Par Alexandra GUYARD
Le Monument est le premier roman court dEnn Vetemaa. Écrite en 1964, cette uvre a bénéficié dune conjoncture favorable qui coïncidait avec la période de déstalinisation en URSS et avec un relâchement de létau de la censure autour de la création artistique. À la même époque, en effet, sont publiés les premiers ouvrages de Soljenitsyne sur son expérience du goulag. Malgré tout, Le Monument étonne par son impertinence et une relative liberté de ton à légard des arcanes du pouvoir, de la société soviétique et du réalisme socialiste qui assujettit lart à une stricte représentation des idéaux révolutionnaires. Il est dailleurs étonnant que ce roman ait échappé à la censure.
Le roman souvre sur le retour à Tallinn dun sculpteur et architecte, Sven Voore, après sept ans passés à Moscou. Il revient au pays où lattend un poste de professeur agrégé. Après une soirée passée dans un bar, et une nuit partagée avec une fille de passage, il rencontre Toomelt, un ancien professeur qui lui confie un projet de monument en lhonneur des victimes du fascisme. Son concurrent sera Magnus Tee. Son arrogance et son orgueil sont mis à mal quand il apprend quil devra se contenter dun rôle subalterne dans laffaire, car on ne lui confie que lexécution du socle de luvre. La réalisation de la sculpture proprement dite est confiée à un jeune artiste, frais émoulu de lécole, Ain Saarma. Vexé de devoir seulement, selon ses dires, « déposer le cresson devant le bifteck », il se met quand même à louvrage, en observant le chemin de croix dAin Saarma, qui peine à créer. Un jour, Ain Saarma trouve une idée, que Sven juge assez saugrenue mais qui tranche avec les traditionnels monuments, louanges pontifiantes aux combattants glorieux de la patrie. Sven, qui avait préparé un projet de rechange assez académique, fait alors tout pour discréditer Ain. Tout dabord, il essaie de convaincre la femme de celui-ci, Eva, de la faiblesse du projet et de sa non-conformité aux idéaux révolutionnaires, sachant que celle-ci jouit dune certaine ascendance sur lui. Il se rend chez elle pour récupérer le croquis dAin. Commence alors un véritable vaudeville. La sonnerie du téléphone retentit. Sven décroche, il sagit dun appel du bar qui demande à Eva de venir récupérer son époux ivre. Sven ment et prétexte un faux numéro avant dentraîner Eva chez lui. Là, il en profite pour appeler Magnus Tee, qui à coup sûr le soutiendra et discréditera le projet dAin aux yeux de sa femme, et arrive à le convoquer chez lui malgré lheure tardive. Arrive alors Ain Saarma, qui, en découvrant Eva, semporte car il se croit trompé. Magnus arrive enfin et juge sévèrement le dessin dAin. Sven envenime la situation en abondant dans le sens de Tee. Ain explose et insulte Tee en lattaquant ouvertement : « À la ferraille, vous et votre dialectique, votre arrivisme dalcôve, vos cadavres en mouvement et vos héros morts ». Le roman se clôt sur une intervention de Sven Voore, devant lUnion des artistes, contre lexclusion dAin Saarma. Et par linauguration du monument, co-réalisé par Magnus Tee et Sven Voore.
Le roman est assez elliptique dans sa construction (on apprend assez tardivement le nom du héros) et alterne le récit en focalisation interne et en focalisation zéro. Au-delà de la condition de lartiste, Le Monument a une portée universelle, décrivant les rapports complexes du Moi à lAutre. La dimension psychologique est très riche. Sven Voore est larchétype du anti-héros moderne, assez proche dun Bel-Ami, mâtiné dun héros camusien.
Malgré le sérieux des thèmes évoqués par Enn Vetemaa, lironie est toujours sous-jacente. Il mélange adroitement un propos sobre et des pointes de comique souvent acerbes sur la nature humaine et ses paradoxes. Le Monument est un roman à deux niveaux, celui du monologue intérieur, particulièrement riche, et celui du dialogue avec les autres personnages qui est empreint dune certaine hypocrisie. Le héros affirme tout et son contraire ; il porte un masque. Sven Voore est un arriviste arrivé qui se plie aux exigences du régime par lâcheté et par conformisme intellectuel. Il saccommode à la hiérarchie (ses visites aux pontes de la sculpture Tee et Toonelt sont des modèles de couardise mielleuse), il nhésite pas à faire le lèche-botte et est rompu à lart de la dissimulation. Témoin autant quacteur de sa propre histoire, il se contredit sans cesse : Il aime le maniérisme au point dafficher sur ses murs un Fragonard, avant de se contredire en public quelques instants plus tard et de vouer aux gémonies un tel type dart. Lironie naît aussi de processus stylistiques comme les litotes (« Je me soûle fort modérément ») et dassociations saugrenues « les biscuits de Tee puent la naphtaline ». Cet humour permet de critiquer entre les lignes le régime et sa rhétorique. Sven Voore, dit quil arrive de Moscou, « la belle capitale de notre grande patrie », tout en rajoutant quon dirait un énoncé danalyse grammaticale. Cette ironie concourt à la distanciation, procédé qui permet de séloigner du réalisme socialiste de la période précédente et de critiquer de façon masquée le régime, même si Enn Vetemaa sen défend dans la préface. Certaines situations sont traitées de façon décalée (lentrée dans un bar comparée au Jugement dernier).
