- MAÎTRE ET DOMESTIQUE
- Ils fréquentaient la même école communale, Tõnu, le fils du fermier de Kõrrevälja, et Jants, le bâtard dElts, qui occupait la chaumière dépendant de la même ferme. On lappelait Jants depuis sa première enfance déjà, bien quil eût reçu le nom de Jaan au saint baptême, nom sous lequel il était aussi inscrit dans les registres paroissiaux. Cétait à dessein que la mère avait fait choix de ce nom pour son fils sans père, ayant une fois entendu le pasteur dire que Jean signifiait : aimé de Dieu.
Nous ne savons si Dieu laimait ou non, et la pauvre mère lignorait également. Mais il nen reste pas moins que son fils, pas plus haut quune botte encore, avait déjà lié connaissance avec le froid et la faim. Bientôt, Elts commença à soupçonner que Dieu ne chérissait pas trop son fils. Et lorsque Jants lui-même, âgé de dix ans, dut aller à lécole, il put se convaincre que les hommes ne laimaient guère.
- À lécole, il ne connaissait personne, hormis Tõnu, le fils du fermier, de quelques années son aîné, qui était aussi plus grand, plus droit, plus fort et plus éveillé que lui. Déjà le premier jour Tõnu annonça à toute lécole que Jants nétait autre que le bâtard dElts, un sans-père, trouvé dans la forêt ou procréé par un loup. Le même jour, Tõnu démontra encore quon pouvait impunément taquiner, chicaner et houspiller Jants, quon pouvait lui faire des crocs-en-jambe, le pousser par la nuque, le secouer en lempoignant par la poitrine et disposer de lui pour nimporte quelle action. On ne prit même pas la peine de chercher un objet de risée mieux adapté et au bout de quelques jours Jants était devenu la cible des polissonneries dune cinquantaine de garnements.
- La mère de Jants lavait envoyé à lécole, étant persuadée que tout irait bien. Et pourquoi pas ? Son fils savait lire dans nimporte quel livre, il savait aussi écrire, quoique ses lettres fussent énormes, maladroites et trop étalées. Aussi linstituteur le louait-il pour sa manière de lire bien distincte et pour ses réponses pleines de bon sens, et durant les leçons darithmétique, il était toujours le premier à lever le bras parmi ses camarades de classe. On ne le réprimandait que parce quil se levait trop lentement de son banc lorsquon linterrogeait, en jetant autour de lui un coup dil craintif, comme pour demander : oserai-je répondre ?
- Dhabitude, il arrivait le matin à lécole en même temps que Tõnu, cinq pas derrière lui pourtant. On cheminait amicalement, le fils du fermier sinformant avec une supériorité condescendante des devoirs de lautre, demandant sil les avait appris, etc... Mais à peine les sacs à provisions étaient-ils rangés dans le garde-manger et les livres dans les pupitres, que les épreuves de Jants commençaient :
- « Va chercher du bois ! », « Apporte de leau ! », « Aiguise mon canif ! » ordonnait Tõnu, bien que ni leau ni le bois ne fussent absolument indispensables, le canif étant souvent suffisamment tranchant. Mais cest ainsi quil pouvait faire voir aux autres que le fils de la pauvre paysanne devait exécuter ses ordres et lui obéir.
- Et Jants apportait du bois, il apportait de leau lorsque le seau nétait pas encore vide, il rémoulait à laffûteuse, jusquà len faire reluire, le canif du fils du fermier. Mais quand Tõnu lui commandait de mettre sa tête entre ses jambes et de tirer la langue derrière son dos, ou de courir trois fois autour de la cour, les mains dans les poches, Jants répondait en se regimbant peureusement : « À quoi bon ? »
- Question complètement superflue, car il devait bien se rendre compte que tout ceci nétait destiné quà provoquer le rire et les railleries des autres. Parfois, Jants naccomplissait pas les ordres de Tõnu, mais on ne le lui pardonnait pas. Tõnu, aussitôt, inventait une punition : il faisait immobiliser les bras du délinquant et lui versait lui-même de leau froide dans le cou, derrière son col. Puis, demandant à Jants sil était prêt maintenant à exécuter ses ordres, il ne recevait en guise de réponse quun reproche timide : « À quoi bon ? Laissez-moi tranquille ! »
- Après avoir vidé ainsi une cruche deau dans le cou de Jants, on riait en la regardant dégoutter de son pantalon et on le libérait alors.
