteux. Lautorité du père trancha la question :
Est-ce un bras dhomme ce truc que tu as ! Les bras, ça nest pas pour une journée, tu en auras encore besoin. Avec quoi que tu gagneras ta vie ?
Ainsi fut-il décidé quil irait au village chez le rebouteux.
Et les autres partirent en mer.
Dès laube, ils étaient à lépave. La barque laborda du côté de la mer, mais cette fois-ci ils avaient emporté une échelle de corde munie de crochets qui leur facilita lescalade sur le pont. Ils passèrent toute la journée à bricoler sur le bateau. À la tombée de la nuit, se guidant sur la lumière convenue, ils rentrèrent, la barque lourdement chargée de tuyaux, de pièces en fer et de la porte en acajou de la chambre du capitaine. Sans doute, les bateaux de secours avaient emporté beaucoup de choses, mais pour les habitants de la côte qui, eux, ne sont pas difficiles, il restait encore pas mal à prendre.
Ils travaillèrent ainsi tous les jours pendant près dune semaine. Puis le vent changea et de louest arrivèrent les lourdes vagues qui allaient rendre tout départ en mer impraticable de longtemps. Ce jour-là, craignant le froid qui augmentait toujours et les flocons de neige apportés par le vent douest, les hommes prirent de bonne heure le chemin du retour. Il faisait encore clair, et là-bas, à la fenêtre de Pikasääre, ne brillait pas encore la petite lampe qui servait de phare et à la lumière de laquelle la mère de famille passait ses soirées à raccommoder les filets, en attendant le retour des hommes et soupirant sur la dépense de pétrole.
La lampe nétait pas encore allumée, mais le vent sétait mis à gémir tout autour de la cabane et la girouette grinçait dune façon si sinistre que la mère commença à sinquiéter.
Ils pourraient bien rentrer plus tôt, aujourdhui, pensa-t-elle. Voilà déjà le brisant.
En effet, les vagues de louest déjà hautes et fortes se brisaient en mugissant sur les nombreux écueils.
La mère se leva, arrangea la mèche de la lampe, nettoya les carreaux pour que la lumière se vît mieux et partit munie dune latte de bois chercher du feu sous le fourneau. Au même moment, une des jeunes femmes qui se trouvait dehors entendit des cris de détresse du côté de la mer, couverts par le bruit des vagues.
Seigneur Dieu ! cria-t-elle. Ils coulent à pic !
Toutes demeurèrent un instant comme pétrifiées. Puis elles se précipitèrent dehors. À travers le fracas assourdissant des eaux parvenaient des appels.
Seigneur Dieu ! répétèrent toutes les bouches. Puis après un moment de stupeur, elles coururent aux planches et poussèrent dans leau le petit canot qui servait pour la pêche à la nasse. Elles savaient toutes bien ramer, mais cette fois, dans leur hâte, contrariant mutuellement leurs efforts, elles ramaient dune façon si désordonnée que la barque ne faisait dabord que tourner sur place. Enfin, on sorganisa. La mère prit le commandement et lembarcation partit comme un trait dans la direction doù venaient les voix.
Où êtes-vous ? Où... où ?...
Par ici, par ici ! Dépêchez-vous ! Et elles se dépêchaient.
Les hommes étaient là, dans leau jusquà la ceinture, et les vagues écumantes et glacées déferlaient en mugissant sur leurs têtes. Ils auraient été depuis longtemps balayés par les grandes lames du petit banc de sable où ils sétaient réfugiés, sils navaient eu lidée de se tenir un peu au-dessous de la crête, et sils ne sétaient trouvés sur le Banc-du-Chien, protégé du côté de la mer par un autre banc parallèle, le Banc-Long, qui seul, recevait lassaut des grandes lames et ne les laissait parvenir jusquà eux que déjà amorties.
Sous le poids des trois hommes, le petit canot enfonça. Mais cétait le père qui commandait maintenant. Il avait pris le gouvernail et, pour éviter de recevoir en plein le choc des vagues en les coupant, il les prenait de biais. Et comme de lautre côté du banc, la mer était plus calme, ils purent gagner la terre sans encombre.
Mais comment donc avez-vous fait ?... demanda la mère.
