LA MER
1
Enfant, déjà, je désirais la mer immense.
Je voulais voir les crêtes blanches de ses vagues
et, glissant sur les vagues, lombre des sternes noirs,
et les troupeaux de mouettes oscillant dans lécume
et les voiliers au loin qui se balancent.
Je voulais voir sa surface assoupie
comme le torse bardé de fer dun géant endormi,
et écouter les vagues déferler sur le rivage
comme des flammes tourbillonnantes qui crépitent
et palpitent en lançant des appels passionnés
et sabattent en rugissant sur le rivage couvert darroche
puis rapidement disparaissent
comme une armé en déroute devant lennemi,
ou un troupeau de cerfs fuyant une forêt en feu.Oh, comme je désirais cette puissante immensité !
Je voulais voir venir la tempête furieuse
et fulgurer les éclairs verts au-dessus delle
et dans cette lumière tourbillonner lécume.
Je voulais naviguer sur les flots enragés,
me mesurer à leur fureur et vaincre,
et pleurer et puis rire de ce combat !Oui, je désirais tout cela,
et la tristesse emplissait mon cur denfant :
oh, aller sur le rivage de la vaste mer,
aller là-bas sur le rivage !Dans la pénombre de la nuit mon père me narrait une lugubre histoire,
pleine de pleurs, de peine et de plaintes desclaves.
La nuit était si calme, si chargée de chagrin, de douleur,
et la rosée faisait ployer la flouve frémissante,
une lune blafarde éclairait le mur de létuve
tandis que sur les champs dormaient les ombres noires.Alors dans ma jeune âme sembrasèrent de nobles idéaux.
Je vis un monde nouveau, une terre ouverte, dinfinies perspectives,
et je vis se dresser un peuple libre.
Dans mon esprit, un soleil semblait sêtre levé,
dispensant lumière et chaleur ;
dans ma poitrine, un orage semblait avoir éclaté,
grondeur et destructeur
et qui peut-être se détruirait lui-même.Je voulais voir alors la mer puissante,
entendre son mugissement sans peur :
mer, ma mer, grande et invincible mer,
tout le sang de mon cur affluait vers toi
comme toi libre et courageux !
2
Et voici quaujourdhui je te vois, ô mer infinie !
Comme tu es vaste et grande et lumineuse !
Tu exhales une liberté sans limites.
La poitrine appuyée contre le mur de la prison,
les mains crispées sur les barreaux,
dans les yeux la révolte et la douleur du temps
enfin je te contemple !Je vois la voûte rayonnante et profonde du ciel bleu,
et les nuages blancs qui flottent devant elle ;
je vois les vols de mouettes qui tournoient librement
et, au-dessous, les crêtes ondoyantes des vagues.
Je vois les grands navires étrangers
passer parmi les vagues comme dimmenses cygnes ;
je vois les voiles qui sélèvent comme des ailes de cygne,
et puis les vents emportent
au loin ces gens et ces navires
là où ne brillent pas les baïonnettes sanglantes,
là où lon nentend pas le cliquetis des fers, le claquement des ordres.Oh, ma mer, mon bonheur, je suis si près de toi !
Il ny a plus entre nous que ces barreaux et ces murs
maudits barreaux et maudits murs !Mer, ma mer, as-tu vu sur tes rives ces tombes noires ?
Ne sais-tu pas qui lon a enterré dans la nuit,
qui lon a jeté dans les fosses comme des bêtes sauvages
et recouvert de sable froid et de cailloux ?Mer, ma mer, sur tes rives se dressent des potences,
des crânes y blanchissent au soleil !
Nas-tu point vu ceux dont on a lié la bouche
par une nuit sans lune
et sans étoiles dans le ciel ?
Qui donc a-t-on vu là-haut
se balancer au lever du soleil ?Mer, ma mer, tes rives sont semées de débris calcinés,
les derniers brandons finissent à peine de séteindre.
Ne sais-tu pas comment cela est arrivé,
comment a pu se déclencher ce feu dément ?
Nas-tu pas vu qui a pendu, qui a tué,
qui a brûlé les fermes,
apporté les cris, la douleur,
qui a fauché les hommes comme du foin ?Oh, ce brouillard devant mes yeux !
Cette douleur dedans mon cur
froide et coupante comme ces barreaux,
noire et profonde comme ces tombes,
comme la mer là-bas derrière les tombes !
3La nuit se lève, sombre nuit de tempête
La lune pâle ne luit pas, ni ne blanchoie la Voie Lactée
Dans ma cellule brûle une petite lumière rouge
Les ombres passent, les ombres flottent,
et revêtent des formes étranges
Il est très tard, je ne dors pas
Mon âme est pleine dune tristesse et dune soif brûlantesJe me lève et retourne auprès des barreaux froids.
Ô ma poitrine fatiguée, bois de ce vent glacé !
Libre et furieuse tempête, serre-moi dans tes bras !
Mes yeux se perdent dans la nuit profonde,
là-bas, dans loppressante ceinture des brouillards noirs.Dans les ténèbres de la nuit, tempête sur la mer.
Grondements, craquements,
le grand cur de la mer brasille et palpite.
Ah, comme savancent loin les crêtes écumeuses,
telles des hordes de bêtes sauvages
ou des armées en lutte !Des vallées, des montagnes se forment,
et les vagues éclatent,
faiblissent et forcissent,
se lèvent et se pressent,
se figent un instant,
tournent en rond comme des malades,
et roulent comme des rouleaux,
se tortillent comme des serpents furieux,
en gémissant sabattent sur le rivage,
martèlent et creusent le rocher,
puis disparaissent toujours en gémissant !Cest la mer, lidéal de ma jeunesse !
Cest la mer, le désir de mon âme !Deviens plus forte encore, deviens plus dure,
déchaîne-toi et hurle, et tournoie jusquau ciel,
ces rochers de calcaire, lance-les comme du gravier,
pour que ces murs un jour sécroulent !
Mugis, mer, renverse et détruis !
Bats-toi, puisque tu tes levée !Et si je dois mourir sous les ruines,
je voudrais que mon cur senfonce dans la mer,
que ma vie disparaisse parmi les vagues
et que, vague à mon tour, je revienne rugir
sur le rivage froid et sablonneux de mon pays,
poussé par cette peine immense dans mon cur
aussi froide et coupante que ces barreaux,
aussi noire et profonde que ces tombes
et que la mer, là-bas, derrière les tombes !
Tallinn, prison de Toompea, 1906
Traduit de l'estonien par Antoine Chalvin