- Ce nétait quune bonne farce, une innocente plaisanterie, un passe-temps avant le commencement des leçons ! Personne ne pensait mal faire, personne navait de comptes à régler avec le fils de la pauvre paysanne.
- Mais Jants, dissimulant ses larmes, poursuivi par les éclats de rire des autres, se réfugiait en titubant dans la grange, y tordait son pantalon et revenait ensuite se mêler craintivement aux autres. Pourquoi ne se plaignait-il pas à linstituteur ?
- Pourquoi supportait-il tout cela ? Il sétait bien plaint à plusieurs reprises, lorsquon lavait déjà trop fait souffrir. Mais une fois on sut prouver que ce nétait quune dénonciation calomnieuse de sa part et il fut réprimandé par linstituteur. Une autre fois, en rentrant de lécole, Tõnu lui infligea une telle correction quil perdit désormais toute envie de se plaindre. Il en tira très tôt la conclusion que rechercher justice et protection était chose inutile, ou fort dangereuse en tout cas.
- Cétaient la ténacité et la patience de Jants qui incitaient Tõnu et dautres garçons encore, plus grands et plus cruels, à le chicaner et le torturer. Il y avait cependant dautres enfants, de pauvres paysans et métayers, qui étaient stupides et abrutis. Mais à peine avait-on commis une injustice à leur égard quils soulevaient un tel tapage et couraient vers linstituteur avec des accusations si outrées que ce dernier ne pouvait les ignorer. Ou bien ils saisissaient des briques ou des bûches et menaçaient de se faire rendre justice eux-mêmes.
- Mais Jants supportait tout avec soumission ou répétait avec un air de reproche triste : « Laissez-moi donc !... Pourquoi vous démener ainsi ? »
- Ceci ne faisait quexciter les grands garnements brutaux à se livrer à de nouvelles prouesses. Ils agrippaient Jants par la ceinture de son pantalon et le soulevaient en lair, ly tenant ainsi un bon moment, impuissant, gigotant des bras et des jambes.
- Ou encore, une fois on lui tira sa chemise hors du pantalon, la lui faisant passer par dessus la tête avec sa blouse, pour la nouer là avec une ficelle, en laissant ses bras emprisonnés à lintérieur. Le pauvre garçon, ne sachant où aller, faisant aveuglément un pas à droite, un pas à gauche, disait dun ton de blâme : « Que faites-vous ? Lâchez-moi donc ! »
- Mais ce numéro était si intéressant quon ne songeait pas du tout à le libérer de sitôt. On regarda Tõnu : Quen pensait-il ? Et celui-ci, pressentant son importance, sourit et dit : « Attendez seulement ! »
- Il prit une épingle, sapprocha de Jants sur la pointe des pieds et la lui enfonça dans la chair découverte. Effrayé, celui-ci recula dun pas, sattendant avec résignation à une nouvelle piqûre. Alors on apporta une poignée de neige du dehors et on lappliqua sur le dos nu ou la poitrine de Jants. Il fit de nouveau un pas de côté, répétant dun air las : « Mais laissez-moi tranquille ! Pourquoi tout cela ? » Et il se préparait à de nouvelles souffrances.
- Quand on le délivra enfin, ce ne fut que parce que la récréation de midi touchait à sa fin et quon craignait larrivée de linstituteur. Honteux, nosant lever les yeux, Jants regagna sa place en tâtonnant et prit un livre.
- Tõnu se dandinait victorieusement, se sentant comme un artiste de cirque célèbre après une représentation bien réussie avec un animal dressé qui aurait provoqué ladmiration générale. Il y avait aussi certainement de meilleurs moments dans la vie décole de Jants, lorsque les autres loubliaient complètement, étant las de le taquiner et de le tourmenter, ou quand ils allaient même jusquà lui faire partager leurs jeux. Il était tout particulièrement utile et recherché dans les cas où il fallait faire preuve de persévérance et dopiniâtreté tenace. Cest ainsi que chaque parti belligérant lattirait de son côté lors des batailles de boules de neige, car personne ne savait résister aussi obstinément ou toucher son but aussi sûrement que Jants. Il restait planté sur place, attrapant de la main les boules de neige de lennemi ou les évitant dun mouvement du corps, et guettait patiemment linstant propice pour envoyer à la tête de quelque antagoniste proéminent sa missive de neige.