Ça cest bien une honte ! dit laîné en colère. Sur le Banc-du-Chien ! Se noyer sur le Banc-du Chien ! On a honte de mourir dans ces conditions et de se présenter là-haut. Des fois quon vous demande : Par où cest-y que vous êtes venus ?... Par le Banc-du-Chien !
Le Banc-du-Chien nétait guère quà trois cents mètres du rivage. Mais une eau profonde, où lon pouvait pêcher à la nasse le séparait de la terre ferme. De plus, les hommes portaient de lourdes bottes et étaient déjà fatigués. Et puis, si les pêcheurs nont pas peur de leau ils ont tout le temps les pieds dedans , on nen voit pas beaucoup qui savent nager mieux que la poule ne vole.
À la maison, on avala une infusion dalcool aux gousses de poivre et on se frictionna vigoureusement les jambes qui, pendant leur séjour dans leau avaient dabord fait mal, puis étaient devenues insensibles comme des bûches. On évoquait le souvenir du bon canot qui avait coulé avec toute sa charge de ferrailles. Si la mer ne le prend pas, ils pourraient, par une journée claire, essayer de le ramener à la surface, leau étant très peu profonde à cet endroit du bas-fond.
Les appels avaient été entendus jusque dans le village et les pêcheurs qui avaient reconnu quils venaient du Banc-du-Chien ou du Banc-Long sétaient précipités au secours. Les naufragés étaient encore occupés à se chauffer en se frottant le bas du corps, le plus éprouvé par le bain glacé, lorsque plusieurs paires de bottes firent pesamment leur entrée dans la pièce.
Nous avons entendu crier. Alors, cétait vous, à ce quon voit ? dirent les pêcheurs, tout ruisselants dembruns.
Eh oui, sur le le Banc-du-Chien... Les femmes sont arrivées à temps ! grommela le père.
Comment ? Sur le Chien ? On croyait que cétait sur le Long...
La remarque touchait lamour-propre au vif. Sur le Long encore, il y a des vagues, ça pourrait encore se comprendre. Mais sur le Banc-du-Chien... Par une simple bourrasque ! Une honte, quoi ! Laîné voulut donner des explications :
Le feu nétait pas encore allumé. On avait pris un peu trop sur la gauche. Et vlan ! Voilà leau qui nous arrive jusquau ventre. On naurait pas été chargé, que caurait été un jeu denfants de remettre le canot daplomb. Mais avec toute cette ferraille !...
Le père toussota... La conversation en resta là. Mais on en avait déjà assez dit pour donner à penser à des gens qui savent tirer dun demi-mot plus que dautres dune longue histoire. Ce nétait pas dhier que ces hommes habitaient au bord de cette mer semée décueils.
Cest ainsi quà dater de cette nuit, le secret de Pikasääre fut connu de tout le village. Et ce qui est connu des femmes et des enfants, tout le monde ne tarde pas à le savoir. Il ne fallut pas longtemps pour confirmer cette vérité et cela attira bien du tracas et de lennui sur la famille Pikasääre.
III Laîné tomba malade. Il souffrait de la poitrine et se plaignait de ne pas pouvoir respirer. Appliquée contre le coffre, loreille percevait le lourd ronflement des poumons, pareil au râle dun animal mortellement blessé.
Il a pris froid, dit le père. Et il ajouta que lui-même avait les reins et les genoux tout perclus de douleurs.
Il faut chauffer le saun , conclut la mère de famille.
Et personne ne jugea cette proposition déplacée.
Le feu craquait encore dans le poêle du « saun » lorsque deux hommes en uniforme de garde-côte, le fusil sur le dos, descendirent de bicyclette devant la maison de Pikasääre et, après avoir appuyé leurs machines contre la palissade, entrèrent sans cérémonie, comme chez eux. Ils sinstallèrent devant la vieille table toute striée par le frottement, et se mirent à déballer toutes sortes de papiers. Les enfants blottis dans un coin, le pouce dans la bouche, considéraient les intrus, dans lattente de ce qui allait se passer. Ceux-ci réclamèrent le chef de famille.
Il est allé surveiller le feu dans le « saun », dit la mère.