Lironie du narrateur sexerce surtout envers lEstonie et les Estoniens. Sven Voore se gausse ouvertement de lEstonie perçue comme une terre provinciale, un peu arriérée, peu raffinée. Les allusions sont nombreuses : « Notre art national rappelle tellement la manière énergique de lhomme des cavernes ». Pour lui, les artistes estoniens, sont des « peintres du dimanche ». Pendant son séjour moscovite, il ne sembarrasse pas de la lecture dun journal estonien, « si loin et tellement province ». Ain est présenté lui-même comme un provincial, plutôt laborieux, venu comme son nom lindique de lîle de Saaremaa, un îlien un peu obtus comme lannoncera Sven devant lUnion des artistes. Sven Voore est animé par un sentiment de supériorité et dautosatisfaction. Par ailleurs, Sven Voore est un misogyne, qui qualifie les femmes de « Vestales de notre époque, qui entretiennent leur feu sacré au radiateur électrique ». Aucun personnage féminin néchappe à son cynisme, pas plus les filles rencontrées dans le bar, dont la plupart avaient atteint lultime étape de la force de lâge, que la vieille copine aigrie, Anna, devenue critique à défaut de devenir artiste.
Lépouse dAin, Eva, davantage castratrice quinspiratrice, porte la culotte et inhibe la créativité de son mari, Ain est décrit comme une sorte de crétin béat devant sa femme. Cest « le gosse de la campagne découvrant les chevaux de bois ». Avide de reconnaissance, Eva ne vit que pour arriver, avoir lhonneur de couper le ruban dun vernissage.
Les autres sculpteurs en prennent aussi pour leur grade. Toonelt est représenté comme une « ruine professorale », espèce de géant débonnaire, qui excelle au maniement des haltères.
Magnus Tee est un zélateur du régime. Selon les dires de Sven, « un sculpteur de bronze dart pour carrefours (...) à la cordialité très Frankenstein ».
Cette critique se double dune perpétuelle autosatisfaction.
Le Monument est, au-delà de cet aspect humoristique souvent mordant, une réflexion plus profonde sur la place de lartiste dans la société, mais aussi sur lacte créateur. Lartiste se caractérise par son ambivalence, déchiré entre le paraître dune société et son être intérieur. Pour marquer cet abîme, Vetemaa utilise le monologue intérieur. Son héros est un arriviste tout ce quil y a de plus détestable, obnubilé par sa carrière, qui recherche la consécration et est prêt à en payer le prix. Sans véritable motivation idéologique (« Le communisme, ça me laisse froid »), par conformisme mais surtout par intérêt, il sinscrit au parti communiste. Calculateur cynique, cest un opportuniste qui cherche à tirer parti de la société socialiste dans laquelle il vit et doit nécessairement sadapter. Il sagit dun artiste tout ce quil y a de plus conformiste, qui se plie volontiers aux exigences assignées par le réalisme socialiste. Il na pas doriginalité, contrairement à Ain qui est davantage larchétype de lartiste maudit, talentueux mais incompris et qui ne trouve pas sa place dans un art national soumis à lesthétique unique du régime. Sven est un caméléon. La sculpture fut lart par excellence soumis aux volontés du pouvoir, aux affres du culte de la personnalité. Magnus Tee est le symbole de lartiste officiel volontiers délateur et qui traque les moindres déviances des autres artistes, il avait déjà voulu exclure Ain de lUnion des artistes dEstonie. Malgré son détachement, Sven Voore semble souffrir de son manque de talent même si, par orgueil, il nose véritablement se lavouer. Il est tenaillé par la jalousie que lui inspirent les recherches de son collègue Saarma, en particulier son uvre « Le Tueur de veaux », qui révèle lunivers intime du créateur et sa transcription du monde. Ain est un artiste torturé : pour lui, le processus créatif est foncièrement douloureux. Pour Sven lart est davantage affaire de recette : « Un rien deffet décoratif, quelques gouttes démotion, et de lesprit combatif à la pelle ». Même sil critique la lenteur dAin, il ne peut réaliser lui-même quune uvre médiocre.
Autre axe important : le parallèle entre la création artistique et la création divine. Le créateur est lêtre élu qui jouit dune place tout à fait particulière parmi les autres hommes. Lartiste démiurge prétend au pouvoir, à un pouvoir aussi plein que celui dont dispose le Créateur. Les références au champ lexical du religieux sont nombreuses. Ainsi Magnus Tee est le Dieu en Colère, mais aussi celui qui incarne le chemin, la ligne à suivre et dont il ne faut pas sécarter, alors que Sven Voore se compare lui-même à Jacob élu par Jéhovah.
La dernière partie est marquée par une fin assez peu morale, mais qui laisse malgré tout à lartiste Voore le tourment de la culpabilité qui nest quesquissée par lultime intervention de Toonelt, (« Jai demandé modestement : Vous le trouvez réussi ? Cest vous que je regardais jeune homme. Moi ? Pour savoir si vous aviez la conscience tranquille
»). Parfois cynique, Le Monument est une uvre dune grande richesse psychologique sur la nature humaine et la possibilité dune rédemption. Toonelt en apparition un peu irréelle concluant le roman, offre la possibilité dune prise de conscience, même si la réaction de Sven nest pas évoquée.