- Tõnu quitta lécole plus tôt et les dernières années de Jants y furent ainsi plus calmes. On ne le poursuivait plus que rarement en paroles ou en actes.
- Pour être plus près de sa mère, il allait en été garder les troupeaux de Kõrrevälja et plus tard il y devint valet de ferme. Il était gauche, trapu, timide et placide, un peu lent, mais soigneux et persévérant.
- Tõnu alla faire son service militaire avant lui, mais lorsque la mère de Jants mourut, celui-ci dut y aller à son tour, car la guerre mondiale voulait beaucoup dhommes. Quand ils revinrent au foyer tous deux sen étaient tirés sans trop de dommage , la vie reprit son cours normal, avec la différence toutefois que Tõnu était le maître maintenant, son père sétant entre temps installé au cimetière.
- Le jeune maître était laborieux, scrupuleux, exigeant et sévère. Souvent Jants fut insulté et injurié, battu même, mais il ne sen frappait pas trop, sy étant déjà habitué à lécole dabord et en gardant les troupeaux ensuite.
- Le jeune fermier était surtout orgueilleux, nétant pas en vain le propriétaire dun grand domaine, un grand gars mâle et bien découplé.
- On attendait déjà la fin de toutes les guerres et adversités lorsque des bandes rouges russes, venant de lest, commencèrent à sapprocher rapidement. Des rumeurs confuses les précédaient et linquiétude envahissait tout le monde. Les pauvres gens étaient devenus plus audacieux, espérant la liberté et de la terre : on menaçait de pendre les maîtres.
- Tõnu nétait plus hautain ni dur : il traitait Jants comme son égal et lui demandait de temps à autre :
- Que penses-tu faire quand les Rouges viendront ? Deviendras-tu maître toi-même ?
- Jants souriait timidement et ne soufflait mot.
- Les Rouges survinrent plus tôt quon ne lavait craint, et, un soir dhiver, un de leurs détachements arriva en traîneau devant la ferme de Kõrrevälja. Tous excepté Tõnu et Jants sétaient enfuis.
- Les soldats rouges étaient affamés et ils avaient froid. Ils exigèrent quon leur donnât à manger et à boire et ils envahirent les chambres sans en solliciter la permission. Tõnu sefforça dabord de leur démontrer quil était le maître des lieux et quil convenait de demander son autorisation et de tenir compte de lui en toutes choses. Mais il reçut quelques coups de crosse de fusil dans les côtes en guise de réponse et on lenferma dans la chambrette de la chaumière. On promit de le faire passer en jugement le lendemain.
- Les Rouges prouvèrent bien quils avaient faim et froid ; ils tuèrent un cochon, le rôtirent, chauffèrent le poêle si fort que les tuyaux en étaient tout rouges, et cherchèrent dans les bahuts de leau-de-vie pour arroser leurs repas. Quelques-uns dentre eux repartirent au soir du même jour, emportant avec eux un copieux butin, tandis que les autres passèrent la nuit dans la ferme.
- Jants, en sa qualité de domestique, était devenu leur camarade. Il devait les aider à préparer les repas, leur indiquer ce dont ils avaient besoin, et, en revanche, on lui permettait de manger et de boire avec eux.
- Linsigne de larmée rouge fut cousu à sa manche et on entoura sa taille dune courroie de cuir à laquelle était accroché un revolver. On lui donna même un fusil, et, dès ce moment était-ce linfluence de cet armement ou de lalcool ingurgité avec les camarades ? il se sentit tout à coup plus viril et plus brave.
- Avant daller se coucher, on lenvoya à la chaumière pour surveiller le fermier.
- Jants prit son fusil et se dirigea belliqueusement vers la chaumière, le long du sentier couvert de neige. Il entra et envoya se reposer le camarade qui avait veillé avant lui. Puis il jeta avec fracas son fusil dans un coin et sétendit de tout son long sur un banc.
- Cest ici quen hiver il avait passé avec sa mère, jusquà la mort de celle-ci, de bonnes et de mauvaises journées, ces dernières prédominant pourtant, car bien souvent ils navaient ni bois ni fagots pour chauffer le poêle et pas dautre nourriture que du pain, du sel et de leau.
- Maintenant, il est couché sur le banc de cette même chaumière, le ventre plus plein quil ne la jamais été, se sentant pour la première fois de sa vie heureux comme un roi. Le fermier est en son pouvoir ; demain, il peut le dénoncer, exposer toutes ses injustices et bientôt il serait lui-même le maître de Kõrrevälja ! Cest ainsi que la justice commence une fois à régner dans ce monde !