Bon, quil surveille ! En attendant, toi, tu vas nous dire combien de fois vos hommes sont allés à ce bateau rapporter des choses ?
Combien de fois quoi ?
À ce moment, le malade sassit dans son lit et une violente quinte de toux le secoua. Le pire, cétait que de tousser, ça lui faisait mal, comme si on le transperçait avec des aiguilles.
Aussi, quest-ce que tu as besoin de te lever ? Tâche de retenir ta toux à lintérieur, conseilla la mère.
Mais le garçon têtu toussait de plus belle. Il devint bleu comme un morceau de moût bouilli, et la mère le gronda : sil continuait comme ça, la maladie ne lui laisserait plus même le souffle.
Le second garde-côte commença à tambouriner sur la table avec son crayon, et les enfants qui, entre temps, avaient approché leur nez des étrangers se renfoncèrent dans leur coin.
Alors, comment que cétait avec le matériel que vous avez rapporté du bateau ?
Oh, bon Dieu ! Vous ne voyez donc pas que je garde un malade ?
Avoue donc, et nous partons. Pas la peine de nier, ça ne vous servira à rien. De toute façon, nous savons tout.
Alors, à quoi bon me questionner ! Je nentends rien, moi, aux affaires des hommes.
Lorgueil et lobstination ne font quaggraver votre cas...
À ce moment, le père rentra, pressant dune main ses reins souffrants. Quant à lautre, elle simmobilisa et demeura comme collée sur la poignée de la porte lorsquil eut remarqué ces mêmes visiteurs qui étaient déjà venus chez lui dresser linventaire des planches rejetées par la mer.
Cest toi le maître de la maison ?
Ben oui...
Ils se sont jetés sur moi à cause du bateau et de je ne sais quelles ferrailles, expliqua la mère. Mais lun des gardes lui coupa la parole :
Ferme ça ! Si tu ne savais pas parler tout à lheure, tu nas quà te taire maintenant. Eh bien, vieux, veux-tu faire des aveux de bon gré, ou faut-il que nous procédions à la perquisition ?
Lentement, le regard du vieux pêcheur longeait le mur. Puis il avança le bras, prit le long couteau fiché dans une fente de la poutre et la planchette à tabac et se mit à hacher les feuilles.
Vas-tu avouer, oui ou non ? cria le garde-côte, et il savança vers le vieux, son fusil à la main. Tu es entre nos mains. Inutile de chercher des combines pour te sauver.
Ah, ah, vous menacez ? Allez donc faire peur aux enfants plutôt ! Avec eux, vous avez peut-être encore des chances de réussir...
Les gardes-côtes renforcèrent leurs menaces. Ils avaient fait lexpérience que la menace de pendaison produit parfois de merveilleux effets. Comme le vieux ne répondait pas tout de suite, un des gardes le poussa légèrement du canon du fusil.
On dirait que vous avez tous les droits dans cette maison, grogna le père.
Des représentants de la loi ont toujours tous les droits dans la maison des criminels.
Eh bien, si cest comme ça, débrouillez-vous tout seuls, dit le vieux. Sur quoi, il renfonça son couteau dans la poutre, cracha et sortit dehors. Il se dirigea vers le « saun », il sassit sur le seuil, dans la fumée qui sortait encore du fourneau. Les hommes le suivirent pour linterroger de nouveau. Mais il refusait toujours de répondre: sil avait commis un crime, quavaient-ils encore à parler avec un malfaiteur ? Pour lui, il navait rien de plus à dire, sa conscience ne lui reprochait rien...
Si vous étiez venus comme des êtres humains, on aurait encore pu sentendre, ajouta-t-il. Et, sans plus se soucier de ses interlocuteurs et de leurs jurons, il se mit à éteindre les braises dans le poêle.