- Jants, es-tu là ? demanda le fermier du fond de la chaumière obscure.
- Il ny a pas de Jants ici ! Cest Jaan qui est ici !
- Jaan ou Jants, je men moque ! sexclama le maître. Tu es fou, en tout cas ! Tu es saoul, tu ne sais pas ce que tu fais !
- Cela me regarde si je le sais ou non ! répliqua Jants.
- Tu vas me relâcher immédiatement, ou il ten cuira ! ordonna Tõnu. Mais Jants sesclaffa comme toute réponse et prononça dun ton de menace obscène :
- Cest demain jour de jugement et tu risques de ne pas ten tirer si facilement ! Je ne commencerai pas à te défendre !
- Ah ! tu veux te venger, Satan ! gronda Tõnu.
- Me venger de quoi ? Je ne dirai que la stricte vérité, rien dautre ! Que les juges décident eux-mêmes ensuite, répondit Jants. Laisse-moi dormir, maintenant.
- Il traîna le banc devant la porte, vérifia le cadenas et se recoucha alors tranquillement. Il avait lui-même cloué des planches sur la fenêtre, le fermier ne senfuirait pas par là. Et sil voulait forcer la porte, il devrait dabord renverser le banc. Jants était sûr que, même ivre, il se réveillerait alors.
- Des rêves inquiétants troublèrent le gardien du fermier. Il se revoyait affairé dans la grange obscure, au grenier, dans la cour et létable. Il craignait quelque chose ; se retournant épouvanté pour voir si on ne venait pas encore, il entendait des menaces et des malédictions. Il lui semblait avoir commis quelque crime, il en attendait le châtiment et tremblait dêtre appréhendé. Soudain, il perçut la clameur bruyante du maître : « Jants, fils du diable ! » Et il se réveilla.
- Jants, entendit-il maintenant en réalité, et il se dressa sur son séant.
- Jants, comprends-tu ce que tu fais ? Tu me tiens prisonnier et tu fraternises avec eux là-bas ? Es-tu fou ? Tu vas me condamner avec eux ! Ils peuvent me fusiller, mais cest toi qui en seras responsable ! disait le fermier dune voix menaçante.
- Mais je ne... grommela Jants en posant sur le sol ses pieds tout chaussés.
- Laisse-moi sortir dici sur-le-champ ! ordonna le maître.
- Ils me fusilleraient alors, réfléchit Jants.
- Fuyons ensemble !
- Ils mont commandé de vous garder...
- Vous étiez tous ivres comme des bourriques !
- Cest juste, ils étaient tous saouls ! Jants se leva, tira le banc de côté et ouvrit le cadenas.
- Tõnu sortit de la chaumière en souriant, tandis que Jants baissait les yeux dun air coupable.
- Allons maintenant, dit le fermier en prenant le fusil dans le coin. Donne-moi le revolver aussi, je saurai mieux men servir que toi !
- Ils se glissèrent jusquà la chambre de la ferme et jetèrent un coup dil par la fenêtre. Les Rouges dormaient, étalés dans les lits et sur le sol ; lun deux seulement était assis près de la table, la tête enfouie dans ses mains, son fusil, baïonnette au canon, planté à côté de lui. Il sétait aussi endormi.
- Comme ce serait agréable de les assommer, dit le fermier. Mais, que le diable les emporte, nous navons quun seul revolver et un fusil à nous deux. Mieux vaudrait déguerpir sans bruit. Regarde, Jants, là-bas, près de la porte, la clé de lécurie est suspendue au clou. Entre tout doucement et prends-la. Mais sans blague... Je te surveillerai dici, par la fenêtre !
- Jants se faufila par lentrée, pénétra dans la chambre, décrocha la clé, jeta un coup dil sur les Rouges et ressortit prestement.
- Cest ça ! lapprouva Tõnu. Je savais que tu étais un brave gars et que tu ne trahirais pas ton maître.
- Ils ouvrirent la porte de lécurie, en firent sortir deux chevaux, les montèrent et séloignèrent dans la direction de la forêt. Ils galopèrent ainsi la moitié de la nuit par des chemins hivernaux et ne sarrêtèrent quune fois pour senquérir dans une ferme si les Rouges ou les Blancs occupaient le terrain.
- On leur apprit que les Rouges navaient pas encore passé par là et on leur indiqua lendroit où campaient les Blancs.
- Ayant pris un peu de repos, ils se hâtèrent de continuer leur chemin et au matin ils étaient arrivés. Fanfaron, fusil en bandoulière, revolver au ceinturon, Tõnu, suivi de Jants, se dirigea vers le chef. Laconiquement et exactement le fermier rendit compte de son évasion.
- Qui est-ce ? demanda le chef en désignant Jants.
- Cest un prisonnier que jai fait, un soldat rouge, voyez linsigne sur sa manche. Jai même pris son fusil et son revolver, plaisanta Tõnu.
- Nous ne faisons pas de prisonniers, répliqua le chef durement. Il héla des soldats et leur ordonna demmener Jants à la lisière du bois. Effrayé, Tõnu comprit. ce que cela voulait dire.
- Mais cest mon domestique, sempressa-t-il dexpliquer. Cest sa stupidité qui la poussé à se lier avec les Rouges lorsque ceux-ci ont occupé la ferme et len ont promu maître. À part cela, cest un brave garçon. On pourra faire quelque chose de lui. Surtout en lui faisant un peu peur.
- On fit sortir Jants avec ordre de le garder à vue. On décida quune bonne correction lui serait infligée et quensuite on lenrôlerait comme soldat, son maître répondant de lui.
- Jants fut condamné à cinquante coups de verges, mais, plus tard, les soldats qui avaient exécuté cette condamnation vinrent raconter en riant quils y avaient ajouté cent pour cent de leur propre part. Le chef, tenant compte de lhumeur générale, ne protesta pas.
- Quelle résistance il a, tout de même, appréciaient les soldats. Il na pas rechigné et pas soufflé mot ! Il haletait seulement !
- Il est tenace, oui ! approuvait aussi Tõnu. Cest pourquoi je vous ai dit quon pourrait faire quelque chose de lui !
- On sarrêta là environ une semaine et on organisa le groupe destiné à résister aux Rouges. Jants se tenait timidement à lécart et à la dérobée il se frictionnait les fesses avec de lalcool.
- Puis on commença à échanger des coups de feu avec lennemi invisible encore.
- Au fond du bosquet, à lombre des granges et derrière les amas de neige, des éclairs apparaissaient et disparaissaient, des détonations sèches retentissaient, mais toujours on napercevait personne.
- Comme on craignait dêtre cerné, il fallut se retirer. Bien que plusieurs personnes, Tõnu entre autres, eussent préféré une résistance courageuse et la lutte, le chef du détachement, appréhendant un mouvement enveloppant de lennemi, estima quune retraite serait plus sage, jusquau moment où les hommes et les munitions seraient rassemblés, le front organisé et les liaisons établies.
- Bientôt un groupe de renfort se joignit à eux et sur-le-champ lhumeur en devint plus belliqueuse. Mais alors on saperçut quon ne pouvait se fier à la majorité des hommes, car il y en avait qui, en secret, sympathisaient avec lennemi ou qui voulaient senfuir pour retourner à leur foyer.
- Enfin, on reçut lordre de résister et dattaquer. Maintenant les murmures se firent jour, et, lors dune expédition nocturne dans le grand bois avoisinant, une partie des soldats disparut sans laisser de traces.
- Est-ce que je navais pas dit que mon domestique serait utile ? se vanta Tõnu au matin en apercevant Jants. Javais bien dit quon pouvait avoir confiance en lui.
- Il considérait comme son mérite personnel le fait que le valet navait pas déserté.
- Lennemi sétait concentré à labri dune basse muraille de pierre et de là partait maintenant une fusillade bien nourrie. Cétait dangereux de lapprocher du côté du terrain découvert et on ne savait que faire pour le déloger.
- Vers midi, Tõnu en eut assez de cette fusillade inutile et il soffrit à charger avec sa section, car il avait été promu chef de section.
- On agréa son offre, mais on jugea bon dattendre jusquau crépuscule.
- Ainsi fut fait. Aussitôt le soir tombé, Tõnu et ses partisans se mirent à ramper vers le flanc gauche de la muraille, ignorant ceux dentre eux qui, gémissants, restèrent étendus sur la neige.
- Puis on se leva, avec un « hourrah », en se lançant à lassaut de la barricade maudite. Comme un lion, Tõnu bondit le premier par-dessus la barrière et sa baïonnette se croisa avec celles des Rouges.