Les gardes-côtes étaient accompagnés du constable qui, de toute façon, avait à régler quelques affaires au village des pêcheurs. Bien quon pût se passer de lui, la présence du bailli de village ou de deux témoins suffisant pour légaliser la perquisition, les gardes savaient par expérience que les pêcheurs naiment pas aller chez le voisin pour assister la justice en qualité de témoins, et le bailli pas plus que ses administrés. Mais cette fois-ci, laffaire paraissait claire, et le constable, pensant quon naurait pas besoin de lui, était resté au village pour distribuer les derniers avis de paiement de contributions, tandis que les soldats allaient faire signer laveu du délit. Or, comme on vient de le voir, ça navait pas été tout seul. Alors, un des gardes partit chercher le constable, pendant que lautre se plantait devant la maison pour empêcher les tentatives éventuelles de faire disparaître les pièces à conviction.
Le constable arriva enfin, les cheveux en bataille, lair en colère, et la perquisition commença. Le chef de la famille, invité à y assister, répondit en demandant si on ne pouvait pas au moins cesser douvrir et fermer la porte à tout instant : il y avait un malade à la maison et le vent froid nétait rien moins que bon médecin. Puis les frères et les femmes soulevèrent le malade enroulé dans ses couvertures et le transportèrent dans le « saun »; et lorsque, arrivé là, on commença à parler de la perquisition, le père coupa court aux propos en déclarant :
Mauvaise affaire... Pas la peine den parler.
Les représentants de la loi attendaient leur retour pour dresser le procès-verbal. Ils avaient découvert dans le grenier deux tuyaux de machine, quelques plaques de fer et un petit morceau de cuivre martelé. Les serrures ainsi que dautres menus objets qui se trouvaient dans une caisse cachée sous le lit du père échappèrent à leurs investigations. Lidée ne leur était pas venue de regarder sous le lit : personne nétait assez fou pour aller chercher des morceaux de bateau dans un endroit pareil. Ils ne savaient pas non plus que la majeure partie du matériel rapporté du bateau se trouvait au bord de la mer, cachée sous la vase que le froid des dernières nuits avait transformée en un bloc de glace. Le père nallait tout de même pas y diriger les gardes ! Pas si bête... Mais il était tout le temps à les harceler en leur conseillant de chercher sous le lit où il les assurait quil y avait encore une caisse pleine dobjets. Eux, ils ne le croyaient pas :
Ne fais donc pas le malin. Tu chanteras sur un autre ton, tout à lheure !
Et le procès-verbal de la perquisition une fois terminé, les visiteurs indésirables sen allèrent.
Les hommes gardaient le silence, tandis que les femmes parlaient entre elles, à voix basse, comme sil y avait un mort dans la maison. Mais la nuit venue, comme dhabitude, on nentendait plus que le paisible ronflement des hommes. Chez les pêcheurs, quelles que soient les circonstances, le sommeil ne perd jamais ses droits. À peine viennent-ils de sasseoir sur leur lit quils commencent à bâiller, et ils nont pas plus tôt allongé leur corps fatigué quils ronflent déjà. Peu importe que le lit soit dur ou quil soit arrivé malheur aux filets. Aussi dormaient-ils à poings fermés cette nuit-là comme les autres. Seul le malade ne pouvait fermer lœil, et dans lobscurité, il fixait le plafond, en colère contre lui-même : était-il un homme, oui ou non, pour tomber malade comme ça, pour un rien, pour un petit quart dheure passé dans leau froide...
Après les fêtes de Noël, laffaire vint devant le tribunal, à la session de janvier. Le principal inculpé était le père Pikasääre. Les fils et quelques autres pêcheurs qui, à leur suite, avaient également touché à lépave, étaient accusés de complicité ou simplement convoqués comme témoins. Chez lui, le père Pikasääre avait formellement exprimé sa volonté :
Sil arrive comme ça que lun de nous doive aller derrière les barreaux, cest moi qui y vais, déclara-t-il.
Et nous ? demandèrent les fils ?
Ça ne vous regarde pas. Qui est le maître ici ? Si chacun commence à commander et à réclamer sa part, on nira pas loin...
Mais tu es vieux... Et si cest pour longtemps quon condamne ?
Raison de plus. Les jeunes valent mieux que les vieux aux avirons. Et sil suffit quun seul aille en prison, pourquoi alors nous y mettre en famille ? Si la loi est faite comme ça quun honnête homme doive aller au cachot, cest toujours laffaire du chef de famille...
Mais devant la loi, cest vrai que vous êtes coupable, avança la mère.