- Après un bref corps-à-corps, lennemi abandonna cette partie de ses positions et maintenant toute la troupe des Blancs sélança vers la muraille et la franchit.
- Le même soir encore, Tõnu fut nommé chef de peloton ; bien que blessé et écorché aux joues, aux mains et au côté, il ne voulait pas se laisser panser et on nosait pas même parler de lenvoyer à larrière-garde.
- Cétait à dessein quil avait tenu Jants à lécart de sa section dassaut. Maintenant il avait beau jeu de se vanter de sa bravoure devant lui, lui donnant à comprendre : « Tu as cru que ton maître nétait quun orgueilleux, hautain et cruel ! À présent, tu vois ce quil est en réalité ! Comprends-tu que le nom de « maître » signifie quelque chose dans ce monde ? Que ce nest pas en vain quil a été institué ton supérieur et toi son valet ? » Jants lécoutait craintivement et ne répondait mot.
- Le lendemain, les Rouges reçurent des renforts ; ils sapprochèrent furtivement et bientôt leur fusillade devint si violente que le détachement des Blancs ne gardait ses positions quà grand-peine. On songeait déjà à la retraite, lorsque Tõnu conseilla au chef de groupe denvoyer quelques hommes exécuter une feinte dattaque dans le flanc de ladversaire. « Ils ne pourront pas traverser les lignes ennemies, et, dautre part, répliqua le chef, ce serait envoyer des hommes à une mort certaine. Quest-ce qui nous resterait alors de nos soldats sûrs ?.. Et pourtant, on pourrait peut-être essayer ! »
- Tõnu se proposa comme meneur de cette entreprise téméraire, mais le chef nen voulut rien savoir, car ce nest pas la tête et les mains emmaillotées quon envoyait quelquun chercher la mort !
- On fit appel à des volontaires, mais on nen trouva point. Les hommes semblaient tous terrifiés par le crépitement des mitrailleuses de lennemi. Lorsque, par quasi-moquerie, on demanda à Jants son consentement. il répondit timidement : « Avec plaisir ! » Un homme étant ainsi daccord, deux autres se présentèrent encore, et il était impossible den envoyer davantage au danger. Jants fut nommé chef de lexpédition : on lui donna des instructions et des avertissements ; on lui expliqua la localité à laide dune carte et en la lui montrant de la lucarne du grenier ; on lui donna un lourd fusil à gros calibre et on le fit partir, car le temps pressait : le soir, il aurait fallu battre en retraite, sous peine dêtre cerné.
- Une heure sécoula, Jants avait déjà depuis longtemps disparu du champ de vision de ses hommes, dans un fossé derrière des buissons. Lennemi commença à se rapprocher en attaquant plus fougueusement : les soldats, inquiets, attendaient avec une fébrilité apparente lordre de la retraite.
- Que le diable lemporte, dit Tõnu au chef du détachement, mais cette fois je ne voudrais pas répondre de mon garçon. Il a sûrement passé à lennemi...
- Le chef ne répondit pas un mot, observant soucieusement lapproche de ladversaire.
- La mitrailleuse de lennemi se tut soudain à laile gauche et la fusillade se fit aussi plus rare. Mais on entendait des détonations au loin.
- Ce sont nos hommes là-bas, dit le chef, et il écouta encore plus anxieusement. Après quelques instants, il sécria de nouveau :
- Ce sont nos hommes ! Lennemi est terrorisé et il recule ! En avant maintenant !
- Laile gauche sélança en avant, Tõnu en tête. On ne recommanda plus de se glisser ou de ramper. Ladversaire lâcha pied dabord sur laile gauche, puis au centre et sur la droite. À un kilomètre de distance environ, on rencontra la petite bande de Jants qui avait fait prisonniers une vingtaine de fuyards ennemis.
- On ordonna de les mener à leur repos éternel sur la lisière du bois, car cétait la coutume de ces temps. Le chef complimenta Jants, le frappant sur lépaule et exprimant lespérance de voir son action récompensée un jour comme elle le méritait.
- Le chef sintéressa encore à la question de savoir comment Jants et ses hommes sy étaient pris pour traverser les lignes de lennemi sans être aperçus.
- Cétait tout simple : on avait rampé à travers le champ que ladversaire avait supposé visible tout entier. Mais le repli dun sillon, à lexistence duquel personne navait songé, les avait cachés.
- Pendant quelques jours le détachement fut heureux. On avançait, on terrorisait lennemi qui ne comptait presque plus pour eux. On regrettait seulement quon ne battît pas les Rouges aussi brillamment sur le front tout entier.
- Puis un changement sopéra dans la fortune de guerre, les Blancs reculèrent à gauche et à droite, le détachement ne put plus avancer. Leur ténacité attira pourtant lattention des Rouges et une forte troupe fut expédiée contre eux. On résista quelques jours, on ne voulait pas se retirer, mais on apprit soudain que les Rouges avaient dépassé laile droite et quon risquait dêtre cerné. On dut se résoudre à battre en retraite précipitamment, afin de sauver les hommes et léquipement.
- On chercha en grande hâte des hommes capables de retenir lennemi jusquà ce que la plus grande partie du détachement eût pu être reportée à larrière. Ces hommes devaient être fermes, car une mort certaine leur était presque assurée. On ne trouva pas de volontaires. Tõnu ne se proposa pas et Jants se tut également.
- Mais lorsquon lui demanda son consentement, il le donna volontiers, craignant cependant de ne pas pouvoir arrêter lennemi longtemps. On lui adjoignit encore trois soldats, on leur donna des munitions en abondance et on leur indiqua leurs positions. En cas de danger imminent, ils pouvaient se réfugier dans une maisonnette adjacente et lutiliser en guise de forteresse.
- Au crépuscule, le détachement réussit à battre en retraite avec tout son équipement. Pendant ce temps, Jants et sa petite troupe tiraillaient comme cinquante hommes.
- Le troisième jour, les Blancs reçurent des renforts ; on pouvait de nouveau attaquer et avancer. Au soir, on arriva à lendroit où Jants était resté avec ses hommes. Deux soldats blancs furent trouvés morts sur la neige : ils étaient tombés à leur poste. Puis on entra dans la maison et on y découvrit sur le sol encore le cadavre dun soldat blanc.
- Jants a décampé, dit Tõnu.
- Mais à cet instant, le chef sexclama, terrifié :
- Quest-ce que cest ? Dans la chambre obscure, on aperçut maintenant un soldat pendu au mur, les bras en croix, la tête retombant sur la poitrine. De forts clous perçaient ses mains, et une baïonnette, traversant sa poitrine, le fixait au mur.
- Cétait le garçon de ferme Jants.
- Au-dessus de sa tête était attaché un morceau de papier avec linscription : « Pour les camarades fusillés. »
- Ils ont trouvé sur qui se venger, prononça le chef doucement. Puis il se retourna et ajouta avec respect :
- Il sest défendu en brave, les fenêtres brisées, les murs et les portes comme une passoire... Il recevra sûrement une décoration ou on donnera de la terre à ses parents.
- À quoi bon cette décoration, il ne vit plus ! répartit Tõnu. Et ses parents sont aussi morts !
- On descendit le cadavre du mur, et, avec ses trois camarades tombés, on lensevelit dans une fosse commune quon recouvrit de branches de sapin vertes.
-
* * *
Durant les longues soirées des temps de guerre, étendu sur la paille et attendant le sommeil dans quelque maison de ferme, Tõnu narrait lassaut de la muraille de pierre et dautres prouesses dangereuses par lui accomplies. Mais il nomettait pas les exploits de Jants et parlait avec révérence de sa mort de martyr. Puis il racontait comment Jants, son domestique, était devenu soldat rouge et de quelle manière lui, Tõnu, lavait ramené à la maison. « Cest évident que la petite douche quil a reçue en entrant au service a aussi exercé son influence salutaire sur lui », ajoutait Tõnu.
Ensuite, il décrivait les années décole de son valet et le cirque quon lui avait fait faire, laissant comprendre que cétait bien lui qui, en ces moments-là, avait fait danser et courir le fils de la pauvre paysanne. Et enfin, il terminait dun ton docte :
Si misérable, si maladroit et si poltron que cet homme, né valet, ait été dans sa vie, sa mort a tout compensé. En vérité, il ne savait même pas pourquoi il luttait et ne sut pas non plus pourquoi il mourut. Sil avait commencé à réfléchir, qui sait sil aurait voulu lutter alors ! Comme il est facile, pour un homme pareil, den arriver à la conclusion quil na aucune raison de lutter !
Traduit de lestonien par M. Navi-Bovet
Traduction publiée en 1937.