Sur quoi le père lui donna une explication détaillée pour quelle comprît une fois pour toutes la différence quil y a entre ce qui est régulier et ce qui ne lest pas :
Est-ce que, dans toute ma vie, jai pris le bien dautrui, ou est-ce que jai essayé de le prendre ? Jamais. Chez nous autres pêcheurs tout est ouvert ; pas une porte avec une serrure, et avons-nous eu lieu de le regretter ? Jamais. Et est-ce que jai eu jamais affaire au tribunal ? Jamais. Tout ce que je possède, je lai gagné en mer de mes propres mains. Et quand il reste une vieille carcasse de bateau qui nappartient plus quà la mer, comme ils ont dit eux-mêmes, quest-ce quelle doit devenir ? Est-ce mieux, peut-être, que la glace la mette en miettes, sans profit pour personne ? Il vaut mieux que lhomme en ait quelque chose. Dailleurs, quavons-nous gagné à tout cela ? Lun a eu le bras cassé, lautre a manqué y passer. Maintenant il est là, le bateau, dans la glace, mais attends les premiers vents de la mer, et il nen restera pas même la place pour un corbeau de se percher... Si on me condamne pour avoir pris de la vieille ferraille, quon me condamne aussi pour le poisson que jai pêché dans la mer. Bientôt, on naura plus le droit de rien prendre de ce que donne la mer. Enfin, tout de même, le monde nen est pas encore arrivé si loin dans sa perversité. Mais voilà maintenant que ça nest plus assez dun qui aille en prison, il faut encore que les autres sen mêlent. Pour ça, non. Cest moi seul qui réglerai cette affaire.
Après ces fermes paroles, les femmes navaient plus quà se taire, et les fils durent se soumettre à la décision paternelle.
Le jour du jugement, on se rendit en ville. Le banc des accusés fut occupé par les vieux pêcheurs à la peau tannée par le soleil et le vent, aux longues rides tirant les coins de la bouche. Ils regardaient fermement tout droit devant eux et fixaient le tapis de la table, comme ils regardent la mer lorsque leur barque menace de sombrer.
La loi prévoit pour votre cas des peines sévères, dit le Président. Le saviez-vous ? ajouta-t-il dune voix indulgente et presque aimable, et sa politesse mit dans une extrême confusion les pêcheurs qui sétaient préparés à une terrible tempête. Il leur semblait quils avaient sur le dos des vêtements tout neufs et tout propres qui les gênaient énormément. Ils baissèrent les yeux, et certains se sentirent soudain encore plus mal à laise parce quils ne savaient pas comment cracher sur ce plancher ciré.
Cependant, le tribunal entendait les témoins. Tout fut raconté selon la droite vérité : comment on avait regardé le bateau, regardé encore et encore ; et puis, comme quoi on sétait dit : à quoi bon quelle reste comme ça, la vieille ferraille ? Et alors on avait été prendre de ce vieux fer pour essayer den faire, par exemple, des crochets à déterrer les pommes de terre, sil était assez bon pour cela, ce dont on nétait pas sûr. Les juges ayant demandé au vieux Pikasääre si ses fils avaient pris part à lentreprise :
Lequel ? riposta le père. Celui qui a la pneumonie ou celui qui a le bras cassé ? Et depuis quand alors les jeunes ont-ils quelque chose à dire ou à entreprendre quand le père est encore en vie ?
Le représentant de la Compagnie de sauvetage rendit aux pêcheurs un grand service. Sans doute, toute réflexion faite, sétait-il convaincu que la condamnation et lemprisonnement des hommes ne le rendraient pas plus heureux. Toujours est-il quil reconnut devant le tribunal que les objets et parties de machines emportées navaient pas même la valeur de la ferraille à vendre. Après sa déposition, laffaire perdit toute importance. Le juge parla au père Pikasääre de condamnation avec sursis. Le montant des dommages et intérêts nétait que de 11 couronnes et quelques sentis. Le père restait encore à attendre devant la table du tribunal. Il réfléchissait à la condamnation et à la petite somme que, malheureusement, il navait pas sur lui en ce moment. Mais personne ne faisait plus attention à lui.
On passa à laffaire suivante, et quelquun dit aux pêcheurs quils pouvaient sen aller.
À la maison ?
Eh, pourquoi pas à lauberge, suggéra une voix dans lassistance.
Lorsquon leur eut confirmé quils pouvaient retourner chez eux, le père Pikasääre demanda encore :
Et cet argent, ces onze couronnes ? Est-ce quon peut attendre deux ou trois jours pour le paiement ?
Lhuissier sourit. Comme il ne pouvait entrer dans tous les détails, il dit seulement quon pouvait attendre. Et les hommes sen furent.
On navait pas oublié lidée de lauberge. Là, on acheta deux bouteilles de vodka quon vida sans sasseoir. Ensuite, on alla regarder dans les boutiques les prix des filets neufs.
En hiver, les journées sont courtes. Le crépuscule tombait déjà quand les lourdes bottes des pêcheurs se mirent à arpenter le chemin du retour. Les chevaux, abandonnés à eux-mêmes, trottaient tout doucement, tandis que par derrière les hommes marchaient tous ensemble, parlant sans arrêt ; chacun, maintenant, avait son opinion et son mot à dire sur laffaire. Les Pikasääre étaient contents que tout se fût passé comme ça. Les fils avaient une notion du monde un peu différente du père et leurs craintes avaient été plus vives. Mais ils étaient aussi plus malins et savaient envisager une affaire de différentes façons, tandis que le père ne connaissait quun seul droit, celui de son fort intérieur.
À la maison, le père fit aux femmes en quelques mots le récit du jugement. Et deux jours après, il se hâta daller à la mairie sacquitter de sa dette. Mais on ne voulait pas encore de son argent. Cest seulement après plusieurs semaines quil réussit à la payer au constable.
Cétait juste dans le temps où la route devient bonne pour le traîneau. Sans rien dire aux siens, le père loua un cheval an village et commença à charger sur le traîneau les plaques de fer et les tuyaux pour lesquels il venait de payer au constable les onze couronnes.
Mais, est-ce quon a commandé de rapporter ? demandèrent les fils en voyant ces préparatifs.
Non.
Alors ?
Puisque cest le bien dautrui, je nen veux, pas ! Mais à quoi tout cela peut-il servir ? firent observer les fils.
Puisque ça nest pas régulier, quils disent...
Mais, là-dessus, ils ne parlaient pas la même langue, et ils ne pouvaient pas saccorder. Un peu froissé par cette discussion, le père se mit à lœuvre tout seul, sans vouloir appeler ses fils. Mais ceux-ci vinrent deux-mêmes à son aide, et ensemble, ils déterrèrent les tuyaux rouillés ensevelis sous la bourbe glacée. Le père transporta le tout chez lagent de la Compagnie Maritime chargé de laffaire, qui habitait à douze kilomètres de la côte.
En le voyant arriver, celui-ci leva les bras au ciel. Il ne voulait pas de tout ce tas de ferraille rouillée dont il ne savait que faire. Mais après avoir dépensé toute son éloquence en vain, il ne lui resta plus quà hausser les épaules et laisser faire. Et le père Pikasääre déchargea jusquà la dernière parcelle tout ce qui avait été pris sur le bateau : planches, morceaux de cuivre, tuyaux et serrures. Et lorsquil put dire à lagent que tout, jusquau dernier clou, se trouvait là maintenant, il ressentit dans son for intérieur un grand soulagement. De retour chez lui, il dit :
À vie honnête, mort honnête !
Puis il alla à la fenêtre et regarda dehors. Là-bas, à la limite des glaces, la carcasse du bateau couché sur le flanc se profilait sur le bleu de leau libre.
Pas sûr, au printemps, quil en reste quelque chose, murmura-t-il, se parlant à lui-même.
Quand même quil en reste, on na pas droit dy toucher, dirent les fils.
Si la glace le met en pièces, ce sera fini du bateau... Va alors le chercher au fond de la mer !... dit le père.
Il était de la côte et le temps qui lui restait à vivre était trop court pour quil oubliât la justice naturelle et apprît les ruses et les détours compliqués du monde moderne ; trop court pour quil perdît le sentiment inné du droit sur les présents de la mer.
Traduit de l'estonien par Boris Vildé